‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 25 sur 123 · PORTE DE L'ARSENAL DE TOULON · texte numérisé non relu

PORTE DE L'ARSENAL DE TOULON

Je voudrais tous avoir avec moi à Toulon, vers le bureau des mouvements du port, pour vous montrer en détail ce qui va se passer tout-à-l'heure h la porte de l'arsenal.

Voici bientôt l'heure où vont finir les travaux de la journée ; déjà une barrière de cordes se dresse contre la grille intérieure qu'elle va partager en deux, comme à la porte d'un de nos théâtres parisiens la barrière de sapin qui divise la foule en deux files . c'est là qu'afflueront bientôt les ouvriers sortis des ateliers.

Ah ? cinq heures sonnent. Regardez tout autour de vous. Les portes vomissent à droite et à gauche, en face, là-bas, partout des légions de forçats et de travailleurs libres. Les condamnés se rassemblent. Voyez leurs lignes rouges se former sous l'inspection des soldats de la chiourme ; elles s ébranlent ; le bruit des chaînes traînant sur le pavé nous * annonce leurs premiers mouvements. Elles viennent à nous et vont traverser la place pour aller

Sagner le petit pont qui les conduira aux bâtiments u bagne.

Des bonnets de couleurs différentes, des bruns, des rouges, des verts; des verts, auoiqu'ici soit la bonne compagnie des galères, les honnêtes gens de la chiourme, séparés des mauvais sujets et des forçats à vie que Brest garde sous son ciel humide et triste. Toulon, si sain, si gai, si beau, quand son mistral acre et desséchant ne souffle pas, est un amendement à la condamnation du forçat.

L'indifférence, est à peu près le seul sentiment que vous puissiez deviner sur la figure brunie de tous ces gens-là ; quelques-uns rient en nous regardant, la plupart restent impassibles. En voici un qui chante! il marche seul, il n'est pas accouplé; un soldat le suit; sa condition est évidemment différente et meilleure que celle de ses compagnons. Il n'a qu'un anneau à la jambe et point de chaîne; c'est probablement un de ces hommes de confiance qu'on emploie dans certains bureaux, et qui jouissent d'une liberté relative, récompense de leur bonne conduite.

Le défilé est long, et puis le spectacle qu'il présente est affigeanl ; passons donc entre ces ueux

Î groupes, afin de nous rapprocher de la porte où es ouvriers se sont mis sur quatre rangs pour éviter la confusion et accélérer leur sortie de l'arse- Hal.

Quel tapage ! quelle confusion de voix rudes ou glapissantes! Grand Dieu, qu'est devenue la suave Ifcngue romane ? est-ce là tout ce qu'il en reste î

Eatois grossier ! abominable prononciation ! Omres des trouvères, ces syllabes dures, ces brutales consonnances ne vous réveillent-elles pas désagréablement? Oh! ipesîimis les Provençaux, tout en conservant un peu de votre accent, ne pourriezvous parler une langue euphonique qui gardât quelque ehose du dialecte de vos aïeux, qui attes-

tât cependant que vous êtes les enfants de 1*

France moderne !

Le coup de cloche interrompt un moment les conversations ; on se pousse, on se presse pour sortir; la queue est longue, le dernier venu ne sera pas quitte avant un quart-d'heure. Allons, suivez vos chefs de file!

Chacun à son tour est palpé au dos, à la poitrine, aux bras ; on visite les chapeaux, et, de ceux qu'on soupçonne, les poches et les goussets. Cela va vite. On passe du gardien au douanier; les gendarmes sont là, et la garde qui a pris les armes fait la haie. Rien de contraire à la consigne ; point de contrebande, point de larcin ! c'est à merveille. Tous ces hommes sont bien des ouvriers ; le regard perçant de la gendarmerie n'a suspecté aucun visage, à l'appel du bagne personne ne manquera ; tant mieux pour vos poches, tant mieux pour nos dépôts publics où l'évadé de la chiourme va chercher les médailles d'or pour les fondre, barbare intentionnel qui, sans respect, met Othon, Vitellius, Trajan ou Galba en lingot, quand il pouvait s'adresser à une caisse de recette où il aurait trouvé de l'or tout monnoyé !

La visite est finie ; la porte dégagée s'ouvre pour nous, rentrons donc en ville. Mais quelle est cette rumeur? Pourquoi ces clameurs et ces bâtons levés? C'est un chien qu'on ponrsuit. La pauvre bête a le sort de tous ces semblables, qui ne peuvent passer devant une rangée de soldats sans attraper quelque bourrade!... Pas tant de pitié ; ce caniche est un larron, il vient de voler dans l'arsenal. U emportait à son cou un petit paquet de copeaux, et l'adroit animal avait choisi la fin de la mêlée pour se faufiler plus aisément entre les jambes des gardiens distraits. Il n'a pu échapper, cependant; un des cent yeux veillait encore! Ce chien a été dressé par son maitre à faire la contrebande des petits débris de bois pris au chantier. Souvent on a confisqué son paquet ; mais souvent aussi il a été assez rapide dans sa course pour le faire arriver sauf à la case, où la femme de l'ouvrier l'attend tous les jours pout donner une dernière façon à la bouillabaisse.

le chien n'est pas le seul malheureux. Pendant qu'au cabaret voisin quelques ouvriers boivent en se réjouissant d'avoir trompé la main des visiteurs de la porte du port, un groupe se forme au coin du Champ de bataille, dans la petite rue où un homme, un marin vient d'entrer. Cet homme a été signalé au moment où il s'enfonçait dans une allée noire pour attendre la nuit propice à ses projets, et deux

Sendarmes sont accourus. Sa veste et son chapeau e marin sont un travestissement contre lequel il a échangé tout-à-l'heure la casaque rouge et le bonnet brun du condamné aux travaux forcés. Qui l'a reconnu, qui l'a dénoncé? Je ne sais, mais le voilà repris ; il a beau protester qu'on se trompe, il va être conduit devant le commissaire du bague, qui provisoirement lui fera rendre sa manchette, et le fera attacher à la chaîne du cachot, jusqu'à ce qu'un jugement ajoute quelques années de fers à celles auxquelles il avait espéré d'échapper.

Quant aux ouvriers qui font des gorges chaudes dans le cabaret pour quelque misère qu'ils ont pu

soustraire aux recherches des gardiens, ils ne seront point inquiétés, quoiqu'on les entende. Il faudrait que le vol eut de l'importance pour qu'on les arrêtât et qu'on les traduisit devant un tribunal maritime. La rue porte grâce pour ainsi dire. Toute la sévérité du Gscou de la poliee du port, 6e limite à peu près par les deux grilles de la porte de l'arsenal. Pour qui est pris entre ces deux barrières, il y a des peines quelquefois très-graves ; pour qui a franchi l'enceinte, contrebandier adroit ou heureux, il y a comme une espèce de tolérance, à condition pourtant qu'il ne criera pas trop fort en allumant son cigare de Corse, ou en buvant sa liqueur des îles, apportée par un bâtiment qui a mouillé hier sur la rade.

De la confiscation de l'objet dérobé du passant en fraude, jusqu'à l'exposition avec la hart au cou, s'étendent les peines portées contre la frande et le larcin. Prison, amende, earean effraient assez les ouvriers et les marins pour qu'ils s'y exposent rarement ; mais les contrebandiers par état, les contrebandier organisés en compagnie bravent les menaces et les rigueurs de la loi. Ils se chargent d'introduire tout ce qui doit payer un droit ëu fisc, et ils gagnent beaucoup d'argent à ce commerce, dont bien des gens honnêtes profitent sciemment et sans scrupule ; fcar il y a, par habitude, dans presque tous les cœurs, un singulier accommodement avec la morale, que voler le gouvernement ce n'est pas voler, et que devoir au percepteur de l'impôt ce n'est pas devoir. La contrebande n'a ses chances que dans le recel; et qui sont les receleurs? tous ceux qui se sentent, indépendamment même de l'avantage du prix* un attrait indicible pour les marchandises entrées en fraude.

Quand, dans un arsenal maritime, on est sans cesse en présence de forçats enchaînés, et qu'on s'interroge sérieusement au chapitre du fisc, je trouve qu'on regarde ces malheureux d'un œil plus pitoyable.

A. Jal.

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