Tome
Là, l'homme n'a point désappris à baisser la; tête et à fléchir les genoux. Le souffle du xviit* siècle, qui, en voulant arrache* de nos villes l'hypocrisie et lë fanatisme, y a desséché la foi' religieuse, cette source de fraternité et de dévouement, de bonheur général et individuel, n'a point éteint sur nos plages celte flamme sainte où viennent s'allumer les autres vertus, celles du moins oui peuvent pallier les incohérences' et les anomalies de notre organisation sociale. 4
Deux causes ont pu concourir à la conservation dés croyances religieuses sur nos côtes; la première est évidemment le peu de rapports qu ont leurs populations avec celles de l'intérieur, aux-' quelles elle ne se mêlent jamais. 1
La vie du riverain s'immobilise en effet sur le lieu ,où il est né ; il y reste toujours attaché
f>ar une affection si profonde, que ni le temps ni à distance né l'affaiblissent jamais. Lorsque les expéditions lointaines., qu'implique sa profession, ou la nécessité du service, ne l'en éloignent point,. c'est là que son existence s'accomplit, partagée entre la mer, où il vit le jour, etJ fa terre, où la nuit il vient se reposer, entre les flots dans, lesquels il jette ses filets, et la grève où il vient les Caire sécher. S'il reste quelque temps à terre, c'est comme les oiseaux- marins,' lorsque la tempête ne lui permet point de courir les lames.
Après ce motif, un autre, qui n'a peut-être pas moins contribué au résultat dont nous cherchons les causes, c'est la nature même des lieux sur lesquels les' marins passent leur vie.
Devant les . grands spectacles de cette mer, tour à tour Sereine et turbulente, balançant mollement les navires sur les- légers renflements de sa houle comme une mère ferait d'un bèrceau ; ou' bien furieuse et blanche d'écume, ébranlant la
friage sous ses lames bondissantes ; devant cett» ôrce dont il est souvent lé jouet, et cette immensité toujours déroulée soris ses yeux, l'homme/ pénétré de sa faiblesse, a besoin de se prendre à quelque grande idée. La pensée d'un être suprême'ne devient-elle pas nécessaire à celui <|ui contemple la mer, pour relier cet élément pins-' sant et terrible aux harmonies de l'univers? > Une remarque que nous devons pourtant faire, > c'est que le riverain pourrait être comparé àl'Antée mythologique, qui tirait toute sa force' de la Terre, sa mè/e ; lui, il semble emprunter, non la force, mais sa foi aux bords où il festné.» Qu'il vienne à en être arraché, qu'il soit jeté, par quelque levée de marins, dans la batterie; d'un vaisseau, il -semble- prendre en oubli .toutes ses croyances pour vivre nans la brutale impiété qui s'est généralement impatronisée sur- les gaillards des navires de l'Etat: Mais qu'il lui arrive de quitter le éervice pour regagner sa cabade au bord de 'l'Océan, vous le voyez dépouiller tout d'un coup cette philosophie grossière et revêtir sa première : simplicité de foi .
AtissL est-ce parmi ces marins . que la pêche* de la morue ou du hareng enlève quelques mois, chaque année, aux rives de France, pour les porter dans les eaux de l'Angleterre ou dans les
hâvres de Terre-Neuve, qu'il faul chercher, dans toute leur force, les pensées de religion.
C'est à leur retour que s'accomplissent ces vœux formés par un équipage entier, au milieu d'une tempête, dans ces moments critiques où, la manœuvre étant devenue impuissantes ils' remettent leur vie entre les mains de Dieu, vœux qui s'accomplissent alors avec une fidélité aussi ponctuelle qu'ils ont été formés avec une foi vive.
C'est également parmi nos pécheurs, dont le9 petits bateaux livrent chaque matin leur voile carrée ou triangulaire à la brise qui les rapporte chaque soir dans leur havre étroit) que l'on trouve également ces vives croyances. Souvent •le cierge promis dans le danger est allumé par la femme du pécheur auprès de l'image de la Vierge, devant laquelle celui-ci, vieux loup de mer, vient, après le coup de vent, prier à deux genoux.
Car c'est surtout à la Vierge, cette étoile du Nord, comme ils la nomment dans leurs cantiques, que s'adressent leurs vœux et leurs prières. C'est la femme, mère du Cbrist, que, dans leurs ingénieuses fictions, ils placent pour leur ambassadrice auprès de Dieu : poétique instinct qui leur a fait choisir comme le cœur le plus accessible à la pitié, celui d'une iemme, et comme la plus puissante intercession, la voix d'une mère. Aussi celui qui parcourt nos plages ne rencontre-t-il point de chapelle entourée d'une vénération plus profonde que celles dédiées à la Vierge. Chaque contrée a la sienne ; mais parmi toutes ces églises , il en est encore quelques-unes dont la célébrité s'est étendue à une plus grande circonscription de pays, où sa patronne est invoquée sous un nom spécial et consacré ; la Normandie a sa Notre-Darae-de-la-Délivrance, et la Bretagne sa Notre- Dame-de-Bon-Secours,
Une chapelle , également célèbre , est celle construite sur un mont qui domine Fécamp, et à laquelle elle a donné son nom : Côte de la Vierge.
A une fête de Tannée, vouée à Marie, les bateaux pécheurs et les canots de plusieurs parties de cette plage quittent l'anse ou le havre qui leur sert d'abri, et au moment où le soleil est près de se noyer dans les flots, les marins hissent leurs voiles ou bordent leurs avirons, et glissent au large jusqu'à ce qu'ils aient pu découvrir la petite église bâtie au-dessus de la falaise; puis, après avoir murmuré une courte prière, ils regagnent aussitôt le rivage avec confiance ; car c'est pour eux une conviction profonde, que la Vierge, en les bénissant, a éloigné tout malheur de leurs bateaux.
Il faut une tempête dans toute sa violence
Sour les faire déroger à cette coutume pieuse, ous les avons vus, comme M. Rouargue, au burin duquel nous devons la gravure de cette livraison, à travers les lames d'une mer dure et creuse, accomplir ce pèlerinage. F. G.