‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 28 sur 123 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

es

Lorsque les deux brigfi furent réparés et en état de reprendre la mer, M. de Mackau les fit appareiller pour Livourne, où ils entrèrent le 27 juillet 1811.

Dans ce port, le jeune capitaine de l'Abeille trou* va les lettres ci-après, l'une du commandant de la marine dans le grand-duché de Toscane, et l'autre du duc Decrés, ministre de la marine et des colonies.

« Livourne, le 2 juin 1811.

« Mon cher commandant,

» Je remplis dans ce moment le devoir le plus 9 doux à mon cœur.

» S. A. I. madame la grande-duchesse de Tos* 9 cane, à qui j'ai rendu compte de la conduite que 9 vous avez tenue dans la journée à jamais mémo- 9 rablepour la marine française, où vous avez cap- 9 turé le brig de S. M. B. l'Alacrity, me charge 9 de vous témoigner, ainsi qu'à votre brave état- 9 major et équipage, toute sa satisfaction, et de 9 vous dire qu'elle a rendu compte à S. M. l'em- 9 pereur des détails et de l'issue de cet honorable 9 combat.

« Signé y db Lacoudraye. »

« Paris, le 10 juin 1811.

9 Je me suis empressé, monsieur, de mettre sous les yeux de l'empereur les détails que vous m'avez adressés le 26 mai, sur le combat que vous avez soutenu le même jour dans le canal de la Corse avec le brig l'Abetlle sous votre commandement provisoire, contre le brig anglais l'Alacrity, de 20 caronades de 32 dont vous voua êtes emparé.

9 Vos manœuvres, la résolution que vous avez montrée, et l'honorable succès que vous avez obtenu, ont satisfait S. M. J'éprouve un véritable plaisir à vous transmettre ce témoignage, et je ne doute pas que, débutant avec autant de distinction, vous ne sachiez trouver de nouvelles occasions de fixer sur vous l'attention de l'empereur.

9 J'espère que lorsque cette lettre vous parviendra, vous serez de retour à Livourne, où vous aurez heureusement ramené de Bastia le brig l'Alacrity, et je suis disposé à proposer à S. M. de vous en confier le commandement, si, comme je le présume, il peut reprendre la mer. Je charge le chef militaire et le commissaire de la marine à Livourne de m'adresser un rapport sur l'état de ce bâtiment.

9 J'ai fait prendre note des témoignages favorables que vous m'avez rendus sur MM. Fortoul, Montaulieu, Pujol, sur les maîtres Paron et Ganivet, sur le capitaine d'armes Parot et le chef de timonnerie Bertrand.

9 Vous voudrez bien m'adresser la liste des sept marins qui ont péri dans le combat que vous avez soutenu et de ceux qui ont élé blessés.

Signé*

Decrès. »

FRANCK I «Paris, le 18 juin 1811.

> Je me suis empressé de rendre compte à l'em- » pereur, monsieur, des circonstances honorables

• du combat que tous avez soutenu le 26 mai der- » nier contre le brig anglais l'Alacrily, dont vous » vous êtes emparé.

» 6. M.) satisfaite des talents et du courage dont » vous avez fait preuve dans cette action, a bien » voulu, par décret, en date du 14 de ce mois, vous » conférer le grade de lieutenant de vaisseau, et la

• décoration de la Légion-dHonneur.

» Le compte que vous avez rendu des officiers » aspirants et maîtres du brig l'Abeille a fixé Pat- » tention'de S. M., et elle a daigné leur accorder » les récompenses ci-après que j'ai voulu vous don- » ner la satisfaction de leur annoncer, savoir:

» A l'enseigne auxiliaire Montaulieu, le grade » d'enseigne de vaisseau et la décoration de la » Légion-d Honneur.

» A l'enseigne auxiliaire Fortoul, le grade d'en- » geigne de vaisseau et la décoration de la Légion- » d'Honneur.

» A l'aspirant Pujol, le grade d'enseigne de vais* » seau.

> Au capitaine d'armes Parot, le grade de lieutc- » nanten second dans le corps impérial de Partil- » lerie de la marine.

» Au maître d'équipage Peron, la décoration de » la Légion -d'Honneur.

» Ces grâces sont une nouvelle preuve de ce que » peuvent attendre de la munificence de S. M. les » officiers et les marins qui se distinguent à son ser- » vice; elles doivent être pour tous un puissant » motif d'émulation, en même temps qu'elles im- » posent à ceux qui les ont obtenues l'obligation » de redoubler de zèle, de courage et de dévoue- » ment.

« Signé, Decrbs. »

De la main du ministre :

• Ce combat et son succès vous font, et à votre

• équipage, beaucoup d'honneur. Vous êtes auto- » risé à me proposer des avancements de paye » pour tous les marins sous vos ordres qui les » méritent par leur expérience, et vous réunirez » votre équipage pour lui faire connaître la satis- » faction de S. M.

» Quant à ïAlacrily, procédez sur-le-champ à » ses réparations et à la formation de son équipa- » ge, vous en avez le commandement, et je ne » doute point qu'il ne devienne pour vous une nou- » velle source de gloire.

« Signé, Degrés. »

Dés cette époque, M. de Mackau jouit comme officier de marine d'une haute réputation démérite.

Après plusieurs croisières, durant lesquelles les corsaires ennemis furent détruits par ses attaques, et des navires de commerce français qui avaient été capturés, rendus à leurs armateurs, M. de Mackau fut nommé en 1812 capitaine de frégate, et appelé

au commandement de la flottille chargée devproté* ger la navigation française sur les côtes de Toscane. Le 12 décembre de cette année, il eut une part importante, comme commandant la flottille et les forts du littoral, dans la défense victorieuse que la faible garnison de Livournc opposa à l'attaque dirigée contre cette ville et continuée pendant trois jours, par 6000 hommes de troupes anglaises que contenait une escadre. A la fin de 1813, il parvint à ramener à Toulon, malgré les croisières ennemies, tous les bâtiments placés sous ses ordres ettirt convoi chargé des approvisionnements les plul précieux qu avaient contenus nos établissements maritimes de Livourne et de Gènes.

Avec la paix commença pour M. de Mackau une série de longues campagnes. Après avoir parcouru avec l'Alacrity tous les parages fréquentés par notre escadre du levant dans la Méditerranée, il embarqua, comme second à bord de la frégate l'Eurydice, et accomplit une campagne de deux années dans les mers du Nord et aux diverses Antilles.

Nommé en 1818, au commandement de la corvette le Golo, il visita divers parages maritimes, l'île Bourbon et les Antilles françaises. Les travaux hydrographiques qu'il exécuta dans cette campagne et les renseignements qu'il recueillit sur la situation des divers états de l'Amérique Méridionale et de notre ancienne colonie de Saint-Domingue, lui Valurent les témoignages les plus honorables du ministre de la marine.

Promu au grade de capitaine de Vaisseau en 1819, il fût chargé d'une mission importante au Sénégal. Un plan de colonisation basé sur l'établissement de grandes cultures avait été projeté, et devait occasionner une dépense de 13 millions en cinq années. M. de Mackau fut envoyé sur les lieux pour juger ce qu'il y avait de praticable daus ces vues ; il employa six mois à cette mission. Le plan fut écarté, et de grandes dépenses furent épargnées à la France.

De retour en France, M. de Mackau fut nommé au commandement de la Clorinde, frégate de 58 canons. Il accomplit à bord de ce bâtiment dans les mers du Sud une campagne qui ne dura pas moins de vingt-huit mois et qui fut signalée par d'importants services rendus au commerce français.

M. de Mackau reçut en 1825 l'ordre de se rendre avec une division navale devant Saint-Domingue, à l'effet de faire accepter au gourvernement de cette colonie l'ordonnance royale qui concédait l'indépendance pleine et entière de l'île, à la condition de payer àla France une somme de 1 50 millions destinée à indemniser les français, anciens propriétaires à Saint-Domingue. Cette négociation tentée à différentes reprises, et toujours sans succès, rencontra d'abord de sérieuses difficultés qui furent enfin surmontées. L'ordonnance royale fut entérinée par le Sénat haïtien le 1 1 juillet 1825.

Elevé au grade de contre-amiral le 1er septembre 1825, cet officier général prit jusqu'en 1830 une part considérable aux travaux du département de la marine, soiteommeprésident de commissions chargées de l'examen des objets de première importance, soit comme inspecteur général dans les cinq grands

ports, soit enfin comme directeur du personnel au ministère de la marine.

Il fut appelé en 1833 au commandement de la division française chargée, avec une escadre anglaise, d'établir le blocus des ports de la Hollande.

Peu de mois plus tard, il reçut le commande* ment de la station des Antilles, dans lequel, en 1834, après une opération militaire conduite avec vigueur, il obtint du gouvernement delà Nouvelle- Grenade des réparations complètes, pour l'insulte qu'avait éprouvée à Carthagène le consul de France. Pendant ce commandement, qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1835, il assura, sur tous les points où son autorité s'exerçait, appui et protection au commerce français, et visita pour la eecon* de fois les Antilles anglaises et espagnoles, les îles Saint-Pierre et Miquelon et Terre-Neuve.

Rentré à Brest en 1835, il en repartit dans les premiers jours de 1836, à bord du vaisseau le Jupiter, ayant été investi du commandement en chef des forces de terre et de mer dans les Antilles, du gouvernement de la Martinique, et ayant sous ses ordres, outre la station navale ordinaire, un escadre d'observation qui devait être portée à 3 vaisseaux et 3 frégates de 1" rang. A cette époque le gouvernement français preuait ses mesures, dans la prévision d'une rupture possible avQC les Etats- Unis d'Amérique.

Dans son gouvernement de la Martinique, M, de Mackau s'attacha principalement à rétablir les finances de la colonie, qui étaient obérées ; à ramener vers une confiance réciproque les diverses classes dont se compose la société coloniale ; à appeler dans la vie publique les hommes de couleur que recommandaient leur moralité et leur capacité ; à augmenter l'influence du clergé, dans le but d'améliorer la condition des nouveaux affranchis et celle des esclaves : à imprimer une activité nouvelle aux travaux publics d'une utilité incontestable; à préparer sur divers points, pour les principales cultures, le régime du travail libre ; à fonder des entrepôts de commerce dans les deux principaux ports de la colonie; enfin à indiquer au gouvernement de la métropole les mesures h adopter pour terminer sans délai les ouvrages de défense de la plus importante de nos possessions des Antilles.

M. de Mackau, nemraévice-aimral le 30 mai 1837, rentra en France l'année suivant^ et devint de nouveau membre du conseil d'amirauté.

11 fût appelé en 1840, et comme commandant en chef d'une force navale de 43 bâtiments montés par 6,000 hommes, et comme agent plénipontiaire de France, à remplir dans le Rio de la Plata une mission considérable, 11 vint s'embarquer à Cherbourg sur la frégate la Gloire, et fit voile pour la Plata le 30 juillet, au moment où une guerre européenne paraissait imminente. Après une démonstration énergique contre la ville de Buenos-Ayres et des négociations épineuses qui furent plus d une fois au moment de se rompre, il conclut avec le gouvernement de la confédération argentine un traité qui réalisait, et au delà, tous les avantages que ses instructions lui prescrivaient de stipuler.

Revenu en France en 1841, il fut élevé à U pairie |e 20 juillet de U même année.

MARITIME. 6f

Le vice-amiral de Mackau exerçait le commandement de l'escadre d'évolutions de la Méditerranée, lorsqu'une ordonnance royale du 24 juillet 1843 le nomma ministre secrétaire d'état de la marine èt des colonies, en remplacement de l'amiral Roussin, que le mauvais état de sa santé forçait de se retirer. Pendant les quatre années que "M. de Mackau a occupé ce poste élevé, des mesures trés-importantes ont été réalisées dans le service de la marine, et de grandes améliorations ont été introduites dans le régime colonial.

Sous son ministère, deux actes considérables ont été adoptés : les lois des 18 et 19 juillet 1845, inaugurant dans nos colonies un régime qui devait conduire graduellement à l'abolition de l'escla* vage; et la lpi du 3 juillet 1846, mettant à la dis-* position du ministre de la marine un crédit de 93 millions destiné à compléter, dans une période de sept années, le nombre réglementaire des bâtiments de la flotte, et à constituer un approvisionnement de prévoyance sur des bases larges et durables.

La conduite de M. de Mackau dans les différents grades qu'il a conquis, dans les différents postes qu'il a occupés, dans les différentes et difficiles fonctions qu'il a remplies, a toujours été la même, ferme et calme, intrépide et sage tout à la fois. Marin» directeur du personnel au ministère delà marine, gouverneur de la Martinique, député, diplomate, ministre, il a toujours servi son paye avec le même gèle, le même courage, le même dévouement. En résumé, chargé d'une mission au Sénégal en 1819, envoyé à Saint-Domingue en 1825, commandant la station navale des Antilles, et plénipotentiaire à la Nouvelle-Grenade en 1834, il a eu, dans les circonstances les plus épineuses, le double mérite d'être en même temps un officier distingué et un administrateur habile, une tête forte et un noble cœur.

8a présence durant quatre années à la tète du corps distingué dans les rangs du quel il avait été appelé à rendre de si nobles services au pays, donne une nouvelle consécration à sa haute faculté comme administrateur et comme marin. Le portefeuille de ce département resta dans ses maires jusqu'au 9 mai 1847, époque à la quelle il le transmit à M. le duc de Monlebello. Le bâton d'amiral, dont la confiance du roi a honoré M. de Mackau le 23 décembre 1847, est la juste et glorieuse récompense de ses services.

Ainsi, le simplp novice, après avoir fait ses preuves comme officier instruit, comme chef résolu et intrépide, comme habile diplomate, comme ministre intègre et infatigable, s'est élevé jusqu'à la dignité d'amiral de France.

Amédéc Grbuah, Chef au ministère de la Hmne.

BIOGRAPHIE

Jules-Sébaslien-César Dumont-d'Urville naquit, le vingt-trois mai 1790, dans la famille noble de Gabriel Dumont-d'Urville, bailli de haute-justice, à Condé-sur-Noireau. Son père descendait d'une famille attachée à la magistrature, et il exerçait lui-même la charge de bailli, achetée par un de ses aïeux. Il avait épousé mademoiselle de Croisilles, issue de Tune des familles les plus nobles et les plus pauvres de Normandie. Les persécutions qui, à cette époque, atteignaient tous les gens titrés, n'épargnèrent pas la maison d'Urville; et les malheurs de la proscription, joints aux infirmités de la vieillesse, privèrent le jeune d'Urville de son père, dans un âge encore si peu avancé, que c'est à peine, comme il l'a dit lui-même, s'il en avait conservé le souvenir.

Mais il restait encore à l'enfant sans père, un guide pour ses jeunes années, un refuge pour les douleurs des premiers jours de la vie, un conseil pour les heures de découragement et de folles idées ; il lui restait la chose la plus sainte et la plus adorable en ce monde, il lui restaitlecœur dévoué d'une mère.

Madame d'Urville, femme sainte et pieuse, attachée aux idées aristocratiques qui s'éteignaient chaque jour, sans instruction pour ainsi dire, comme presque toutes les femmes nobles de ce temps, avait rassemblé toutes ses espérances sur la tête chérie de son fils aîné, Jules d'Urville. Lorsqu'on 1797, la mort la priva de son époux, ce fut une chose étrange de voir de quel respect elle s'efforçait d'entourer cet enfant de sept ans, qui était devenu le chef de la famille, et, à ce titre, suivant les mœurs de l'époque dans les familles nobles, avait droit à l'obéissance de tout ce qui l'entourait.

Femme d'un dévouement sans bornes, pendant ces sept années, madame d'Urville fut la providence de sa famille. On le sait, la révolution marchait sans regarder en arrière, et sans s'arrêter aux taches de sang qui rejaillissaient sur elle. La famille d'Urville, menacée comme les autres, dans ces jours de deuil, ne dut son salut qu'à sa retraite absolue et à la chute de Robespierre ; mais elle fut obligée de quitter Condé. Après avoir habité successivement Wassy et Vire, en tribu errante et proscrite, elle alla s'établir à Caen. Deux ans après, en 1795, elle auitta cette dernière ville et vint se fixer à deux lieues de là, dans une petite propriété située sur les bords de l'Orne, ou M. d'Urville père vint mourir.

On le voit, la destinée avait réservé bien des larmes et des douleurs aux premières années de l'enfant, bien des luttes et des épreuves au coeur de la mère. Ces sept années que nous venons d'es-

quisser rapidement, eurent au moins cela de profitable, qu'elles apprirent à celui qui devait, dans le cours de sa glorieuse existence, éprouver tant de découragements, et surmonter tant de danger^ qu'elles lui apprirent, disons-nous, à supporter l'adversité, à cuirasser son âme contre le malheur.

L'année 1797 était venue, et avec elle des jours meilleurs. Le calme et la sécurité avaient de nouveau pris place au foyer de la famille d'Urville, si longtemps inquiète et désolée. C'est alors que s'ouvrit une ère nouvelle pour le fils ainé de cette famille; il allait commencer à s'instruire; l'enfant allait devenir homme.

Lorsqu'on étudie la vie des hommes illustres, en suivant la marche de ces existences dont il ne nous reste que le souvenir, on se plail à chercher si leurs premiers pas dans la vie n'ont pas été marqués par quelque signe précurseur de leur destinée future; mais celle du marin célèbre qui nous occupe n'indique rien qui ait pu faire entrevoir d'abord la brillante carrière qu'il devait parcourir. Enfant, sa constitution est frêle et délicate; son maintien, il est vrai, est calme, et son visage pensif; mais rien en lui n'annonce le navigateur habile et intrépide, le voyageur aussi ardent que Christophe Colomb, aussi audacieux que Vasco de Gama. Quelque chose cependant, pour un observateur attentif, pouvait faire deviner le savant botaniste

3ui dota la France de si riches collections. A l'âge e sept ans, ses promenades favorites sont les bois solitaires, les prairies verdoyantes, et tous les lieux où la nature parle aux sens et à l'âme ; il aime la liberté des champs, se récrée avec les plantes, et reste, pendant de longues heures, enseveli dans des rêveries profondes, absorbé dans la lecture de Y Histoire du peuple de Dieu.

Et cependant, son instruction, jusqu'alors confiée à quelques prêtres réfugiés chez sa mère, se réduisait à peu de chose; il avait appris le Catéchisme historique, la Bible, le Dictionnaire ecclésiastique, lorsqu'en 1798, son oncle, l'abbé de Croisilles, frère de madame d'Urville, vint se fixer auprès de sa sœur. Cet ecclésiastique, d'une érudition très-étendue et d'une grande portée d'esprit, consacra tous ses soins à l'éducation si négligée de son jeune neveu. C'est alors, comme nous l'avons déjà dit, qu'une ère nouvelle s'ouvrit devant cette vive intelligence, qui n'avait besoin, pour se développer, que d'un guide capable de la diriger. Quoique d'une santé toujours faible, Jules d'Urville se livra à l'étude avec une ardeur extraordinaire. » Le travail, a-t-il dit lui-même, me semblait une » chose si naturelle, si satisfaisante, que je n'ima- » ginais pas comment un enfant eût pu désirer s'y » soustraire. Le peu que je vaux, j'en suisrede- » vableà mon bon oncle, dont le savoir était aussi » aimable que varié. Au bout de deux ans, je tra- » duisis assez couramment Quinte-Curce et Vir- » gile; je sus l'arithmétique et de la géométrie. » Les vies de Plutarque, a dit l'un de ses historiens, l'histoire de la découverte de l'Amérique et le théâtre de Hacine étaient ses livres de prédilection. Sa mémoire, par la suite prodigieuse quant aux lieux, s'exerçait alors sur les poètes, et il récita sans faute lin chant de l'Enéide. A douze ans, il dévora

an cours de rhétorique, et il apprit en trois mois l'algèbre du premier degré.

Quoi qu'il en soit, si Ton se reporte à l'époque où ces événements se passaient, c'est-à-dire de 1798 à 1802, on comprendra que c'était-là, pour le jeune d'Urville, une étrange éducation. Entouré de prêtres attachés aux principes de l'Eglise catholique, Jules d'Urville était d'une piété remarquable ; sa mère s'était constamment efforcée de lui faï^e partager les idées aristocratiques auxquelles elle était si fort asservie ; et dans 1 agitation générale de ce temps, il était impossible que ce vent de révolution qui soufflait de toutes parts passât, sans l'effleurer au moins, sur cette jeune imagination avide d'indépendance et de liberté. Aussi, ne pourrions-nous dire la lutte incessante qui s'était établie dans cette jeune tète rêveuse; lutte pleine de raisonnements et de passions, où les idées les

Elus opposées se livraient bataille; lutte, il faut ien/le dire, qui accompagna l'enfant, devenu homme, jusqu'à son tombeau. Dans ses dernières années encore, on pouvait reconnaître dans le marin, vieilli par les fatigues et les travaux, et les traces maternellement aristocratiques, et les souvenirs patriotiquement républicains de son enfance. Dumont- d'Urville ne fut jamais homme du monde, et s'il eut le cœur d'un gentilhomme, il eut toujours l'écorce d'un plébéien.

L'éducation de Jules d'Urville avait eu un but arrêté : on le destinait à la prêtrise. Le voir entrer en religion, c'était la plus chère espérance de sa mère, qui, depuis quelque temps, sentait bien qu'il fallait renoncer à l'espoir de voir un jour cet aîné de la famille investi de tous les privilèges qui revenaient jadis aux nobles premiers-nés. Bien que d'une piété fervente, l'enfant ne voyait ces dispositions de sa mère qu'avec une répugnance marquée, et se sentait soutenu avec bonheur par son oncle, l'abbé de Croisilles, qui penchait, lui, pour la carrière des armes. Mais seul, et sans conseils, l'enfant avait déjà fait bien des rêves de grandeur, bien des projets ambitieux qui devaient peut-être décider de son avenir ; rêves et projets qui plus tard présidèrent aussi à tous les actes de sa vie, et qu'î a voulu raconter lui-même, dans des mémoires inédits.

« Conduit, un jour de foire, à Condé, mon pays » natal, dit-il, quoique mon cœur ne me parlât que » faiblement pour ma patrie; comme celte petite » ville n'avait produit aucun homme célèbre, je me » promis de redoubler d'efforts, afin d'y faire par- » venir un jour mon nom sur les ailes de la renom- » mée. Habituellement plongé dans de semblables « réflexions, j'en avais contracté un air sérieux et » froid, peu ordinaire à mon âge. Tant d'orgueil » entre-t-il dans l'âme d'un marmot! »

Toujours préoccupé de ces idées de gloire et de grandeur, le jeune d'Urville ûnissait sa rhétorique, lorsqu'après le rétablissement du culte catholique, M. de Croisilles fut nommé grand-vicaire et secrétaire général de l'évêché de Bayeux. Ces nouvelles fonctions ne lui firent pas abandonner l'éducation de son neveu. Toute la famille vint s'établir près du nouveau fonctionnaire, et Jules d'Urville put suivre un cours de mathématiques à l'école secon-

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