V. CHASSÉB1AU
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C'est la frontière d'un monde. Elle sépare le port de la ville ; la vie maritime de la vie vulgaire.
D'un côté, toutes les merveilles de l'art naval ; le vaisseau sur le chantier; l'atelier immense où se tord le câble aux cent vingt brasses de long ; la forge où Ton soude la large patte de l'ancre à son bras puissant qui retiendra le navire attaché au fond de la mer ; le parc d'artillerie avec ses bouches à feu si largement ouvertes, avec ses boulets sphériques, et ses boulets rames, et ses grappes de raisin ; la fabrique des boussoles : le magasin général, encyclopédie matérielle, où tous les objets de nécessité, d'utilité et même aussi, jusqu'à un certain point, de luxe, se trouvent méthodiquement rangés, serrés, numérotés, depuis le plus précieux jusqu'au plus vil, depuis la montre marine jusqu'à la barre de justice.
De l'autre côté, une ville ordinâire, un peu amarinée sans doute, sentant le tabac et le goémon ; mais enfin une vitle comme presque toutes les autres, avec ses marchands, son petit théâtre, ses cabinets de lecture, sa garnison, ses coteries médisantes et sa place du champ de bataille, exception locale dont on se fera une juste idée si l'on veut admettre notre dénomination un peu triviale, mais qui convient tout-à-fait : le club aux cancans.
La porte de l'arsenal est un lieu tout-à-fait à part dans la cité maritime; elle est gardée comme l'entrée d'une citadelle, comme la limite d'un Etat, comme le guichet d'une prison, comme la porte d'un établissement où pourraient s'introduire des ouvriers infidèles; c'est-à-dire que sous sa voûte ou a sa grille, il y a un poste militaire, des douaniers, des gendarmes et des agens de l'administration chargés d'empêcher, sinon les larcins qu'on peut faire dans le port, du moins leur facile introduction dans la ville.
Ces agents, concierges et surveillants actifs s'appellent gardiens; ils appartiennent à la marine dont ils portent l'uniforme : habit bleu à boutons blancs, timbrés d'une ancre, casquette à visière, galonnée de rouge.
iRITIME. 61
Les gendarmes sont comme tous les gendarmes de France ; une seule chose les distingue, c'est le chapeau à cornes qui les coiffe. Ce chapeau est ciré et garni de galons blancs, ornements anciens qui décoraient le chapeau des soldats de la garde impériale. Ces gendarmes ont la police de la porte ; c'est d'eux, au défaut de l'officier de garde, qu'il faut obtenir la permission d'aller à tel ou tel bureau, à tel atelier ou à telle cale, quand on n'est pas officier en uniforme, ou qu'on n'est pas muni d'un laissez-passer du major général de la marine ; c'est l'un deux qui escorte le curieux étranger que son passe-port a fait admettre dans l'arsenal : une pièce de monnaie paye de sa peine le cicérone au baudrier jaune; c'est lui qui, d'un coup-d'œil exercé, reconnaît les figures suspectes de forçats guettant le moment de l'évasion.
Quant aux douaniers, que les vieux souvenirs de la gabelle ont stigmatisés du nom de gabelous, devenu presque une injure, vous les connaissez ; vous savez leurs habits verts, leurs schakos et leurs sabres à la buffleterie blanche ; je n'ai donc rien à vous en dire.
La garde est commandée par un lieutenant de vaisseau; c'est un poste de vingt-six hommes, disposés à prêter main-forte aux gardiens, aux gendarmes et aux douaniers, si quelque tentative de violence était faite pour forçer les consignes de la porte de l'arsenal.
Avec un si grand nombre d'agents de surveillance, avec les précautions minutieuses qu'on prend là, il semble que toute fraude, tout vol, toute évasion doit être impossible; il n'en est rien pourtant La ruse lutte contre les défiances, et parvient quelquefois à les vaincre ; mais je dois dire que les bonnes fortunes pour les forçats et pour les grapilleurs de fer, de cuivre, de chanvre ou de bois, sont assez rares. Les visites sont sérieuses, quoique rapides, et il y a tant d'yeux ouverts ! Quand on échappe à tous ces regards scrutateurs, à toutes ces mains dont le tact est si ordinairement sûr, on peut se regarder comme bien heureux ! Plus d'un forçat a franchi, sous un déguisement habile, cette barrière de l'enfer où il était condamné ; mais combien ont renoué leur chaîne quelques heures après I La ville est pleine d'argousins, de cornes, de sous-comes, de gardechiourmeset de forçats, et le devoir, ou la jalousie, ou la haine font de tous ces gens-là autant d'argus dangereux. Qui n'a pas été complice de l'évasion du galérien, qui n'a pas été assez adroit pour s'en préparer une, devient aisément dénonciateur. La police compte sur ces immoralités, et fonde notre sécurité sur cette gangrène du cœur des habitants des bagnes.
Les soldats de la chiourme ne sont guère moins surveillés à la porte de l'arsenal que les forçats eux-mêmes, dont ils se constituent très-souvent les auxiliaires pour les entreprises qui ont le vol et la fuite pour but. Sans eux, les condamnés, réussiraient bien rarement à se procurer tout ce qu'il faut pour tromper la vigilance de l'armée d'agents préposés à leur garde. Un peu d'argent du forçat neutralise l'effet que l'argent du trésor public a pu faire sur la conscience de l'argousin de bas étage.
Vous entendes bien que ce que je dis ici des gardes chiourmes ne s'applique pas à tous : il y en a que le contact n'a point corrompus ; il y a aussi de bons forçais.