‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 35 sur 123 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

ports du capitaine Dillon ; il n'est aucun peuple qui ne l'ait félicité de sa grande découverte...» Puis il ajoutait:

c Après avoir lu la relation de la relâche à Botany-Bay, de la Boussole et de l'Astrolabe, on suit avec anxiété ces frégates à Anamouka. auprès des dangers de la Nouvelle-Calédonie, et jusqu'au récif malheureux de Yanikoro. Ici nous avons déploré la mort fatale d'un grand nombre de nos compatriotes, mais nous nous sommes plu à préserver leur chef de tout accident, et nous n'avons pas voulu perdre une dernière espérance en faveur des victimes d'un second naufrage. Nul doute maintenant que le navire construit à Paiou, avec les débris de l'Astrolabe et les bois de Yanikoro, n'ait éprouvé un sort déplorable ; mais les lies Salomon, la Louisiade , la Nouvelle-Guinée orientale n'ont pas été visitées, à proprement parler, depuis plus de quarante ans, et il serait cruel, quand des frères nous appellent peut-être, de décider froidement, au milieu de toutes les jouissances, que les faibles chances de succès ne légitiment pas la légère dépense de l'entreprise. >

Ce sont bien là les sentimens généreux de Blosseville. Qu'était-ce pour lui qu'une légère dépense, que la perte de sa vie , si , à ce prix, on pouvait rendre à la France des hommes qui souffraient loin d'elle depuis plus de quarante ans ?

c Nous avons enfin quelques données sur le sort de Lapérouse et de ses compagnons, ajoute-t-il; j'ai confiance aux rapports du capitaine Dillon, qui sont d'ailleurs contrôlés par les recherches de MM. Durville et Legoarant. Ces trois navigateurs sont d'accord sur tous les points principaux. On peut les résumer ainsi :

> Dans une nuit obscure et par un temps affreux, la Boussole fit côte sur des récifs de corail qui s'étendent au sud de Yanikoro. L'eau était profonde, la mer très -grosse : le navire fut promptement démoli; la majeure partie de l'équipage disparut dans les flots, et fut la proie des requins. Suivant la version la plus favorable, trente hommes se sauvèrent; suivant d'autres rapports, quatre seulement échappèrent à la mort; mais il peut se faire que ce soient les armes et la barbarie des naturels qui aient réduit le premier nombre au second. Il est en effet hors de douté , malgré la réticence de ceux-ci, qu'ils firent un mauvais accueil aux naufragés, qu'ils appelaient des esprits de vaisseaux, et qu'ils vécurent dans un état continuel d'hostilité avec les hôtes que le malheur leur avait donnés. L'Astrolabe, victime de son dévoûment, parait avoir fait côte le lendemain en cherchant à connaître le sort de sa conserve. Elle toucha dans un endroit plus favorable et mieux abrité, en cherchant peut-être une passe dans les récifs. L'équipage entier put gagner la terre, et la carcasse du navire fournit d'immenses ressources

FRANGE MARITIME

pour sortir de la terre d'exil. On a reconnu l'endroit où les naufragés dûrent bâtir leur goélette ou leur brig; on a vu les souches des arbres qu'ils coupèrent, et les vieillards se sont rappelés qu'au bout de sept lunes ils avaient remis à lu voile, ne laissant dans File que deux de leurs compagnons. Depuis lors on n'a plus entendu parler du navire qui portait la fortune de nos frères infortunés; mais des souvenirs plus récens s'attachent aux deux Français qui demeurèrent à Vanikoro, si toutefois leur existence dans l'Ile ne fut pas de peu de durée, ainsi que le pense M. Durville. Le capitaine Dillon rapporte, en effet, d'après les insulaires, qu'un des Français était mort trois ans avant son passage, et que l'autre avait quitté l'île à une époque encore plus rapprochée, fidèle à lâ fortune d'un chef que le sort des armes forçait à s'expatrier. Il semble vraiment qu'une fatalité singulière se soit toujours opposée à une connaissance parfaite des traces que nous cherchons* Si ces deux hommes ont vécu aussi long-temps à Vanikoro, avec quel regret n'ont-ils pas dû contempler les voiles lointaines de l'Espérance, de la Recherche, de la Pandora, du Hunier et de la Coquille! Eux seuls auraient pu fournir des détails dont nous sommes avides. Nous ne sommes peut-être destinés qu'à connaître l'ensemble d'un événement qui n'est raconté, parla plupart des naturels de Vanikoro, que comme une tradition. La crainte des représailles s'oppose à l'exactitude des récits, et toutes les recherches pour trouver quelques papiers, quelque inscription laissés par des Français, n'ont été couronnées d'aucun succès.

» La relation dont je vous parle doit être méditée par les navigateurs que leur mission conduira dans les lies de la Polynésie ; ils pourront profiter de la longue expérience du capitaine Dillon, qui donne d'utiles conseils sur la conduite à tenir avec les peuples demi-barbares. Pour entrer dans leurs idées, calmer leur défiance et obtenir leur respect et leur amitié, tout ce qu'il dit est bien pensé* . . »

Après avoir lu ces notes, écrites par M. de Blosseville lui-même, on ne sera plus surpris de voir cet officier demander avec instance le commandement d'une corvette destinée à un voyage de découverte. La Lilloise lui fut confiée *. c'était une canonnière-brig de huit canons, construite en 4822, vieux bâtiment peu propre à un voyage de circumnavigation. Mais de Blosseville, animé d'une noble impatience, ne fit aucune difficulté de lui confier sa fortune et celle de ses compagnons, trop heureux d'avoir enfin obtenu la mission qui faisait l'objet de tous ses vœux. Il partit plein d'espoir et de confiance dans le succès de son entreprise. Cette persévérance, que n'avaient pas eue ceux qui l'avaient précédé dans ce périlleux voyage, il devait la pousser jusqu'au bout, et il se promettait bien de ne pas laisser un seul

morceau de côte à explorer, soit à Vanikoro, soit aux lies Salomon, à la Louisiade et à la Nouvelle- Guinée orientale.

M. de Blosseville est-il encore occupé de ses recherches dans quelques parages solitaires peu fréquentés, ou bien, comme tout le fait craindre, a-t-il, comme Lapérouse, enseveli son affreuse destinée dans toutes les horreurs du mystère? La France, qui lui a montré tant de sympathie, aura-t-elle des larmes à verser sur la perte de cet officier et du brave équipage qu'il commandait? Nous serons sans doute condamnés à cette alternative de crainte et d'espérance jusqu'au retour de la corvette la Recherche t qui va partir de Brest pour un voyage de découvertes. Puisse-t-elle avoir un meilleur sort que la Bouësole et l'Astrolabe de Lapérouse, que la Lilloise de Blosseville t L»

pid\t ht la JSfarfrhw.

La Sardine, Individu de la famille des dupées; — dupta Spt-attus, de Linnée ; — * Sardin ou Sprat, dea Anglais ; — . Sardina, des Espagnols » — Cradeau, dans quelques departemcns du nord de la France; — Htranguct, dans le Mord j — Roy ah, a Bordeaux.

C est à la variété des climats que comprend la grande étendue du littoral de la France, c'est à la configuration découpée de ses côtes et à l'exposition protectrice de ses nombreuses baies, qu'elle est redevable de l'avantage d'avoir dans les èaux de ses rivages les espèces multipliées et les quantités incroyables de poissons qui les peuplent. Comparée aux autres pays maritimes de l'Europe, elle est la mieux dotée dans la répartition naturelle de ces tributs de l'Océan, devenus pour elle des branches de prospérité, autant qu'une ressource alimentaire pour ses habitans.

De toutes les diverses pèches qui offrent aux départemens de la France leurs inépuisables sources de richesses et d'industrie, celle de la sardine est la seule dont elle ne partage pas les avantages avec ses voisins ; c'est une redevance océanienne dont le golfe de Gascogne est pour elle l'exclusif réservoir, non-seulement parce qu'elle n'a pas sur cette mer de vis-à-vis qui revendique le droit naturel d'y puiser, mais parce que les côtes de ce golfe, et particulièrement celles de la Bretagne, paraissent de leur nature spécialement affectionnées par ce clupé, et les seules propres à y attirer ses innombrables légions.

Certes, ce n'est pas à voir ce petit poisson sous les divers aspects que lui donnent les préparations qui le livrent à la consommation, que l'on reconnaîtrait en lui l'une des œuvres les plus admirables de la création, non-seulement pour le goût fin de sa chair délicate, que la sensualité proclame la meilleure entre les diverses espèces

do chipées, mais pour les perfections de ses formes et la variété de 6es riches couleurs, et qui nous autorisent à dire avec Célerin, Daubenton et d'autres naturalistes» que la sardine est entre les espèces vivantes de l'empire des eaux ce que le colibri est parmi les habitans ailés de l'air, un bijou vivant de la nature.

Voici ce qu'eu dit Célerin ; c La sardine a la tète pointue, proportionnellement grosse, et souvent dorée ; le front noirâtre; les yeux gros ; les opercules ciselées et argentées; la ligne la<térale droite, mais à peine visible; les écailles tendres, larges et faciles à détacher; le ventre terminé par une carène tranchante et recourbée de 1$ ou 47 centimètres de longueur; les nageoires petites et gris d'argent; les côtés argentins et moirés de vert ou violet tendre, le dos arrondi et bleu diapré de sombre; etc. »

La rapidité et la sécheresse de cette description ichtyologique laisseraient encore dans le doute sur les beautés de ce petit poisson, si Ton ne se rappelait qu'elle est faite sur l'individu hors de son élément d existence, et que sa robe ainsi que ses formes ont déjà perdu de leur éclat et de leur grâce ; mais il faut le voir s'ébattre librement dans son empire, pour jouir du prestige de ses perfections; il faut le voir se promener par un jour de soleil, dans la transparence de l'eau des baies sablonneuses, ou sur les fonds granitiques qu'il parcourt en colonnes profondes. Là seulement on pourra croire à son incompréhensible rapidité, à sa souplesse, aidée de sa caudale scintillante, aux reflets éblouissans de son corsage d'argent et d'azur! Là, aussi, on verrait la surface de la mer révéler aux pécheurs la présence de leurs épais bataillons, par les diverses teintes qu'elle emprunte des reflets de leurs masses serrées, soit que, suivant une même direction, elles ne montrent au soleil que leurs dos azurés, soit que, par un mouvement simultané, elles présentent ensemble à ses rayons l'or et l'opale de leurs brillantes carènes.

Les sardines n'ont pas toujours fréquenté le parage dont elles paraissent avoir décidément lait élection. Il est même présumable qu'elles ne s'v sont présentées que depuis sept à huit siècles, et d'abord en si petit nombre, que les anciens Bretons n'en faisaient pas la pèche ; mais alors, et selon l'assertion de quelques naturalistes anciens, elles habitaient d'autres mers qu'elles ont abandonnées depuis, La Méditerranée et particulièrement les eaux de la Sardaigne, d'où elles tirent leur nom, la Baltique au nord, ont vu tour-à-tour leurs innombrables myriades ; mais, soit que les profondeurs refroidies ou que les fonds volcanisés de ces mers ne fussent pas appropriés au tempérament de ce clupé, soit que toute autre humeur d'inconstance le porte à changer de parage, toujours e$Uù qu'il a complètement déserté sés pre|fHèreMXâtious pour

les eaux de la côte de Bretagne, dont la température moyenne lui convient peut-être mieux, et où les accidens d'un rivage déchiré lui offrent d'ailleurs des fonds sableux, dans des baies larges et peu profondes, et des abris contre l'agitation de la mer, sous la protection des caps et des écueils dont cette côte est hérissée.

Une autre hypothèse sert à expliquer epécieu* êâtnent la prédilection des sardines pour les côtes de Bretagne, et fait présumer de leur persistance pour ne pas les abandonner de sitôt; c'est celle qui admet que les courans naturels de la mer sur ce parallèle venant de l'ouest, aidés d'ailleurs par les furieux et fréqueus coups de vent de cette partie, apportent jusque sur les côtes du golfe de Gascogne le graissin et la laite de morue dont les eaux du banc de Terre- Neuve ( si prodigieusement peuplée de ce poisson) sont imprégnées, et dont les sardines sont très-friandes.

Les recherches sur l'époque de l'abandon par les sardines, des parages qu'elles fréquentaient d'abord, et de leur première apparition sur nos côtes, n'ont fourni que des résultats incomplets.

Les actes du temps ne font presque aucune mention de la pèche de la sardine. Dans le règlement de Gilmirez, archevêque de Co m p ostel le, publié en 1433, nous voyons qu'à cette époque on la péchait en Sicile; car les assises de Naples en 1178 maintinrent les droits que ce poisson acquittait. En Provence, nous ne connaissons qu'un seul acte où il soit fait mention de sardines, c'est une charte de 1524. Nous trouvons aussi dans les archives du syndicat des pêches de la sardine sur nos côtes bretonnes, que c'est après que Fouquet eut acheté Belle-Ile du sire de Gondy de Retz, en 1658, qu'il organisa lui-même cette pèche en branche d'industrie, et qu'il fit les frais des premiers établissement de pêche.

Les sardines ne restent sur les côtes que sept mois de l'année. Elles commencent à y paraître au mois d'avril. Elles sont alors petites; leur longueur n'excède pas 9 centimètres. Elles y restent jusqu'au mois d'octobre, après avoir acquis le maximum de leur longueur, 47 à 18 centimètres. C'est alors qu'elles abandonnent nos rivages.

Leur émigration pendant les cinq mois de leur absence est un sujet de merveilleuses interprétations, sans solutions positives. Où se réfugient leurs nombreuses légions composées alors d'individus à leur plus grande dimension? D'où reviennent-elles, pour venir occuper nos rivages en même nombre, mais de dimension si peu développée, que leur pêche, plus nuisible que profitable au commerce, est ajournée au deuxième mois de leur retour? Voilà des questions qui sont encore des mystères.

C'est au moi* d'avril, disons-nous, que les sar-

dînes, revenant avec les aeaux jours, viennent ; rendre aux pécheurs répandus sur les rivages de la Bretagne l'espoir et l'activité. Durant les mois d'hiver passés péniblement, les femmes et les eufans ont été occupés à la réparation des filets, tandis que les hommes, marins intrépides et pécheurs infatigables, allaient au large de leurs côtes, dans leurs hardies pesqueresses, saisir, avec leur chalut, ou à la ligne, parmi l'écume d'une mer tourmentée, le poisson attendu par leurs familles nécessiteuses. Mais, un jour d'avril, l'équipage, à son retour du large, répand l'importante nouvelle qu'il a vu des sardines! Bientôt la nouvelle se confirme . les volées de mauves et de goélands planant au-dessus de leurs bancs immenses, pour les saisir lorsqu'elles frôlent la surface de la mer, ne laissent plus de doute sur leur retour. Dès-lors, quel mouvement, quelle activité dans les villages, dans les baies, dans les presses! les filets, les chaloupes, les équipages, tout est prêt pour le jour où le syndic de la pèche en déclarera la libre pratique, et où elle sera publiée au prône de chaque paroisse. Alors une célébration religieuse, simple dans son cérémonial, mais imposante par la foi de son motif, vient solenniser l'ouverture de la pêche : le dimanche qui précède, tous les pécheurs des environs, avec leurs familles, se rendent processionnellement, après l'office du matin, sur un promontoire qui domine la mer, et où un autel est dressé sans faste. Là, un bon prêtre, dans la ferveur de ses prières, appelle la protection du ciel sur cette mer d'espérance que les filets de la pauvreté vont bientôt fouiller.

Dans l'arrondissement de l'Ile de Groix, en face de Lorient, c'est sur la mer même que cette cérémonie a lieu. L'autel est dressé dans une chaloupe que mille chaloupes entourent. Les pêcheurs l'appellent la Bénédiction du couteau de Groix.

Cet usage, consacré par le temps, et religieusement observé par le pécheur breton, convient à ses mœurs et à son enthousiasme pour cette pêche qui fait son espoir et sa joie, et qu'il croit digne de l'intervention d'une Providence. Cette dévotion, sans bigoterie, sans superstition, n'est point en lui le fruit vulgaire d'une habitude religieuse imposée ; c'est un besoin pour son âme pure et impressionnable d'invoquer, dans ses dangers comme dans ses espérances, la protection d'un pouvoir providentiel. C'est un sentiment imprimé par les périls où sa vie s'écoule à ruser avec la mort, parmi des rochers, des gouffres et des tempêtes ; il est le trait qui complète en lui le type qu'il offre à l'observation, et l'on sait s'il lui ôte rien des qualités qui le constituent le meilleur et le plus brave matelot de la marine de France. A ce titre, qu'on lui passe sa religiosité, qui, d'ailleurs, se confond si harmonieusement avec la poésie de sa vie toute d'émotion.

Les chaloupes pour la pèche de la sardine, connues sous le nom breton de pesqûeresses, et en usage sur la côte depuis l'île de Sein jusqu'à Belle-Isle, sont les embarcations les plus hardiment construites et voilées sur nos côtes ; sans tillac, rases derrière, élevées de l'avant, pincées dans leurs formes, légères de charpente, leur carène aiguë, toujours enduite de soufre et de suif, glisse dans le fluide qu'elles sillonnent avec la vitesse des poissons qu'elle poursuit. Leur immense grand'voile sur un mât incliné, rapportant le point vélique sur l'arrière du centre de gravité de la chaloupe, la rend ardente, et peut lui imprimer une vitesse de sept à huit milles par heure, à cinq pointes du vent. C'est plaisir de la voir bondir de lames en lames, par une forte brise, inclinée sous son appareil de voiles noires, et évoluer sans s'arrêter dans le creux des houles, où elle disparait parfois comme les mouettes qui la suivent.

L'armement d'une chaloupe consiste en cinq hommes d'équipage : le patron, trois matelots et un mousse, presque toujours parens entre eux ; de cinq ou six filets dont la maille est selon la grandeur de la sardine du moment ; de paniers, de sel, et de rogue, sorte d'appât dont les sardines sont friandes, et préparé par les nations du Mord, qui en font un commercé sur les côtes de Bretagne. Les chaloupes, ainsi équipées, débouchent toutes ensemble de leurs baies de relâche avant le lever du jour; elles se dirigent toutes vers l'endroit de la mer où les pécheurs soupçonnent la présence des bancs de sardines, et que leur révèlent l'expérience et les circonstances du temps. Chacune, sans doute, manœuvre dans son intérêt particulier; mais sa manœuvre est si à propos pour l'espace de la mer où elles se trouvent toutes réunies, que celte manœuvre, imitée par toutes les chaloupes, devient généralement favorable. Plus le temps est beau, plus l'espoir est grand. Alors, si, du haut d'un cap élevé, on observe cette flottille nombreuse dont les petits vaisseaux,rapetissés encore par la distance, voguent ensemble sous la même voilure, évoluant comme si une seule volonté en coordonnait les manœuvres, et tout cela dans les brillans reflets d'un soleil de juin, sur une mer bleue et unie, et sous des nuées d'oiseaux de mer qui revendiquent leur part de ce tribut de la mer, ce trait achève le tableau impressif que dé" roule l'aspect ossianique de ce vieux rivage armoricain.

Arrivés sur les bancs de sardines, et lorsque les pécheurs les aperçoivent dans les profondeurs de l'eau, ils jettent un filet dans la mer, et le traînent derrière l'embarcation qu'ils ont orientée sous une petite voilure, en lui conservant la vitesse nécessaire pour tendre le filet, qui se tient droit et plongé, soutenu dans cette position par les lièges attachés à sa ralin-

gue supérieure, et qui flottent sur l'eau. Dans cette disposition, le patron veille, de dessus le petit tillac de derrière, le moment où les sardines, toutes réunies et serrées, passeront d'un côté quelconque du filet; et, quand cela a lieu, il jette à poignée, de l'autre côté du filet, la rogue ou appât dont les parties flottantes ou coulant lentement sont aussitôt aperçues par les sardines, qui se dirigent, pour les saisir, de toute leur folle vitesse. Elles sont nécessairement arrêtées par le filet, en embarrassant dans ses mailles leurs petites têtes qu'elles ne peuvent plus retirer.

Quelquefois, et selon l'avidité des sardines, une poignée de rogue a suffi pour charger le filet de poissons; alors, à ce filet on en ajoute un nouveau, et ils sont tous deux traînés par l'embarcation à la suite l'un de l'autre; l'un, rempli de poissons, l'autre, vide, et qui va se remplir de la même manière : à celui-ci on en ajoutera un troisième, puis un quatrième, et successivement jusqu'à six, lesquels étant tous remplis, ils sont rentrés dans la chaloupe, riches de leur proie et agités sous les frémissemens de leurs brillans petits prisonniers, qui scintillent comme autant de pierreries vivantes, et dont les nuances et reflets varient selon les périodes de leur agonie.

Aussitôt que les sardines sont débarrassées des filets, elles sont attentivement arrangées dans des paniers, par couches, et recouvertes de sel blanc. La même opération se renouvelle avec les filets, tant que les sardines sont attirées par la rogue, ce qui a lieu jusqu'à ce que la nuit ou un changement de temps vienne terminer la pèche.

Une bonne pèche doit fournir à chaque chaloupe de quinze à seize milliers, quelquefois dixhuit à vingt milliers de sardines. Alors avec quel joyeux empressement les patrons et leurs équipages manœuvrent pour apporter leurs sardines encore palpitantes au port voisin, où elles sont consommées fraîches, ou dans les presses, où elles sont préparées ! Il faut voir alors ce conflit de chaloupes, d'évolutions, de marches rapides, et qui dure jusqu'au port, où la pêche est attendue par les consommateurs, par les marchands et par les malheureux, dont la part est faite d'avance par le pêcheur charitable!

Il est pris dans un an cinq cent soixante-seize millions de sardines, dont moitié se consomme fraîches, et moitié préparées; elles produisent à la vente 5,585,000 fr.

Cette pêche emploie environ cent cinquante b&timens, chasse-marées ou autres, qui sont montés par plus de 5,000 marins, parmi lesquels figurent environ 1,600 mousses. Ce chiffre élevé enrichit d'autant les matricules de la marine, et se renouvelle chaque année.

' La préparation, le transport et la vente de la sardine à terre, emploient quatre mille cinq

cents personnes, dont moitié du sexe féminin; quatre mille quatre cent vingt personnes pour la circulation dans l'intérieur. La confection des filets emploie trois mille familles, faisant neuf mille travailleurs, dont les trois quarts du sexe féminin, dans une étendue de soixante-cinq lieues de côtes.

Gain annuel pour le peuple, manœuvres, travailleurs, marins, partie la plus indigente employée à cette pêche, à raison de 50 centimes par jour, pendant deux cent dix jours que dure la pêche : 2,850,170 fr.

Vente totale : 5,585,000 francs ; bénéfice : quinze pour cent, la mise dehors ayant "coûté 5,117,500 fr.

Avantage en industrie pour la France :

En construction, gréemens, armement de seize cents chaloupes ou chasse-marées : 115,000 fr.; vente de rogue française : 100,000 fr.

Tels sont les résultats de cette pêche intéressante. Ils seraient plus considérables si elle recevait protection et encouragement, ou au moins si elle n'éprouvait pas les entraves que lui suscite tous les jours l'administration des classes, en recrutant ses matelots parmi les patrons des chaloupes, etc.

Le capitaine P. Luca

tableau nautique*

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