Tome II
pas quitté un instant leur poste. Le premier mai* tre Giraud, les chefs de pièces Théodin elLocquet, méritent aussi d'être nommés.
Je suis avec respect, etc.,
Tréhouart.
Pour copie conforme :
Le contre-amiral, commandant en chef la station du Brésil et delà Plata,
Laine
PHILIPPR V A IfAPLES. — LE COMTE D ESTREES.
Le roi d'Espagne doit-il se rendre dans le Milanais par la voie la plus courte, ou bien peut-il se hasarder à passer de l'Aragon à Naples, pour gagner le duché de Milan, dont l'armée de M. de Vendôme contient les populations et peut faire sa sûreté? Telle était le question qui, en janvier 1702, agitait 1 I scurial et Versailles. Le premier parti était le plus prudent; on entrevoyait de grondes difficultés pour la réalisation de l'autre.
Ce qu'il y avait d'aventureux dans l'idée de tenir la mer eu présence peut-être d'une escadre anglaise et hollandaise, intéressée à enlever le successeur de Charles II, puis de traverser les Impériaux qui occupaient le Modenais et interceptaient
i jeune
trône, échu par le nasard d'un héritage, paraissait bien valoir qu'on affrontât quelques périls pour le
conquérir.
Philippe V comprenait déjà les Espagnols, et, par la vivacité de son désir, rendait à leur caractère chevaleresque un hommage dont ils devaient lui savoirgré.
Louis XIV et le cardinal Porto-Carrero ne se dissimulaient pas qu'il y avait, dans la persistance du roi d'Espagne, un sentiment juste et élevé de la situation délicate où l'avaient placé la crainte et la haine que la France inspirait à toute l'Europe, les longues intrigues et les efforts de l'empereur, et les résistances, à peine vaincues, des Catalans ^
et
des Araronais, que plusieurs membres influents de la grandesse cherchaient à remuer encore. Ils estimaient sans doute cette témérité qui voulait donner beaucoup à la fortune, dans une entreprise où toute la prévoyance humaine pouvait être trompée, et où la résolution courageuse d'un souverain qui avait besoin d'agir sur le moral des peuples auxquels on l'avaitimposé, pouvait être d un excellent effet : cependant ils hésitaient. Ils pesaient toutes les chances, et celles que le vent de l'équinoxe ajouterait aux difficultés d'une navigation probablement contrariée par une croisière ennemie, et celles que l'état des choses pouvait faire prévoir à deux hommes aussi consommés dans la politique que l'étaient le ministre espagnol et le vieux roi.
M. de Pontchartrain, secrétaire de la marine, chargé par Louis XIV de rédiger un mémoire sur le passage de Philippe à Naples. dans la supposition où il faudrait céder à la volonté si formellement exposée par le roi d'Espagne, énuméra, dans son rapport, tous les dangers de ce voyage par mer, et conclut en conseillant la voie de terre, qui devait conduire, tout droit, le prince dans le Milanais. Toutefois il discuta la convenance et la nature de l'armement maritime qu'il faudrait faire pour le transport, de Barcelone à Naples, du roi et de la reine d'Espagne, car la reine devait être du voyage; et voici le passage du Mémoire qui traite cette partie de la question. J'ai trouvé cette pièce aux archives de la marine, dans le dossier du comte d'Estrées.
» Le roi d'Espagne ayant pris la résolution de
Fasser de Barcelone à Naples par mer, on peut embarquer sur des vaisseaux qui se rendront dans ce port, ou sur des galères. Les vaisseaux feront tour navigation par la Sardaigne et les îles Saint-Pierre. Les galères la feront le long des côtes du Languedoc, de Provence et d'Italie. Les premiers ont un trajet assez long à faire pour être contrariés par les vents, dans une saison où il y en a encore de pesans à craindre, parce que ce sera celle dans laquelle on doit atteindre 1 équinoxe. Les galères ne laisseront pas d'avoir leur danger ; mais elles ne quitteront pas les côtes et ont toujours des retraites, au lieu que, si les vaisseaux étaient surpris par quelque accident fâcheux, ils n'ont à courir que sur les côtes de Barbarie, où il n'y a aucun asile à espérer.
» On pourrait, pour diminuer le gsque de ce passage, et épargner, autant qu'il est possible, ceux delà mer et ses incommodités au roi d'Espagne, le faire venir par terre, en poste, jusqu'à foulon, où il s'embarquerait sur les galères qui le porteraient en peu de temps à Naples, l'endroit le plus dangereux pour elles, qui est le golfe de Lyon, étant passé. Elle seraient suivies par quatre vaisseaux de 60 canons, lesquels, en contribuant à leur sûreté, serviraient encore à mettre ce prince en état de passer plus tôt à Naples, si les vents, trop frais pour les galères, étaient favorables aux vaisseaux. Us porteraient aussi partie de ses équipages et des seigneurs qui l'accompagnent. On ne propose que des vaisseaux du troisième rang,
1>arce que la navigation est plus sûre pour eux, sur es côtes d'Italie , que pour de plus gros, qui se
perdent où les autres peuvent trouver leur salut, n'y ayant point de retraite pour eux s'ils manquent le golfe de l'Espèce (la Synezia), »
Les prévisions et les craintes du ministre de la marine furent soumises à Philippe V, qui ne persista pas moins dans son projet. Louis XIV et Porto-Carre ro cédèrent alors, et le roi de France se remit au comte d'Estrées, vice-amiral du Ponant t du soin de la traversée de Barcelone à Naples. 11 lui confia son petit-fils et sa jeune épouse, Louise de Savoie, que celui-ci avait épousée depuis bien peu de temps, et les lui recommanda comme le trésor le plus précieux qu'il pût commettre à sa foi et à son habileté. Le choix que Louis XIV faisait du comte d'Estrées, dans cette circonsance, tenait à plusieurs considérations indépendantes du mérite notoire de l'amiral et de ses illustres services : il avait un beau nom, et puis, riche et magnifique, il devait faire de la galerie de son vaisseau un
Iialais où ses hôtes couronnés retrouveraient le uxe et la grandeur des royales habitations.
Toutes les données de M. de Pontchartrain furent renversées. On renonça aux galères ; on ne s'en tint pas aux vaisseaux de troisième rang, qui n'auraient convenu, ni à l'apparat qu'on voulait donner à cette affaire, ni à la résistance qu'il faudrait faire peut-être à des forces anglaises ou hollandaises, car on avait appris que de grands armements pour la Méditerranée se préparaient dans les ports de la Hollande et de l'Angleterre. Une escadre de quinze vaisseaux, dont deux à trois ponts et plusieurs petits bâtiments, fut armée à Toulon en février.
Malgré toute la diligence que firent MM. d'Estrées et de Vauvré, l'escadre ne put être prêle à appareiller que vers le 25 mars. Les vents avaient apporté quelque retard ; ils étaient enfin devenus bons. Quatre jours avant son départ, l'amiral, pour se conformer aux ordres du roi, avait expédié une tartane commandée par M. de Montvert, enseigne de vaisseau, pour Gibraltar. Les instructions que M. le comte d'Estrées remit au capitaine de la tartane étaient fort détaillées ; elles fixaient l'ordre de sa navigation de Toulon à Gibraltar, lui prescrivant de rester mouillé à la rade du vieux Gibraltar, « afin d'être en état d'appareiller par les vents d'ouest, qui sont ceux avec lesquels les vaisseaux qui viennent de Ponant peuvent plus facilement entrer dans la Méditerranée; » lui ordonnaient, s'il apercevait une escadre anglaise et hollandaise plus forte de dix vaisseaux de guerre (noble confiance de l'amiral qui n'avait que quatre vaisseaux!), d'aller aussitôt lui en donner avis à Naples, faisant toute la diligence possible pour les prévenir. «11 fera de même, dit l'instruction que je copie, s'il apprend par des lettres de M. le comte de Fernand Nunès ( c'était le gouverneur de Cadix), ou par des avis certains, que les Anglois ou les Uollandois sont venus mouiller devant Cadix avec une escadre considérable. Dans cette navigation, ne s'arrestera en aucun endroit, sous quelque prétexte que ce puisse estre; mais si le calme ou le mauvais temps l'obligent de s'arrester eu quelque rade, il informera les consuls de France ou d'Espagne des lieux où il passera, de la nouvelle qu'il
porte, afia qu'ils me la fassent passer par les felouques qui peuvent, en été, faire le trajet plus vite
que luy 11 doit estre averti que les Andois et
les Hollandois prendront peut-estre le pavillon de l'empereur, afin qu'il ne s'y méprenne pas. »
L'escadre qui faisait route pour Barcelone était ainsi composée :
Le Foudroyant, vaisseau de premier rangf, portant 104 canons, et commandé par le bailli de Lorraine, capitaine de vaisseau de la promotion de 1692 (1). M. le comte d'Estrées avait son pavillon sur Le Formidable, qui devait recevoir le roi d'Espagne) ; l'Admirable, à trois ponts, porlant 96 panons, commandé par M. de Château-Morant, et ayant à bord M. le marquis de Langeron, lieutenant-général des armées navales; le Fortuné, vaiseau de 54 canons, capitaine M. de Bagneux, de la promotion de 1084; enfin l'Hirondelle^ voisseau de cinquième rang, ayant 36 canons en deux batteries, et pour capitaine M. le chevalier Phelippeaux, de la promotion de 1696. Deux brûlots, une corvette (2) et deux tartanes suivaient les vaisseaux. Un des brûlots, appelé l'Éclair, était bien armé; il portait 28 canons en deux batteries, 16 en bas, et 12 sur le pont; M. Géraldin, capitaine de brûlot, le commandait; l'autre, beaucoup plus faible, se nommait le Lion; il n'avait que 6 canons de 4, et était conduit par M. Denoist
Le vent fut constamment contraire pour la courte traversée qu'avaient à faire les bâtiments aux ordres de M. le comte d'Estrées ; cependant, le 39 mars, ils mouillèrent dans les eaux de Barcelone. Sur celte arrivée et ce qui la suivit, je laisse parler l'amiral lui-même, à quij'emprunte un fragment de sa lettre du 2 avril 1 /02 à M. de Pontchartrain : « Les vaisseaux du roy estoient attendus avec une extrême impatience par Sa Ma-
i'esté catholique, et tout le monde a remarqué que a joie est peinte sur son visage depuis leur arrivée. Je le lis saluer de trois salves de toute l'artillerie des vaisseaux, aussitost que Ton eust laissé tomber l'ancre, après quoy je descendis à terre pour recevoir ses ordres. 11 me receutà l'audience )ublique comme c'est l'ordinaire, et me dit que je ui faisois le plus grand plaisir qu'il pust jamais recevoir, et qu'il estoit très-reconnaissant de tout ce que Sa Majesté lais oit pour luy. 11 témoigna une extrême envie de partir promptement, à quoy je répondis que les vaisseaux estoient tous prests, qu il n'avoilqu'à ordonner qu'on embarquast toutes ses hardes et ses bagages; et qu'aussitost que cela seroit fait, il partiroit quand il luy plairoit ; que ie prenois la liberté de luy dire que je croyois que le plus tost estoit le meilleur, etc. »
La suite du roi était nombreuse, et l'on eut beaucoup de peine à loger tout ce monde à bord des vaisseaux ; c'est ce qu'écrivait l'amiral au mi-
(1) Etat de la marine, manuscrit ayant appartenu à Louis XIV. Collection des archives de la marine, à Versailles.
(2) Les corvettes n'étaient pas alors ce qu elles sont aujourd'hui : c'étaient de petits bâtiments allant à la voile et a l'aviron, armés de quelques canons, non pontés pour la plupart, et dont le nom ordinaire de barbes longues dit assez la médiocre importance.
nistre de la marine : «Je ne sçay comment on auroit pu faire si la reyne eust esté du voyage ; car nous sommes fort embarrassés, n'ayant que le roy tout seul. 11 y a dans mon vaisseau quarante-deux tnaislres et quatre-vingt-dix domestiques de gens qui doivent indispensablement y être, à ce qu'on prétend. Il y aura dans les autres vaisseaux trèspeu de maistres, mais beaucoup de valets, à la réserve de l'Admirable, qui passe M. et Mme de Montéléon et sa famille. Elle a bien voulu se retrancher au point de ne mener que vingt-huit femmes et quarante-deux valets; et assurément elle a fait un grand effort, car elle a ordinairement quatre-vingts femmes à Madrid. » En vérité, si l'on ne connaissait M. le comte d'Estrées pour un homme grave, on prendrait ce passage de sa correspondance officielle avec M. de Pontchartain et Louis XIV pour une plaisanterie. L'effort que fait Mme de Montéléon est précieux ! N'est-ce pas aussi une chose bien gaie que les quatre-vingts femmes de cette dame ? Et quand on sait de quc\le incommodité sont, à bord des bâtiments, les passagers étrangers à la marine, ceux surtout qui traînent indispensablement après eux un grand train de domestiques, on conçoit l'ennui de l'amiral, et l'on admire la retenue avec laquelle il en parle. Comme expression timidement railleuse d'un chagrin auquel il n'y a pas de remède, et comme peinture des habitudes luxueuses de l'époque, le fragment qu'où vient de lire m'a paru devoir êlre publié.
La fin de la dépêche de M. le comte d'Estrées est curieuse aussi ; elle se rapporte à un événement politique qui avait beaucoup d'importance. Le ton dont en parle l'amiral prouve combien la France souffrait de la coalition et combien la guerre de la succession pesait déjà sur les dernières années du règne de Louis XIV. Voici ce paragraphe : « Nous avons appris ce matin (2 avril ) une nouvelle qui m'a fait bien du plaisir, et qui, selon les apparences, doit apporter un grand changement dans les affaires de l'Europe, surtout pour ce qui regarde la Hollande, qui, après avoir perdu le lieu qui l'unissoit à l'Angleterre, peut, à mon avis, estre facilement ramenéeà ses véritables intéresb. Celuy du commerce est le plus sensible ; jecroys qu'il faut la tenter par ce costé-là, et songer que Ton regagnera avec l'Angleterre ce que l'on perdra avec la Hollande. Il ne s'agit présentement que de rompre l'union de ces deux nations, qui, sans le prince d'Orange, auroient toujours esté incompatibles. Je sçay bien qu'il n'est pas trop chrétien de désirer ou de se réjouir de la mort de son prochain ; mais je vous avoue queje n'ay pas esté le maistre de ces deux sentiments, et que j'ay esté fort aise en apprenant que le roy estoit défait d'un aussi dangereux ennemy. Trouvezbon que je vous en fasse mon compliment; car je croys que vous n*en devez pas estre fasché. Jesuis, avec un très-profond respect, monseigneur, votre très-humble et obéissant serviteur.
Signé le comte d'Estrées. (1)*
A. Jal,
(1) Voir la suite à la page 149.
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