‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 20 sur 123 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

ARITIMË. 4d

douaniers, que le hasard eut ptt amener du rivage sur ces lieux.

Thérèse surtout n'avait rien négligé de ce qui

Î mouvait tromper leur attention. Sa devancière de aine à petites raies vertes et bleues, était, selon l'usage du pays, jetée sur sa tête comme une mantille espagnole, moins pour protéger sa figure contre l'âpreté de l'air, que pour cacher sa coiffe, dont la blancheur eût pu les trahir.

La nuit était froide et pure comme toutes les belles nuits de printemps. La lune ne brillait pas encore, mais l'éclat des étoiles était si vif et si serein, qu'il parait l'azur rembruni du ciel d'une teinte veloutée si tendre et si limpide qu'elle en était douce à l'œil.

Nul bruit ne se faisait entendre ; le rivage semblait endormi, les grèves étaient silencieuses ; la brise seule jetait en passant le murmure de la mer baissante, murmure doux et vague comme le chant d'une jeune femme au berceau de l'enfant qui s'endort.

Us marchaient tous deux en silence. Gaud, préoccupé d'un vague sentiment d'inquiétude, étudiait d'un œil attentif les grèves et les abords du château, autant que le lui permettaient et la transparence de l'ombre et la vivacité impatiente de son regard.

Thérèse, elle, l'âme ouverte au bonheur, se livrait si complètement aux illusions qu'avait créées son amant, qu'elle considérait déjà comme une certitude les espérances que pour elle devait réaliser en félicité cette heure.

Toutes les douleurs qui depuis un an avaient si rofondément navré son âme, s'étaient évanouies evant ces bonnes pensées; l'avenir en sortait, à ses yeux humides, serein et doré, riche de douces émotions, tout d'amitié et d'amour.

Ils eurent bientôt atteint les rochers que domine la chapelle de Saint-Aubert. C'est une petite bâtisse du xv* siècle, bien simple, mais élégante, presque coquette, bâtie au sommet d'un roc comme un nid de cormoran, et entourée par les pèlerins d'une dévotion superstitieuse.

— Asseyez-vous, Thérèse I dit Gaud en indiquant à la jeune fille un quartier de pierre caché dans un enfoncement ; asseyez-vous : personne ici ne peut vous voir ; moi je serai de retour dans un instant.

— Allez -vous me laisser seule, Gaud? reprit la jeune fille , effrayée à l'idée de cet abandon.

— N'ayez pas peur, je ne serai pas» loin.

— Je ne vous quitterai pas, Gaud; j'irai avec vous.

— Cela ne se peut pas I

— Pourquoi ?

— Tenez I je ne suis pas tranquille ; il m'a semblé tout-à-l'heure voir quelqu'un filer le long des murs ; je ne puis me tromper, mais je ne le pense pas. Nous autres gabiers, nous savons distinguer dans l'ombre : franchement, ça m'inquiète.

^ Thérèse n'insista pas. Gaud eût été effrayé de Finpression que produisirent ces mots sur la Jeune fille, s'il eût pu distinguer la pâleur qui se repandit subitement sur ses traits. Toutes ses craintes venaient, par un seul mot, de rentrer dans son âme. Sentant ses genoux fléchir, elle s'assit

FRANCE MAIUÏ1ME.

Gaud disparut dans les rochers.

Olivier, lui, était déjà hors du château. Habitué, comme tous les marins, à s'affaler le long des cordages, il avait prompteraent touché la falaise. Toute ses craintes s étaient dissipées; toutes.... Enlin il était libre !

Un secret et indicible saisissement de bonheur le tint quelques instants immobile au milieu des fenouilles et des hautes herbes qui broussaillaient dans les escarpements du rocher. Sa poitrine, oppressée par l'atmosphère méphitique des prisons, qui n'avait longtemps porté à ses poumons qu'un air stagnant et nauséabond comme un verre d'eau tiède, se ranimait à ce bon air marin, pur et vivifiant, que lui soufflaient les brises de ta plage. 11 écoulait avec une joie intime la douce harmonie des lames sur le sable du rivage. Telle était la puissance de ce bonheur d'un moment sur ses sens et ses facultés, à qui toutes ces impressions heureuses n'avaient depuis long-temps jeté quedes regrets, que, sentant tout le danger dont sa fuite l'entourait encore, il avait peine à renoncer à ce premier hommage de son âme à des choses qu'il n'avait jamais tant aimées que depuis que la prison lui avait fait de leur privation un supplice. La mer avec ses brisements faibles et mourants, l'aspect accidenté de la rive, où se dessinaient fantastiquement les grandes ombres des récifs et des herbiers, l'horizon fondu avec le ciel pailleté d'étoiles, tout reçut les caresses de ses regards humides. La fleur la plus embaumée n'avait jamais rafraîchi son cerveau comme les émanations salines que répandaient les varecks et les algues : c'était un ravissement qui embellissait ses espoirs du charme de ses plus doux souvenirs.

L'instinct de sa conservation rappela pourtant Olivier, de ses doux rêves, aux dangers qui lui restaient encore à courir.

Se prenant donc aux saillies du roc, ou se suspendant aux plantes qui pendaient dans les fissures, il atteignit le banc d'écûeils où vient se rompre et mourir la mer.

Alors sa fuite devint plus facile et plus sûre. Habitué à courir sur ces sables et parmi ces rochers au milieu desquels s'était écoulée son enfance, l'obscurité ne pouvait le ralentir ; déjà il apercevait l'ombre blanchâtre de la petite chapelle où il était attendu, lorsqu'un cri aigu descendit du haut de la falaise.

^ Thérèse, effrayée, se leva tremblante ; Olivier s'arrêta immobile. Tous les deux avaient cru reconnaître cette voix, et un pressentiment d'effroi les avait agités.

Ils ne s'étaient point trompés.

Louchard, le misérable, avait surpris le secret de cette fuite. 11 aurait pu faire arrêter immédiatement le prisonnier; mais son cœur lavait mené à un autre calcul. 11 avait préféré en finir avec une haine que sa jalousie envenimait chaque jour. Un obstacle le séparait à jamais de Thérèse, il crut le

briser avec une balle ; il crut conquérir la jeune fille par un assassinat

Aussi, blotti derrière un rocher, dans celte falaise escarpée que le château domine, le traître était-il venu attendre son rival à ce rendez-vous, dont il avait surpris le secret.

11 portait son mousquet à son épaule ; la joue inclinée sur la crosse et suivant du regard la direction du canon, il cherchait la poitriued'Olivier. .. quand tout-à-coup deux bras vigoureux le saisirent

La surprise et l'effroi glacèrent sa voix et paralysèrent ses forces; il ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri.

Olivier et Thérèse, les yeux fixés du côté où la voix leur était venue, distinguèrent, se dessinanlen silhouette sur le fond grisâtre du ciel, un homme

3ui, pour le mieux lancer, balançait un fardeau ans ses mains.

Un bruit sourd se fit entendre.

C'était un cadavre qui, s'abîmant de saillie en saillie, se brisait sur les rochers.

Gaud parut quelques instants après.

— • Dérapons vite! s'écria-t-il en s'approcliantde ses amis, qui, à travers leurs soupçons, devinaient vaguement ce qu'avait de mystérieux le fait qui venait de s'accomplir. — Partons I vous dis-je... il n'y a pas un instant à perdre....

— Nous quitter, Gaud !

— C'est nécessaire : je n'ai que deux passeports. Je puis rester sans danger, moi, et la moindre imprudence peut vous perdre.

— Bon ami!...

Ils s'embrassèrent tous les trois.

— Tù ne tarderas pas toujours à venir nous joindrel dit Olivier d'une voix émue.

— Oh ! oui, Gaud ! ajouta Thérèse avec larmes.

— Ne craigne» pa3. Vous pourrez m'attendre par le premier navire ; mais, mille bombes... 1 repritil vivement en se dégageant de leur étreinte, ne perdez pas un instant... La marée est à cinq heures; vous n'avez que le temps de vous rendre : le moindre retard peut vous faire manquer l'appareillage. Adieu, donc! et filez grand largue.

— Adieu !

— Adieu !

Pendant que les deux amants, suivant le bord de la mer, parcouraient d'un pas précipité les paumelles (sablon ondulé) qu'elle devait bientôt envahir, Gaud, lui. s'acheminait vers la cote, doublement heureux de l'évasio» de son ami et de sa vengeance satisfaite.

— Cette fois-ci, je ne crains rien, se disait-il en lui-même ; qu'Olivier se sauve, c'est bien ! tout est dit. Mais s'ils l'arrêtent? ils ne le condamneront pas du moins pour moi... Cette fois j'ai pris mes assurances.

Et le bon Gaud serrait dans sa poitrine ce qu'il regardait comme ses garanties, et que M. le procureur du roi, plus technique danssesexpressions, eût sans doute qualifié de preuves matérielles de l'assassinat.

C'était un lambeau des vêtements de Louchard, oue le prudent ami avait retenu en précipitant 1 argousin sur les rochers.

Craintes et précautions inutiles : deux mois ne s'étaient pas écoules, que Gaud avait heureusement rejoint ses deux amis sur la terre de leur exil.

FOLGCHCB-GlRARD.

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