‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 19 sur 123 · UNE INSPECTION · texte numérisé non relu

UNE INSPECTION

— C'est bien ! c'est bien I tout est tranquille.

Ces mots furent prononcés par un homme enveloppé dans un large manteau, et qu'à la déférence de ses trois compagnons, vêtus de redingotes bleues, on devait croire être leur chef.

Ils venaient de parcourir tous les quatre une longue galerie qu'éclairaient, de lueurs faibles et rougeàlres, deux lampes de fer suspendues aux extrémités d'une arête de granit, dont était marqué, dans toute sa longueur, le milieu de la voûte.

Ces lampes noires, grasses d'huile, et dont la lumière douteuse vacillait dans les ténèbres, les élévations régulières qui de chaque côté s'allongeaient en lignes parallèles, eussent fait croire à celui qui fût entre dans ces lieux qu'il se trouvait dans une de ces caves sépulcrales qui bordent des tombes, si le bruit soura et strident des respirations oppressées ne lui eût révélé les dortoirs d'une maison de force.

C'étaient en effet ceux du Mont-Saint-Michel. M. le directeur terminait sa ronde.

Olivier, couché presque entièrement vêtu, sous ses couvertures, attendait ce moment avec impatience. Tout le temps que dura l'inspection des geôliers et de leur chef, son immobilité et le bruit régulier de son haleine eussent fait croire que le sommeil le plus profond et le plus calme lui faisait oublier les douleurs de sa captivité. A peine se furent-ils éloignés qu'il s élança rapidement de sa couchette, mais avec des précautions si grandes, que l'oreille la plus subtile n'eût pu saisir le bruit d'un seut de ses mouvements.

Il s'approcha furtivement d'un lit voisin, le dernier de la rangée ; ses rideaux, sa grandeur, autant que la couleur des habits déposés sur le banc, annonçaient que ce n'était pas celui d'un détenu.

Olivier s'empara d'une redingote jetée parmi d'autres effets, et s'en revêtit aussitôt; un bonnet de police traînait négligemment à terre; il s'en coiffa, en ayant soin de l'incliner sur l'oreille, comme le portent les dandys de la geôle; puis, fier et résolu, il s'avança vers la porte d'un p'as rapide.

11 avait observé que chaque fois que Louchard était de ronde, celui-ci peut-être plus vivement occupé de son espionnage d'ennemi que de la vigilance que lui imposait sa place, laissait presque toujours sortir seuls ses compagnons, qui n'ayant, eux, que leur devoir de surveillance à exercer, s'en acquittaient avec une conscience

moins scrupuleuse. Il avait également observé que le vieux guichetier du dortoir, dont celte dernière visite venait habituellement couper le somme, s'était assez habitué aux sorties irrégulières de l'argousin pour le laisser passer sans autre enquête qu'un regard tellement lourd de sommeil, qu'il ne devait pas dépasser l'uniforme ; et bien aue Louchard ne dût pas être de service cette nuit-là, Olivier avait compté sur les habitudes soporifiques de son Argus, habitudes que devait admirablement seconder d ailleurs la mémoire vacillante de ce vieillard ; il s'avança donc avec résolution vers la porte.

Le guichetier, tout endormi, la refermait en ce moment

— As-tu donc juré, vieux singe, de m'enfermer chaque nuit dans ta ménagerie?

Cette apostrophe, sourdement prononcée, fut accompagnée d'un coup de poing, dont, en signe d'amitié, ont l'habitude de se gratifier ces messieurs.

L'air froid et rhumatismal de la prison n'avait point laissé sans douleurs la cuirasse du vieux gardien ; aussi ne recevait-il jamais sans gronder ces familières gentillesses : il gronda donc, moins par douleur peut-être que par habitude.

— Est-ce que vous ne pourriez pas aborder le monde moins brutalement? Que le diable vous enlève avec vos manies!...

— Tu grognes, vieil ours! repartit Olivier en franchissant le seuil du dortoir.

— Vieux singe! vieil ours! murmura le guichetier en fermant la porte ; ces argousins sont polis comme leurs cachots.

Olivier n'eut pas plus tôt entendu grincer la clé dans la serrure, qu il précipita sa marche à travers les larges escaliers de granit du monastère. Ce ne fut pas sans peine qu'il put trouver sa route au milieu de l'écheveau de couloirs qui se croisent et se mêlent dans cette abbaye gothique, et où luttaient à peine contre l'obscurité quelques lampds placées a de grandes distances.

Plusieurs fois il craignait même d'avoir, par trop de précipitation, manqué quelques-uns des détours qu'il devait parcourir. Alors, tout effrayé, il s'arrêtait; ses regards inquiets parcouraient ces ogives, les profondeurs où plongeait la voûte et ces ramifications de corridors qu'il avait si bien étudiés, mais que l'épaisseur des ombres lui permettait à peine de reconnaître, même dans les endroits les plus éclairés ; et si quelque doute traversait son âme, un frisson rapide parcourait tous ses membres et glaçait son sang.

Un de ces moments de panique soudaine faillit le perdre.

Il s'était arrêté à l'entrée d'un passage qu'il jugeait se prolonger dans une direction opposée à celle qu'il supposait devoir prendre ; depuis longtemps déjà les détours qu'il suivait lui semblaient toui-à-fait étrangers. Il avait beau les examiner, l'obscurité presque complète qui régnait partout ne lui permettait point de les reconnaître. Un sentiment d'impatience et d'effroi resserrant son cœur, il s'en échappa un soupir.

Olivier, au même instant, crut entendre dans

l'éloignement un bruit Sourd. Ne doutant pas qu'il ne fut découvert, il s'élança dans l'étroite allée pour mettre au moins quelque espace entre lui et ceux qui le poursuivaient; des pas précipités bruissent sur ses traces. Il court; ce bruit retentit plus fort; la peur l'égaré: alors tous chemins lui sont bons ; il parcourt successivement plusieurs galeries sans pouvoir échapper â cette poursuite. Le bout d'une impasse enfin t'arrête : le bruit s'arrête aussitôt. Il écoute: plus rien... que le battement de son sang. La cause de sa terreur était son soupir et sa fuite répétés par les échos de ce vieil édifice, que le silence de fa nuit avait rendus plus sonores.

Cette peur lui fut du reste favorable : le hasard l'avait heureusement conduit prés de l'escalier qu'il cherchait depuis long- temps.

Redoublant de prudence, il atteignit sans malheur un haut corridor, tellement isolé par sa position» que l'on n'y rencontrait habituellement le jour que les ouvriers chargés de réparer les toits ; la nuit, que les chauves-souris qui venaient y chercher un asile. Des morceaux de planches pourries et d'ardoises en débris l'obstruaient dans toute sa longueur. Le vent y soufflait comme en plein air ; les vitraux avaient disparu des élégantes sculptures où l'ouvrier les avait autrefois enchâssés à demeure. Les croisées n'étaient plus fermées

Sue par un grillage de fer, placé par le despotisme, ans les jours où l'on connaît aux cachots de l'abbaye des secrets d'état, mais que notre civilisation nouvelle, rassurée partrois cents pieds d'élévation, avait laissé s'altérer aux intempéries du ciel.

C'était là, qu'à force de soins et de peines, Gaud avait déterminé un des soldats de la garnison à cacher les instrunents nécessaires à l'évasion de son ami : une glaine de filin et deux limes.

Une nouvelle crainte vint agiter Olivier. Au milieu de cette nuit épaisse, qui lui permettait à peine de distinguer les objets confus contre lesquels se heurtaient ses pieds, lui sera-t-il possible de trouverces instruments ? Tant de difficultés aurontelles vainement été vaincues ? Le moindre retard peut le perdre : cette tentative manquée, pour lui plus d'espoir.

Mais les indications de Gaud étaient si exactes, qu'il n'eut point besoin de chercher long-temps ces objets précieux.

Les barreaux de fer, profondément oxidés par l'air humide et corrosif de la côte, ne purent un instant résister à l'action de la lime.

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