AR1T1ME
daire de Bayeux, en même temps qu'il recevait quelques leçons particulières de grec, qui lui permirent bientôt de traduire Lucien.
L'on était en 1804, et Jules d'Urville avait alors quatorze ans. Napoléon venait de faire bénir, par lé pape Pie VII, la couronne d'empereur que son génie avait placée sur sa tête. Ce fut alors aussi qu'il ouvrit les lycées impériaux, soumis à une discipline toute militaire, et où la jeunesse vint avidement puiser une instruction qui pût la mettre à la hauteur de l'impulsion imprimée à la France ar la gloire de l'empire. Notre jeune héros ne evaitpas être des derniers à rechercher l'honneur, alors tant ambitionné, d'obtenir une place dans les écoles. Sa mère s'y opposait pourtant; mais malgré l'amour qu'il avait pour elle, rien ne put arrêter l'enfant avide de connaître et de travailler. D'ailleurs, il y avait dans cette nouvelle existence qui s'ouvrait devant lui, quelque chose qui lui parlait au cœur, et semblait lui dire que là, enfin, il allait trouver une solution à ses rêves ambitieux, un aliment à son âme inquiète.
Ainsi donc, après un brillant concours, Jules d'Urville entra au lycée de Caen, comme élève boursier de la commune de Bayeux. Toujours poursuivi par ses idées de gloire, il demanda à suivre les cours de troisième, bien que son examen lui permit d'entrer dans la classe de seconde d'humanités. Son but était d'avoir beaucoup de prix à la fin de l'année ; son calcul fut pleinement réalisé. Ces succès, loin d'être acceptés avec joie par sa mère, devinrent pour.elle le sujet d'une profonde douleur. Elle voyait, en effet, par là ses plus chères espérances détruites ; la gloire militaire devait rapidement enflammer cette jeune imagination, et le faire renoncer pour toujours à l'habit ecclésiastique.
Or, l'enfant avait emporté avec lui ces désirs de renommée qui devaient nécessairement prendre des forces au milieu de cette génération, tout enivrée des succès militaires de l'empire. C'était alors, comme il l'a dit lui-même, un enfant faible et malingre, petit de taille, au visage pensif, aux cheveux plats. Ses jambes grêles, son gros ventre, sa grosse tête, cet air morose qui ne le quittait presque jamais, furent plus d'une fois l'objet des railleries joyeuses de ses jeunes amis ; mais lui, sans paraître y prendre gàrde autrement que par ce sourire triste et fin à la fois, sous lequel il déguisait si souvent ses impressions douces ou amères, il allait toujours poursuivant ses chères rêveries. Rarement on le voyait prendre part aux jeux bruyants de ses condisciples ; au travail, nul n avait plus d'ardeur ; aux heures de repos, nul n'était plus silencieux et plus grave; parfois pourtant, de sérieuses discussions, où les projets d'avenir n'étaient pas oubliés, s'élevaient entre lui et ses rivaux d'étude. Son absence totale aux jeux de ses camarades l'avait fait surnommer le rhéteur !
Pourtant, ce n'était pas le rhéteur qu'il eût fallu le nommer, mais bien le rêveur : car c'était, en effet, un rêve continuel que la vie de Jules d'Urville ; c'était tout un combat qui se livrait dans cette jeune tête.
11 voulait de la gloire et des honneurs. Alor3,
70 FRANCE en attendant qu'il devînt un héros, l'écolier se livrait au travail avec ardeur, et laissait derrière lui tous ses rivaux.
Néanmoins, ce ne fut que quelque temps après que se révéla son goût pour la marine et les voya ges. Son assiduité et son intelligence l'avaient fait remarquer de ses professeurs. Pour Je distraire dans ses récréations, on l'abonna à un cabinet de lecture. Alors, il lut, ou plutôt il dévora les voyages d'Anson, de Bougainville, deCook; sa vocation venait de lui être révélée. Quelques mois avant sa mort, et lorsque, dans les premiers jour» de l'année 4841, le roi venait de signer son brevet de contreamiral, il se rappelait avec bonheur le pari assez curieux qu'il fit, à l'époque où il était encore sur les bancs, avec l'un de ses condisciples, nommé Fagon, qui mourut, tout jeune encore, capitaine d'artillerie. Fagon rêvait d'être sénateur, ou lieutenant-général, à cinquante ans; Jules d'Urville fit une gageure de cinquante louis, qu'à cet âge il serait contre-amiral.
Les récits des navigateurs célèbres qu'il avait lus frappèrent vivement son imagination ; et, en lui faisant entrevoir un genre de gloire auquel il n'avait jamais songé, ils avaient irrévocablement fixé sa destinée. Doué d'une volonté énergique et d'une persistance extrême, il ne lui avait jusqu'alors manqué qu'un but pour concentrer tous les efforts de son intelligence.
Des succès brillants avaient marqué le passage de Jules d'Urville sur les bancs du lycée de Caen. Avec son caraçtère, son intelligence et sa persévérance, il n'avait jamais cessé d'occuper le premier rang parmi les élèves de sa classe. Mais tous ces triomphes ne purent vaincre la répugnance extrême de sa inère pour le régime des écoles impériales ; elle préféra renoncer au bénéfice d'une bourse que son fils avait obtenue au concours, plutôt que de le voir soumis à cette discipline intérieure, qui faisait disparaître parmi les jeunes écoliers toutes les distinctions de la noblesse du sang. Plein de respect et d'affection pour elle, son fils se soumit: mais, en même temps qu'il consentait à ne plus aller au lycée que comme externe, il annonçait à sa mère sa résolution inébranlable de renoncer à la prêtrise, et son désir d'arriver à l'Ecole Polytechnique. En conséquence, en septembre 1807 il subit l'examen ; mais, quoique reconnu admissible par ses examinateurs, il fut refusé. Son rang sur la liste ne lui permit pas d'être compté parmi les heureux. Toutefois, il dut à cette circonstance l'offre qui lui fut faite, d'entrer comme élève à l'école de Fontainebleau. Son oncle, de Croisilles, le pressait vivement d'accepter cette position, qui lui ouvrait la carrière des armes, si brillante et si enviée à cette époque; mais déjà la résolution du jeune d'Urville était inébranlable; il répondit à l'offre qui lui était faite par un refus formel, et en avouant hautement son désir d'entrer dans la carrière de la marine.
Deux mois après, Jules d'Urville embrassait sa mère, que son départ pour Brest laissait sans espoir pour ses projets ; il quittait ses parents, ses amis, pour faire son premier pas dans la carrière qu'il s'était choisie, où l'attendaient tant de déceptions et de dangers; il en avait calculé toutes les chances ;
peut-être entrevoyait-il déjà tout cequel'avenir lui réservait de gloire et d'honneur, et son âme, un moment éprouvée par ces tristes adieux; ne tarda pas à retrouver toute son énergie au souffle des vents de mer,
Au mois de novembre 1807, Jules d'Urville était reçu par M. Caffarelli, préfet maritime de Brest, pour qui il avait une lettre de recommandation. Il avait à peine dépassé ses dix-sept ans ; son corps était frêle, mais sa résolution inébranlable. Il n'y avait pas encore d'école de marine en France. Seul et sans appui assuré, Jules d'Urville venait demander au chef militaire du port de Brest d'embarquer comme simple novice, s'il ne pouvait débuter dans la carrière de la marine par un service plus en rapport avec son éducation, son intelligence etson instruction. Il fut plus heureux qu'il ne l'espérait; accueilli avec bonté par M. Caftarelli, il fut immédiatement appelé à servir comme aspirant auxiliaire sur Y Aquilon, le premier vaisseau qu'il eut vu, et qui était commandé par le capitaine Mairrgon, dont la bienveillance devait à jamais mériter la reconnaissance de jeune officier.
C'était une vie bien nouvelle pour le jeune d'Urville, que celle que lui avait faite son entrée sur le vaisseau Y Aquilon. L'enfant rêveur des premières années, l'écolier penseur et morose du lycée de Caen, était, sans aucun doute, bien mal à l'aise au milieu de ses jeunes compagnons, peu studieux pour la plupart, et adonnés à tous les plaisirs omyants du marin à terre. Aussi, se3 plus douces heures étaient celles qu'il pouvait consacrer au travail.
Il était, nous l'avons dit, aspirant provisoire ; un concours était nécessaire pour obtenir son premier grade dans la marine : pendant une année il s'y prépare ; etlofsque les examinateurs arrivent, le nom qu'ils placent en tête de leur liste des soixante-douze admissibles est celui de Jules d'Urville. Il abandonne alors pour quelque temps l'étude des sciences mathématiques, sur lesquelles il venait d'être interrogé; tous ses loisirs, il les emploie à fouiller la bibliothèque du port; il apprend l'hébreu, pour fondre ensuite les grammaires hébraïque, grecque et latine, et cela, dit-il, dans le seul but d'apprécier le reproche fait aux catholiques d'avoir altéré le sens de la Bible. Il fuit les lieux de dissipation, il ne connaît que les plaisirs de l'étude. Ses travaux lui avaient fait reporter les yeux avec amour vers ses premiers désirs, et il avait plus que jamais repris ces projets de gloire qui l'avaient conduit dans la marine. Avant de solliciter un embarquement qui lui permît de suivre cette noble impulsion, il voulutrevoir sa famille. Un congé lui fut accordé. Son séjour dans sa ville natale devait être de courte durée : il avait à peine embrassé sa mère, son oncle, ses parents et ses amis, qu'il se rendait au Havre pour être embarqué sur la frégate V Amazone.
« Je trouvais que rien n'était plus noble, plus i digne d'une âme généreuse, — dit-il, en parlant
» de ses projets de voyages lointains, — que de
* consacrer sa vie aux progrès des sciences. C'est
* pour cela que mes goûts me poussaient plutôt
* vers la marine de découvertes, que vers la ma- » rine purement militaire. Sans redouter leschan- » ces des combats, mon esprit naturellement répu- » blicain ne pouvait concevoir la gloire réelle, se
* rattachant à l'action d'exposer ses jours, et de » détruire ses semblables, pour un différend de
* choses et de mots. Par malheur, on ne songeait » guère alors aux expéditions de découvertes; » mais je voulus du moins échanger l'absurde et » insignifiant service des ports et des rades, con- » tre une navigation active, où je pourrais apprent dre mon métier et visiter des contrées lointaines. » Dans ce but, j'embarquai sur la frégate YAma- » %one, en armement au Havre, qu'on croyait des-
* tinée à une campagne dans l'Inde. »
Malheureusement la frégate ne partit pas, et
pendant les dix-huit mois qu'il resta à son bord, le jeune aspirant commença à éprouver tous les ennuis et les dégoûts du métier. Ce devait être, en effet, une chose terrible pour l'âme fière et indépendante de Jules d'Urville, que cette obéissance passive à des chefs souvent peu éclairés, comme cela était assez général à cette époque. Sa pensée était constamment triste ; à ces causes de dégoût pour l'état qu'il avait embrassé avec tant d'ardeur, venaient encore se joindre les réflexions que faisaient naître dans cette jeune et ardente tête les événements et la politique du jour. Nourri des idées républicaines de Sparte et d'Athènes, encore sous l'impulsion des souvenirs de jeunesse et de l'éducation que lui avait donnée sa mère ; élevé d'ailleurs à l'école delà liberlé, Jules d'Urville voyait, avec une profonde douleur, Napoléon, entouré du prestige de ses mille victoires, sacrifier à son ambition la liberté de la nation, etle jeune libéral s'étaitpris d'un profond mépris pour le nouvel ordre de choses, qui, par suite de nos désastres maritimes, le condamnait à l'inaction. Si sa fortune le lui eût permis, il eût alors quitté la marine pour se livrer a l'élude ; mais force lui fut de rester à son poste, et de boire, comme il l'a dit, le calice jusqu'à la lie.
Sur la fin de 1810, à la suite d'un nouveau concours, il fut nommé aspirant de première classe. 11 était alors embarqué sur le vaisseau le Suffren, mouillé sur la rade de Toulon. A cette époque, les Anglais, maîtres de la mer, tenaient tous nos
I torts étroitement bloqués par leurs escadres. Tous es efforts de l'empire s'étaient tournés vers le Continent, après le désastre de Trafalgar, et les marina, restes à la garde de nos vaisseaux, étaient condamnés à la plus complète inaction. On comprend combien ce service insignifiant, auquel était attaché Jules d'Urville, avait dû jeter de découragement dans son âme ardente, dévoré qu'il était par la noble ambition des grandes choses. 11 chercha des consolations dans l'étude. Pendant son séjour au Havre, il avait revu son cours de mathématiques, afin de préparer son deuxième concours ; il avait appris l'allemand et l'anglais : il utilisa ses loisirs, à Toulon, en étudiant l'espagnol et l'italien; il relut ses classiques; la physique et la
chimie l'occupèrent tour à tour. Rarement il descendait à terre, et ce n'était que pour se livrer à l'étude de la botanique, qu'il menai! de front avec celle de l'astronomie. L'escadre française faisait peu d'évolutions ; chaque fois qu'elle s'aventurait en pleine mer, poursuivie par les vaisseaux ennemis, elle était promptement obligée de reprendre son mouillage, à l'abri des batteries qui garnissaient les côtes. Il restait bien du temps au jeune aspirant du Suffren à dépenser pour son instruction ; aussi était-ce un des officiers les plus érudits de l'escadre, lorsque, le 38 mai 1812. muni de son brevet d'enseigne signé par l'empereur, il embarqua en cette dualité à bord du vaisseau le Borée.
Dans son nouveau gfade, il fut attaché à la 49* compagnie des équipages de ligne, formant partie des marins du Borée ; il sut gagner la confiance de ses hommes et leur affection ; il sut enfin, chose rare alors pour tout officier qui n'avait pas mené au feu les soldats qu'il commandait, il sut mériter les regrets de sa compagnie, lorsqu'il fut distrait de l'équipage du Borée pour embarquer d'abord sur le Donawert, commandé par le brave Infernet, et ensuite sur la Ville de Marseille*
Les nouvelles fonctions que lui imposait le grade d'enseigne, auquel il venait d'être promu, ne parvinrent pas à lui faire surmonter le dégoût qu'il éprouvait pour la marine; l'inaction à laquelle étaient condamnés nos escadres réagissant sur l'esprit des commandants, en leur ôtant toutes les chances d'un avancement vivement désiré, rendait aussi la position des subalternes pénible et difficile; aussi voyons-nous qu'à celte époque, Jules d'Urville, toujours dominé par des idées de gloire, poursuivi par le désir de concourir à quelque grande entreprise, était dévoré par les chagrins et les ennuis qui résultaient de sa position. « Cruel- » lement déçu dans mes espérances, dit-il dans » un de ses manuscrits, je crus enfin que je ne » pourrais jamais trouver l'occasion d'exécuter les » projets qui m'avaient poussé dans la tnarine, et » je n'aspirai plus qu'au moment où je pourrais o quitter l'ingrate et pénible carrière que j'avais
• embrassée. Mais l'ambitieux Napoléon venait de » lasser la fortune. » A cette époque, en effet, elle venait de déserter ses drapeaux à Moscou ; une suite non interrompue de desastres amenèrent sur le sol français les hordes ennemies, et le héros qui si longtemps avait fait trembler tous les souverains de l'Europe, fut à son tour obligé de déposer la couronne impériale. Les Bourbons reprirent les rênes de l'Etat, et, à la suite du traité de Paris, les mers furent enfin ouvertes à nos vaisseaux, si longtemps bloqués dans nos ports.
Le vaisseau la Ville de Marseille fut destiné à conduire le duc d'Orléans à Palerme, et à l'en ramener ensuite en France avec toute sa famille. Dans cette courte campagne, qui ne dura que quatre joui* pour aller et nuit ou dix jours pour revenir, il put enfin se faire une idée de la navigation. « Je sentis effectivement, dit-il, qu'elle devait être
• dix fois moins insipide que le service infiniment » désagréable que j'avais fait, durant six ans et » demi, dans les rades, et qui m'avait si profondé-»
» ment dégoûté de la marine. » Du reste, pendant cette courte traversée, il ne vit que la ville de Païenne; il aperçut de loin les cotes de Sardaigne, celles de la Corse et de l'île d'Elbe. Pour la première fois, il approcha la famille d'Orléans. Quinze ans plus tard, il devait la revoir assise sur le trône de France, au retour du voyage qu'il avait exécuté sur les côtes d'Angleterre, afin d'y déposer dans l'exil Charles X et sa famille, après la révolution de juillet 1830. ^
Au retour, la Ville de Marseille fut désarmée, et Jules d'Urville se trouva de nouveau réduit au service du marin à terre. « Je ne fus point fâché, dit- » il, de respirer quelque tempsl'air pur deschamps, » après le séjour que je venais de faire sur les » planches du vaisseau ; d'ailleurs, je renouvelai » connaissance avec l'un de mes anciens camarades » de lycée, l'ingénieur de Cerisy, <jui, plus heu- » reux que moi, avait été admis à l'école Polytech- » nique, et qui, en outre de ses travaux obligés, » s'occupait avec ardeur d'entomologie. Il me » communiqua le goût de cette science. J'arpentai
* rapidement, et sans relâche, les ravins, les mon- » tagnes, les forêts voisines de Toulon, et bientôt » je réussis à me former une collection assez » complète des espèces cireumtoulonnaises . »
Au mois de mars 1815, Napoléon abandonnant l'île d'Elbe, débarquait nuitamment sur les côtes de Provence. Pendant cent jours encore il fut maître de la France ; l'Europe entière était en feu. L'enthousiasme du peuple français était au comble : il avait suffi a l'empereur de déployer ses aigles pour voir se grouper autour de lui les militaires ae toutes armes qu'il avait si souvent conduits à la victoire. Jules a Urville ne participa point à cet entraînement général. « J'avais déploré, dit- » il, la ridicule ligne de conduite adoptée par les » Bourbons, depuis leur rentrée ; mais je détestais » bien davantage le despotisme militaire du grand » homme. L'ineptie des Bourbons laissait du moins » une apparence de liberté pour l'avenir ; les fers
* dorés du soldat couronné n'offraient en perspec- » tive qu'une éternelle servitude. Aussi, n hésitai- » je pas à signer non à l'acte additionnel qu'il » offrit bientôt à l'approbation des Français, et » que tous allaient couvrir de leurs signatures
* affirmatives, même ceux qui avaient témoigné » le plus leur amour pour la dynastie légitime. »
Sans nos désastres a Waterloo, si l'empereur fût resté sur le trône, peut-être Jules d'Urville sans fortune, sans moyens d'existence, eût été contraint de quitter la marine ; ce fut pourtant dans ces circonstances qu'il se maria ; « Mais, dit-il, j'avais » donné ma parole, et je ne pensais pas que rien » pût me dégager de ma promesse. » 11 épousa une jeune et belle Provençale, dont le nom plébéien fut d'abord repoussé par* madame d'Urville sa mère, ennemie des mésalliances, mais qui, par ses vertus et ses qualités, sut toujours mériter l'affection de son mari, l'estime et l'amitié de ses parents et de ses amis.
Jules d'Urville, dont le dégont pour la marine n'avait fait qu'augmenter, redoutant de voir sa carrière brisée par l'opposition énergique qu'il avait faite aux idées de l'empereur, envoya sa dé-
mission d'enseigne, afin d'obtenir un brevet de capitaine d'infanterie ; mais bientôt Bonaparte fut obi ligé de quitter une seconde fois la France, pour aller terminer sa carrière à Sainte-Hélène ; les Bourbons revinrent à la suite des étrangers ; ils remontèrent sur le trône, et alors cette demande resta sans effet ; le jeune enseigne put continuer son service dans le port, ainsi que ses études d'entomologie.
En 1816, le vaisseau le Royal-Louis fut armé et décoré pompeusement pour recevoir la duchesse de Berry, qui devait y faire quarantaine à Toulon. Sa signature négative à l'acte additionnel de Napoléon avait jeté sur Jules d'Urville un certain vernis de dévouement aux Bourbons, auquel il avait été loin de songer à cette épooue, mais qui lui valut d'être embarqué sur le HoyalrLouis9 bien
Îju'il ne fît aucune démarche pour obtenir cette aveur alors vivement désirée. « Je riais sous cape,
* dit-il, moi dont les idées déjà prononcées étaient » toutes républicaines, de me voir confondu avec » ce troupeau de chaleureux paladins de la légiti- » mité. » Du reste, la duchesse alla purger sa quarantaine à Marseille. « Nous en fûmes quittes, » ajoute-t-il, pour une visite assez courte qu'elle « vint faire à Toulon, pour céder aux vœux em-
• pressés de son peuple fidèle. »
A peu de temps de là, son tour d'embarquement l'appela sur la gabarre Y Alouette, commandée par le lieutenant de vaisseau Rigodit. L'antipathie qu'il avait pour la carrière du marin l'y suivit, et s'il n'eût eu la crainte d'être rangé parmis les marins d'eau douce, comme il l'a dit lui-même, il eût demandé son changement. Cependant, la gabarre devait aller d'abord à Civila-Vecchia, et il avait tant d'envie de voir Rome, que ce seul espoir le fit passer par-dessus la profonde répugnance qu'il éprouvait pour sa profession. Après deux ou trois mois de courses méditerranéennes, on arriva à Civita, et pendant six jours entiers, Jules d'Urville put parcourir Rome, visiter ses édifices, et mettant à profit les études de sa jeunesse, y recueillir un fonds inépuisable de souvenirs. Qu'on se figure, en effet, cette âme d'élite, cet esprit si vaste et si rempli, faisant revivre par la pensée, sur cette terre, tout un monde qui n'existe plus ! qu'on se le figure, parcourant, seul et rêveur, ces rues aujourd'hui presque désertes et autrefois si peuplées, ces temples qu'encombrait jadis une foule pieuse, et qu'elle délaisse maintenant, cet immense Forum où toutes les destinées de l'empire romain avaient été discutées, ce Capilole qui deux fois avait été le bouclier de la ville éternelle !
Mais quelques années encore, et le jeune enthousiaste devait pleinement satisfaire tous les rêves
Su'avait fait naître en lui la lecture des poêles et es historiens, en foulant aux pieds la terre illustrée jadis par les exploits d'Achille, la grandeur de Thémistocle, et le passage victorieux d'Alexandre.
L'Alouette revint bientôt a Toulon, puis après un court séjour dans cette ville, elle remit à la voile pour Lorient. L'Alouette, en quittant le port, allait se diriger sur le cap de Bonne-Espérance, où l'attendait un terrible naufrage. Maigre l'attrait d'un semblable voyage pour le jeune officier» Jules
Digiti
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d'Uryflle demanda et obtint son débarquement II venait d'apprendre qu'une expdition de découvertes, sous le commandement de M. de Freycinet, se préparait en France. C'était la première fois, depuis qu'il appartenait au corps de la marine, qu une semblable circonstance se présentait* on pense bien qu'il ne voulait point la perdre.
En quittant l'Alouette, il ne Gt qu'un court séjour en Normandie, dans sa famille, qu'il n'avait pas revue depuis quatre ans, puis il se rendit sur-lechamp a Paris, dans l'espérance d'y rencontrer M. de Freycinet. Celui-ci était déjà à Toulon, pour présider à l'armement de son navire. Le jeune et ardent marin, ne s'arrètant pas un instant, arriva bientôt après lui, et malgré toutes ses prières, malgré ses nombreuses démarches, il n'obtint qu'un refus poli à sa demande d'embarquer sur Virante; les choix du capitaine étaient déjà faits, et il ne pouvait augmenter le nombre des officiers de sa corvette.
Ce refus, aui lui fut peut-être parla suite heureux, ne lui nt pas moins éprouver d'amers chagrins, de grands découragements, et ce fut encore une fois le travail et l'étude aui devinrent sa consolation dans ces moments difficiles.
« En manquant une aussi belle occasion de réa- » User les voeux de ma jeunesse, dit-il, je crus » que la fortune m'imposait pourtoujours la loi d'y » renoncer. Je me soumis à ses décrets ; j'abjurai » toute idée d'ambition et d'avancement, et je me » promis même de ne faire aucune démarche pour
• dépasser mon tour d'embarquement.
» La botanique devint mon refuge; en coropa- » gnie de plusieurs amis, je passai tout l'été de » 1817 à parcourir les environs de Toulon pour » étudier sa flore, et j'eus bientôt formé un herbier » considérable. Ce fut un temps heureux pour moi ; « devenu étranger à toute autre pensée, je ne son- « geais alors qu à enregistrer dans mon imagfnation » tous les végétaux qui tapissaient les monts et les » vallées méditerranéennes. Il ne me manquait que » d'avoir un peu plus d'aisance ; combien de fois, » en effet, j ai hésité, reculé, et souvent même » ajourné indéfiniment une faible dépense néces- » saire pour l'achat d'un livre ou d'objets utiles à » mes études.
• UUranie, en mettant à la voile, emporta un de » nos compagnons de travail ; bientôt ensuite un » second fut obligé de nous quitter, et notre troupe » bolanonhile se trouva réduite à deux promeneurs.
• Toutefois, après avoir consacré l'hiver à étudier » nos récoltes, auprintempsdel818, nous recom- » mençâmes de plus belle nos excursions. Nous » eûmes même quelquefois pour compagnon le » contre-amiral Hainelin, qui s'était épris d'une » belle passion pour cette science.
» Enfin, mon fidèle compagnon d'études reçut
• une autre destination, et je restai seul, ce qui » amortit considérablement mon zèle. » Ce goût pour la botanique qui ne lui fit jamais défaut, et
Ïai, plus tard, devait conduire le contre-amiral umoût-d'Urville à des travaux importants, suffi-
Tomjb II.
[ARITIHE. 73
sants pour immortaliser son nom, avait pu, pendant quelque temps, cicatriser la plaie faite à son cœur par le départ de VUranie, sur laquelle il n'avait pu obtenir d'être embarqué ; mais malgré sa résolution, malgré l'affection qu'il portait à sa famille, et le bonheur dont il était entouré, ces promenades instructives ne pouvaient pas longtemps suffire à son âme toujours avide de grandes choses, toujours tourmentée par des projets de voyages lointains. La direction donnée à son esprit ne pouvait rester longtemps sans amener de résultats, et le moment était arrivé où cette intelligence devait prendre son essor. Le ministre de la marine avait confié au capitaine Gauthier, commandant la Chevrette, la mission d'opérer le relèvement des côtes et des îles de la Méditerranée. Trois explorations avaient déjà produit de beaux résultats, lorsqu'au moment de commencer sa quatrième excursion, il demanda un officier qui pût l'aider dans ses travaux hydrographiques. Grâce à la protection de M. Hamelin, alors maior-çéncral de la marine de Toulon, et avec lequel il était entré en relations, à cause de leur conformité de goût pour les sciences naturelles, Dumont-d'Urville fut désigné pour faire partie de cette quatrième exploration ; ce choix, justifié par les talents du jeune enseigne, le fut encore par le zèle dont il fit preuve pendant une campagne de neuf mois. Ce fut alors qu'il eut lo bonheur, — bonheur inestimable pour son âme ardente et toujours attristée, — de fouler aux pieds ce sol de la Grèce, jadis tant vénéré par lui, inépuisable champ de vieux souvenirs, terre classique des héros homériques dont il avait fait, dans sa jeunesse, ses idoles et ses dieux, patrie des philosophes à la morale grave et profonde et des républicains aux idées ardentes et libres, toutes choses qui sympathisaient si bien avec sa morale et ses idées à lui!... C'était encore un de ses rêves qui trouvait sa réalisation; car que de fois l'écolier des bords de l'Orne, le lycéen de Caen, à la lecture d'Homère, de Sophocle ou de Platon, ne s'était-il pas épris d'un grand enthousiasme pour cette terre des braves soldats et des libres penseurs ; que de fois il avait ambitionné de pouvoirla visiter un jour ! Ses vœux commençaient donc à s'accomplir.
De retour à Toulon, et riche déjà des connaissances acquises, M. d'Urville ne tarda pas à re-
Partir avec le capitaine Gauthier, pour accomplir exploration hydrographique du détroit des Dardanelles, du canal de Constantinople et de la mer Noire. Durant ce voyage, la gabarre la Chevrette^ dit-il, « fit le tour entier des côtes du Pont Euxin, » promena le pavillon français du Bosphore de » Thrace au Bosphora Cimméricn, et des bouches » du Phase à celles de l'Ister, traversa plusieurs » fois la Propontide, et termina son exploration au » fond du golfe d'Argos. »
Au reste, cette dernière campagne (1820) lui fut favorable sous tous les rapports. Partout où il put mettre le pied à terre, il recommença ses études de naturaliste et d'archéologue. Ses recherches furent fécondes, et le hasard lui procura l'occasion de rattacher son nom à une découverte importante dans les fastes de l'antiquité.
A son passage à Helos, l'équipage de la Che* treile apprit qu'une statue venait d'être trouvée dans les décombres de l'ancienne ville. D'Urville alla la visiter avec plusieurs de ses camarades ; ceux-ci n'y virent qu'un morceaude marbre comme un autre; mais lui fut tellement frappéde la beauté des formes et de l'excellent goût du morceau tout entier, qu'il en traça une notice assez détaillée; il avait reconnu, dans cette statue, la célèbre Venus Victrix qui, depuis, a re^u le nom de Vénus de Milo. On eût alors pu l'acquérir pour 500 piastres turques, environ 400 francs de notre monnaie. Il dit à M. Gauthier qu'il rachèterait de ses propres deniers, s'il voulait lui permettre de l'embarquer à bord de la Chevrette; mais celui-ci, alléguant la nature de la campagne qu'il allait faire, le mauvais temps qu'il pourrait rencontrer dans la mer Noire, ne répondit à cette proposition que par un refus formel ; et dès lors, il fut obligé de renoncer à ses projets. Cependant à Constantinople, H. de Rivière, notre ambassadeur, l'interrogea longuement sur celte découverte, et lut demanda la copie de la notice qu'il en avait tracée» promettant de faire l'acquisition de ce chef-d'œuvre pour le Musée de Paris. En effet, à son retour en France, d'Urville apprit, de la bouche même de M. de Rivière, que cette magnifique statue venait d'être acquise par les soins de M. de Marcellus, sans qu il l'eût même vue, et sur la seule autorité, de la notice qu'avait rédigée Dumont-d'Urville. Placée aujourd'hui dans le Musée de Paris, cette statue, sous le nom de Vénus de Milo, occupe le premier rang parmi les chefs-d'œuvre de l'art antique.
De retour en France à la fin de 1820, M. Gauthier fit encore choix du jeune et savant enseigne,
5 our travailler sous sa direction, à la construction es caries de la Méditerranée. En conséquence, il se dirigea vers la capitale, avec sa famille réduite à sa femme et un fils de quatre ans environ, et avec ses immenses collections. Il partagea celles-ci libéralement entre le Muséum et une foule de botanistes; puis il lut à l'Académie des Sciences, sur son dernier voyage, une notice qui le mit en rapport avec plusieurs des membres de cette société. Partageant son temps entre ses travaux au dépôt de la marine et ses études botaniques, il menait une existence active, mais peu aisée et par suite semée de grandes privations. Simpleenseigne de vaisseau, ses appointements se bornaient à 2000 francs par an ; sa femme était sans fortune aussi, et il ne touchait presque rien de son patrimoine.
Heureusement, fort heureusement pour cette vie de privations qu'il n'aurait pu supporter longtemps, et aussi pour son courage qui allait toujours en décroissant, à mesure que l'amertume entrait dans son cœur, fort heureusement, disonsnous, cet état de choses ne dura pas longtemps. Le 1er mai 1821, il fut nommé chevalier de la Légion-d* Honneur; le 15 août de la même année, après neuf ans de service comme enseigne, il fut
firomu au grade de lieutenantde vaisseau. C'étaient à, pour l'instant, tous ses désirs; il allait pouvoir avouer enfin hautement un projet conçu depuis son arrivée à Paris, avec l'un de ses camarades, M. Duperrey ; projet qui devait donner un commencement
de réalisation à tes désirs d* grands voyages et do découvertes, et que son grade, inférieur à celui de M. Duperrey, ancien officier deYUranie, fait lieutenant de vaisseau au retour de cette expédition, avait retardé jusqu'alors.
« A cette époque, dit-il, rebuté par treize années » de misères, d'humiliations et d'efforts sans suc- » cès, on a vu mon ardeur s'éteindre, les illusions » de la jeunesse se dissiper, mon ambition s'anéan- » tir ; résolu à traîner mon triste harnais par la » seule raison que mes moyens de fortune ne me » permettaient point de le quitter. » Voilà ce qu était, à l'âge de trente-un ans, Jules d'Urville, fatigué des hommes et des choses, aigri par les événements ; mais, quoi qu'il en dise, toujours soutenu par une volonté energiquo, toujours dominé par les idées de gloire et d'ambition de sa jeunesse, qui devaient lui faire surmonter les difficultés sans nombre et les obstacles qui s'opposaient encore aux combinaisons de son ardente imagination.
Le projet d'un voyage de découvertes et de circumnavigation présenté au ministre de la marine, par MM. Duperrey et d'Urville, rencontra tout d'abord de nombreuses objections; la jeunesse de ces deux officiers, les dépenses énormes occasionnées par le voyage de 1 Uranie, tout s'opposait à ce que leur demande fût accueillie ; mais ces obstaclesdisparurentdevantrardeuretl'enthousiasme de ces jeunes officiers, et enfin M. de Clerroont- Tonnerre, alors ministre de la marine, confia le commandement de la Coquille à M. Duperrey, tandis que Jules d'Urville, moins ancien de grade, était nommé lieutenant en premier chargé du détail, à bord de cette corvette destinée à parcourir les parages les moins connus du Grand Océan.
Avant de partir pour ce lointain voyage, Jules d'Urville voulut revoir sa famille; il conduisit sa femme et son fils en Normandie ; il voulut faire une dernière visite à la tombe de son vénérable oncle de Croisilles, à qui il devait tant, et qu'nne attaque d'apoplexie avait frappé de mort en 1819, au moment ou il allait voir son élève et son neveu entrer dans la voie qu'il avait si longtemps ambitionnée. Des démêlés d'intérêts abrégèrent son séjour dans sa famille ; il revint à Paris consulter encore les savants qui l'honoraient de leurs conseils et de leur appui, et ensuite, muni de leurs instructions, il se rendit à Toulon pour surveiller l'armement de la corvette.
Tout en poursuivant les préparatifs du voyage de la Coquille, Jules d'Urville, doué d'une activité infatigable, terminait la publication d'un ouvrage important sur les plantes qu'il avait recueillies dane ses deux campagnes du Levant. Cet ouvrage, auquel il avait donné le titre de Enumeratio Plantarum, lui coûta cinq mois d'un travail opiniâtre et de grandes fatigues ; car il voulut comparer chacune de ses plantes avec celles que rapporte Tournefort. U le publia à ses frais, bien qu'à cette époque tout son avoir ne dépassât pas 800 fr. de rentes inscrites sur le grand-livre, et au moment où il allait entreprendre un long et dangereux voyage. « C'était l'unique fortune, dit-il, que j'eusse » laissée à ma femme et à mon enfant, si j'eusse
succombé dans mon entreprise. Toutefois, si peu que te fût, il m'était doux de penser qu'au moins, après moi, ces deux êtres chéris n'eussent pas été réduits à l'indigence.
7îf
Le 11 août 1822, la corvette la Coquille quittait le port de Toulon, dans lequel elle ne devait revenir qu'après une campagne de trente-deux mois.
Sans doute, en entreprenant ce long voyage, Jules d'Urville voyait le commencement de la réalisation de ses plus beaux rêves ; mais avec son imagination vive, aveô ses connaissances et son intelligence, il devait rester encore quelque chose de triste et d'amer au cœur du jeune marin : il n'était que le second à bord de ce navire commandé par un officier de son grade, de son âge, et qui était son chef, lorsqu'il avait été ài longtemps son égal. Par le fait de sa position, les fonctions les plus fastidieuses et en même temps les plus assujettissantes lui étaient dévolues ; c'était à lui de prévoir tous les mille détails matériels nécessités par cette navigation extraordinaire ; et cependant, lui aussi connaissait tous les points où il y avait des observations à faire, des travaux utiles a exécuter, lui aussi se sentait capable de diriger ce navire de manière à lui faire accomplit* la plus belle mission ; mais avant tout il doit obéir, et tout en se réservant d'étudier la botanique et l'ethnologie, il sait bien que, quels que soient les lieux où la corvette doit jeter l'ancre, il pourra y faire de nombreuses et utiles récoltes. Aussi, malgré tout ce qu'il y a de pénible dans sa position, il saura le supporter, car il est décidé à tout par amour pour la Science, et la corvette est à peine sortie du port, que déjà il s'est, pour ainsi dire, fait une vie à part sur cet espace si étroit que contient le pont au bâtiment. Tous ces loisirs, il les passe dans sa chambre, pour s'y livrer à l'étude"; bientôt, après la première relâche, il a déjà bien assez à faire de classer les mille plantes, que dans ses promenades il a recueillies; mais en outre, chaque jour, et quelles que soient les fatigues de la journée, il consigne, avec détail sur son journal, toutes les observations qu'il a faites.
Les travaux hydrographiques et physiques du voyage de la Coquille sont publiés; ils ont ouvert, & juste titre, les portes de l'Institut au commandant de la corvette; mais la narration du voyage n'est Connue que par l'ouvrage émérite de M. Lesson, naturaliste de l'expédition, dontlenom jouit d'une Si haute estime aujourd'hui dans les sciences naturelles. Jules d'Urville avait aussi écrit l'histoire de ce voyage, dont il fut un des collaborateurs utiles ; ce manuscrit, s'il a existé, a probablement disparu après sa mort, lors du partage de ses biens
Ïar ses héritiers, dans sa campagne de Toulon Quelques pages seulement de ce précieux écrit sont tombées entre nos mains, lorsqu'au nom du ministre de la marine, les compagnons de son dernier voyage autour du monde sont allés réclamer ses papiers à son domicile à Paris ; malheureusement elles ne contiennent que quelques détails qui lui sont personnels, et où nous avons
puisé largement potîr èsquisser les premières années dé son existence. Nous y avons trouvé aussi tous les détails de l'armement de la corvette , et enfin le récit du Voyage jusqu'à Ténériffe seulement ; mais ces quelques pages, dont nous citerons les deux passages les plus remarquables, suffisent pour faire comprendre combien il est regrettable que cet important manuscrit n'ait jamais vu le jour.
La corvette la Coquille n'avait pas encore franchi le détroit de Gibraltar, que déjà la vue des côtes d'Espagne avait arraché à l'âme rêveuse et souvent poétique du jeune officier, des pages cm*
Eteintes du sentiment le plus profond et de la plus au te philosophie. «Le 17 août, dit-il, nous pas- « sions devant le cap Saint-Martin, qui nous » annonçait le voisinage delà superbe Valence et » des côles agrestes d'Alicante. Le 18 et le 19, » poussés par une brise de N. E., nous filâmes » rapidement le long des côtes dit royaume de Gre- » nade. L'aspect de ces terres rappela à mon » imagination, d'une part, la puissance des Maures « leurs anciens maîtres, leur magnificence, leurs » succès dans les arts, et, de l'autre, les exploits » des premiers Castillans. Longtemps l'issue de » cette lutte opiniâtre fut incertaine -, enfin, la » fortune favorisa les efforts des enfants de Pélage,
* et cette nation qui, sortie des sables de la Libye, » avait menacé de son joug l'Europe entière, en » fut bannie sans retour. De musulmane qu'elle » eût été, l'Europe resta chrétienne, et la croix » conserva son empire sur cette partie du monde. » Loin de moi l'envie de préconiser les dogmes » absurdes de Mahomet, ni les mœurs semi-bar- » bares de ses disciples !... Cependant il est pro- » bable que sous le jouç de plomb des Osmanlis, » la race humaine eût été plus paisible et moins » exposée à ces guerres d'extermination qui, à tant » d'époques différentes, ont signalé la fougue » effrénée des sectateurs du Christ. D'un autre » côté, ces persécutions, ces manœuvres n'onl-elles » pas été nécessaires à l'esprit humain pour le faire » sortir de sa léthargie, pour le stimuler vivement » et le faire marcher à grands pas vers ces éton* » nantes découvertes qui ont caractérisé le 18* et » le 19* siècle? C'est bien le cas de répéter que, » dans la nature humaine, tout n'est que doute et » incertitude. L'homme le plus éclairé peut à peine
# se flatter d'avoir détourné, à son profit, un faible » rayon de ces flots de lumière, dont l'éclat sans » doute nous anéantirait, si la vérité pouvait tout » à coup se montrer à nous sans voile, »
Les sciences, on le voit, d'ordinaire si sèches et si arides, n'empêchaient pas l'esprit si vaste de d'Urville de s'élever parfois aux plus hautes considérations philosophiques. Au reste, il était impossible qu'il en fût autrement; l'homme de trente ans croyait avoir eu déjà trop à se plaindre des hommes et des choses, pour que son âme, en quelque circonstance que ce fût, ne pût trouver matière aux réflexions eraves, aux idées tristes, aux pensées amères. Telle était donc sa vie. Ardent au travail, nui ne fut, pendant toute la campagne, plus intrépide et plus infatigable que lui, soit clans les moments critiques de la navigation, soit
dans les courses aventureuses, à travers des pays inconnus, nécessitées par le but même de l'expédition ; et lorsqu'au retour de ces scientifiques et laborieuses promenades, ses compagnons, accablés de fatigue, s'empressaient de chercher de nouvelles forces dans le repos et le sommeil, presque toujours d'Urville, sans sommeil, sans repos, mettait en ordre, classait, étudiait et les plantes et les insectes, et toutes les richesses qu'il avait recueillies.
Ce furent deux années bien remplies, deux années où le savant marin fit faire bien des progrés aux sciences dont il s'était particulièrement chargé : la botanique et l'ethnologie. Toutefois, qu'on ne croie pas que là se bornèrent ses travaux : il n'est pas une seule branche du grand arbre scientifique qui n'ait été l'objet de ses soins ; tout était matière à observations pour cet esprit avide de connaître ; un oiseau qui s'ébattait sur les vagues, une plante
![ui paraissait dans le sillage du navire, tout lui ôurnissait matière à de graves et sérieuses études. Que de nuits il passa à observer cette lueur phosphorescente que l'on voit toujours dans le remous des vaisseaux ! La vue d'une terre à laquelle se rattachaient quelques souvenirs historiques, le jetait dans les méditations les plus profondes ; le calme et la tempête étaient également pour lui l'objet de grandes et poétiques rêveries; enfin, comme le disait l'un de ses biographes, à propos d'un autre campagne : « Il interrogeait à la fois la nature morte et la nature vivante, faisait de l'histoire avec des ruines, de la science avec des fleurs, et de l'étude avec toute chose. »
Et d'ailleurs, l'expédition lui avait bien fourni l'occasion de mettre à profit cette soif insatiable de travail qui le dévorait. La Coquille traversa sept fois l'équateur, et parcourut plus de 24,000 lieues : les îles Malouines. les côtes du Chili et du Pérou, l'archipel Dangereux, et plusieurs autres groupes disséminés sur la vaste étendue de l'Océan Pacifique, la nouvelle-Irlande, la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les terres de l'Australie, avaient été tour à tour ses points de relâche, ou le but de ses reconnaissances; les iles Clermont- Tonnerre, Lostange et Duperrey ses découvertes géographiques. Les grandes collections qu'elle rapportait pour le Muséum d'histoire naturelle, furent l'objet d'un rapport particuliér des membres compétents de l'Académie des sciences, et ces collections, pour tout ce qui concernait l'entomologie et la bo tanique, étaient dues en grande partie au zèle infatigable de d'Urville. 11 avait exploré, dans ses laborieuses herborisa tiens, les plages désertes de la baie de la Soledad et les pittoresques vallées de Talti. L'archipel desCarolines lui avait aussi fourni son contingent de richesses ; et dans la Nouvelle-Hollande, où la végétation se montre sous des formes si luxuriantes, ses excursions botaniques s'étaient étendues jusqu'au-delà des montagnes Bleues, dans les immenses plaines de Bathursl. Au milieu de ces savantes recherches, l'histoire de l'homme ne resta pas indifférente à ses yeux ; et les tribus sauvages de l'Océanie, Yêtude de leurs mœurs et leur langage, apportèrent un nouvel aliment à ses observations.
Enfin, le 24 mars 1825, la Coquille rentra dans le port de Toulon, après avoir tenu la mer pendant près de trois ans. Elle revenait chargée de riches collections, où toutes les sciences avaient leur part Le gouvernement, voulant reconnaître les services rendus par l'expédition, ordonna la publication du voyage sur une échelle splendide, publication qui, nous l'avons déjà dit, n'est pas encore terminée. A son retour, d'Urville publia séparément plusieurs fragments sur ses travaux particuliers pendant le voyage de la Coquille ; et comme un éclatant hommage rendu à ses travaux, l'Académie exprima le vœu, dans sa séance du 24 août de la même année, de voir publier la Flore des iles Malouines, qu'il avait composée pendant le cours de la traversée.
C'était une première justice rendue au véritable talent de d'Urville, justice qui devait être bientôt entière; une ordonnance royale du 12 novembre 1825 lui conféra le grade de capitaine de frégate. Il était temps enfin qu'un peu de faveur vint entourer le pauvre lieutenant, jusque-là laissé dans l'ombre, et dont le cœur s'était bien ulcéré. Ce fut aussi une consolation pour le père, déjà malheureux ; car, à son retour à Toulon, d'Urville n'y avait plus retrouvé son fils. Pendant son absence l'enfant avait péri sous les yeux de sa mère, dont l'excessive tendresse et lessoins minutieux n'avaient pu le sauver. Ainsi, aux déceptions sans nombre qu'il avait éprouvées, à ces dégoûts oui si souvent avaient été sur le point de lui faire abandonner sa carrière, étaient venues se joindre les douleurs de l'affection paternelle, d'autant plus vives pour celte âme déjà blessée, que sous les apparences d'un marin brusque, etsouventmême bourru, il cachait le cœur du père le plus tendre et de l'époux le plus affectueux.
Tout cela, chagrins extérieurs et domestiques, vint s'effacer un instant devant une faveur nouvelle, devant un grade nouveau; ce fut pour cet ardent marin un jour bien doux et bien mémorable, que celui de sa promotion parmi les officiers supérieurs delà marine militaire; car il y avait dans ce grade qui lui était conféré, toute l'espérance d'une nouvelle vie ; il y avait pour le père, un soulagement à la gêne delà famille ; pour le voyageur aventureux, de nouvelles mers à explorer ; pour le savant infatigable, des contrées riches encore à parcourir; pour l'intrépide géographe, des découvertes à faire ; nouveau Christophe Colomb, l'habile navigateur espérait aller planter son étendard sur un sol vierge de toute trace européenne ! L'avenir était si beau ! il y avait tant de choses dans ce seul mot, l'avenir !
Sans repos, sans relâche, le nouveau capitaine conçoit le plan d'une deuxième exploration ; pendant le voyage qu'il vient d'exécuter sur la Coquille, il s'est occupé principalement de botanique, ses travaux dans les sciences naturelles lui ont valu les éloges de l'Académie, son nom jouit à juste titre d'un grand respect parmi les naturalistes; dans ses nouvelles explorations il va se signaler comme navigateur et comme géographe. Dans le projet de voyage qu'il présente à l'approbation du ministre, il a indiqué bien des découvertes à faire,
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bien des travaux à exécuter ; grâce à son activité, au zèle et au dévouement qu'on lui connaît, toutes les objections que Ton oppose à ses demandes sont levées. Une Ordonnance Royale du 12 Novembre 1 825 vient confier à Dumont-d'Urville le commandement de la Coquille, qui doit prendre désormais le nom de V Astrolabe. Dorénavant, sous les ordres de ce chef intrépide, deux fois encore celte corvette doit parcourir toutes les mers du Sud, visiter tous les archipels ignorés, traverser ses canaux, découvrir ses récifs dangereux. La frégate que montait l'infortuné Lapeyrouse, s'appelait aussi l'Astrolabe. Le gouvernement a recueilli naguère de vagues indices sur cette grande infortune ; la
Blus belle mission que puisse recevoir d'Urville du linistre de la Marine, est de découvrir le lieu du sinistre, où peut-être quelques uns de nos malheureux compatriotes vivent encore ; combien de dangers la nouvelle Astrolabe ne devra-t-elle pas braver avant d'arriver sur cette ile ignorée, où son équipage sera décimé par les maladies ; mais elle aura l'honneur d'élever un tombeau à la mémoire de l'infortuné Lapeyrouse et de ses malheureux compagnons, et de rapporter en France les débris de ses vaisseaux arrachés ^aux récifs, seuls témoins d'un terrible naufrage.
L'Astrolabe appareilla de Toulon le 25 Avril 1826.
En quittant les Canaries, la corvette se dirigea sur l'Australie et de là sur la Nouvelle-Zélande. Elle parcourut ensuite les côtes de la Nouvelle-Guinée, semant partout sur son passage des noms célèbres affectés, soit à des îles, soit à des caps, soit à des baies, soit à des terres découvertes. De la Nouvelle- Guinée, d'Urville fit route pour Amboine, et enfin après une longue navigation, il arriva à Vanikoro, cette ile aux douleureux souvenirs.
C'était là, sur des rochers de coraux, à quelques brasses de profondeur, que gisaient depuis quarante ans les restes du naufrage de Lapeyrouse ; des ancres, des canons, des boulets et quelques ustensiles en fer et en fonte. D'Urville, dont le cœur en apparence si froid et si endurci, avait cependant des larmes pour tous les malheurs, recueille avec religion ces seuls débris d'une grande et déplorable catastrophe. Par ses ordres un monument s'élève près des rochers, causes du désastre; monument qui dira, par sa seule présence, aux navigateurs audacieux parcourant ces mers, toute une lamentable histoire et ses funestes résultats. Enfin, la corvette reprenant sa course, fait encore des travaux importants, et revenant à la mer des Indes, elle opère son retour en France, le 25 Mars 1828, après un voyage de 23 mois.
11 n'entre nullement dans notre pensée, après ce rapide exposé du voyage de circumnavigation de Y Astrolabe, de porter un jugement sur ses résultats ; ce voyage est depuis longtemps apprécié dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences, mais nous trouvons dans les mémoires inédits de l'illustre marin le jugement qu'il a porté lui-même
[ARITIME. Ti
sur l'expédition qu'il commandait, «Cette aven* « tureuse campagne, dit-il, a surpassé toutes celles » qui avaient eu lieu jusqu'alors, par la fréquence » et l'immensité des périls qu'elle a courus, comme » par le nombre et 1 étendue des résultats obtenus » eu tous genres. Une volonté de fer ne m'a jamais » permis de reculer devant aucun obstacle. Le » parti une fois pris de périr ou de réussir, m'avait » mis à l'abri de toute hésitation, de toute incerti- » tude. Vingt fois j'ai vu Y Astrolabe sut \e point de » se perdre, sans conserver au fond del'âme aucun » espoir de salut. Mille fois j'ai compromis l'exis- » tence de mes compagnons de voyage pour rem- » plir l'objet de mes instructions, et durant deux » années consécutives, ie puis affirmer que nous » avons couru plus de dangers réels chaque jour » que n'en offre la plus longue campagne dans la » navigation ordinaire. Braves, pleins d'honneur, » les officiers ne se dissimulaient point les dangers » auxquels je les exposais journellement ; mais ils » gardaient le silence et remplissaient noblement » leur tâche.
» De ce concert admirable d'efforts et de dévoue- » ment résulta cette masse prodigieuse de décou- » vertes, de matériaux et d'observations que nous » avons rapportés pour toutes les connaissances » humaines, et dont MM. de Rossel, Cuvier, Geof- » froy, Desfontaines, etc., juges savants et désin- » téressés, rendirent alors un compte exact.
• Mais, ajoute-t-il, si dans le cours de la cam- » pagne ie ne ménageais point les services ni les » jours de mes compagnons de voyage, du moins » dans les comptes que je rendais au Ministre de » mes opérations, je sollicitais pour eux les récom- » penses dues à un dévouement si admirable, avec » cette âpreté, cette énergie que donnent la con- « viction et la vérité.... Inutiles efforts!.... A mon » retour, je vis qu'aucun de ces cordons accordés » si souvent à l'intrigue n'avait été octroyé à mes » nobles compagnons.... Indigné, je demandai à » être mis en jugement ; j'offris même ma démis-
• sion Après avoir mille fois affronté la mort,
» après avoir couru tous les dangers qu'il est » possible d'imaginer, je ne me sentais pas la » force de ramper devant les hommes qui dispo- » saient des faveurs, et mon indignation était par- » venue au dernier degré. »
C'était vers la fin de 1828; à cette époque, on se le rappelle, une sourde agitation régnait déjà dans les esprits. Grâce à quelques personnes malveillantes, d'Urville, comme il le dit lui-même, après avoir mille fois affronté la mort, après avoir couru tous les dangers, vit toutes les demandes qu'il était si justement en droit de faire, indistinctement repoussées. Ce cruel déboire, auquel il était loin de s'attendre, vint abreuver son cœur d'amertume et de dégoûts.
Cependant, le 8 Août 1829, M. Hyde de Neuville, quittant le Ministère, voulut rattacher le dernier jour de son administration à un acte de justice, en faisant signer au Roi le brevet de Capitaine de vaisseau pour d'Urville, et à un acte de grandeur, en faisant ordonner la publication du voyage de Y Astrolabe sur la plus noble échelle. Certes, c'était là une grande satisfaction pour leComman-
dant de V Astrolabe; mais elle avait déjà le tort immense d'arriver trop tard ; le coup avait trop vivement porté; et le chef de l'expédition, froissé de n'avoir pu obtenir pour ses compagnons les récompenses si légitimement acquises, ne pardonna jamais ce retard au Gouvernement de Charles X.
Malgré l'Ordonnance royale, malgré la volonté du Ministre, le Commandant de V Astrolabe éprouva encore de nombreuses contrariétés pour sa publication. « Il fallut, dit-il, l'intérêt direct que M. » d Haussez apporta à ce voyage, sans m'avoir > jamais connu, et sa volonté ferme pour lever » tous les obstacles. C'est à lui que la France doit » réellement la publication du voyage de l'As» » trolabe, et sans lui* tout eût été suspendu pour » toujours. »
Du moment où la publication fut définitivement arrêtée, d'Urville se renferma uniquement dans cette occupation, C'est ainsi que, dans moins de six mois, après avoir étonné le monde par l'audace du marin, la persistance infatigable du savant, il vint l'étonner encore par la fécondité de l'écrivain et de l'auteur.
À cette époque encore, il éprouva un nouvel échec. L'Académie des Sciences avait hérité de grandes richesses à la suite de cette dernière cam-
Sagne, et c'était un désir bien naturel que celui 'aspirer à faire partie de cette savante assemblée ; plusieurs académiciens exprimèrent au savant et intrépide Commandant la résolution de l'admettre dans leur corps. M. de Rossel, décédé le 20 Novembre, avait, pour ainsi dire, désigné dans ses rapports le Commandant de Y Astrolabe, pour le remplacer à la section de Géographie et de Navigation. Jusqu'au jour de l'élection, d'Urville s'était cru certain de la réussite. Aussi, lorsque le dé-
Iiouillement du scrutin académique vint lui signaer le nom de son heureux concurrent, il ressentit un vif désappointement.
Dès ce moment, on ne le revit plus, ni chez aucun ministre, ni à aucune séance de l'Académie, il se renferma dans la vie de cabinet et menait alors en famille une existence laborieuse et casanière, dans l'obscure rue du Battoir-Saint-André-des- Arts. lorsque tout à coup surgit la révolution de 1850.
On peut penser qu'avec ses opinions chagrines et indépendantes, M. d'Urville accueillit avec transport la révolution. Son parti ne fut pas un moment indécis; et dès le 29, il courut se faire inscrire à sa Commune pour payer de sa personne, comme simple citoyen, si le cas devenait nécessaire.
Le sang fumait encore dans les rues de Paris, lorsque d'Urville se rendit au Palais-Royal, pour offrir ses services au Gouvernement Provisoire. Le 2jVoût, il fut mandé au Ministère de la Marine; c était pour recevoir la mission de conduire hors ê IFrance Charles X et sa famille.
Etrange coïncidence! bizarre rapprochement! Déjà en 1814, Dumont-d'Urville, simple Enseigne de vaisseau, est embarqué sur la Ville de Marseille*
Îui va chercher en Sicile, pour la ramener en rance, la famille d'Orléans. Seize ans plus tard, c'est encore lui qui est choisi pour conduire en exil la famille déchue.
Nous croyons avoir déjà assez longuement parlé des opinions politiques de Dumont - d'Urville, pour qu'il soit inutile d'y revenir. Au reste, deux mots suffiront pour les rappeler: sauf quel* ues préjugés aristocratiques, derniers souvenirs e l'éducation maternelle, d'Urville était profondément libéral. Mais nous avons dit aussi, et nous le répétons encore, sous les dehors brusques du marin et le caractère chagrin de l'homme si souvent trompé dans ses espérances, se cachaient un coeur sensible à l'excès, une âme compatissante à toutes les infortunes. Sans aucun doute, la famille exilée, constamment entourée, quelques jours auparavant, de courtisans empressés, et habituée à un langage toujours louangeur, allait trouver une différence bien grande dans son contact avec ce marin rude, mais bienveillant, âpre, mais juste et compatissant; les paroles qui, sur les questions des princes déchus, sortiront de la bouche de Dumont-d'Urville, animé de sentiments patriotiques, ennemi juré de toute flatterie, et n'ayant jamais compris qu'il fût possible de déguiser son intime penséè, seront bien différentes de celles des hommes composant l'entourage du prince exilé, et dont les conseils trompeurs avaient consommé la ruine ; mais quoi qu'en aient pu dire ses détracteurs, la conduite du Commandant de l'Astrolabe sera en tout point convenable ; sans doute, il ne pourra, d'un jour à l'autre, changer en entier sa nature ; ses formes seront brusques, son langage conservera toute sa franchise et un peu de son âpreté ordinaire ; mais il mettra tous ses soins pourassurer, dans cette courte traversée, le bien-être de ses illustres passagers; sans s'éloigner des règles du devoir, il saura témoigner à la famille détrônée tous les égards, tout le respect que comporte une si grande infortune.
Du moment où d'Urville fut chargé de cette pénible mission, il ne vitplus, dans la famille remise à ses soins, que des princes malheureux confiés à sa sollicitude; il prévoyait bien alors que plus tard il serait en butte à d'injustes accusations; aussi n'eût-il pas accepté cette mission, s'il n'en eût bien compris toute l'importance. Esclave du devoir, d'Urville n'hésita pas un instant.
Mais il fallait partir à l'instant même pour aller fréter au Havre deux paquebots américains, le Great-Britain et le Charles-Caroll, les conduire à Cherbourg, et là attendre Charles X, pour être prêt à le transporter sur-le-champ au lieu qu'il voudrait désigner. Le 3 Août, d'Urville quitta Paris. Le 7, les deux paquebots étaient amarrés dans le port de Cherbourg ; et, grâce à cette activité surprenante dont il fit toujours preuve, le 16 du même mois, les deux naviresdéjà désignés, plus la flûte la Seine et le cutter le Rôdeur n'attendaient plus pour mettre à la voile que leurs illustres et infortunés passagers.
De tous les voyaçes commandés par Dumontd'Urville, celui qu*il fît en Angleterre, à celte époque, pour y conduire Charles X et sa famille, est le seul qui n'ait pas été publié dans tousses détails. Nous avons sous les yeux un manuscrit qui a été terminé le 7 Janvier 1831, et dans lequel Dumont-d'Urville a réuni lui-même, dans le Dut évident de les rendre publiques, toutes les circonstances de cette traversée.
Le 16 Août, à deux heures de l'après-midi, toute la famille des Princes déchus s'embarqua sur le Great-Britain. Ëntouré par un équipage étranger, et sans moyens pour faire respecter ses ordres, dans le cas d'une révolte en faveur du Roi détrôné, Dumont-d'Urville avait fait à l'avance le sacrifice de sa vie, pour assurer le succès de la mission qui lui avait été confiée. « Si vous apercevez » un pavillon rouge en tête du mât, avait-il dit aux 9 capitaines des navires de guerre, la Seine et le » Rôdeur, chargés de l'escorter, tirez quelques » boulets à toute volée ; mais si, par l'effet d'une » drisse de hune coupée, vous apercevez le hunier » venir en bas brusquement, il y aura urgence, et » alors vou3 vous approcherez du Great-Britain, et » vous tirerez à le couler bas, avec tous ceux qui » le montent sans vous occuper de moi. »
Du moment où la famille Royale mit le pied sur son bâtiment, commença la tâche véritablement difûcile du marin si peu courtisan. Que d'intérêts opposés ne fallait-il pas concilier, que de passions devaient être étouffées, combien surtout ne devaitil pas assouplir ses manières brusques, dompter son caractère indépendant i
On mit à la voife, et dès la première heure, il donna une preuve manifeste de sa complaisance, de sa sollicitude pour tout ce qui pouvait rendre plus doux le sort des Princes infortunés.
Le GrcaUBrUaiu était sous voile, et il allait augmenter sa toile pour sortir de la rade, lorsque Dumont-d'Urville fut prévenu qu'il n'y avait que du biscuit à bord ; le boulanger du bâtiment étant resté à terre, il n'y avait pas de pain ; fâché de ce contre-temps, non pour lui-même, habitué qu'il était depuis si longtemps aux privations de tout genre, d Urville ne put consentir à voir la famille Royale réduite au biscuit des marins. Malgré ses instructions, malgré les avis du pilote qui le prévenait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, s'il voulait sortir dans la journée, il voulut attendre qu'un canot envoyé à terre pût rapporter du pain, au risque peut-être de compromettre sa responsabilité. Cette preuve de sollicitude ne fut certainement pas la dernière. Pendant les six jours que la famille des Bourbons resta à bord du Great- Britain, le Capitaine passa deux nuits sur le pont, afin de leur laisser la disposition entière des appartements; et respectant leur aversion pour les couleurs tricolores, il s'abstint de porter son uniforme. Toutefois, n'oublions pas de dire que c'est à d'Urville que revient l'honneur d'avoir fait reconnaître, le premier, notre pavillon national sur les côtes anglaises, où, depuis les jours de l'empire, il reparaissait pour la première fois.
Le voyage s'acheva sans événements bien remarquables. Pendant la relâche à Covves, les Princes parcoururent les livraisons déjà publiées du voya-
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. ge de Y Astrolabe, et regrettèrent beaucoup que le chef d'une expédition aussi belle ne leur eut pas été présenté. C'était une vie assez monotone que celle des illustres passagers du Great-Britain. Matin et soir, toute la famille montait sur le pont, comme pour chercher, à travers la brise douce de l'Océan, un adoucissement à ses douleurs. Lea enfants, à cet âge heureux où l'on rit de tout, où la joie chasse si vite les larmes, jouaient bruyamment sur le pont, tandis que les princesses, leurs mères, tristement penchées sur le bord du navire, s'abandonnaient à leurs douloureuses réflexions. A quelques pas de là, Charles X et le duc d'Angoulême se promenaient gravement, et revenaient sans cesse sur les derniers et terribles événements des journées de Juillet Attirés, sans doute, par la bienveillance du Capitaine, ils semblaient rechercher sa conversation, toujours intéressante et toujours variée. Souvent, tout le monde reposait à bord du GreaUBritain, excepté les hommes de quart, que le Roi infortuné et le Capitaine de vaisseau arpentaient encore le pont du navire, etn* portés qu'ils étaient l'un et l'autre par leurs idées et leurs réflexions. Certes, il dut arriver bien des fois, dans ces quelques jours, que le simple officier et celui qui avait porté une couronne, se trou* vèrent en opposition manisfeste ; car le marin, à l'esprit si libre et si indépendant, ne pouvait faire de concession à personne.
Le 17 Août, 1 escadrille était arrivée à Cowes ; le lendemain, les Princesses quittaient le Great» Britain, après avoir, à plusieurs reprises, témoigné h Dumont-d'Urville leurs remerciements.
Le Roi et le duc d'Angouléme ne quittèrent le bord du Great-Britain que le 23 Août; il nous suffira de citer les paroles de Charles X, au moment où il se séparait de Dumont-d'Urville, pour faire apprécier toute la délicatesse qu'il avait apportée dans sa mission.
< Mon cher Capitaine, dit Charles X avec effusion 9 de cœur, et en serrant les mains de d'Urville, il » m'est agréable de vous témoigner de nouveau 9 toute ma gratitude, et de vous remercier de 9 toutes les attentions et de toutes les complai- » sances que vous avez eues peur moi et pour toute » les personnes de ma famille. Il est impossible » d'avoir rempli votre mission avec plus d'honneur 9 et de délicatesse ; je suis ravi d'avoir fait votre p connaissance, et j'espère, si jamais nous nous re- 9 voyons, être à même de vous le prouver plus » dignement que je ne le puis faire aujourd'hui. »
Le 25 Août, l'escadrille rentrait â Cherbourg, après avoir débarqué surles plages de Portsmouth touté la famille exilée. Cette mission, délicate et difficile, avait été si dignement remplie par le Capitaine d'Urville, que tous ses amis s'attendaient à le voir honoré de quelque récompense si bien méritée.
Seul, et ses écrits en font foi, il n'avait jamais rien espéré delà mission oui lui avait été confiée; son amour du devoir, son dévouement à ?a patrie, l'avaient seuls poussé à ne pas décliner la tâche pénible de conduire dans l'exil la famille déchue; car il prévoyait à l'avance que cette mission, loin de lui faire honneur ou de lui porter profit, lui attirerait de nombreux désagréments, et l'expose
$ft FRANCE !
rait à toutes les injustes accusations des partis. Ses prévisions se réalisèrent pleinement : il était à peine rentré en France, que sa conduite était soumise, par les partisans de la Légitimité, à de fausses et injurieuses interprétations ; et quelques mois après, il fut complètement oublié. Ses amis en éprouvèrent un grand désenchantement. Pour lui, douloureusement fixé depuis longues années sur ce qu'on doit attendre de la reconnaissance des hommes, il revint paisiblement et avec bonheur, comme il le dit, à ses moutons, c'est-à-dire à ses chères études, à ses travaux géographiques.
Ce qui surtout à cette époque contribua à répandre ses travaux et à rendre son nom populaire, fut cette immense publication presqu'entièrement sortie de ses mains, et qui parut sous le titre de Voyage pittoresque autour du monde. Cette œuvre dont dUrville conçut le plan général, dont il fournit tous les matériaux et écrivit le dernier volume, vint attirer tous les regards sur l'Océanie, cette partie du monde habitée par quelques sauvages, et jusque-là connue des savants seuls ; et en même temps qu'elle jetait une grande lueur sur les connaissances géographiques, elle répandit aussi une auréole de gloire sur le front de celui qui avait doté sa patrie de si précieuses richesses.
Ce nouveau et légitime succès, joint à des études longues et sérieuses qu'il avait entreprises sur les langues des différents peuples, firent concevoir à l'infatigable marin un nouveau plan de découvertes. Il s'agissait tout d'abord d'un simple voyage autour du monde, à travers les îles sans nombre dont la réunion forme l'Océanie.
Après avoir formulé le plan de sa nouvelle campagne, basée sur les recherches de linguistique qui l'occupaient principalement, Dumont-d'Urville quitta Toulon qu'il habitait depuis quelque temps, et où sa vaste intelligence trouvait peu d'aliment dans le service militaire du port. 11 arriva à Paris, et bientôt son plan de campagne fut soumis à l'approbation Royale; déjà il embrassait un cadre immense dans son ensemble ; le Roi ajouta, en outre, à l'itinéraire qui lui était présenté l'exploration des mers glaciales du Sud. D'Urville ne demandait qu'un seul navire pour aller visiter de nouveau ses chères tribus océaniennes; on lui en donna deux ; c'était là une juste récompense due à son mérite ; car la présence de deux bâtiments sous ses ordres entraînait pour leur Commandant tous les avantages attachés à la haute position de Chef de division.
A cette époque, Dumont-d'Urville, tourmenté par des douleurs de goutte, avait déjà l'aspect d'un vieillard, malgré son âge peu avancé ; son corps était usé, mais sa volonté était toujours inébranlable. Il avait conservé cette énergie et cette activité si nécessaires à un Chef d'expédition ; les noms de d'Urville et de Y Astrolabe, comme il le disait lui-même, devaient, en s'associant de nouveau, produire de nombreux et utiles résultats. Aussi, vainement de tous côtés, autour de lui, et même à la tribune parlementaire, des prédictions sinistres se firent entendre. Rien ne pouvait arrêter les navires dont l'armement se poursuivait avec activité. 11 s'était assuré le concours de son digne et fidèle
compagnon, le Capitaine Jacquinot ; de ses anciens officiers, il n'en était pas un seul qui, alors en France, pût de nouveau s'associer à sa nouvelle entreprise ; mais partout où il y a de la gloire à acquérir et des dangers à braver, il n'a jamais manqué d'Officiers de bonne volonté dans la marine française; bientôt de tous côtés parvinrent des demandes, et les États-Majors furent désignés avant, pour ainsi dire, de connaître les noms des navires qu'ils devaient monter.
Le 7 Septembre 1837, l'Astrolabe et la Zélée quittèrent le port de Toulon, qu'elles ne devaient plus revoir qu en Novembre 1840.
Un mois après le retour, Jules-Sébastien-César Dumont-d'Urville, retenu encore à Toulon par les maux affreux qu'il avait endurés pendant cette dernière et pénible campagne, recevait, comme une digne récompense de ses travaux, le brevet de contre- Amiral; il n'avait alors dépassé l'âge de cinquante ans que de quelques mois. On le voit, l'ambitieux et énergique enfant du lycée avait deviné juste, lorsqu'il avait fait avec son jeune, mais moins heureux camarade, la gageure qu'à l'âge de cinquante ans, il serait contre-Amiral.....
A son retour en France, Dumont-d'Urville avait fait ses adieux à la mer ; dorénavant, exclusivement occupé de l'éducation de son fils unique auj réunissait toutes ses affections, il avait pris la ferme résolution de passer au milieu de sa famille, si souvent privée de son chef, les quelques jours que pourraient lui laisser encore les cruels maux qu'il endurait ; sa vie s'était usée dans ces pénibles excursions ; les fatigues et les privations avaient bien hâté l'époque de la vieillesse; jeunesse, santé, affections de l'époux et du père, tout cela, Dumontd'Urville l'avait sacrifié à sa noble ambition ; pour lui, la mort eût été une délivrance; mais, disait-il souvent, il n'avait point encore accompli son mandat sur la terre ; malgré des douleurs incessantes, la vie, pour lui, était encore semée de douceurs, à côté de sa femme si dévouée et de son fils si affectionné; il avait aussi à cœur de livrer à la publicité le récit de l'expédition qu'il venait de terminer.
Cette tâche qu'il s'était imposée, et qui devait, dans sa pensée, clore sa vie, il ne lui a point été accordé de la remplir ; les trois premiers volumes du Voyage au Pôle Sud et dam l'Océanie, ainsi que les trois premiers chapitres du quatrième, ont seuls été rédigés par lui. La partie ethnologique sur laquelle il avait porté toute son attention, et au'il s'était réservée, est restée inachevée. Doué d'une mémoire prodigieuse , Dumont-d'Urville laissait trop à ses souvenirs. Dans son troisième voyage de circumnavigation, suivant ses propres aveux, il avait surtout pour but de compléter ses observations sur les langues océaniennes, qui, depuis plus de auinze ans, étaient l'objet de ses études, et sur lesquelles il préparait un travail important; et cependant, dans ses manuscrits, on ne trouva que bien peu de traces des recherches auxquelles il s'est livré, et les quelques écrits qu'il nous a lais-
sés, 06 permettent même pas 3e retracer tout le cadre du travail qu'il s'était réservé. Ses journaux de bord eux-même ne renferment que le sommaire peu étendu des événements principaux arrivés pendant le cours de l'expédition; il comptait avec raison sur sa mémoire pour compléter son récit au moment de la rédaction. C'était donc une œuvre difficile que celle de terminer l'ouvrage que sa mort laissait inachevé ; confiée au dévouement et à l'affection de ses compagnons de voyage, elle est accomplie.
La catastrophe qui, au 8 Mai 1842: sur lç chemin de fer de Paris à Versailles, a englouti j>lus de cent-cinquante victimes, priva la France de l'illustre Dumont-d'Urville. L'Amiral, sa femme et son fils gui étaiént partis le matin, tous trois confiants et joyeux, pour assister aux Eaux dé Versailles, revenant quelques heures après, n'étaient plus que des cadavres brûlés dans un horrible incendie.
La mort du contre-Amiral d'Urville. et de sa famille produisit, dins Paris et dans la France entière, une sensation pénible et douloureuse. Le Conseil Municipal de Paris vota, dans sa séance du 12 mai, la concession à perpétuité de quatre mètres de terrain dans le cimetière du Sud (Mont- Parnasse), pour la àépulturedu contre- Amiral Dumont-dUrville, de sa femme et de son fils.
l.es obsèques furent célébrées, le 17 Mai, en l'église Saint-Sulpice, au milieu d'un concours considérable de notabilités de la Marine, de la Guerre et de la Science, qui s'empressèrent de venir payer un dernier tribut de regret à la malheureuse famille Dumont-d'Urville, à la mémoire d'un contre- Amiral dont la carrière se terminait, par une étrange fatalité, dans une catastrophe, sur un chemin de fer, dans un incendie, lui qui aurait dû mourir sur le pont d'un vaisseau, au milieu de l'ivresse du combat, en un jour de bataille, car il était aussi brave que savant; ou bien encore, dans des contrées lointaines, victime de son dévouement etde son ardeur pour la science, sous le soleil de l'Equateur ou dans les «laces du pôle Sud ; lui qui aurait dû avoir un étendard pour linceul et 10céan pour tombeau!
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CBOYAflCBS.
M «ai encore des lieux dans notre France où un voile d'impiété n'a point caché le ciel , où règne même, dans toute sa force, la foi antique; ces lieux, ce sont notre littoral, et surtout ses plages normandes et bretonnes.