ÉTRETAT
Parmi les lieux célèbres que Ton visite dans l'ancienne Normandie, il n'en est point qui puissent le disputer à fctretat. Quels que soient ses goûte et ses inclinations, quel que soit l'attrait de soi» génie, le voyageur y trouve des objets dignes de sou attention et des sujets d'étude aussi variés 1 •
ARIT1ME. 87
L'église de Notre-Dame d'Étrelat est le plus bel édifice du canton de Criquetol l Esneval. Esquisse abrégée de l'abbaye de Fécamp, ou croit y reconnaître les mains de l'architecte qui présida à la grande construction monastique.
Sous le clocher, fut enterrée, â l'époque de la révolution, la statue de Saint-Pierre-de-la-Manche que l'on disait trouvée par les pêcheurs en halant leurs filets dans le Fond-Béni. Le saint appuyait sa main sur une ancre et portait un câble serré autour de son cou. Les pêcheurs avaient tant de respect pour ce saint de la mer, que toutes les barques étaient obligées de le saluer à leur passage en hissant leur pavillon. Celles qui ne s'y soumettaient pas étaient averties de leur devoir par une décharge des coultuvrines du fort de Fréfossé.
Cent trente ans auparavant, pendant les ravages des iconoclastes de 1562, de vraies richesses furent enfouies sous ce clocher. En 1840, lorsqu'on dalla celte partie de l'église en asphalte, on rencontra plusieurs bas-reliefs en pierre sculptés au xvi° siècle, que l'on voit dans le porche de l'église. Ce sont des groupes encadres qui représentent Jésus mis dans te tombeau et une Résurrection.
Ces seuls témoins de l'iconoclastie suffiraient pour nous prouver que les disciples de Calvin ont passé là.
Si les dénicheurs de saints ont été nombreux, ils n'ont pas toujours été tranquilles. On cite qu'à la révolution, pendant que les Montanjis brûlaient sous le porche et Sainle-Calhenne et Saint-Sauveur et Notre -Dame-du-Petil-Val . il survint, par un jour hrumeux de novembre, un *i effroyable coup de tonnerre, qu'ils tombèrent tous la face contre terre.
Mais voici bien la plus étonnante histoire que l'on puisse raconter et la plus capable d épouvanter les iconoclastes présents, passés et à venir.
En 1740, Me Pierre Michaud était curé d Etrctat; c'était un vénérable patriarche dont la loi simple et naïve avait conservé quelque chose des anciens jours. Depuis quarante ans. il vivait loin du monde, au milieu d'une population de pécheurs qui ne se doutait guère qu'elle marchait à la lueur du siècle des lumières. Pasteur et troupeau en étaient restés au xuie siècle, comme les saints de leur église.
Après cela, on suppose facilemeni l'effet que devaient produire ces images séculaires sur les seuls étrangers que reçut alors celte église. Ces visiteurs, c'étaient les archidiacres du Grand- Caux qui ne manquaient jamais de consigner sur les registres et de recommander au curé d abattre les vieilles statues et d en acheter de neuves. En présence de son chef, le vieux pasteur gardait le silence, peut-être même allait- il jusqu'à promettre Mais après le départ de l'illustre étranger, il retombait dans son apathie habituelle et s'écriait avec un vrai soulagement de cœur: «Ces braves saints, je les ai trouvés là, je les y laisserai. »
Mais, en 1748, vivait un autre curé, jeune | prêtre plus hardi et ami des réformes. Il ne se lit
8$ FRANCE pas intimer deux fois l'ordre de l'archidiacre, il obéit à la premièrè sommation; quelques-uns vont même jusqu'à dire qu'il le devança. Toujours est-il que quand il voulut mettre* la main à l'œuvre, il ne trouva personne pour l'aider. Pas un pêcheur d'Étretat ne consentit à prêter son bras pour descendre de leurs autels des saints que leurs pères y avaient placés et que les enfants révéraient comme les compagnons de leur vie. Ce bon peuple de marins tenait à ses images par le fond de ses entrailles et on ne répond pas qu'une émeute n'eût point éclaté dans les équipages, si l'on eût touché à Saint-Sauveur, à Saint- Pierre-de-la-Manche et à Notre-Dame-du-Pelit- Val. Le curé, après avoir employé en vain les promesses et les menaces, fit un appel à ses gens d'église ; mais dans toute la sacristie il ne trouva pour lui tenir compagnie que son clerc et son vicaire. Avec ce petit nombre de bras ecclésiasti-
3uos, il se mit en besogne et ib parvinrent à escendre un bon nombre de statues qu'ils enterrèrent respectueusement dans l'église.
Le peuple, qui était resté paisible spectateur de la scène, se retira en recommandant au ciel la défense de sa cause. Chose singulière et que le peuple prit pour une punition, dans l'année même, les trois exécuteurs éprouvèrent chacun un malheur. Le clerc fut écrasé par une voiture de pommes qu'il conduisait au village. Le curé fut frappé d'une cécité complète. Pour guérir cette hideuse ophthalmie, on le conduisait tous les samedis à Saint-Clair, afin d'y prendre un bain de jambes dans le sang de bœuf encore chaud. Enfin le vicaire, qui fut depuis le curé Leleu, ne put jamais dire la messe au maître-autel. Il mourut en 1789, et, pendant trente ans de ministère curial, il ne disait jamais la messe au grand autel qu'il ne fût pris d'un mal qui ne lui permettait pas d'achever.
Tout porte à croire qu'Etretat fut autrefois un point maritime fort important et que jamais sa rade n'a été oubliée depuis les Césars jusqu'à Napoléon. Au milieu des ruines romaines fouillées dans les environs, on trouve des hameçons avec des instruments de labourage, et des arêtes de poisson à côté des défenses de sanglier, ce qui prouve que depuis longtemps la population était à la fois agricole et maritime. Sur les bords de la mer, sur le sable du rivage, on recueille parfois des médailles anséatiques et des monnaies vénitiennes marquées au lion^de Saint Marc.
Les chartes des abbayes nous découvrent une partie de la richesse maritime de ce pays, Richard II, dans une charte donnée en 1024 à l'abbaye de Saint-Wandrille, lui confirme la possession d'une barque exempte de tout péage sur toute la côte, propre à se livrer à toute espèce de pêche et à circuler dans tous les ports de Normandie.
Le temps sans doute ne fit qu'accroître notre marine. Elle était florissante au xive siècle, à une époque où la France maritime n'était pas encore formée et où l'Europe était dans une pleine décadence. Un manuscrit du règne de Philippe de Valais, publié au commencement de ce siècle,
nous donne un précieux renseignement sur l'état de la marine française au commencement de la guerre de cent ans. C'est « le compte de François de Lospital, jadis clerc des arbalestriers du roi, touchant les recettes et mises par lui faites à cause de la grande armée de la mer, l'an 1340, sous le commandement de M" Hugues Quieret, amiral de France, et sire Nicolas Behuchet, conseiller du roi, son dit seigneur, laquelle armée fut déconfite devant l'Ecluse, le 24 juin 1340. » Cette pièce, publiée en 1809 et en 1819, par M. Traullé, d'Abbeville, est du plus haut intérêt pour le pays qui nous occupe. On y trouve qu'Etretat fournit cinq nefs ou vaisseaux à la flottille normande, composée de 158 navires. Le contingent d'Etretat était égal à celui de Cherbourg et de Pont-Audemer, et supérieur à celui de Touques, de Fécaïup et du Quiei-de-Caux.
La forme des bateaux est à clin, suivant le type séculaire de cette terre traditionnelle. Les marins qui les montent sont 200 à 250.
Aussitôt qu'une barque parait en rade, arrivant de la mer, des coups de conque, semblables à ceux
Iue font entendre les insulaires de l'Océanie, iniquent le nom du bateau au mousse de terre qui court crier aux femmes de l'équipage de venir en hâte virer au cabestan ; car Etretat, n'ayant pas de port creusé, est obligé, pour tenir ses barques à l'abri de la mer et des coups de vent, de les hisser, à force de bras, jusqu'au niveau des premières maisons. Presque toujours ce sont les femmes qui font ce travail, qui est énorme. Ce système de porter à bras les navires est vieux et primitif; c'était celui de la marine des Gaules, le nom de
Eort se tire de ce mode de transport mécanique, 'antiquité celtique n'a point connu les ports creusés, les hàvres naturels n'ont commencé à être fréquentés qu'au xu" siècle, les havres faits de main d'hommes sont bien postérieurs parmi nous. Sous les Gallo-Romains , comme sous les Franco-Normands, on tirait les navires à force de bras et de machines, suivant l'expression du poète.
La pêche côtiére n'est pas le côté le plus brillant de la plage d'Etretat. A nos yeux sou avenir n'est point commercial, mais militaire. Dans le passé cette rade renferme plusieurs pages d'histoire qui sont des hommages rendus à ses avantages naturels, et oui pour nous sont les gages d'une prospérité future. Posons en quelques lignes ces jalons du passé, vrais fleurons de la couronne historique de notre patrie.
L'excellence de la baie d'Etretat, la profondeur de ses eaux, le niveau du vallon abaissé bien audessous de la pleine mer, l'abri <jue prêtent à la rade les deux grandes jetées de pierre taillées par les mains de la nature et qui s'avancent en mer jusqu'à deux cents mètres de distance, tout cela a fixé depuis des siècles l'attention des ingénieurs, des amiraux, des ministres et des rois. Chose digne de remarque, toutes les fois que, dans le passé, on a voulu organiser une marine en France, toujours on s'est occupé d'Etretat. François Ier, en restaurant d'une main les lettres et en protégeant les arts, a voulu poser de l'autre les
Digiti
zedby GqOgk
fondements de notre puissance commerciale et maritime. La fortune de Jean Ango et la création du Hâvre-de-Grâce. seront, en Normandie, les grandes traces de cette nouvelle gloire que je revendique ici pour le vainqueur de Marignan.
Ce grand prince fit presque toujours la guerre. C'était là un triste héritage que lui avaient légué ses belliqueux prédécesseurs. L'Angleterre se souvenait de cette fameuse guerre de cent ans dont les feux venaient de s'éteindre. Elle conservait toujours un pied sur ce sol français qu'elle avait longtemps possédé. Sans cesse elle le voulait envahir, et constamment elle menaçait cette Seine que ses flottes avait si souvent remontée. Pour résister dignement, François l<r voulut avoir sur la Manche un port qui pût contenir de grandes années navales.
Ce dessein arrêté, dit l'abbé Pleuvry, le roi envoya l'amiral de Bonnivet pour examiner les côtes de la Normandie. La mer commençait déjà à s'éloigner du port d'Harfleur. Cette ville, cachée dans une espèce de golfe, ne pouvait plus veiller
Kr ses navires à la sûreté des peuples. On jeta t yeux sur Etretat, l'embouchure de la Touques et les marais du Hàvre-de-Grâce. Ce dernier endroit l'emporta, il fut juffé plus commode par l'avantage de sa crique et mus important par l'embouchure de la Seine. On inlorma, dit François I«r, qu'au bailliage de Caux, au port de Grâce, était le .lieu le plus convenable pour l'ouverture d'un havre.
Louis XIV revint sur l'idée du Roi chevalier, il était écrit dans la destinée de notre village que les plus grands princes s'occuperaient de son humble existence. Colbert alors agrandissait et ennoblissait la France, il fondait ces établissements d'industrie que nous n'avons pas encore dépassés. Il imprimait sur le pays le sceau de son génie qu'on reconnaît encore dans toutes ses créations. La marine et le commerce le préoccupaient sans cesse, il vit avec peine la Manche dégarnie de ports militaires. Des 1689, il semblait prévoir le désastre de la Hougue, qui n'aurait pas été irréparable si Cherbourg ou Etretat eût existé. Nous ne saurions dire quelle raison fit avorter les projets du plus grand ministre du
Kand siècle. L histoire n'a enregistré que son n vouloir pour notre patrie et son amour pour la marine.
Après Louis XIV, celui qui ressuscita la marine française du tombeau ou l'avait précipitée le règne de Louis XV; ce fut l'infortune Louis XVI. La guerre de l'indépendance a montré, pendant cinq ans, sur toutes les mers, le pavillon français vainqueur du léopard de l'Angleterre si souvent l'arbitre de l'Océan. Au plus fort de la querelle, le gouvernement eut la pensée de créer un port de roi, sur les côtes de la Manche : Cherbourg et Etretat furent étudiés et mis en présence.
11 était dans la destinée de Napoléon d'attacher son nom à toutes les idées grandes et utiles à la patrie. Il eût été digne de l'homme de génie qui a poursuivi avec tant de persévérance l'idée la plus française dont nos annales fassent mention, il était digne de lui, dis-je, de recueillir cet héri-
Ton. n.
tage légué par de grands roi*, amis de la gloire nationale. Mais, accablé par ses armées de terre, il ne put relever la marine ni creuser des ports.
Dans mon enfance, j'ai toujours entendu répéter que bien des fois ce grand entrepreneur avait envoyé lever les plans d'Etretat. 11 voulait créer deux avant-ports, couverts et protégés par deux digues de pierres perdues, qui auraient embrassé toute la baie, puis creuser un bassin dans la partie la plus basse du vallon. Pour une telle entreprise on ne lui démandait que 30,000,000, somme modique, si l'on considère l'importance et l'utilité du travail. Aussi quelaues personnes prétendent
Îu'un décret impérial, daté d'Ulm, le lendemain e la prise de cette ville, affecte une pareille somme ponr la construction du port d'Etretat. Outre le port, l'Empereur devait construire onze forteresses, sur les différents mamelons qui environnent Etretat ; il voulait en faire une place im-
rrenable, qui pût résister à toutes les forces de Angleterre. Mais ce projet gigantesque est tombé avec l'homme extraordinaire qui l'avait conçu. On ne sait pourquoi personne n a relevé cette idée du grand capitaine. Etretat est pourtant le seul point entre Cherbourg et Boulogne, où l'on puisse établir un port militaire, dont la marine française est si dépourvue dans ces parages.
La côte de France n'offre pas, comme celle d'Angleterre, des angles saillants et ren'rants, qui forment des baies renfoncées et des ports naturels, dans lesquels le navigateur trouve un abri sûr contre les tempêtes.
Il nous faut donc, à nous, vaincre h nature, suppléer à son impuissance ou à sa mauvaise volonté. Le port d'Etretat, tel que le concevait Napoléon, deviendrait l'auberge de la Manche. Là, relâcheraient, à leur gré, les caboteurs del* côte et les navires de commerce qui auraient manqué les ports du Hftvre, de Dieppe ou de Fécamp, et les bateaux à vapeur qui remorauent les convois retenus par les vents contraire*. En temps de paix ce serait une maguifique hôtellerie pour la marine du commerce; en temps de guerre, ce serait un superbe arsenal militaire, le rival de Portsmoulh, qui est en face.
.Mieux qu'à Boulogne, on y réunirait une flottille; comme à Cherbourg, on y rassemblerait une escadre. Pendant les guerres de l'Empire, les corsaires français étaient sans cesse mouillés en rade d'Etretat. Dans de nouvelles guerres, les corsaires à vapeur appelés à jouer un grand rôle, feraient d'Etretat le centre de leurs opérations, sur toute cette Manche toujours couverte de navires anglais. Je ne sais pourquoi j'ai celte confiance dans l'avenir de mon pays, mais du jour où la France voudra se créer une marine, ce jourlà elle s'occupera d'Etretat.
La plage d'Etretat ne ressemble point aux grèves sablonneuses de la Picardie, de l'Artois ni même de la Basse-Normandie. Elle se compose d'une masse de galets et de cailloux roulés par les vagues, qui s'amoncellent et forment des perreys comme ceux duTréport, de Fécamp, de Dieppe et du Havre. Mais encore à Dieppe et au Hàvre on trouve le sable au-dessous du galet, et à la basse
mer on voit s'étaler une çrève magnifique que l'on croirait passée au tamis. À Etretat, au contraire, la mer est tellement profonde qu'on ne trouve absolument que le caillou et pas le plus petit grain desable. Le3 silex, tombés rfes falaises, roulent éternellement d'une muraille à l'autre sans jamais sortir de la baie. Aussi, sur notre plnge, ils ne sont guère phis gros que des amandes, tant ils sont limés et polis par des frottements successifs et sans fin.
Cette disposition du rivage est cause que pendant longtemps il a été dédaigné par les baigneurs, tandis que les grèves du Hâvre, de Dieppe, de Trouville même, étaient recherchées par le monde des malades et des oisifs, dotées de superbes établissements et illustrées par le séjour des célébrités et des puissances a ici-bas. Cette fantaisie des bains de mer, qui a pris naissance sur nos côtes vers 1820, qui a été mise à la mode dans ce pays, en 1821, par Mmt la duchesse de Berry, n'est guère descendue à Etretat que depuis cinq à six ans.
Et puis, il faut bien le dire, Etretat n'était guère accessible il y a douze ans, on ne savait comment y descendre j les cavées qui y conduisaient étaient des abîmes et non des chemins. Actuellement, ce village est devenu une annexe et presque un faubourg de la Marseille du Nord. Aussi, pas de promeneur qui du Hàvre ne veuille aller à Etretat; pas de Hâvrais qui, pendant la belle saison, ne se procure le plaisir a une visite à nos rochers et à nos falaises.
Au surplus, pour donner une idée exacte de la manière dont les baigneurs et les touristes y passent leur temps, nous n'avons rien de mieux à Caire que de citer ici, à la suite de l'intéressant historique de H. Cochet, la lettre écrite par l'un d eux.
« Tu veux savoir, mon cher ami, ce que je fais ici, pour quelles raisons j'y reste depuis deux mois, et pourquoi je ne te parle pas de retourner à Paris; je n'en sais trop rien moimême, et pourtant, je vais lâcher de t'expliquer le charme qui m'attache à ces rochers et à ces galets.
• Les artistes ont trouvé dans ce singulier village l'œuvre d'un artiste plus grand qu'eux tous, et se sont épris, plus que je ne saurais te le dire, de ces admirables rochers, de ces imposantes falaises, de ces cascaielles pittoresques, de ces architectures naturelles, qui font de la côte d'fetretat, le point le plus curieux du littoral, au dire des peintres les plus difficiles.
» Eugène Lepoittevin, marchant le sac au dos, découvrit le premier cette charmante baie. 11 illustra de son pinceau les plus beaux points de vue de l'endroit, et y attira des camarades. Puis vint Alphonse Karr dont les œuvres vulgarisèrent le nom d'Etretat, en le faisant connaître de tous ceux qui lisent ses livres, c'est-à-dire de out le monde.
» Isabey, Ingres, Cicérietsesfils, Bellanger, et une foule d'autres peintres, imités par beaucoup de littérateurs, suivirent l'exemple de Lepoiitevin
et d'Alphonse Karr. Tous sans une seule exception furent atteints de la singulière pàssion qu'on prend pour ce pays. Us jurèrent de revenir et tinrent parole. Si j'ai mauvais goût en y faisant un long séjour, tu conviendras que du moins je me trompe en bonne compagnie.
• Je te vois d'ici hausser les épaules, et dire avec humeur qu'on ne passe pas des mois entiers à contempler des points de vue, fussent-ils les plus beaux du monde. D'accord 1 Mais je trouve ici des distractions charmantes, une société agréable et variée, et pas de gendarmes. On cause, on famé, on se promène, on digère pour manger, on mange pur digérer, arec un appétit de requin ; il y a des nuîtres, des crevettes, des turbots, des maquereaux, des soles et du mouton que les peintres et les littérateurs ont oublié de signaler à l'admiration générale, mais que ie ne puis passer sous silence, surtout quand je te parle.
» Homme, on jouit d'une entière et parfaite liberté, d'un repos d'esprit complet, et de l'absence radicale de tout ce qui, dans les villes, vous fait sentir à chaque instant que tous vivez sous la tutelle de l'autorité.
€ On fait surtout beaucoup de musique. Si j'entre à l'église, j'y entends des motets chantés par Alexis Dupont, et des morceaux pour flûte et orgue exécutés par Doras de l'Opéra et sa toute jeune fille. Si je passe dans une petite rue près de la mare, je saisis au vol une vocalise admira* blement perlée, qui jaillit de la maison de Madame Dorus-Gras; si je vais fumer sur la pelouse du château de l'excellente famille Fauvel, je suis souvent régalé d'une sonate de Mozart pour piano et violon, très finement dite par M. Gras, l'un des meilleurs violonistes de l'illustre société du conservatoire, et Madame Grégoire, une lectrice de musique comme il y en a fort peu.
» L'art dramatique est représenté ici par Rose Chéri, Mon tigny et Madame Mathilde Payre ; la chorégraphie, par Madame Alexis Dupont et les demoiselles Noblet; le chant, par Madame Dorus- Gras, par Alexis Dupont et Massol; la littérature théâtrale, par Anicet Bourgeois, Michel Maison, Adrien de Courcelles et Dennery.
• Nous avons l'autre jour planté la crémaillère à l'atelier que Lepoittevin s'est fait bâtir au bord de la mer, dans une incomparable situation. Chacun fournissait son plat ; j'étais chargé des haricots, et le maître de la maison, du poisson. Les haricots n'ont pas manqué, je te le jure; mais le poisson, trèe-beau à voir, n'était pas mangeable, l'infortuné Lepoittevin n'avait pas pu s'en procurer: — ces choses là n'arrivent qu'au bord de la mer! — il a pris son parti en brave, n'ayant pas de poisson il en a fait un en terre glaise bien entendu, mais si parfaitement moulé, si merveilleusement peint, qu'un Monsieur l'a découpé avec une foi profonde.. C'est seulement lorsque la tranche de terre glaise s'est éboulée, que l'officier tranchant a découvert le fourbe et l'erreur.
» Nous avons aussi joué dans le même atelier une charade à grand spectacle, dont le succès a
dépassé toutes les espérances. Anicet Bourgeois, Michel Masson, Lepoittevin, ton infime correspondant, et un aubergiste de cinq pieds huit pouces habillé en femme, ont joué celte œuvre mémorable aveo un talent sans pareil.
» Tu fois que l'air de la mer rend bien modeste; en retanche il rétablit la santé! Félicien David, qui est tenu ici se reposer de la composition de la Perle du Brésil, prétend avoir respiré cinq partitions.
» Il y a beaucoup de gens qui se baignent dans la mer; je n'en fais rien, pour une raison que je ne puis confier au papier.
» Somme toute, le pays prend; on y bâtit dixhuit maisons en ce moment.
» A toi de cœur
Alexis Axevhdo. »
NÉCROLOOXE.