LE VICE-AMIRAL LALANDE
L'amiral Lalande est un de ces hommes dont le nom restera gravé dans le cœur des marins, et dont la place est marquée dans les pages de l'histoire contemporaine; il était devenu l'un des hommes populaires de ce temps-ci. Pour rapporter les principaux traits de sa belle et glorieuse carrière nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les discours que M, l'amiral baron de Mackau, et M. le général Lalande, frère de l'illustre marin, prononcèrent le 24 mai 1844, au moment où la terre allait recevoir les restes de l'amiral.
C'est au milieu d'une nombreuse assistance, composée de représentants des grands pouvoirs et des divers corps de l'Etat, notamment de la marine, en tête desquels figuraient les amiraux de Rosamel, Halgan, Baudin, Lemarant, baron du Potet, baron Hugon,Arnoux, baron de La Susse, Bougainville, Casy, Lerav, Quernel, Gautier, les capitaines de vaisseaux, de Loffre, Legoarant de Tromelin, de Suin, Vaillant, Le Saulnier de Vaubello, etc., et des officiers d'ordonnance du Roi et du prince de Joinville, que le général Lalande, entouré de MM. Thiers, Sauzet et du général Cubiéres, dominant à grand* peine une douleur profonde, prononça le discours suivant:
• Permettez à un vieux soldat qui vient accompagner au tombeau un frère chéri, d'exprimer ses regrets et de vous parler du brave que la Marine et la France viennent de perdre.
» Si l'affliction affaiblit ma voix, la pensée que mes regrets sont partagés me prêtera des forces.
» Depuis que la marine française, en prenantune part glorieuse à l'affaire de Navarin, manifesta de nouveau son existence aux yeux de l'Europe,
la mort semble s'être plue à faucher les hommes les plus capables de la faire prospérer. Ainsi nous voyons disparaître de ses cadres l'amiral de Rigny, nomme remarquable de tous points, l'intrépide Gallois, le savant d'Urville, enfin le vice* amiral Lalande, qui avait donné et donnait encore à la marine les gages de tous les talents que peut réunir et désirer cette arme.
» Le vice-amiral Lalande a débuté dans la marine par le grade le plus infime.
a Né dans une ville de nos départements territoriaux, i»su d'une famille pacifique, il apporta en naissant toute l'aptitude nécessaire aux nommes entreprenants, et pour ainsi dire destinés à commander aux autres ; et remarquons d'abord que, dans tous ses grades, il a occupé des emplois supérieurs à ces grades.
a Enseigne, il a souvent rempli l'emploi de lieutenant à bord d'un vaisseau amiral.
» Lieutenant, il a rempli, auprès d'un officier général, le brave amiral Jurien, qui avait pu commencer à l'apprécier au mémorable combat des Sables, les postes d'officier supérieur.
» Capitaine de frégate, ilaeuunoommandement de capitaine de vaisseau.
» Capitaine de vaisseau, il a commandé deux fois des stations d'amiraux.
» Enfin, contre-amiral, il a été appelé à la formation et au commandement delà seule armée navale qu'ait eue la France depuis 1814. Et ce qui semblerait pour d'autres des faveurs n'était viaiment que justice pour lui : tel était le sentiment de nos officiers les plus distingués de la marine. . » Sans nous arrêter aux différentes périodes d'une carrière si bien remplie, nous dirons seulement, du dernier commandement qui lui a ét« confié, qu'il n'est pas un officier qui ne rende justice aux efforts constants, k la capacité et aux résultats qu'il a obtenus dans ce commandement, résultats inattendus» inespérés, et qui ont même surpris nos émules témoins de oes résultats surprenants.
> Voilà la vie du marin; celle de l'homme d'Etat ne fut pas moins remarquable.
a Laissé, en 1830, en enfantperdudansle Levant, il sut y maintenir la prépondérance, qu'y avait fondée l'amiral de Rigny, et sa conduite, en 1840, prouve avec quelle sagacité et quelle profondeur il avait jugé les affaires d'Orient.
» Pourquoi lui fit-on quitter ce poste, où sa présence seule eut empêché la catastrophe de Syrie?
• Appelé à la chambre, il a su y conserver une courageuse et honorable indépendance; et il répondit un jour à quelqu'un qui lui reprochait de louvoyer entre les partis : « Je me tiens audessus, a
• Pour connaître l'homme privé, écoutons ses amis et sa famille, dont il a été constamment apprécié et aimé, et disons avec eux, en terminant cette courte notice, que l'amiral Lalaude mérite les regrets de la marine, et ceux de la patrie.
a Adieu, frère, au revoir t a
M. le général Fabvier a ensuite improvisé quel-
ques touchantes paroles au nom de la Grèce à laquelle l'amiral Lalande rendit tant de services et épargna tant d« souffrances.
La parole du brave général Fabvier, avec ses formes poétiques, a causé la plus vive émotion; mais écoutons M. le ministre ae la marine, interprète de la douleur que causa à l'armée navale une perte presque irréparable, donner a son compagnon d'armes un hommage qui lui était bien dû.
< « Messieurs, le devoir de rendre, au nom de la marine, un dernier hommage au vice-amiral Lalande, m'amène en présence de cette tombe, où je viens de voir disparaître un noble compagnon d'armes, un ami 1
» Ces regrets, bien plus que mes paroles, attestent la perle sensible que le Roi, le Pays et la Marine déplorent avec nous.
» La marine perd dans le vice-amiral Lalande l'un de ses plus dignes chefs, l'une de ses plus hautes et chères espérances.
» Aux qualitésspeciales qui constituent l'homme de mer supérieur, il joignait les plus heureuses facultés de l'intelligence, et l'ascendant qu'il exerçait par l'inébranlable fermeté de son caractère s'affermissait encore par l'excellence de son cœur.
• Aussi donnait-il à l'obéissance le noble élan de son dévouement.
» La carrière, hélas ! trop courte du vice-amiral Lalande, laisse à la marine d'honorables souvenirs et une salutaire tradition.
» 11 était né le 13 janvier 1787, au Mans, honneur qui sera accepté par cette cité comme une consolation au deuil qu'elle partage avec nous.
» Lalande avait à peine seize ans lorsqu'il entra dans la marine, en 1803.
■ La rupture de la paix d'Amiens venait de recommencer la mémorable lutte maritime soutenue par la France, en même temps qu'elle se trouvait aux prises avec l'Europe continentale.
» Parvenu au grade d'enseigne de vaisseau, Lalande se distingua dans le combat acharné à la suite duquel les frégates Y Italienne y la Calypso et la Cybèle9 capitaines Jurien, Jacob et Cocault, attaquées le 24 février 1809, dans la rade des Sables-d'Olonne, se firent abandonner par une division anglaise de trois vaisseaux, deux frégates et une corvette» aux ordres du vice-amiral Stopford.
» En 1824, se trouvant aux Antilles, où il prit part aux divers engagements, il se fit de nouveau remarquer par un sang-froid qui s'alliait en lui à la plus brillante valeur.
» La paix, loin de décourager son ardeur, le vit déployer la plus infatigable activité pour servir les grands intérêts qu'elle développait à l'abri de notre pavillon, porté sur toutes les mers.
» L espace de vingt années, de 1822 à 1843, le vit s'élever du grade de capitaine de Irégate à celui de vice-amiral, et chaque avancement fut le prix de signalés services rendus à l'Etat.
■ Toujours avide de s'instruire, il allai tau-devant des occasions qui pouvaient développer la rare habilité dont il dunna tant de preuves <Juus l'or-
ganisation et la direction des divisions ou escadres qu'il fut successivement appelé à commander.
» La marine, non plus que la France, n'ont pas oublié l'état formidable dans lequel il laissa l'escadre de la Méditerranée, après en avoir exercé le commandement avec une haute distinction.
» Appelé à l'honneur de siéger à la chambre élective, il dut quitter le commandement de l'escadre de réserve reunie à Toulon.
» Les premières atteintes de la maladie du viceamiral Lalande s'étaient fait sentir il y a plus de vingt-cinq ans.
» Pendant cette longue et cruelle. maladie, son âme, toujours calme, toujours ferme et affectueuse, se partageait entre la marine dont les grands intérêts ne cessaient de le préocuper, et la digne compagne dont l*s soins assidus Vont courageu* sèment entouré jusqu'à l'heure suprême.
» La famille du vice-amiral Lalande reste, pour ainsi dire, la famille de la marine, car ce nom appartient à la marine et lui sera toujours cher.
» En lui, se personnifiaient les sentiments dont la marine s'honore le plus : un dévouement sans bornes au Roi et à la France, et la fidélité à remplir tous les devoirs que ce dévouement impose.
» Aussi, les profonds regrets dont je suis l'interprète au moment où la tombe va se fermer sur la dépouille mortelle du vice-amiral Irlande, serontils partagés dans nos ports et sur tous les points du globe où flotte le pavillon de* la France confié à l'honneur de sa marine ! »
Amiral baron de Macrau.
Ca Consulaire.
En entrant dans le port de Brest, par la grille dite du Bassin, l'observateur est frappé par la vue de cette belle pièce de canon, s'élevant majestueusement au premier plan, sur la place d'Armes, vis-à-vis le pavillon du contrôle et de la direction du port, près la salle de l'intendance.
Combien de souvenirs elle rappelle ! C'est un trophée de gloire pour les armées de terre et de mer; la marine a assez puissamment contribué au succès de l'expédition d'Afrique, pour que la France lui confiât ce précieux dépôt !
C'est de Brest qu'était sortie une partie des vaisseaux qui ont complété les forces navales auxquelles on doit la conquête; c'est le port qui, dans sa situation primordiale, devait obtenir cette récompense : elle s'attache désormais à la localité.
Quant à moi, je tourne souvent autour du piédestal sur lequel la Consulaire est érigée, comme pour réchauffer mes idées des souvenirs glorieux d'une campagne où 27,000 marins et 37,000 soldats furent livrés à toutes les chances dévastatrices des éléments, du climat et de la guerre.
Je proteste d'avance contre l'anathéme ds vœ victisfque les Romains lançaient contre les vain eus ; nous avons montré, à toc tes les épo<jupe
de notre histoire militaire, que la générosité était notre apanage; les Français en ont fait
Ereuve envers ceux que le sort des armes a trais, et oui ont été forcés de reconnaître la supériorité ae leurs armes ; car, dans ce siècle de civilisation, nous adoptons de préférence le principe res sacra victis. C'est sous cette influence que j'écris.
Les n" 1 et 2 retracent des attributs maritimes et guerriers; Neptune et Bellone y ont leur arsenal complet.». Le n* 3 représente l'Afrique délivrée, vivifiée, éclairée, par les bienfaits de la France et de la civilisation.
L'ensemble de ce trophée s'offre dans la gravure tel qu'il apparaît à la première vue en entrant dans le port. Il est entouré d'une balustrade circulaire de 46 pieds 8 pouces de circonférence ; les grilles en fer ont la forme de flèches, de 2 pieds 10 pouces de hauteur, incrustées dans une circulaire en pierre de taille ; quatre canons placés à 11 pieds 1 un de l'autre, en carré, servent d'appui à cette fermeture gracieuse, dont l'intérieur est carrelé en dalles de granit poli, et en briques réfractaires.
Ce monument, par sa solidité, peut défier les siècles, et transmettre aux générations militaires futures les exploits de leurs devanciers...
La bouche a feu formant le fût de la colonne a 20 pieds 5 pouces 6 lignes de hauteur, et le piédestal 6 pieds 6 pouces, y compris les corniches ; celle des bas-reliefs et de 1 inscription est de 4 pieds 9 pouces 6 lignes.
L'élévation totale du monument est donc de 27 pieds environ au-dessus du sol.
Ce monument doit nécessairement attirer l'attention des voyageurs; il se remarque par la beauté du granit poli employé pour son socle (il est en marbre de Labor, carrière de rochers sur les côtes de Bretagne, et dont on doit faire le
Piédestal de l'obélisque du Louqsor), et par exécution des ciselures; il doit être surmonté d'un coq doré, tenant la boule du monde sous sa patte. Cette boule aura la même dimension que la pièce : cette dimension offrira un double avantage, puisqu'elle pourrait servir de premier projectile à lancer, si un jour il devenait nécessaire de la faire agir pour la défense de l'entrée du port.
Les beaux édifices du magasin général, de la corderie, du bagne, de l'hôpital neuf, sur la rive droite, les vaisseaux désarmés flottant dans le port, les cales couvertes, les bassins, les établissement? de l'artillerie, des constructions navales et hydrauliques, qui bordent la rive gauche ; et sur un point plus élevé la caserne des marins, la caserne des Capucins, la caserne de l'artillerie, et les beaux massifs d'arbres élevés qui se projettent sur le ciel..., servent de fond au tableau sur lequel la Consulaire est en premier plan. Cette perspective est digne d'admiration par les souvenirs qui se rattachent à Brest depuis Louis XIV, et par les services importants que sa force navale a rendus à toutes les époques ; car les luttes désespérées et inégales cU L'empire, «tout il reste encore quelques débris res|>»*i:t» s. jj'pnt pas élç les moins glorieuses, quoique par-
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semées de revers, de succès éventuels et de traits de courage et de dévouement restés dans l'oubli. Il appartenait à l'orgueil national d'un ancien marin d'en faire surgir le mérite.
Maintenant que j'ai familiarisé avec cette vue les personnes qui ne peuvent en jouir sur les lieux, elles doivent désirer l'historique de cet instrument de destruction, et qui servit aussi à plusieurs actes d'une cruauté inouïe.
La Consulaire fut fondue en 1542, par un Vénitien, pour célébrer l'achèvement des fortifications du môle (I), à l'une des embrasures duquel elle fut braquée.
La direction de cette bouche a feu, si difficile à manier par sa longueur et sa pesenteur, était / sur la pointe Pescade; sa portée, à toute volée, était de 2,500 toises. Aussitôt qu'un navire ennemi se hasardait à doubler le cap, des canonnière d'élite, habitués à sa charge, à son pointage et à sa portée, la tiraient avec une exactitude qui a souvent compromis les navires que venaient frapper ses boulets.
Ce fut en 1683, lors de la deuxième expédition de Duquesne contre Alger, que la Consulaire prit le nom sous lequel elle est connue aujourd'hui, et par lequel nous la désignons dans cet article.
Exaltés par le spectacle de leur ville écrasée et brûlée par les bombes de l'escadre française, les Algériens, pour se venger de leur impuissance, eurent la cruauté de lancer sur leur ennemi les membres des malheureux captifs français qui languissaient dans leurs chaînes. Le consul luimême, le R. P. Vacher, qui remplissait auprès de ces barbares la double mission de diplomate et d'évêque chrétien (tu partibus infMelium), fut plongé la tête la première, dans la pièce monstre, et lancés contre les vaisseaux de son pays.
Elle servit, assure-t-on, à cet usage différentes fois, envers plusieurs nations hostiles ; elle devint donc un objet constant de crainte pour les consuls. Cet instrument de destruction était, on I l'avouera, un argument diplomatique d'une puissance de persuasion à laquelle bien peu de diplomates oseraient s'accoutumer à résister.
Le cœur se qprre en pensant à l'agonie de ceux qui en ont été les victimes, et dont les lambeaux ont fait l'office de projectiles ; car, à n'en pas douter, les préparatifs de cette mutilation étaient pires que le mal qui mettait fin à tant de dévouement, et terminait un martyre aussi honorable M>ur leur pays !
L'on conçoit que la vue de cet instrument de supplice, monté sur son affût, et placé dans le sabord qui figure une porte cochère à deux battants, avait quelque chose d'imposant et d'effrayant, dont l'âme la mieux trempée avait peine à se défendre; car, au milieu de ce peuple, la seule loi qu'on pouvait invoquer était la force ; il
(1 ) Les batteries, sous le nom de Tophanat ou batteries de la marine, avaient 236 pièces de canon, parmi lesquelles figurait la Consulaire quand nous nous en sommes emparés. La tour du phare en avait 55 dans les trois étages qui dominent les autres batterie* sur la mer. L'inventaire de* bouches à feu de tous les forts, après ta prise d'Alger et de ses tôt s, offrait un total de 1882 bouches à feu, dont 960 en bronze. Cet armuient représentait une valeur de <u* millions au moius eu matériel.
la possédait, et il était bien loin, hélas ! d'en user en protecteur envers l'ennemi que le devoir ou la chance des armes faisaient tomber en son pouvoir.
Le colonel d'artillerie Préaux.
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Créée en 1828 par l'habile industriel à oui la France doit le premier système régulier de fabrication des monnaies, l'usine d'Indret a été dirigée jusqu'en 1838 par M. Gengembre, son fondateur. On comprend difficilement qu'avec les ressources
{Presque insignifiantes dont il a pu disposer dans e principe, ce directeur si heureusement choisi
I)ar le ministère de la marine» ait pu exécuter es travaux immenses et souvent parfaits que son génie enfantait presqu'en se jouant. Pendant cette période de dix années, et alors que M. Gengembre construisait les moteurs, un chantier de construction confié à la savante et intelligente direction du génie maritime, produisait les coques qui devaient les recevoir. Nous avons vu pendant cette première enfance de notre marine à vapeur, six magnifiques cales de construction, dérobées au sol marécageux de la partie moyenne de l'île d'Indret, confier aux eaux capricieuses de la Loire plus de 20 bâtiments de 80 à 220 chevaux de force,' dont plusieurs ont reçu des machines fabriquées par l'industrie y en même temps que, par suite des convenances du service, l'usine d'Indret allait monter dans les ports mililaires des appareils qu elle avait produits. Combien de fois n a-t-on pas vu alors les officiers les plus distingués de la marine se disputer le commandement des bâtiments pourvus de ces appareils ?
En 1839, c'est-à-dire après la mort de M. Gen-
! membre, la direction entière de l'usine, y compris e chantier de construction, fut remise au génie maritime, mais alors ce chantier fut supprimé en
f>rincipe et cessa effectivement de travailler après a mise à l'eau des quatre jolis paquebots de 220 chevaux, qui devaient servir aux lignes secondaires des Antilles et du Brésil, alors que le service transatlantique devait être fait par l'État.
Mais, dès 1839, les ateliers principaux avaient été agrandis; la fonderie, les forges et l'ajustage avaient reçu un notable accroissement, et l'on achevaitune vaste et magnifique salle de montage, lorsque les événements politiques de 1840 vinrent imposer à Indret de nouvelles obligations. Il ne s'est plus agi alors d'un établissement destiné à produire quelques appareils à vapeur devant donner le mouvement aux bâtiments chargés de la correspondance de l'Algérie ou à des remorqueurs de rade : il a fallu se préparer à toutes les éven-
tualités d'une guerre maritime, où la vapeur devrait Jouer un grand rôle, et dès lors de vastes mais bien modestes ateliers se sont élevés, un immense outillage a été réuni, et Indret est devenu ce qu'il estàujourd'hui.
Pour donner une idée de l'importance de rétablissement, comparé â ce qu'il était à la mort de M. Gengembre, nous devons dire qu'à cette époque (1838), son maximum de production était annuellement de 500 chevaux-vapeur et qu'aujourd'hui le chiffre de 5000 chevaux pourrait être atteint, si le besoin s'en faisait sentir. Mais c'est que, dans la première époque, l'atelier d'ajustage, par exemple, cjui est le type de la production possible au maximum, puisqu'il centralise en dernier ressort tout ce que les autres ateliers ont pu enfanter, ne renfermait qu'un petit nombre d'où* tils-machines et des tours de moyenne force, maintenant relégués au dernier plan. Le système de planage mécanique était inconnu ou du moins inusité ; tout se faisait à la main à grand renfort de bras, et au détriment trop sérieux de la force des hommes, tandis que maintenant les tours d'une colossale puissance, les machines à planer dont on serait tenté d'admirer l'intelligence, si une indiscrète communication de mouvement ne venait immédiatement revendiquer le mérite du travail pour celui qui l'a imaginée et exécutée ; les machines à buriner, à fraiser, à tarauder; tous ces magnifiques outils enfin se comptent par centaines dans les deux vastes ateliers qui remplacent le gracieux et coquçt ajustage de H. Gengembre.
Le même progrès s'est fait sentir dans les autres ateliers et principalement dans les forges. Ici la vue n'est plus attristée par les pénibles efforts de vigoureux frappeurs, pétrissant le fer à l'aide de lourds marteaux iqanoeuvrésà tour debras et usant leur vie, à défaut de leur intelligence, pour exécuter un laborieux travail qu'accomplissent aujourd'hui sans peine deux petits martinets mus chacun par une machine de 4 chevaux; mais il est des travaux dont la production dépasse de beaucoup les forces humaines: â ceux-ci sont réservés deux marteaux de 16 et 20 chevaux, un marteaupilon, un autre marteau de 40 chevaux, et enfin une sorte de monstre, décoré également du nom de marteau, pesant 6,000 kilos, nécessitant pour se mouvoir la force d'une machine de 60 chevaux, mais aussi dédaignant de développer sa puissance autrement que sur des paquets de ter, dont le poids dépasse presque toujours 12,000 kilos. Nous ne parlons pas des feux à bras, des grues, des fourneaux, des chemins de fer qui sillonnent les forges tout aussi bien que les autres ateliers: on comprendra facilement que tous ces corollaires d'une grande fabrication ne manquent pas à Indret.
L'atelier de la menuiserie, dont nous n'avons rien dit, mérite cependant une mention particulière : c'est là que se font, de grandeur d'exécution, tous les modèles en bois des pièces de machinerie, lesquels passent ensuite à la fonderie pour servir à la formation des moules. L'art du modeleur est porté ici à une rare perfection ; le travail est d'ail-
leurs facilité par différentes machines à blanchir, à raboter, à mouler, et cela indépendamment des scies, soit horizontales, soit verticales, outils mus par la vapeur.
Parlerons-nous maintenant des produits d'Indret? Si la- première époque s'enorgueillit avec raison du Crocodile, du Vautour, de YEuphrate, et de tant d'autres bâtiments, qui, après vingt années de service, fonctionnent encore admirablement; la deuxième peut, à juste titre, revendiquer des éloges mérités pour ses nombreux et solides appareils qui ont donné de si beaux résultats.
Des modestes appareils de 80, 120, 160 chevaux, l'établissement d lndret s'est élevé jusau'à produire successivement des machines de 220, 320, 450 et 960 chevaux. L'appareil à hélice du vaisseau le Napoléon, dont on achève en ce moment le montage a Toulon, est de cette dernière force, nominalement, bien que sa puissance effective doive atteindre plus de 1,200 cnevaux. Chacune de ses deux plaques de fondation, obtenue d'un seul jet, pèse environ 27,000 kilos, les cylindres, qui sont horixontaux, approchent de ce poids. Pour couler chaque plaque, il a fallu plus de 40,000 kilos de matière en fusion à la fois; ce sont là des travaux gigantesques qui attestent l'accroissement immense de la fonderie.
Trois autres appareils pour vaisseaux et frégates mixtes de la force de 450 et 500 chevaux, sont en montage à l'usine en ce moment; enfin d'autres machines de différentes puissances sont en fabrication.
Un mot, en passant, de l'atelier de la chaudronnerie, ou plutôt des deux ateliers qui ont progressé comme les autres, pour être en mesure de
1 produire les iitimenses appareils évaporatoires, ôrce motrice des machines ; il suffira pour mettre à même de juger de leur importance d'énoncer que chacun des huit corps oui composent ce qu'on appelle les chaudières du Napoléon, ferait au besoin un appartement complet pour un ménage parisien, du moins comme on les aimait quand j'habitais Paris, il y a quarante ans.
En résumé, lndret, tel qu'il est aujourd'hui, peut, en cas de besoin, offrir d'immenses ressources à la marine. La disposition des ateliers permet de n'en utiliser qu'une partie subordonnée aux nécessités de la flotte; mais au jour du danger, et alors qu'il faudrait grouper en un faisceau toutes les ressources de la France, cet établissement justifierait ce mot d'un homme éminent; c'est un excellent en cas dont il est bon d'avoir la clef dans *a poche.
d'Entremont.