‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 36 sur 123 · NAVIRE FUYANT VENT ARRIÈRE · texte numérisé non relu

NAVIRE FUYANT VENT ARRIÈRE

Une tempête continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigué et désemparé le navire, qu'il finirait peut-être par s'entrouvrir s'il s'efforçait de rester encore longtemps à la cape. Une seule ressource peut être tentée pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes suffisent à peine à vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures du bâtiment fatigué. On se détermine à arriver vent arrière, et à fuir avec le temps! Mais en se hasardant à tenter cette manœuvre, il est un danger que nul homme de mer ne peut se dissimuler, et qu'il faut une grande résolution pour affronter : c'est celui de recevoir par le travers une lame qui peut faire sombrer le navire. La certitude du péril présent l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du péril douteux. Chaque homme se porte donc à son poste, et va attendre avec zèle et attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera si son commandement ne peut se faire entendre dans le mugis* sèment de la tempête et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui pendant la cape avait été amarrée sous le vent, est confiée aux hommes les plus sûrs de l'équipage. Le moment où le*

lames paraissent devoir déferler avec moins de furie est prévu, choisi; chacun s'apprête. Le signal est donné; la barre alors est poussée préci-

Jutamment au vent; un foc est hissé; le vent rappe la voile qu'on lui présente, l'agite, la tord avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froissée sur elle-même, se fait entendre par intervalles comme la détonation d'un coup de canon; et ses claquemens dominent un instant les sifflemens horribles de la bourrasque qui souffle dans la mâture et les cordages. Le foc ainsi tourmenté ne résiste pas, il se déchire en mille pièces; mais le navire arrive, et une lame énorme, qui l'approche en «'élevant jusqu'à la hauteur de ses hunes, le jette à une distance considérable du point où il a commencé son évolution. Le vent bientôt le pousse avec violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrière, et qui, à chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent élancé sur le sommet de ces montagnes mobiles, qui semblent vouloir s'écrouler sur lui, on croirait qu'en s api quant il va disparaître verticalement dans la lame qui le précède, et dans laquelle se plonge son beaupré. Mais cette vague, qui l'a élevé si précipitamment, déferle le long des bords et le laisse ensuite comme à moitié submergé dans le creux qu'elle fait en allant étendre, à une demi-lieue devant lui, son écume et sa masse imposante. C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons timonniers sont nécessaires, car c'est presque de leur manière de gouverner que dépend le salut commun. Un faux coup de barre donné par la maladresse, la peur, ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut faire venir le navire en travers et le faire chavirer, ou du moins l'exposer à être défoncé par U mer. Placé sur une partie élevée ou cramponné dans les haubans, l'officier de quart, l'œil fixé sur l'arrière, prévoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que le derrière soit toujours présenté au coup de mer. Mais toute l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas toujours pour préserver un navire qui fuit à mûU #1 à cor (Us, des accidens que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame, par exemple, surprenant par un mouvement irrégulier le navire, dont la vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrière, souvent elle enlève, dans ce choc irrésistible, toute la partie qui lui a opposé une résistance trop grande; alors le navire doit succomber inévitablement, car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude après cette avarie, le coup de mer qui succède au premier qu'il a reçu achève de le remplir, et doit finir presque toujours par le faire sombrer. Les exemples funestes de quelques bâtimens qui B ont échappé que par miracle à de semblables

accidens de mer, prouvent assez combien il en est qui ont dû périr par ces accidens mêmes. Un fait qui a laissé dans ma mémoire des détails dont les circonstances où je me suis trouvé ensuite ont ravivé le souvenir, pourrait démontrer quels sont tes périls que les plus grands navires même courent en fuyant vent arrière au milieu d'une tempête. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un trois-mêts de 6 à 700 tonneaux , l'équipage du brick de guerre le Nisus, et d'autres prisonniers capturés sur les attérages de la Martinique en 4809, Rendu près des Açores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une tempête qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflant dans une direction favorable, le capitaine anglais s'obstina à ne pas vouloir mettre en cape, malgré les instances du capitaine et des officiers français, qui lui représentaient le danger qu'il courait en continuant à fuir vent arrière. Toutes les sollicitations furent inutiles, et quelques verres de grog achevèrent de confirmer le marin anglais dans son imprudente résolution. La nuit, lorsque la moitié de l'équipage anglais était seule restée sur le pont où la retenait le devoir, un coup de mer tomba à bord, et le fracas avec lequel il déferla fit croire à ceux qui étaient en bas que le bâtiment avait touché et qu'il coulait. Tous se précipitèrent sur le pont; la mâture seule tenait encore ; mais quatorze canons avec leurs affûts, les embarcations, les ancres, le capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de ce désordre épouvantable, on essaya de mettre à la cape ; la barre du gouvernail, livrée à elle-même, et privée des quatre timonniers qui, quelques minutes auparavant, en avaient tenu 1a roue, donnait des coups affreux d'un bord à l'autre du navire. Les premiers matelots qui voulurent s'en rendre maîtres furent écrasés ; mais enfin on parvint à la fixer sur un bord, et à rester en cape sous un foc d'artimon. Les Français prisonniers, qui, parsuitede l'événement, se trouvaient en bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparèrent du bâtiment-transport; et quand le temps le permit, ils firent route pour les côtes de France, où ils croyaient bien pouvoir attérir, et recevoir du sort, une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'échapper. Mais le hasard ne favorisa pas leur tentative : une frégate anglaise, qui croisait devant Brest, chassa le navire désemparé, et l'atteignit à la hauteur d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frégate apprit que c'était en s'obstinant à fuir vent arrière, dans un trop mauvais temps, que le capitaine de sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement : Never mind to much the worthl Cest égal, tant pis pour lui!

En. Corbièws.

FRANGE MARITIME

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