NÉCROLOGIE
L'AMIRAL DUPEtftRÉ.
La tombe, qui en 1844 venait de recueillir la dépouille mortelle du vice-amiral Lalande, s'était
depuis ouverte deux fois en 1845 et 1846 pour rccc-. voir les restes des contre-amiraux Goubeyre et Bougainvilie, lorsque le 2 novembre de cette dernière année la marine a eu encore à déplorer la
Fertc d'une de ses vieilles illustrations, celle de amiral baron Duperré, pair de France.
Conformément aux ordres du roi, les dépouilles de l'illustre amiral devant être placées dans l'un des caveaux des Invalides, c'est a l'église de l'hôtel que les obsèques ont eu lieu avec toute la pompe due à la dignité d'amiral de France.
Autour du magnifique catafalque étaient suspendus des médaillons sur lesquels on lisait : flottille de Boulogne 1804 ; combat de la Sirène 1808 ; combat de Bellone 1809, 1810; combat du Grand- Port, 1810; Cadix 1823; Alçer, 1830.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. le vice-amiral baron de Mackau, ministre de la marine, le duc de Cazes, grand référendaire de la chambre des pairs, le maréchal comte Molitor, et Sauzet,président de la chambre des députés. Le deuil était conduite par le fils de l'illustre défunt et par son cendre, M. de Montigny.
La grande députation de la chambre des pairs était composée des vice-amiraux Bergeret, Halgan, Jurien Lagravière; de MM. le maréchal duc de Reggio, comte Rambuteau, préfet de la Seine, baron Charles Dupin, baron Tupinier, comte Vigier, Lebrun, comte de Montguyon, Pèdre La-Caze, comte de Noé, comte Schramm, vicomte Sébastiani, vicomte Cavaignac, général Rapatel, comte Durosnel, baron Gourgaud, Odier, Besson, de Cambacérés, comte Daru, duc de Trévise, le président de Gascq, vicomte Pernety, comte Beugnot, vicomte Lemercier, vicomte de Villiers du Terrage G. Delessert, baron de Bussierre.
MM. les ministres occupaient des places réservées dans le chœur; derrière eux se trouvait la grande députation de la chambre des pairs, les membres du conseil d'Etat, les ambassadeurs, la famille et l'état-major de l'amiral, et la garde nationale, représentée par une députation composée de M. le général Carbonel, chef de l'état-major général, et par un officier d'état-major de chaque grade*
Au pied du maître-autel, étaient les aides de camp et officiers d'ordonnance du Roi et des Princes; venaientensuite les officiers généraux de la marine et de l'armée, les officiers supérieurs et autres des deux armes, les membres des cours et tribunaux, etc.
Le corps était gardé par des officiers décorés. Monseigneur l'archevêque de Paris et M. l'abbé Coquereau, ainsi qu'un grand nombre d'ecclésiastiques, la plupart décorés de l'ordre royal de la Légion d'honneur, assistaient également au service divin.
Au moment où le cercueil a été déposé dans le caveau de l'église, M. le vice-amiral baron de Mackau, ministre secrétaire d'état de la marine et des colonies, que l'on a vu quelques mois auparavant se rendre l'interprète des regrets de la marine devant la tombe de son camarade, le viceamiral Lalande, voulant aussi honorer la mémoire du brave amiral Duperré, son émule, a prononcé
le discours suivant qui retrace toute la vie glorieuse de l'illustre marin.
« Avant que la tombe se ferme sur la dépouille mortelle de l'amiral Duperré, il y a pour le ministre delà marine, son ancien compagnon d'armes, un pieux devoir à remplir: c'est, autant que le comporte la majesté de ces saints lieux, de rappeler les vertus qui ont fait sa gloire de marin, et de redire quelques-unes des actions qui ont marqué sa vie, consacrée tout entière au service de la France.
» Fortement doué parla nature, l'homme éminent dont l'État entoure les funérailles de l'appareil d'un deuil public, a montré dés ses débuts tout ce qu'il devait être dans le cours de sa longue carrière.
» Prudent et résolu, inflexible devant le danger quand il était venu, parce qu'il avait employé les lumières de son esprit à le prévoir et à le conjurer, brave de sa personne, exigeant, mais paternel à l'égard des hommes qui servaient avec lui • il savait s'ouvrir des routes vers la victoire là où la fortune des combats semblait devoir préparer des obstacles insurmontables , il créait des moyens de salut là où d'autres également énergiques, mais moins ingénieux, n'auraient su que périr avec honneur.
» Je ne parlerai qu'en passant de ses premiers pas dans la carrière. En 1793, simple pilotin, enseigne de vaisseau en 1796; prisonnier en Angleterre, après s'être distingué dans ce mémorable combat de la Virginie (qui marque si glorieusement dans la vie d'un des officiers généraux de la marine), la Virginie, qu'une division anglaise n'avait réduite qu'à la suite d'une lutte de plusieurs heures. Rendu à la France en 1800, lieutenant de vaisseau à son retour, et sans cesse à la mer ; capitaine de frégate en 1806 et commandant la Sirène, il donne en 1808 un signe éclatant de sa valeur comme officier et comme marin.
» Tous ceux qui ont pris part à la guerre maritime de l'empire savent que, revenant des Antilles, près de toucher à Lorient, Duperré, sur la Sirène, chassé par une division anglaise, soutient seul contre un vaisseau et une frégate qui l'attaquaient des deux bords, un combat de cinq quarts d'heure. Réduit à toute extrémité, il ne se rend pas, il se jette à la côte. Tel est le premier épisode de cette action qui suffirait à honorer une carrière d'officier. Mais ici commence une nouvelle lutte non moins digne de mémoire : entre les bâtiments ennemis qui l'observent, prêts à fondre sur lui s'il échappe au naufrage, et les périls qui lui viennent de la mer, pressé par son pilote d'abandonner un bâtiment considère comme perdu, Duperré, seul, conçoit le dessein de triompher de tous les obstacles ; il déploie les ressources de son courage et de son savoir. Trois jours après, la Sirène est à flot, et, après un nouveau combat avec les croiseurs anglais, rentre à Lorient, où l'on n'attendait plus que la nouvelle de sa destruction.
» C'est ainsi que le capitaine Duperré préludait aux actions d'éclat qu'il allait accomplir dans les mers de l'Inde. Parti de France sur la BelUme, il
se forme bientôt une divisionnavale avec cinq bâtiments qu'il prend à l'ennemi. Rentrant à l'Ile de France avec ses prises, il trouve une nouvelle lutte. Un bâtiment anglais l'attendait, il le réduit. Puis survient une division tout entière qu'il faut de nouveau combattre, et qui est à son tour vaincue. Voilà quel fut ce beau fait de guerre que la France reconnaissante a enregistré dans son histoire sous le nom de Combat du Grand-Port.
» L'action de Lorient avait fait Duperré capitaine de vaisseau, le combat de Grand- Port le fit contre-amiral. C'était en 1810. Depuis lors, jus-
Îu'en 1830, l'amiral Duperré ne cessa pas de renre des services actifs.
» Commandant d'escadre dans la Méditerranée en 1811, puis investi du commandement en chef des forces navales de la France dans l'Adriatique, où il déploie son activité féconde; en 1815, préfet maritime à Toulon qu'il sait préserver de toute atteinte étrangère; commandant d'escadre aux Antilles : appelé à terminer par un coup d'éclat, à Cadix, la campagne d'Espagne en 1823 ; vice-amiral à la suite de ce succès; commandant de nouveau les forces françaises aux Antilles et sur les côtes d'Amérique, partout où les intérêts français réclamaient alors l'appui du pavillon ; préfet maritime à Brest, en 1827 ; il couronne, en 1830, sa carrière d'activité militaire en débarquant sous les murs d'Alger une armée française, en concourant avec la flotte à réduire ce dernier refuge de la piraterie barbaresque. à y faire prévaloir, avec le pavillon de la France, un gouvernement chrétien.
» Cette victoire, si digne de celles qui l'avaient précédée, valut à Duperré les plus hautes récom-
Esnses que l'Etat décerne. Le gouvernement du oi le fit Amiral et pair de France. Depuis lors, la confiance royale, s'adressant à ce dévouement éprouvé par cinquante années de loyaux services, l'a appelé trois fois à siéger dans les conseils de la couronne. Blinistre, l'amiral Duperré a montré, comme il l'avait fait sur nos vaisseaux, de quelle sollicitude il entourait la marine et les hommes de mer.
» Aujourd'hui qu'il nous est enlevé, le Roi, se faisant l'interprète delà gratitudenationale, a voulu que sa dépouille reposât sous ces voûtes glorieuses où la France donne asile après la mort aux serviteurs éminents qui ont défendu son indépendance et honoré son drapeau.
9 Nous qui l'avons vu aux heures de sa jeunesse, qui avons admiré ses actions, nous recueillerons la mémoire illustre qu'il laisse derrière lui. C'est tout le patrimoine d'une famille digne d'un tel chef; c'est l'héritage d'un fils oui annonce déjà qu'il mérite de porter le nom de Duperré ; c'est aussi l'héritage de la marine ; je le revendique pour elle. Nos officiers, nos marins y trouveront toujours les plus nobles exemples et les plus utiles leçons. •
Amiral Baron de Mackau.
Il y a dans la vie d'un homme un enchaînement de circonstances qu'il doit parcourir pour accomplir sa destinée.
A ceux qui ne croient pas à la fatalité, nous pourrions offrir la vie et la fin déplorable de M. de Blosse ville, intrépide navigateur, que le sort a jeté sur un frêle navire voguant vers des côtes lointaines et peu connues.
Le lieutenant de vaisseau de Blosseville avait montré, jeune encore, le plus vif désir de se livrer à des voyages de découvertes. Son imagination s'exaltait aux récits des voyageurs; leurs fatigues, leurs dangers, leurs aventures, tout cela était envié par le jeune Blosseville. Quelque temps avant son départ, il écrivait, au sujet des voyages du capitaine Dillon, ces lignes remarquables, où se révèlent, avec tant d'abandon, toutes les circonstances de sa destinée, de son avenir :
c Obtenir la renommée la plus pure et la plus iniverselle comme navigateur, guerrier, savant, philantrope ; paraître en ami et en bienfaiteur auprès de tous les peuples de la terre, comme pour mériter plus de regrets et de larmes ; puis ensevelir subitement une affreuse destinée dans toutes les horreurs du mystère, tel fut le partage de Lapérouse. La France vit voler une fois des vaisseaux sur les traces de ses enfans; mais elle manqua de persévérance ; elle n'aurait dû cesser ses efforts qu'après avoir inutilement consulté les plus petites îles, les moindres rochers, et ne compter que sur elle-même pour explorer des parages si rarement sillonnés par les navires de l'Europe. Les géographes seuls savaient combien de rivages inconnus pouvaient encore un jour fournir une terrible réponse à nos recherches, à notre curiosité; aujourd'hui que des centaines de pavillons flottent sur tous les points du grand Océan, on devait s'attendre à recueillir enfin des nouvelles de nos navigateurs. Cet espoir n'a pas été déçu. Dans le monde civilisé, il n'est personne qui n'ait lu avec avidité les rap-
£1) Lorsqu'en 1832 on n'avait plus de nouvelles du capitaine Ross, qui depuis trois ans était retenu dans les glaces polaires, les journaux anglais appelèrent sur lui l'attention des marins, et particulièrement des baleiniers qui fréquentent ces mers arctiques, en les invitant à ne rien négliger de tout ce qui pourrait s'offrir à les mettre sur les traces de l'intrépide navigateur. — Notre tour est venu d'invoquer la sollicitude générale pour le jeune officier auquel le gouvernement français a confié une mission dont l'issue donne depuis long-temps les plus vi?es inquiétudes.
La canonnière-brig ta Lilloise, commandée par M. Jules de Blosseville, lieutenant de vaisseau, a été expédiée de Dunkerque, dans la nuit du 1 au 3 juillet 1 833, pour protéger la pèche de la morue sur les côtes d'Irlande. M. de Blosseville était aussi chargé de tenter d'approcher des côtes du Groenland, et d'en faire l'exploration ; mais d'après ses instructions, il devait être de retour en France au mois de septembre suivant. La Lilloise n'est pas revenue, et le gouvernement n'en a pas de nouvelles depuis le mois d'août. (N. du /?.)