DES BATIMENS DE COMMERCE
Dans cette autre catégorie, l'anarchie des noms est bien autrement empreinte des mille et un intérêts, des innombrables caprices qui en régissent les dénominations partielles.
Les idées religieuses se sont associées ici aux choix que font les particuliers pour les noms de leurs navires. Les idées de l'assistance que les marins peuvent attendre de l'intervention divine seulement, la contemplation de cette grande merveille qui les entoure, les ont rendus religieux, superstitieux quelquefois, lorsque l'éducation n'est pas venue corriger chez eux les travers de l'esprit. Aussi, combien de monumens élevés sur les côtes, et que d'invocations différentes pour chaque localité maritime ! Ici Notre- Dame de Bon-Secours, Notre-Dame de la Garde, Notre-Dame de la Délivrance, Notre-Dame des Neiges. Et puis les prières sans nombre qui sont spéciales à chacune des patronnes que chaqne point du littoral met en adoration. De cette ferveur touchante du marin à une femme, à un enfant, proviennent aussi ces vœux formés dans la tempête, accomplis au retour au port, en ex-voto, en peintures bizarres, en constructions minutieuses accrochées dans les chapelles et les églises des petits ports.
A une époque qui n'est pas encore très-éloignée de nous, presque tous les bâtimens du commerce, surtout les caboteurs, étaient placés sous l'invocation protectrice d'une sainte ou d'un saint. Cette sorte de religion était tellement passée dans les mœurs, que le bâtiment porteur d'un nom profane n'eût point inspiré de confiance aux marins. La révolution est venue détruire les classifications religieuses, les croyances des marins se sont aussi relâchées, et excepté dans quelques petits ports du midi de la France, où l'on trouve encore la Conception, la Notre-Dame de Miséri-
corde, V Annonciation, l'Ange Gabriel, les noms religieux s'effacent chaque jour du cadre de la marine. L'Espagne et le Portugal sont en possession presque exclusive de ces appellations chrétiennes.
Les habitans du nord de la France ont presque entièrement abandonné le calendrier, et si par hasard un caboteur breton, belge ou normand, s'appelle encore quelquefois le Charles, le Louis, le Jules, la Rose, la Marie, plus souvent il se nomme le jeune Charles, le jeune Louis, l'aimable Rose, la Marie d'Amour, etc. Le saint a cessé d'être le patron direct : le fils, la fille, la femme du capitaine ou de l'armateur ont prêté leur nom au bateau.
Les Hollandais, dont l'habitude est d'emmener en voyage leur ménage et leur famille, appellent volontiers leurs grosses galiotes la femme Jeanne, la femme Catherine, etc.
Le caprice, la fantaisie qui président aux dénominations des bâtimens du commerce, écartent toute possibilité de déterminer leur espèce par leurs noms, différens en cela des bâtimens de la marine royale. Ainsi nous avons vu le Grand Navigateur faisant le cabotage, le Vol au Vent, l'Eclair être de mauvais marcheurs, le Roi des Mers jauger 20 tonneaux, et le Triomphant transporter du charbon de terre.
Quelques grands hommes de la restauration ont fourni une nouvelle série dans laquelle le choix s'est fixé pour quelques bâtimens d'une bonne capacité, sur ces noms : le Général Foy, le Canaris, le Casimir Delavigne (1), le Ternaux, le Casimir Périer, Vlsambert, etc.
Les Américains, dont les relations commerciales avec la France se sont multipliées d'une manière si croissante depuis le traité qui les bénéficie du privilège des nationaux, ont eu la courtoisie de puiser dans notre histoire les noms illustres dont ils dorent l'avant de leurs navires. Ainsi le pavillon des Etats-Unis d'Amérique flotte maintenant sur le Henri IV, le Sully, le François 1er, le Charlemagne, la France, etc. Peu de temps après la mort du célèbre tragédien, New- York nous envoya un Talma; la ligne de paquebots réguliers de Liverpool a son Napoléon.
Autrefois le nom d'un navire s'inscrivait seulement à son arrière ; depuis, quelques bâtimens étrangers sont venus dans nos ports portant ce nom peint en grosses lettres sur les pavois de poulaine. — Cette mode s'est promptement vulgarisée, et c'est avec raison, parce que, comme c'est presque toujours par l'avant que se présente un navire, les recherches deviennent plus faciles, et la surface du pavois permet d'écrire ce nom d'une manière bien plus lisible qu'on ne le peut
(1) Ce bâtiment, qui s'est perdu sur la côte de Flandre, est celui dont M. Gudin a ressuscité les formes dans son admirable tableau de V Entrée du port du Havre, exposé sa salon de 1835.
tous les fenêtres de la chambre sur un liston étroit.
Les Russes, les Danois, les Hollandais ajoutent d'une manière ostensible au nom de leur navire la date de sa construction. Cette mesure permet de juger du degré de confiance qu'on doit accorder au bâtiment, mais elle ne s'est pas impatronisée chez nous. Du reste, ce renseignement n'est pas complet si Ton néglige de porter également en date l'époque de la refonte ou du radoub du navire ; car presque toujours, à la suite de ces importantes réparations, il acquiert une solidité presque égale à celle de sa mise à l'eau.
Mais une chose plus grave, et sur laquelle un règlement maritime devrait passer afin d'en sanctionner l'usage, c'est la conservation du nom primitif des bâtimens. Les changemens de noms ont souvent une cause bien futile, le simple caprice, une exigence de convenance ou de galanterie, le désir de constater un acte de propriété. Mais aussi il arrive souvent que le nouveau nom égare l'attention des chargeurs de marchandises ou des assureurs d'un navire en mauvais état, de construction ancienne ou de qualités nautiques reconnues mauvaises. Cet état de choses entraîne moins de conséquences fâcheuses dans le port de son armement qu'à l'étranger. Il serait difficile que tout le commerce d'un port, les courtiers, les assureurs, ne fussent pas parfaitement au courant de ces mutations, quelque fréquentes qu'elles soient ; mais dans les villes étrangères, elles peuvent entraîner une confiance qui n'eût point été accordée au nom primitif du bâtiment.
Il serait donc juste qu'on ne changeât jamais le nom d'un navire depuis sa construction jusqu'à sa ruine totale. Le commerce de nos grands ports a déjà élevé plusieurs fois des plaintes sur cet abus, que plus d'un résultat malheureux a sign al é. C'est là non-seulement une mesure d'ordre, mais encore un motif de sécurité. Le gouvernement a bien cherché à entraver ces changemens continuels de noms, en obligeant l'armateur à réclamer une autorisation des commissaires généraux de marine, et en ordonnant l'insertion de la mutation dans le journal de la ville; mais comme ceux-ci ne refusent jamais leur consentement, le but n'a point été atteint.
Cette manie de baptiser et débaptiser plusieurs fois un navire s'étend jusqu'à faire commettre les plus grossiers contre-sens. Ainsi un bâtiment dont la poulaine portera une tête d'enfant, recevra un nom guerrier. Un buste des temps anciens sera appelé d'un nom de jeune fille. Les couronnemens sculptés, dont le goût américain a popularisé l'adoption chez nous, offrent des anomalies non moins choquantes.
L'usage d'orner les bâtiroens d'attributs en sculpture qui accompagnent leurs noms, n'est pas nouveau : on voyait sur la galère d'Athènes un char brillant conduit par Pallas, les Béotiens
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ornaient leurs vaisseaux de la figure de Gadmus, armée d'un serpent (1). Autrefois toutes les guibres des bâtimens de l'Etat étaient chargées d'un fort lion, tenant dans ses griffes l'écu de France. Depuis on a adopté pour les bâtimens de guerre, comme pour les bâtimens de commerce, des figures symboliques ou caractéristiques. Le Jean-Bar t portait à sa poupe la figure de l'illustre marin. Le Jean-Jacques Rousseau, nom à la mode en 1793, était orné de la figure en pied du célèbre philosophe, tenant à la main un livre ouvert sur lequel on lisait : Droits de l'homme et du ci" toyen.
En général, les sculptures qui ornent les navires ne sont pas très-supérieures. Les bâtimens de l'Etat possèdent même un petit nombre de morceaux dignes d'être remarqués. Le Havre est le port qui met le plus de coquetterie dans l'acastillage de ses bâtimens. — Le luxe des paquebots des lignes américaines a donné l'impulsion. Un sculpteur d'un mérite distingué, qui habite ce port, a fait pour les plus magnifiques paquebots, dont, comme nous l'avons dit plus haut, les noms ont été empruntés à notre histoire, des figures en pied d'une très-bonne exécution, et dans lesquelles revivent véritablement les traits de Sully, de François Ier et de Henri IV. Il n'est pas aujourd'hui au Havre un bâtiment élégant qui n'ait sa figure et son couronnement d'attributs par M. Aumoni, et la majeure partie des navires appartenant aux ports de France où cet art n'est point encore arrivé à ce degré d'élévation, arrivent au Havre avec une guibre massive d'où, à leur départ, s'est élancée une gracieuse figure qui peut-être, dans un abordage, une manœuvre, perdra un bras ou sera déchirée. — Mais M. Aumont remet parfaitement les bras cassés, lors même que les morceaux en ont été perdus.