DE 60 CANONS
Reine de l'Océan par sa beauté, sa grâce et sa vitesse, la frégate justifie encore cette prééminence navale par son attitude guerrièfe; ses soixante bouches à feu, qui se projettent au dehors de ses flancs, sont des titres incontestables <?e son rang et de sa puissance.
Soixante bouches à feu!... c'est-à-dire trente caronades de 30 sur son pont, à la fois champ de bataille et de manœuvre ; et trente canons du même calibre dans sa batterie, la grande redoute, la redoute foudroyante, les jours de combat.
C'est dans un des ces moments de sécurité, où la batterie, au repos, brille de son luxe d'ordre et de coquetterie militaire, que nous y transportons le lecteur, en le plaçant à l'extrémité de l'arriére. Frappé d'abord de l'abaissement du pont supérieur qui sert de voûte à cette longue galerie armée, le regard en parcourt la profondeur, à travers les jets d'ombre et de lumière projetés sur les objets par les jours qui la croisent ou tombent des écoutilles béantes du pont ; il s'arrête sur les énormes barots, poutres transversales, qui supportent le tillac audessus; il glisse sur ces deux files de canons de 30, égaux et symétrisés dans leur alignement, cornmêles touches d'un clavier; il suit dans leur fuite
Frogressive les objets décroissants sous l'angle de optique, tandis que le milieu de la batterie lui présente une suite d'engins et de machines qui sollicitent la curiosité : ce sont les parties de mâU, le cabestan, le fanal réflecteur qui éclaire les habitacles, les pompes, les parcs, les cuisines, les billes , les chaîncs*câbles. Leur spécialité maritime et leur permanence aux places qu'ils occupent disent assez
3ue la batterie n'est pas exclusivement un champ e bataille, mais que l'art du navigateur la rccU-
me aussi pour des' scènes d'action et d'économie . nécessaires dans les destinées de la frégate. C'est là, autour de ce mystérieux cabestan, que se manœuvrent les lourdes chaînes-câbles ; c'est là, dans ces cuisines à la Kersaint, et sur les fourneaux suspendus, que se préparent les aliments de l'équipage, et qu'ils se consomment au murmure confus de* joyeuses causeries de cinq cents commensaux; c'est là aussi, qu'aux Jieures de détresse, le salut de tous met en jeu les quatre pompes à double piéton qui aspirent à flots l'eau menaçante dont une avarie ou démolies coutures emplissent la cale.
Tout est tnuet maintenant dans cette batterie solitaire, où seulement l'ofûcier de service, accompagné d'un élève etdu maître canonnier, passe sa revue de propreté. Son regard exercé en a scruté )es plus petits recoins, son coup-d'ceil juste a passé sur ces lourdes pièces d'artillerie admirablement alignées. Sa ronde finira» et un coup de sifllet du maître d'équipage, et le rappel du tambour rendront le mouvement et la vie à cette batterie somnolente. Deux cents hommes y descendront avec ordre ; chaque pièce de canon verra se ranger autour d'elle les deux files de ses douze servants ; tes palans de coté seront dédoublés, ceux de retraite é longé s, et l'exercice du canon commencera : oe sera la répétition du drame sanglant dont la représentation aura lieu à la première rencontre avec un ennemi. Un officier la commande, les maîtres et seconds-maîtres canonnière la surveillent, et les matelots-artilleurs, graves et silencieux, l'exécutent, et apprennent, au<x)tip de.baguette, à vaincre ou à mourir un jour avec régularité, auprès de ce canon terrible*
. La leçon est faite, les. canons sont réamarrés, les rangs sont rompus, et la batterie est rendue aux loisirs des matetats libres de service. Àloqs .cette école de bataille devient «ne vaste académie où l'amour-propre et la fatuité matelotte puisent leur rhytbme el leurs grâces ; aux leçons de combat succèdent les; leçons dé danse, les leçons d'armes, les leçons de bâton, voire même les enseignements de lecture et d'écriture ; nous y avons vu jusqu'à des académies de chant dont le maître coy et Je maître boucher étaient Les Rubini, aussi sévères que bizarres dans leurs nrétliodes. Puis substituant la pratique & l'apprentissage, nous y avons vu des bals, des assauts réguliers, nous y avons vu même un théâtre, oui, un théâtre, gratis, public e( suivi, honoré même de la présence des officiers, où l'on ne sifflait pas, et où le rire et la gaîté ne manquaient jamais, soit que l'improvisation Ht les frai* du sujet et de la diction des pièces, soit qu'on nous y ressuscitât César et Hyppolite dans un quartier-maître provençal, et dans un callier breton , nous montrant des Grecs et des Romains sous les oripeaux de carnaval, martyrisant dans leur mémoire 4t dans leurs bouches nationales lés harmonies d4 Racine et de Voltaire. Au milieu du mouvement etdu bruit, combien de scènes comiques s'y passent et qui ne se trouvent que là ! scènes grotesques et spirituelles, et toujours empreintes d'une joyeuselé originale.
Mais celte batterie, si animée le jour, le soir prendra un autre aspect; trois cents hamacs on
lits de toile, suspendus par leurs extrémités aux barreaux du pont, recevront leurs trois cents dormeurs, et la convertiront en un vaste dortoir obscur. Ces hommes, symétriquement suspendus, alignés et serrés les uns contre les autres, rétréciront la hauteur de la batterie par leur courbe tombante; ce ne sera qu'en se pliant sur euxmêmes que l'officier de garde et le capitaine d'armes la parcourront à la lueur d'un fanal, dans leur ronde silencieuse*
A la vue de ces modestes couches courbées sous le poids d'un sommeil alourdi par le travail pénible qui l'excite, on ne peut se défendre d'une émotion en faveur de ces malheureux et intrépides matelots, si sécurément endormis et bercés parle roulis au-dessus de ces machines de gloire et de deuil, prés desquelles, demain peut-être, ils dormiront d'un sommeil de mort. Demain, disons-nous ! peutêtre que le sort ne leur réserve pas le complément de ce sommeil réparateur, et que cette nuit même il sera interrompu par le cri d'alerte de la sentinelle du bossoir ; la silhouette obscure de quelque frégate errante se présentera comme une ombre douteuse à travers le voile vaporeux de la nuit; des lumières et des cris observés dans la direction de l'ombre grossissante, révéleront un ennemi qui se prépare à l'attaque, et le commandant de la frégate averti, ordonnera le branle-bas de combat; les tambours et les sifflets confirmeront l'ordre terrible, et appelleront cliacun a son poste, poste de victoire ou de mort. Alors quel mouvement et quel pêlemêle d'hommes et de choses dans cette batterie, naguère si tranquille ; mais dans ce désordre apparent, quel ordre, quel savoir faire, quelle tendance, qui, dans cinq minutes, auront produit leur incroyable effet ! Les hamacs dépendus et roulés sont portés dans les bastingages; les fanaux de combat suspendus illuminent la batterie ; les pièces char-
Î;ées d'avance sont diposées par leurs servants et eurs chefs, chacun muni de son arme spéciale pour l'abordage; les mousquetons, les haches d'armes, les piques et les poignards sont distribués aux sabords ; les bailles de combat, les boute-feux, les platines des pièces sont disposées à leur place; le sable qui doit boire le sang qui va couler est répandu dans toute l'étendue de la batterie, et un roulement annonce que le branlement de combat est fait
La voilà cette batterie, dans son moment le plus solennel, moment auquel aboutissent toutes les combinaisons de cette machine flottante ; c'est là qu'est la frégate. Le commandant va y descendre, accompagné de son état-major, pour y passer son inspection solennelle, s'assurer de tout, inspirer à son équipage l'esprit de gloire et d'honneur dont il est anime, recommander à chacun son devoir envers sa patrie. Dans son allocution courte, énergique et imposante, il ne déprécie pas l'ennemi qu il va combattre, mais il dit à ces braves qu'ils valent autant Les cris de Vive la France! Vive le commandant! lui répondent qu'il est compris, et contiennent la sentence d'un duel à mort
Tandis que le commandant est remonté sur son banc de quart pour calculer ses posilions par de savantes manœuvres, * où la promptitude et la fi-
nesse des feintes révèlent le premier mérite de l'officier de mer, celui de manœuvrier, observons encore cette batterie dans l'attente du combat, attente terrible, plus terrible que le combat même ; scène préparatoire et plus imposante à la pensée que la dernière péripétie du drame prochain. L'examen des dispositions matérielles seul suffit pour remuer les émotions, qui grandissent à l'éclat de ces armes de mort réfléchies par l'illumination sinistre d'un combat de nuit, à la vue de ce sable répandu qui parle de sang, aux exhalaisons sulfureuses de ces mèches fumantes qui vont lancer la mort. Cet aspect s'aggrave du silence terrible de ces deux cents canonniers, debout, immobiles, rangés de chaque coté de leurs pièces, au costume de toile moins funeste aux blessures, la tête et la ceinture serrées d'un mouchoir. L'inaction qui attend excite en eux l'impatience et le malaise qui se mêlent sur leurs traits aux signes du courage et dudévoûment; courage vrai, pur et français \ courage qui réfléchit le cœur, oui part du cœur; et non pas ce courage brute infiltré de rhum ou de genièvre.
Mais Tordre de soyez parés partout, fortement articulé est lancé dans la batterie par le portevoix de combat, dont le long tube joint le commandant au chef de batterie. Les chefs de pièce, le poignet haut, et fixant l'axe de leurs pièces sur l'ennemi, attendent le terrible commandement de feu ! Il est donné, et, comme un seul canon, ou plutôt comme un volcan, la batterie a lancé ses foudres ; mais elle a disparu, comme ces palais enchantés , enveloppée d'un nuage. Un peintre n'aurait ici qu'un nuage de fumée à représenter. L'ennemi a répondu ; le combat est engagé, et sa fureur augmente au commandement de feu à twlonté. Alors comment dire ce qui se passe sous ce voile de soufre et de salpêtre qui cache tout? Nous pouvons dire au lecteur : Ecoutez les cris, les chocs, les plaintes, les commandements, les houras qui sortent de cet Hécla , où fermentent la fureur, la mort, la destruction et la victoire; ou pénétrez, si vous l'osez, dans ce Tartare en feu, où la mort hurle sur ces ravages, vous y verrez ces lourdes pièces de 30 voler a leur sabords sous les efforts vigoureux de l'acharnement; vous verrez la membrure épaisse dé la frégate, déchirée par les boulets ennemis, déchirer de ses éclats meurtriers les braves qu'elle devait protéger ; inonde du sang qui jaillit sous la mitraille, vous vous heurterez avec ces blessés mutilés qu'on retire des rangs, vous vous croiserez avec ces jeunes mousses, ces braves enfants, les plus braves peut-être dans ce choc de géants, parcourant sans crainte cette batterie foudroyée, et pourvoyant les pièces de poudre; et si, par un changement déposition funeste, la frégate reçoit une enfilade en poupe, vous verrez une grêle de fer qui parcourt en sifflant la foule compacte des combattants, jeter d'un seul coup une moisson de morts sur ce champ de carnage.
Mais tant de sang versé amènera la victoire ou la défaite ; alors le nuage de fumée se dissipera, ce suaire vaporeux qui couvrait la batterie se lèvera, et elle présentera son dernier tableau ! tableau hor-
la guerre a répandu en traits de sang le et la désolation ! Pêle-mêle dégoûtant de ruines, d'armes et de corps meurtris, de canons renversés et d'affûts veufs de leurs pièces ! la voilà cette batterie jadis si brillante d'orare, si vivante de joyeuseté ; elle n'est plus qu'un lit funèbre, qu'une tombe fumante ! Bientôt elle sera un lieu de prières, dernière récompense du courage malheureux.
Ainsi la batterie d'une frégate est à la fois pour le matelot qu'elle transporte dans sa course vagabonde, son forum, son gymnase, son réfectoire, son colysée, son dortoir et son champ de bataille ; il y exerce ses joies, ses affections et ses haines ; il y trouve un jour la gloire ou le trépas.
P. Luco.
Combat * Wbli%ti>o.
Un brillant fait d'armes est venu jeter un nouvel éclat sur la marine française : les eaux de la IMata ont été le théâtre d'une lutte sanglante, et le courage de nos marins a été mis à une glorieuse éprcnve.
Vaisseaux de haut bord et frégates avaient déjà présenté le travers à des batteries* brisé à coups de canon des estacades, forcé des passes ; mais cette fois, ce sont de petits navires, pour la plupart d'un faible échantillon et construits pour toute autre chose que pour la guerre, qui ont été appelés et ont noblement accompli l'œuvre de destruction que nécessitait la politique anglo-française dans la Plata.
le Fulton, vapeur de 160 chevaux ; ïExpéditive,
Eetite gabare, elle Pandour, aviso, étaient les seuls âtiments appartenant à la marine royale. Le San- Martin et le brick-goélette Procida, prises argentines, étaient des bâtiments de commerce achetés par Rosas, armés ensuite par l'escadre de blocus d'une manière plus convenable, enfin autant que possible appropriés à leur nouveau service. Les rapports officiels du contre-amiral Tréhouart établissent que si l'attaque a été énergique, la défense n'a pas été moins opiniâtre; les nombreux boulets incrustés dans les bordaçes des navires français et anglais, leurs avaries , l'état des morts et dés blessés, prouvent que si Rosas comptait sur les moyens de défense pour arrêter les escadres combinées, il n'a fallu rien moins que le courage et l'intrépidité de nos marins pour en triompher.
Quelques mots sur les tristes affaires qui depuis si longtemps surgissent à la suite les unes des autres dans ce malheureux pays, et le réduisent insensiblement à la misère la plus complète. Tant de tergiversations ont eu lieu, tant d'ordres et de contre-ordres ont été donnés par nos agents diplomatiques, nos officiers supérieurs ont émis et manifesté des opinions si différentes, qu'au milieu de ce chaos, il serait presque impossible de pénétrer' la vérité et d'oser hasarder une opinion. Quelques explications nullement politiques, mais toutes locales, peuvent seules trouver ici leur place en attendant qu'un résultat quelconque vienne terminer, après tant d'hésitations, cette suite d'hostilités sans état de guerre réel, et faire renaître sur les rives désolées de la Plata, du Parana et de l'Uruguay, la paix et la tranquillité, sources du commerce et de la richesse.
Cette cause a eu le grand tort d'être attaquée ou défendue par des gens trop intéressés à l'une ou à l'autre manière d'envisager la question: les premiers ne voyant dans Rosas et ses partisans qu'un tyran sanguinaire, une espèce de Han d'Islande prêt à dévorer jusqu'au dernier des Argentins ; les seconds acceptant sans commentaires tous ses actes, ses faits et ses actions comme celles de l'homme politique le plus remarquable de l'Amérique du Sud ; les uns se plaignant do tout, toujours lésés dans leur liberté et leur industrie ; les autres au contraire, toujours contents, et ne sachant en quels termes exagérer les vertus politiques et privées du dictateur.
Dans cette affaire plus que dans bien d'autres, il y avait cependant un juste milieu à prendre, faisant abstraction de tout esprit de parti, et suivant une politique droite et ferme; on eût évité sans doute alors bien des malheurs à ces tristes provinces.
La force de Rosas repùs? beaucoup moins dans ses ressources offensives et déù>r.«ives que dans les vastes plaines qu'il a derrière lui ei chns l'amour des Gauchos, dont il est l'unique et le véritable chef: hommes de fer, habitués a toute espèce de privations, menant constamment la vie la plus active, vrais Arabes de l'Amérique; c'est sur les habitants de la campagne, et surtout sur les classes inférieures delà population que repose sa puissance. En matériel et en troupes réglées, tout ce qu'il peut opposer aux troupes alliées est actuellement
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en jeu ; l'armée d'Oribe d'une part, de l'autre le corps d'armée du général Mancilla ; quelques troupes sous les ordres d'Urquisa, des cantonnements à Santos-Lugarès prés de Buénos-Ayres,
Îuelques centaines d'hommes échelonnés à Sanedro, au Rosario, derrière tout cela, les Indiens auxiliaires: voilà sa force militaire. En artillerie, elle n'est pas plus considérable ; les pièces qui armaient les batteries de la Punta-Obligada, où il avait réuni presque tous ses moyens de défense, provenaient du désarmement de Martin-Garcia. Ces travaux avaient élé bien certainement dirigés par des officiers étrangers, de même que les batteries étaient armées en grande partie par des déserteurs, quelques Italiens et beaucoup de matelots du nord d'Amérique. La résistance a été trop vive pour des troupes uniquement composées de soldats argentins, non que le courage leur manque, mais faute de bons ofliciers, et surtout de moral.
Mancilla, qui commandait ce premier obstacle élevé contre l'entrée des escadres alliées dans le Parana, est beau-frére de Rosas ; il est peu ou pas estimé même de ses compatriotes. Quant au général Also jarail, tué dans les batteries, c'était un ancien officier d'ordonnance de l'amiral Brown et un des officiers argentins les plus instruits. Les troupes qui ont élé engagées sont peut-être les meilleures de la république, ayantété constamment depuis sept ou huit ans employées à combattre les corps d'armée des généraux ennemis du dictateur qui apparaissaient à chaque instant sur tous les points de la république, et sous les ordres desquels venaient se ranger la plupart des fils de famille des provinces où ils se montraient. Aguerris déjà par les engagements partiels qui enreut lieu lors du premier blocus, ils pouvaient espérer sans doute arrêter par leur système de défense tout autre que des matelots français ou anglais. La preuve leur en a coûté cher, puisque plus de quatre cents cadavres ont été abandonnés par eux dans leurs batteries qu'il n'ont pas pu défendre plus longtemps. Restent sans doute encore d'autres obstacles élevés à la Punta, Gorda et au Rosario, vains travaux qui ne serviront à rien et protégeront mal leurs défenseurs contre les attaques des flottilles combinées. Mais doit-on espérer que ces différents succès amèneront un arrangement et détermineront Rosas à prendre une marche politique plus convenable? C'est encore ce que l'avenir seul prouvera. Pour qui connaît son caractère, il y aurait à croire que plus les moyens seront acerbes, moins on obtiendra de résultats ; c'est un homme avec lequel il ne fallait pas employer de demi-moyens. Maîtres du Parana, les alliés sans doute seront à même de lui faire bien du mal, de rompre toutes ses opérations militaires, peut-être même entraîner la perte totale pour lui des provinces de l'Intrados, de Cor rie niés ; mais tout cela, encore une fois, ne mènera à rien.
. Depuis sept ou huit ans, la Plata a constamment été le motif d'expéditions diplomatiques et militaires; un blocus précédent nous a déjà coûté bien du sang et bien des pertes: déjeunes officiers pleins d'avenir ont vu leur carrièer terminée par des assassinats et des naufrages en 1837, 1838 et
1839. L'escadre de blocus perdait déjà M. Wenzel, assassiné avec tout l'équipage de la baleinière
3u'il commandait, et que le gros temps avait forcé e se jeter à la côte. M. Jacquet périssait en essayant courageusement, et à plusieurs reprises, de sauver la vie d'un matelot réfugié avec lui sur la ouille de sa baleinière chavirée pendant un coup ne vent, à quelques lieues de la Colonie.
M. Favre était enlevé par un coup de canon au passage du Rosario. M. Delacour disparaissait ausi avec son embarcation en naviguant pendant une nuit obscure; M. Redon de Baupréau tombait frappé d'une balle au cœur à l'affaire de la Atalaya. M. Gineste succombait sous le plomb des soldats de Rosas, victime de sa trop grande confiance dans un de ses compatriotes, homme infâme et indigne du nom de Français, vendant le sang de ses frères qui exposaient leur vie pour le secourir et obtenir des réparations en faveur des résidents, parmi lesquels il comptait. On a vu depuis à Buénos-Ayres ce misérable faire gloire de son infâme assassinat.
Maintenant, à ces pertes déjà si cruelles, il faut ajouter celles de MM. Hello et Michaud, tous deux jeunes et morts des suites des blessures reçues en remplissant bravement les devoirs de leur service. Espérons que des soins empressés conserveront à la France les autres officiers que la même journée à vus tomber blesses à la Punta-Obligada. Quand au brave commandant qui dirigeait l'expédition, justice lui a été instantanément rendue, et le grade de contre-amiral est une digne récompense du courage et de l'intrépidité qu'il a déployées.
Dans ce beau combat, les officiers et marins anglais ont rivalisé avec les nôtres d'énergie et de sang-froid. Le capitaine Hotham, commandant les forces anglaises, et le lieutenant Hope, du Firebrand, ont élé admirables de bravoure et de calme.
On ne peut, du reste, donner une meilleure relation de l'attaque qu'en reproduisant le rapport officiel du commandant Treliouart, dont le style aussi concis que modeste ne laisse rien à désirer, et fait comprendre à l'instant l'intérêt et la vigueur de l'action.
Rapport été M. TréHo%*art.
Amiral,
Dans mon rapport du 6 de ce mois, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte de la réunion, sur la rade de Guazu, des bâtiments de votre escadre
Îuevous avez bien voulu placer sous mes ordres, e vous informais que j'y avais trouvé M. le capitaine Hotham, commandant le Gorgon* et la division anglaise destinée à agir de concert avec nous dans le Parana.
Le 8 au matin, tous les bâtiments des deux divisions, moins le Fulton, ayant rallié, nous entrâmes dans le Parana. Favorisés par une brise fraî-
che, nous atteignîmes le soir la Vuelta de las Bolibas.
Ainsi que tous le savez sans doute, amiral, la division anglaise est composée des frégates à vapeur le Garçon et le Firebrand, capitaines Hotbam et llope; de la corvette le Cornus, commandant Inglefield ; du Philomile, commandant Sullivan; du Dolphin, lieutenant Le vi tige, et du brick charbonnier Fanny, lieutenant Key : ce bâtiment est armé d'une pièce de 32 à pivot.
Le 9, le vent contraire nous força de rester au mouillage; le 10, j'acceptai la proposition aue me fit H, Hotbam, et, malgré la force du vent, les bâtiments des deux divisions furent remorqués à environ 4 lieues plus haut. Là nous trouvâmes une plage assez spacieuse pour pouvoir y exercer nos équipages aux manœuvres d'infanterie, et nous résolûmes d'y rester le temps qui serait nécessaire pour obtenir de nos matelots Tordre et l'ensemble que doivent avoir des troupes qui peuvent se trouver exposées aux charges a une nombreuse cavalerie. Les compagnies de débarquement des 5 bâtiments français formaient un carré de 22 hommes de front sur deux de profondeur, et il était défendu par 3 obusiers de montagne ; le chiffre des marins le composant s'élevait à 200 hommes.
Le 15, je fus rallié par le Fulton, et, le 16, nous fîmes route de nouveau, remorqués par les bâtiments à vapeur. Le 18, les deux divisions mouillèrent à un mille du rincon d'Obligado. Nous avions été informés que le général Rosas réunissait, depuis trois mois, sur ce point, tous les moyens de défense que possédait la république Argentine, alin de s'opposer à notre passage.
Le plan que j'ai l'honneur de vous adresser cijoint vous fera connaître, amiral, que ces moyens de défense ont été savamment appropriés aux localités. Us se composaient : 1° de quatre batteries formées de cinq à six pièces des calibres de 32, 24, 18 et 12 ; dix do ces canons sont en bronze, et le reste en fer ; les batteries numéros 1 et 4, éloignées Tune de l'autre d'environ 400 mètres, sont élevées d'une quinzaine de mètres au-dessus du niveau de la mer; la troisième est placée tout à fait sur le bord du rivage, et la seconde n'a que quelques mètres d'élévation ; 2° d'une estacade traversant le fleuve à la hauteur de la quatrième batterie ; cette estacade est formée par 24 bâtiments de commerce, tous mouillés dans le sens du courant, et liés ensemble par quatre chaînes dont les extrémités sont fortement fixées à chaque côté de la rive : le fleuve, dans cet endroit, peut avoir de 6 â 800 mètres de large ; 3* de dix chaloupesbrûlots amarrées sur les bâtiments formant la chaîne ; 4° du brick-goëlette Republicano, embossé à quelques mètres au delà de l'extrémité N. de l'estacade. D'après les renseignements les plus exacts qu'il m'a été possible de me procurer, 4,000 hommes de troupes argentines de toutes armes, commandées par le général Mancilla, défendaient cette position.
Pendant la nuit du 18, MM. les capitaines Sullivan et Mazères furent chargés d'aller sonder en face des batteries et de les reconnaître avec autant 4'exaclitude que l'obscurité le leur permettrait ; ils
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trouvèrent bon mouillage partout, et observèrent trois milles de courant.
Dans la journée du 19, après avoir pris, avec mon collègue, connaissance des localités, nous arrêtâmes notre plan d'attaque, et il fut convenu qu'elle aurait lieu le lendemain à 7 heures, si le temps le permettait.
Le 20, une brume très-épais» nous empêcha de commencer les mouvements, à l'heure convenue ; niais, à 8 heures et demie, le temps s'élant éclairci et une jolie brise de S. nous favorisant, l'Expéditive, le Procida, le Philomile et la Fanny, formant la première division, reçurent l'ordre d'appareiller et d aller occuper, à 700 mètres des batteries, une position assez rapprochée de la rive droite pour qu'il leur fût possible, en se servant des canons placés sur l'avant des bâtiments, de cartonner l'ennemi en écharpe.
Lorsque ces bâtiments, bien ralliés, eurent parcouru la moitié de la distance qui les séparait de leur poste de combat, une deuxième uivision, composée du San-Martin, du Cornus, du Pandour et du Dolphin, mit à son tour sous voiles, et se dirigea de manière â aller se placer à 700 mètres par le travers desbatteries.
Le San-Martin, bâtiment de tête, devait se trouver à petite dislance des navires formant l'estacade, et, tout en combattant par le travers, il devait se servir des canons placés sur son gaillard d'avant pour répondre au feu du brick-goëlette argentin Republicano, qui, armé de six canons de gros calibre, prenait la denxième division en enfilade.
A 9 heures 50 miuutes, le feu de l'ennemi commença sur les bâtiments de la première division, qui ouvrirent aussitôt le leur: les brûlots furent lancés ; mais, emportés par le courant dans différentes directions, ils laissèrent entre eux des espaces assez grands pour qu'il fut possible aux bâtiments de passer au travers de la ligne qu'ils formaient, sans éprouver le moindre dommage.
La commotion produite dans l'atmosphère par la détonation d'environ 40 pièces de canon, occasionna immédiatement une diminution notable dans la brise, et il devint extrêmement difGcile aux bâtiments de la deuxième division de refouler le courant et d'arriver à leur poste. Je parvins cependant à y placer le San- Martin à 10 heures, et je fis commencer le feu des quatre canons-obusiers de 30 placés à bâbord. Dans ce moment, le Cornus, qui devait prendre place à demi-encâblure derrière le San-Martin, étant maîtrisé par la force du courant, fut obligé de mouiller à deux ou trois encablures de son poste ; le Dolphin, ne pouvant atteindre celui qui lui était assigné, fut obligé de laisser tomber l'uncre dans une position intermédiaire aux deux divisions, et dans laquelle il fut très-maltraité ; le Pandour, également contrarié, ne parvint â me rallier que vers 10 heures 20 minutes. Dans cette position, exposé presque seul au feu direct des batteries d'un ennemi désireux d'écraser un bâtiment qui, peu de temps auparavant, portait le pavillon du commodore Brown, vous comprendrez facilement, amiral, que le San-Martin eut ^beaucoup à souffrir : aussi fut-il enveloppé aussitôt par une grêle de projectiles de toute espèce, parmi lesquels
nous avons remarqué bon nombre d'obus et de fusées à la Congrève ; dans peu d'instants il fut entièrement désemparé, et une notable partie de son équipage fut mise hors de combat. MM. Hello et Michaud, mes deux seuls officiers, lemaîtrc-canonnier Dumatz, furent presque en même temps blessés.
A 10 heures et demie, l'arrivée du Pandour, sur lequel plusieurs pièces ennemies furent dirigées, nous donna un peu de répit. Je profitai de cette diversion pour faire remplacer, par des pièces prises à tribord, deux obusiers dont les affûts venaient d'être brisés. En ce moment les bateaux à vapeur arrivaient à leur poste de combat, en prenant une position à environ 1,000 mètres des batteries. A 11 heures, trouvant que les bâtiments français de la première et de la troisième division, quoique au poste qui leur avait été assigné, n'étaient pas placés de manière â combattre avec avantage, je fis hisser le pavillon de ralliement et l'ordre de serrer l'ennemi au feu. La faiblesse de la brise et la force du courant ne leur permirent point d'effectuer ce mouvement avec célérité, et il était midi lorsque l'Expéditive et le Procida purent mouiller à petite distance du San-Marlin.
Déjà le Fulton occupait le nouveau poste que je lui avais assigné, et ses obus bien dirigés produisaient un grand désordre dans les batteries ennemies, dont le feu avait déjà sensiblement diminué (1).
A midi 15 minutes, la chaîne du San-Martin fut coupée sur la bitte par un boulet, et le brick commença à dériver. Je me fis rendre un compte exact de l'état du personnel. Sur 100 hommes qui composaient l'équipage du bâtiment, douze avaient été tués et quatorze étaient grièvement atteints, plusieurs autres, quoique toujours à leurs postes, étaient cependant assez maltraités pour que je ne puisse pas esoérer les y maintenir longtemps.
Plus de 120 boulets étaient entrés dans la coque : le gréement et la mâture étaient hachés, et le grand mât, percé de 11 boulets, menaçait de tombera chaque instant. Dans cette position, je crus devoir me retirer momentanément du feu, afin de donner à mon brave équipage un peu de repos et la possibilité de réparer le désordre dans lequel le brick venait d'être mis. Après avoir salué les équipages des bâtiments près lesquels nous dérivions des cris de Vive le roi! et avoir recommandé aux capitaines de continuer à faire leur devoir, je laissai tomber l'ancre à peu de distance du G or g on, et j'envoyai un élève prévenir M. Hotham des motifs qui me formaient à quitter le feu momentanément.
Peu de temps après, je me rendis à son bord, afin de m'entendre avec lui sur ce qui nous restait à faire. 11 m'informa qu'il venait de donner ordre au capitaine Hope, du Firebrand, d aller couper la chaîne de l'estacade, et que son intention, ainsi que nous en étions convenus la veille, était d'aller prendre plus haut que cette estacade, avec les bâtiments a vapeur, une position qui leur permettrait
(1) À midi, le Republicano a sauté.
de croiser leur feu avec le nôtre. En le quittant, je me rendis à bord du Pandour, qui, venant d'avoir sa chaîne coupée, s'était échoué. Je donnai l'ordre au capitaine du Parcq de se hâter d'afflouer son bâtiment, afin de suivre l'Expéditive, à bord de laquelle j'allais me rendre, mon intention étant de placer les bâtiments français à portée de pistolet des batteries. Je donnai aussitôt l'ordre au Procida de me suivre, et aussitôt nous couvrîmes le bâtiment de voiles, afin d'accélérer ce mouvement,
Îui, à mon avis, devait terminer une lutte qui urait déjà depuis plusieurs heures.
Malheureusement la brise était presque totalement tombée, et ce fut avec une extrême lenteur que je parvins à échouer le Pandour et l'Expéditive à portée de pistolet du rivage. Ce que j'avais prévu arriva 5 cette manœuvre décisive acheva de démoraliser les ennemis, parmi lesquels les obus des bâtiments à vapeur causaient un grand ravage. A 5 heures, les batteries étaient totalement évacuées, et M. le capitaine Hotham fit mettre à terre ses compagnies de débarquement. En arrivant à la première batterie, elles essuyèrent le feu des troupes embusquées dans le bois qui l'entoure. Cet engagement, dans lequel les Anglais perdirent deux hommes, ne dura que quelques instants, et bientôt l'ennemi, attaqué par les marines, se dispersa et ne reparut plus. Un quart d'heure après ce débarquement, j'arrivai à terre avec les compagnies des quatre bâtiments que j'avais à ma disposition; ainsi que nous en étions convenus, je plaçai mes hommes à la droite des Anglais, afin de protéger la destruction des trois premières batteries, dont le commandant Sullivan avait été spécialement chargé. A la nuit, les affûts des trois premières batteries étaient brisés, les canons encloués, les tourillons cassés, la poudre et les projectiles jetés à la mer. Afin d'éviter la confusion d'un réembarquement de nuit, nous décidâmes, M. Hotham et moi, que la destruction de la quatrième batterie serait remise au lendemain. Dans la journée du 21, les compagnies de débarquement des deux divisions furent remises à terre ; les canons de la quatrième batterie furent encloués et jetés à la mer, leurs affûts, ainsi que ceux brisés de la veille, furent brûlés, et 10 pièces en bronze embarquées à bord des bâtiments. Ces canons sont déposés à bord de la Fanny, et seront envoyés aux amiraux aussitôt que ce bâtiment ralliera Montévidéo.
La justesse des pièces du tir de l'ennemi m'avait fait supposer qu'elles étaient servies par un grand nombre d'Européens; les rapports de plusieurs déserteurs m'ont fait connaître que mes prévisions étaient fondées.
Aujourd'hui les bâtiments réparent leurs nombreuses avaries ; l'Expéditive et le Pandour travaillent à se déséchouer. J'ai trouvé sur un des bâtiments de l'estacade des mâts propres à remplacer ceux du San-Martin qui sont totalement hors de service ; je m'occupe avec activité de ce travail, et j'espère que, dans quelques jours, le San-Martin sera prêt à faire voile de nouveau.
J'ai l'honneur de vous expédier, par le Procida9 plusieurs pavillons argentins pris sur les batteries
et les navires formant l'estacade. Après vous avoir rendu un compte exact des opérations de la division que vous avez bien voulu me confier, c'est pour moi un devoir et un plaisir, amiral, d'avoir à vous faire connaître avec quelle intelligence et quel dévouement j'ai été secondé, pendant cette sanglante journée, par MM. les capitaines des bâtiments de la division, par les états-majors et les équipages placés sous leurs ordres. Tous ont rivalisé de zèle, afin d'arriver à une victoire complète et donner au roi et au pays une preuve éclatante de leur entier dévouement.
Plusieurs braves ont été tués, d'autres grièvement blessés. Permettez-moi, amiral, de les recommander, eux ainsi que leurs familles, à la bienveillante sollicitude du roi. Je dois aussi donner un juste tribut d'éloges à MM. les chirurgiens desbâtiments, qui, savamment dirigés par M. Peise, médecin en chef de l'escadre, ont obtenu, dans les nombreuses amputations qu'ils ont eu à faire, les résultats les plus favorables. Je dois aussi mentionner d'une manière toute spéciale l'assistance qui leur a été donnée par M. Niddrie, chirurgien-major du Gorgon, envoyé à bord du San-MarLin par son capitaine, au moment où M. Peise avait un pressant besoin de son aide.
L'accord le plus parfait n'a pas cessé un seul instant de régner entre M. le capitaine Hotham et moi ; toutes nos opérations ont été résolues d'avance et exécutées des deux côtés avec franchise et loyauté. 11 me reste à vous prier de vouloir bien remercier l'amiral Inglefield de m'avoir donné un collègue aussi capable et aussi digne de toute mon estime.
MM. Hello etMichaud (1), enseignes de vaisseau, uniques officiers du San* Martin, ont été blessés en combattant vaillamment à mes côtés. Je vous recommande avec la dernière instance ces deux jeunes gens, dont je n'ai qu'à me louer depuis 18 mois qu'ils sont sous mes ordres. Je vous recommande aussi d'une manière toute spéciale un brave et excellent serviteur, Dumatz, maître canonnier de deuxième classe, de la frégate VErigone, amputé du bras gauche.
C'est encore un devoir impérieux pour moi, amiral, de vous signaler d'une manière toute particulière le zèle et le dévouement de vos capitaines, MM. les lieutenants de vaisseau du Parcq, Morin de Larivière, de Miniac et Mazères, qui ont bravement présenté le travers à l'ennemi pendant sept heures consécutives.
M. Peise, médecin en chef de votre escadre, a rendu des services éminents ; je citerai aussi M. Treilhade3, élève de 1" classe, et M. Pralabuy, volontaire, qui tous deux, quoique blessés, n'ont
(1) MM. Michaud et Hello sont morts de leurs blessures, l'un le 28 novembre en retour pour Montévidéo, l'autre le 4 décembre à Montévidéo. Les restes mortels de ces deux vaillants offlciewdc notre marine ont été ramenés en France par les soins du brave amiral Tréhouart, sur la frégate la Proitrpine,Qù ils sont arrivés à Brest le 22 septembre 1840.