L'ABEILLE
A côté des grandes et sublimes pages de notre histoire navale, après les mémorables batailles dont l'Océan a été le théâtre, et qui ont porté si haut la gloire du pavillon français, il doit naturellement y avoir place dans la France Maritime pour
3uelques-uns des beaux faits d'armes qui ont foné d'une manière impérissable la réputation des braves officiers de notre marine.
Ces merveilles de courage et d'intrépidité calme dont les marins français ont fourni tant d'exemples, ne brillent pas moins dans les engagements particuliers de deux navires ennemis que dans les luttes gigantesques de deux flottes dont les destins émeuvent le monde. Mais, alors que deux navires isolés «e trouvent bord à bord sur une mer sans rivages, au milieu d'une vaste arène, sans spectateurs ; alors surtout se développe le véritable héroïsme naval, vertu désintéressée, car le huis-clos lui est acquis : la modestie du vainqueur jette presque toujours un voile sur l'éclat du triomphe, et les catacombes d'un rapport officiel se referment sur des actions auxquelles il n'a manqué, pour devenir populaires, que le grand jour de la publicité.
Notre pensée constante dans cet ouvrage a été de réparer, autant qu'il était en nous, de telles erreurs, — erreurs honorables du mérite qui se méconnaît. En puisant dans les archives de la marine l'intéressant document que nous publions aujourd'hui, nous croyons rendre hommage à la fois à l'officier distingué qu'il concerne et au corps de
la marine auquel cet officier appartient à plus d'un titre.
M. de Mackau entra au service de la marine en qualité de novice matelot, en 1805, à l'âge de 16 ans. A la suite de deux campagnes sur le vaisseau le Vétéran, commandé par le Prince Jérôme Bona-
Îarte et sur la frégate l'Hortense, il fut nommé en 808, aspirant de première classe, après avoir subi un brillant examen au coucours public à Rochefort. N'ayant encore que ce grade, il fut appelé au commandement d'une section de péniches garde-côtes, avec laquelle il eut à soutenir divers en* gagements avec des embarcations anglaises, sans que jamais les navires du commerce placés sous son escorte aient été atteints par la croisière ennemie. Plus tard, il devint sous-adjudant du contreamiral François Baudin, qu'il accompagna sur l'escadre de Rochefort et sur celle de la Méditerranée.
En 1811 , toujours aspirant de première classe, il remplissait les fonctions d'enseigne provisoire à bord du brig l'Abeille; il était alors âgé de vingttrois ans. Mais ce n'est point une biographie que nous voulons écrire ; hâtons-nous donc de relater le combat qui eut lieu le 26 mai de la même année, entre le brig français que M. de Mackau cornmandait ^ar intérim, par occasion pour ainsi dire, et le brig anglais l'Alacrity. Nous ne pouvons mieux faire que citer textuellement le rapport officiel.
» Le 26, au lever du soleil, j'aperçus un brig » dans le nord du cap Saint- André (lie d'Elbe). Je » présumai qu'il était un de ceux de notre flottille » de Gênes. Je lui fis, à six milles de distance, les » signaux de reconnaissance : il n'y répondit pas. » Je fis alors hisser le pavillon de l'empereur : il » fut appuyé d'un coup de canon et salué par les » cris des braves de l'Abeille.
» J'ordonnai le branle-bas de combat: les vents » étaient de Vest : l'ennemi venait sur nous vent » arrière. Comme nous étions exactement est et » ouest l'un de l'autre, ie me maintins en position » d'enfiler le brig anglais de l'avant à 1 arrière » s'il continuait sa route.
» Ce que j'avais prévu arriva : il courut en dé- » pendant et vint prendre nos eaux. Dès qu'il y fut » positivement, je fis gouverner près et plein, et » lui ayant gagne le vent, je le prolongeai à contre- » bord au vent. Aussitôt que nous fumes par son » avant, nous ralinguâmes nos voiles de l'arrière, 9 et, passant à sa poupe, nous lui envoyâmes notre » volée â bout portant; puis, nous primes les mê- » mes amures que lui, continuant a le combattre » par sa hanche de dessous le vent, à quart de » portée de pistolet
» Au bout de vingt minutes, l'Abeille avait couru » de l'avant et canonnait l'ennemi sur son bossoir » de tribord. Celui-ci manœuvra pour arriver et » nous passer â poupe. Je m'en aperçus, et lais- » sant porter aussi promptement que lui, je le • combattis par notre batterie de tribord avec le feu » le mieux nourri.
» L'Anglais, ne pouvant plus tenir notre tra- » vers arriva tout plat. Je fis ralinguer toutes les » voiles de l'Abeille, et nous lui envoyâmes deux « volées à poupe, à la suite desquelles il amena
» son pavillon*
• Pour citer les braves de l'Abeille, il faudrait » nommer tout l'équipage : c'est aux soins con* 9 stants de l'enseigne ae vaisseau Fortoul que nous » avons dû notre grande activité d'artillerie. C'est » par l'attention continue de l'enseigne de vaisseau » Montaulieu que nous sommes parvenus à primer 9 l'ennemi dans les manœuvres.
» L'aspirant de première classe Pujol, remplis-
• sant à bord les fonctions d'officier, a rivalisé de » zèle et de bravoure avec ses camarades, il était
• partout où il fallait être.
Le maître d'équipage Paron, le chef de timo- » nerie Bertrand, le capitaine d'armes Parot, le » maître canonnier Ganivet, m'ont élé d'un grand » secours.
» Le brig l'Alacrity est armé de 18 caronades » de 32, de 2 canons de 8 et d'une petite caronade
• de 12.
» L'Abeille de 18 caronadis de 24 et de deux » canons de 8.
» L'Alacrity avait un équipage plus nombreux » que celui de l'Abeille. Ce brig a eu 15 hommes » tués et 20 blessés.
» L'Abeille compte 7 tués et 12 blessés ; mais il » a toujours combattu dans les positions les plus « avantageuses.
» J'ai l'honneur, etc.
» Signé, Armand de Mackau. »
Les deux brigs avaient trop souffert dans ce combat, et leurs gréemenls étaient trop endommagés pour que M. de Mackau pût les conduire à Livourne. 11 donna, en conséquence, l'ordre de gouverner sur Bastia, où l'on arriva le même jour, au grand désappointement d'une frégate anglaise qui, attirée par le bruit de la canonnade, parut le lendemain devant la ville. A l'occasion de ce combat, M. de Mackau reçut du lieutenantgénéral Morand, gouverneur de la Corse, la lettre suivante :
«Bastia, le 27 mai 1811.
• J'ai suivi hier le glorieux combat que vous » avez livré au brig anglais. J'ai apprécié vos ma- » nœuvres et votre bravoure. Chargé par l'empereur • de lui rendre compte directement des événements » qui peuvent intéresser le bien de son service » dans le commandement qui m'est confié, je vous 9 prie, monsieur le commandant, de me faire par- » venir un rapport afin que je puisse solliciter près » de Sa Majesté la récompense qui vous est due » ainsi qu'aux braves qui vous ont secondé. J'ai » lieu d'espérer qu'elle sera aussi marquante que » votre action d'éclat.
» Je recois, votre rapport au moment où j'allais » clore ma lettre, je vous en remercie : il partira » demain pour Paris.
» Je vous salue d'affection» brave commandant, » et regrette que vous soyez en quarantaine, j'au- » rais désiré vous donner des preuves de tous les » sentiments que vous m'avez inspirés, vous et les » braves placés sous vos ordres.
« Signé, Morand. »