POUR LES NAVIRES
ÔATIHENS DE i/ÉTÀf.
Si nous voulions pousser nos recherches aux temps les plus reculés, jusqu'à l'enfance de la navigation, nous terrions qu'une pensée principale, a toujours présidé au choix des noms donnés aux navires. En passant par le moyen-âge, pour traverser quelques époques glorieuses pour la marine et arriver jusqu'à nos jours, l'idée primitive n'a subi d'autres transformations que celles que les époques entraînent comme conséquences avec elles*
Notre investigation sur cette matière ne remontera donc guère qu'à Louis XIV, siècle régulier pour la marine, puisqu'elle fut alors une des ressources militaires du pays, un des leviers de sa prospérité publique.
Nousoccupantd'aborddes bâtimens de guerre, nous verrons qu'à cette époque, comme de nos jours, des séries de noms étaient affectées à chaque espèce de bâtiment.
Ainsi, les vaisseaux de ligne ont toujours, par leurs noms, offert à l'imagination une idée de force, de puissance ou de majesté. Les frégates, les corvettes ont reçu des noms attributifs de légèreté, de célérité, de grâce.
Les corvettes de charge, les gabarres, les avisos, les bricks, les canonnières ont été désignés de manière à ce qu'une solidarité indicative liât la destination, le service du bâtiment avec le nom que son couronnement porte.
Quand le nombre des constructions, en augmentant, avec le développement de notre marine, vint montrer la nécessité de nouvelles séries que n'offraient plus les adjectifs, la mythologie prêta aux vaisseaux les noms des dieux du premier ordre; aux frégates, ceux des déesses graves; les corvettes représentèrent les divinités du second rangé
Ainsi nous eûmes d'abord : le Redoutable, l 'Ardent, le Solide, le Formidable, le Foudroyant, l'Inr vùicible, le Tonnant, etc.; puis, à défaut de cette nomenclature imagée : le Jupiter, l'Apollon, le Mercure, 1$ Neptune, le Pluton, etc.; puis vinrent les emprunts a l'histoire : VAjax, le Pompée, le César, le Diomède, et enfin les noms analogiques : le Trident, le Sceptre, la Couronne.
Plus tard, lorsque la marine française eut éprouvé de grands désastres et que les ressources de l'Etat ne purent combler ses énormes besoins, les différentes provinces du royaume armèrent des vaisseaux qui, en entrant dans les cadres de l'année navale, rappelèrent par leurs noms le souvenir de leur construction; ce furent : la Bre-
tagne, la Province, la Tille de Paris (i), lee Etats du Languedoc, les Etats de Bourgogne, etc.
Mais la révolution vint, et il fallut imposer son mouvement progressif jusqu'aux noms des vaisseaux, et nous eûmes : le DiahAoût, le Tyrawnicide, le Ça-Ira, le Révolutionnaire, le Bru tus, le Mutius Scévolaf etc.
A une époque plus rapprochée, le reflet des triomphes de nos armées de terre s'étendit sur les cadres de la marine royale, et l'on vit t le Diégo, le Desaix, le Muirùn, la Ville de Milan, la fistule, le Danube, le Montébellù,laSaal, lePultusket autres dérivés allemands ou italiens.
Un seul nom resta dans la pensée du ministre à ces grandes époques de triomphes et de calamités; vivement sollicité par Decrès, l'empereur Napoléon se refusft constamment à ce qu'un des vaisseaux de l'Etat portât le sien. Si le grand homme avait pu pressentir alors que le Bellérophon le livrerâitlui-même à l'ennemi de la France, eût-il reculé devant l'idée de voir le vaisseau le Napoléon traîné dans les ports de l'Angleterre par suite d'un revers! Mais qui eût livré à l'ennemi le Napoléon! n'eût-il pas toujours resté assez de poudre pour le faire sauter!
La restauration fit de nouveaux noms, débaptisa et abattit les bustes des généraux de l'Empire; on a vu leDuc de Bordeaux, le Duc d'Angouléme, etc. Plus d'un trols-ponts, depuis l'époque où sa quille fut posée sous la cale jusqu'au moment où il a été livre au bassin, a passé par les noms révolutionnaires et Impériaux; on finit par les envoyer aux dieux du paganisme, qu'aucun ordre de choses politique n'a encore songé à démonétiser.
Les frégates furent moins exposées aux fluctuations de modes ou de coteries; elles restèrent tour à tour i la Forte, ta Valeureuse , l'Infatigable, la Gloire, la Ligue, puis ta Psyché, la Junon, la Pallas, VAtalante, la Thétis, etc-
Les corvettes :
La Diligente, la Lutine, la Coureuse, ou bien la Naïade, la Sylphide, la Néréide. Les avisos :
Le Coureur, le Surveillant, VEspion, le Voltigeur ou le Nysus, le Pylade, l'Euryale, et enfin V Alcyon, la Mouche, te Colibri.
Les navires de charge, les gabarres, les flûtes, destinés au transport des approvisionnemens et des armées, furent appelés : la Pourvoyeuse, la Ménagère, la Nourrice, la Lourde, l'Abondance; puis, pour changer les classifications, on leur donna des noms de gros poissons ou de gros quadrupèdes : la Baleine, le Requin, le Souffleur f l'Eléphant, le Rhinocéros.
Puis enfin, pour rappeler les lieux de leurs constructions : la Seine, la Loire, ta Charente,
(1) Ce vaisseau, sur lequel le vice-amiral comte de Crasse a?ait son pavillon, fut pris par les Anglais au combat de laVillaine, et conduit à Porsmouth.oail fut soigneusement entretenu comme monument de victoire.
le Rhône, la Gironde, la Normande, la Provençale, la Bretonne. *
Les brûlots, les chaloupes canonnières, les bombardes se désignèrent par ces noms imitatifs : le Vésuve, la Salamandre, l'Etna, le Volcan, le Dragon.
Si l'on avait un système bien arrêté pour les noms à donner aux navires, on emploierait, lorsque les crises politiques n'y viendraient point imposer ces déviations, un ordre de classification qui désignerait bien la nature et le service du bâtiment. Ainsi, on concevrait parfaitement que le Formidable est un vaisseau, la Légère une frégate, la Diligente une corvette, le Curieux un aviso, la Pourvoyeuse une gabarre, le Vésuve un brûlot.
La confusion des mots n'entraînerait point celle des idées, et l'ennemi ne serait point à même d'éterniser un triomphe passager.