‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 39 sur 123 · SOUS-MARINE · texte numérisé non relu

SOUS-MARINE

L'indifférence du pays a toujours accueilli les expériences faites pour le développement de la navigation sous-marine. Tout à la fois dédaignée par le préjugé, décriée par le charlatanisme, et compromise par l'inexpérience de ceux qui s'en sont occupés, il en est résulté que des événemens déplorables se sont mêlés à de fausses assertions. La plupart des essais dont 1 ensemble, souvent emprunté à nos voisins doutre-

(1) Le Blasée naval de Paris conser? e les précieuses sculpture* de Puget, dont était ornée la fameuse galère de Louis XIV. '

mer, ne constitue pa$ 1* perfection des détails, ont eu le§ plus médiocres résultats par le manque d'analogie dans les pombinajsons et les calculs. Ainsi un physicien s'est asphyxié sous nos yeux, en quelques minutes, dans l'eau paisible d'un bassin, pour n'avoir pas prévu le danger de $e mettre en contact avec le fqnd ; un peu plus tard, un antre espéra descende k plusieurs centaines 4^ pî^d§ de profondeur, sans calculer |es lois de pression qui régissent les liquides. Nous le répétons, presque tons les systèmes qui nous Qnf. été soumis depuis plusieurs années sont des imitations des recherches anglaises, qui sont elles-mêmes fort imparfaites, il semble que la plupart de nos décpuvertes, obligées demigrer à }eur naissance, ne peuvent obtenir de lettres de naturalisation sur leur sol natal qu'à leur retour de l'étranger.

Pourtant» au milieu de ces t&tonnemens continuels et de ces répétitions d'expériences, dont on ffttigue l'intérêt national en le prévenant contre un résultat après lequel p# semble tant courir s«ws y pouvoir atteindre, nous croyons

Î[U'U n'y a plus en France que des applications à aire en fait de pavigatiqn $qus-flaarine. Parce que VeWpl°* ^'nn système n'en a pas consacré la perfection, on continue fie s'efforcer en recherches, en combinaisons, en emprunts aux nations voisines, puis il arrive qu'un jour on apprend que ce qu'on poursuit a été trouvé, que l'application n'a pas suivi l'invention : voilà tout.

Mous entrerons dans quelques détails sur le fond, ayant dp décrire ici le système dont la vulgarisation nous semble la conséquence juste de sop importante perfection.

La navigation sous-marine -ayait été connue des Anciens, comme tant d'autres choses inventées, perdues, retrouvées de nouveau et oubliées encore. Le plus grand vague confondait les idées qu'on avait sur cette science, lorsque deux hommes de mérite s'en occupèrent : Fulton et M. Ca$téra (1).

L'idée première d'aller entre deux eaux eût paru fort étrange si l'on n'eut cité, pour la rendre plausible, quelques-unes des anecdotes que l'on a recueillies depuis dans de vieilles traditions ; on les aurait mises au rang de ces prétendues fables historiques, si nombreuses et si dédaignées, avant que les progrès de la physique et ceux 4© la mécanique, réduisant chaque jour la complication primitive, nous eussent appris à ne rien préjuger, sans connaissances nécessaires, à ne rien proscrire par un dédain vaniteux.

Si une théorie de cette nature ne pouvait être

(1) Les communications précises qui nous ont été faites par ce savant jetteront quelque lumière sur l'état de la navigation sous-marine que nous décrivons ; nulle source ne pouvait être plus respectable et plus précieuse pour nous. (N. du R.)

alors qu'une œuvre de création, cela était §hptout vrai pour un jeune homme relégué à l'extrémité d'une commune rurale, ne possédant à coup sûr ni bibliothèque, ni savans. Ce fut pourtant dans cet éloignement de tout contact extérieur que l'auteur du système dont nous parlons médita le mode d'embarcation plongeante, dont le plan fut adressé, en l'an iv (1795), au Directoire exécutif.

Bientôt sur un théâtre plus apparent, et dn sein d'une position sqciale plus prépondérante, Fulton, en l'an viij (1800), fit le premier essai de son navire sous-marin. Il descendit dans la Seine, fut à Rouen, et parvint bientôt, croyons-nous, è mettre le feu à une carcasse de bâtiment mouillée à trois lieues au large sur les côtes du Finistère.

A l'exposé du résultat que publièrent de ce système les feuilles périodiques, les personnes qui n'avaient vu dans les travaux de M. Castéra qu'une ingénieuse folie, soupçonnèrent, dans les expériences qui venaient devoir publiquement lieu, un résultat provenant de révélations de bureau : ignorant alors quel homme était Fulton en moralité et en talens.

Mais l'examen des deux systèmes prouva bientôt que nul autre rappprt ne les liait l'un à l'autre que l'exécution 0 une idée-mère, qui, tombée a peu près dans le môme temps dans la tète de deux hommes doués de l'esprit d'analyse et d'invention, devait nécessairement leur faire suivre une ligne parallèle dans tout ce qui était le développement d'une conséquence obligée. Dans les détails se trouvaient seulement des différences marquées au cachet de l'originalité. C'est ainsi que Fulton avait, paraît-il, employé une portion de vis d'Ârchimède, s'effaçant derrière son nautiltu, moyen qui parait plus heureux dans les inventions hostiles que les avirons brisés, placés latéralement à un bateau-poisson. — Il joignait à ces premières combinaisons particulières un procédé à lui, pour indiquer la distance de la surface, et un appareil de voiles et de mâts à ressorts pour convertir, au besoin, l'embarcation sous-marine en bateau ordinaire. M. Castéra, de son côté, prévoyant la difficulté de se diriger invisiblement, avait songé à l'assistance d'un batelet éclaireur, dont le concours faciliterait prodigieusement le succès de toutes les opérations militaires.

L'idée principale de Fulton avait été d'arriver à un puissant résultat, faire sauter un vaisseau de guerre ; il est probable qu'il fût parvenu à y réussir. Ses corptdo, imaginés pour la défense d'une rade' ou d'une passe, offrent également une invention fort ingénieuse, et qui rendrait in* failliblement l'abord de celles-ci extrêmement redoutable. Ayant voulu écarter cette arme terrible de la mine portée sous la carène d'une embarcation ennemie, M. Castéra en avait cher*

FRANCE MARlTlMt.

ché l'équivalent* mais par des combinaisons plus ingrates, plus multipliées, nécessitant des machines secondaires; leur description est tout entière de la main de l'auteur, et à la date de 1 époque dans les archives de l'Institut.

Cependant le plan de M. Castéra dédaigné, celui de Fulton écarté, malgré l'immense avantage qu'il avait sur le premier, d'avoir eu la publicité des expériences, tandis que celui-là ne s'était guère vulgarisé que par le raisonnement, lanavigation sous^marine, que d'autres énergiques essais devaient accréditer, resta stationnaire. La position de fortune de M. Castéra ne lui permettait guère de s'occuper d'applications ruineuses pour un particulier qùi a déjà eu à subir les nombreuses dépenses que sollicitent les initiations successives à l'aide desquelles il a composé son système. Les recherches de ce savant l'isolèrent donc momentanément de l'important travail dont l'adoption eût démontré l'efficacité, maisqiii resta au nombre de ces découvertes heureuses que glace l'indifférence.

M. Castéra s'occupait de géographie maritime et de recherches scientifiques sur d'autres intérêts d'économie, lorsqu'une circonstance imprévue, en réveillant la pensée originaire de cette découverte, en rattacha les fils à la notoriété locale, et replaça la question sur son terrain primitif. • , .

En 1803* les Anglais avalent résolu de détruire notre escadre de l'Ile d'Aix. — Les brûlots arrivaient; il n'y avait plus de doute sur leur intention, et pas de moyens trop prompts pour la défense. La nécessité devait déterminer l'adoption de ceux qu'on proposait. M. Castéra s'empressa dë présenter à l'autorité locale les plans combinés dont l'usage pouvait prévenir le malheur qui menaçait l'escadre. — Il fut traité de songecrtux, et trois mois après, les flammes de nos vaisseaux incendiés éclairaient l'horizon et la frontière.

Ce fut à l'issue de cette grande catastrophe, qu'un eolonel du génie* M. de Récicourt, qui faisait partie du comité des fortifications, fut envoyé par Napoléon pour armer la côte. Il apprit, à son arrivée, l'offre qui avait été faite par M. Castéra d'entraver les projets de l'ennemi. Le résultat de l'entrevue qu'ils eurent ensemble fut le vif désir de venger notre marine par des représailles.

M. Castéra et l'officier supérieur du génie se rendirent à Rochefort, afin de jeter les bases du système à employer. Les essais préparatoires exigeaient un assea grand nombre de tonneaux, dont l'Ile d'Aix était approvisionnée; l'emploi de ces machines était nécessaire, surtout pour familiariser les marins des nouveaux équipages avec eette tactique. Pendant plusieurs jours qui s'écoulèrent dans l'attente d'une expédition dont un grand nombre d'officiers rêvaient la gloire, les

discussions les plus approfondies, lès observé tions les plus judicieuses furent faites stti* les plans proposés, et soumis à l'examen des officiel des corps civils et militaires, que le péril avait instantanément réunis sur ce rocher. Jamais pro^ jet ne fut soumis à une plus scrupuleuse contre verse et à un examen plus approfondi ; tous le* officiers supérieurs des corps maritimes et militaires s'en occupèrent avec chaleur pendant plus d'un mois, époque où des préoccupations de guerre plus instantes vinrent dissoudre ce savant congrès, et dénouer le faisceau de moyens exé* cutoires personnifiés dans chacun de ses membres.

La justicë rendue à ses travaux par dës appréciations aussi compétentes, déternlina M. Castéra à résumer, sous le titre d'Êssaiè sur ta Navigation sous-marine, les méditations auxquelles il s'était livré sUr cette grave question. — Cet ouvrage, qu'on ne trouve plus, est le seul traité en ce genre qui ait jamais été imprimé.

L'auteur y avait sommairement esquissé ce que doivent être les embarcations et les appareils pour les exigences de la guerre, du commerce ou des arts. Il y donnait au bateau de sauvetage un lest isolé, de manière à ce que, soit à la surface* soit au fond de Peau, il fût à même de prendre, de varier ou de garder un niveau quelconque dans la ligne perpendiculaire. Tout y était admirablement prévu dans les conditions de sûreté pour les entreprises périlleuses. Il ajoutait des roues aux bateaux réservés à l'exploration des lits de rivière ou des bancs de sable, et enfin, dans tous les cas possibles, des moyens de sortir, où et quand on voudrait de l'embarcation sous -marine, si elle venait à être inopinément heurtée par un corps étranger ou entraînée par une chute rapide.

Ce système prouvait infailliblement que tous les travaux intelligens et unitaires approchaient d'une conclusion de succès dans leur application.

MH. Coessën frères avaient aussi adopté dans leurs expériences, faites au Havre, la tonne subdivisée, et ce moyen a été favorablement jugé par l'Académie des sciences. M. Godgman, ingé* nieur à Folskstone, avait également, dans une course sous-marine, continué à naviguer en suivant une direction de 16 à 20 pieds de profondeur à l'aide de la tonne ; un autre Anglo-Américain fit des essais non moins encourageatts, mais empreints, comme les précédens, d'un rapport assez évident avec la machine de M. Castéra. On se rappelle qu'il fut question, à l'époque de la mort de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène, de l'en> ploi d'un bateau sous-marin pour l'arracher à sa captivité. Ce bateau devait porter une mâture suivant le procédé du célèbre Fulton.

Il résulte d'une manière évidente, de ce coupd'œil sur les tentatives de navigation sous-marine, que les travaux des savans poux la réalisation

FRANGE MARITIME

de cette grande pensée économique n'ont pas fait défaut. Il reste à déplorer l'indifférence apathique du pays pour tout ce qui touche à la marine, et sa répugnance pour les innovations, lors même que leur application entraînerait des conséquences d'intérêt général. Le système de navigation sous-marine impose son adoption, non pas aux particuliers comme cause probable d'avantages individuels, mais au pays comme élément de force, comme auxiliaire militaire, comme application philantropique. Qui sait quels résultats n'eût pas entraînés cette adoption si elle eût été générale et bien entendue ! La délivrance de notre escadre de Flessingue avant la première invasion, l'imposition de la neutralité du cabinet d'Angleterre et la rupture de la coalition ; plus près de nous, la lutte des Grecs et l'encadrement du Péloponèse par un cordon secret, le passage des mers fermé à Ibrahim, et tout prétexte aux hostilités de la Russie enlevé à sa marche contre le Bosphore ! — Telles en pouvaient être les conséquences !

En citant les différentes particularités qui sont du ressort de la navigation sous-marine, nous sommes loin de chercher à jeter du blâme sur les efforts d'une louable émulation; mais nous voudrions que leurs auteurs s'instruisissent préalablement de ce qui a été fait avant eux; qu'au lieu de nous ramener au point de départ et de perdre leur temps et leurs idées à recommencer les fondemens d'un édifice élevé, ils se plaçassent au sommet et appliquassent leurs veilles et leur savoir à en compléter l'ensemble, à en perfectionner les détails. C'est seulement ainsi qu'ils mériteront du pays en étendant les ressources d'un nouvel art dont on peut enrichir la marine.

Il était difficile d'éclaircir cette question sans la convertir en fait, et c'était un droit légitime pour Fulton et M. Castéra. Il n'est pas de pro-

1>riété plus sacrée que celle des longs travaux de apensée, surtout lorsque ces méditations ont pour objet une question d'avenir et d'utilité nationale. C'était donc ici un devoir à remplir envers la science et envers la société, car on ne peut effacer la trace des services passés sans frapper de découragement ceux que la société attend de l'avenir. On ne saurait non plus laisser consacrer comme modèles des imitations imparfaites et des combinaisons rétrogrades, sans nuire à la fois à l'intérêt de la science et aux individus dont la personnification représente la nation, dans ce sens : que l'examen des dates de priorité confère à deux savans une découverte qui, partagée entre eux, ne peut être américaine avec l'un, sans être française avec l'autre. Amédée Gréhan,

1ers Navigateurs Marseillais.

Marseille était entreprenante et avide de richesses; elle n'ignorait pas les voyages hardis des Phéniciens ; elle avait appris qu'une flotte sortie du port de Tyr, s'était souvent aventurée dans les solitudes de l'océan Indien, et qu'au retour de ces expéditions maritimes, tant de richesses éclataient sur les vaisseaux, que ces heureux navigateurs se délassaient de leurs fatigues sous des tentes de soie, et attachaient à leurs câbles des ancres d'argent. Elle résolut d'imiter sa rivale.

A cette époque, né de parens obeurs, un homme méditait en silence une entreprise devant laquelle on reste confondu d'une soudaine admiration ; il paraît qu'il se proposait d'arriver aux vastes mers d'Asie par un passage au nord de notre Europe. Or, cet homme qui, il y a près de deux mille ans, avait conçu un projet que la science moderne regarde comme le triomphe de la navigation armée de ses boussoles et de ses instrumens perfectionnés, se nommait Pythéas, et vivait contemporain d'Alexandre, 320 ans environ avant Jésus-Christ. Sa jeunesse fut studieuse : disciple de Pytbagore, il adopta ces rêves sublimes de science et de poésie dont on sait presque mauvais gré à la vérité de nous désenchanter. Ce Pythéas plaça le soleil au centre du système planétaire, et, agrandissant la puissance de la nature, il peuplait ces mondes qui brillent à nos yeux d'un éclat emprunté ; l'espace éthéré recula devant lui des limites qu'une science timide et ignorante rapprochait alors de notre globe; et lorsqu'il avait hardiment dessiné l'univers, quand il avait fait rouler autour du soleil tant d'astres inondés de ses feux, quand il avait disserté sur les éclipses, il se prenait à écouter, comme son maître Pythagore, cette musique ravissante produite par les solennelles danses des globes aériens; puis, redescendant sur notre terre, il sut préciser la latitude de Marseille d'une manière surprenante ; attentif à l'ombre d'un gnomon, à sa hauteur, au temps fixe du solstice, il conclut que la distance qui séparait sa ville natale de l'équateur était de 45° 17'; calcul prodigieux pour son temps, et dont l'exactitude a surpris les savans modernes (1).

Il y avait dans ces eaux de l'Océan qui envahissent et abandonnent à des momens fixés le rivage, un mystère qui déconcertait la patiente méditation de l'observateur. Pythéas devina l'é-

(1) La différence avec les calculs modernes n'est que dt 40 secondes. Gassendi et le père Fouillée ont admiré ce calcul étonnant de Pythéas. — Voyez Mémoires de Gassendi (t. 8). de Y Académie des Sciences.

ternelle loi qui établit de surprenans rapports entre les corps; penchée à l'horizon, la lune se montra à lui comme la cause de ces retours périodiques; il vit que les marées, soit qu'elles augmentent, soit qu'elles décroissent, suivent les inégalités du cours de cet astre (1).

Ainsi s'écoulèrent, au sein de profondes études, les premières années de Pythéas ; il voulut les faire tourner au profit de sa patrie. Marseille aspirait à ouvrir à son commerce de nouvelles routes ; son ambition était de rivaliser avec ces antiques marchés où les trésors du monde, étalés aux yeux, semblaient être des tributs offerts par toutes les nations à une industrie audacieuse. Pythéas comprit ce noble vœu et le réalisa ; peutêtre sa patrie lui fournit-elle le moyen d'entreprendre son voyage; ou bien, comptant sur un succès peu probable, il osa, sans appui, s'élancer dans une voie ouverte à son ardeur. Il sort enfin du port de Massalie, et s'avance dans cette Méditerranée, qu'il doit bientôt quitter pour enfoncer sa proue dans un océan inconnu.

Pythéas salue les colonnes herculéennes ; là, la Fable attribuait à un dieu l'irruption des eaux de l'Océan franchissant une barrière vaincue et allant frapper avec de grands bruits des rochers devenus caps, promontoires. Cet immense océan, ce fleuve xlu monde, cette vaste ceinture dont l'univers se ceignit un jour, prolonge devant lui ses flots ; là, sans boussole, avec des astres aux cieux, avec des caps inconnus aux terres , le hardi Marseillaisjpoursuit sa course et interroge etces cieux, et ces eaux, et ces terres. Icis'offre à ses yeux la fertile Lusitanie, puis l'Ibérie, puis les côtes des Gaules, puis l'Armorique; ce sont des rocs pendans sur les eaux avec des arbres, des dunes dépouillées, des péninsules reten tissantes. Le voilà dans un rétrécissement de mer : sa voile affronte les tempêtes de ce détroit, large fleuve coulant entre la Gaule et cette lie où abordaient des flottes venues du Nord.

11 sortit de ce détroit orageux, et longea la côte orientale des lies Britanniques; ensuite, se dirigeant vers le Nord, il vit de sauvages archipels et des cieux sans rayons. Ici les savans se divisent d'opinions : les uns veulent que cette Thulé, qu'il nomme dans ses récits, soit une des lies Shetland; les autres assurent que c'est l'Islande, terre affreuse que ceignent des mers glacées. Là il reconnut que la durée du jour solsticial est de vingt-quatre heures, ce qui suppose une latitude septentrionale de 66° 52M1 dut, s'il a réellement abordé en Islande, admirer ces volcans lançant des tourbillons d'eaux brûlantes, des feux qui roulent en laves ardentes sur les neiges rougies. Mais un si lointain voyage exalta l'imagination du navigateur marseillais. Arrivé

(1) Pythéas Massiliensis ait, iocremento quidem lunse acmsus fleri, décrémenta recessus.

(Pujtarchus, de Placitis, lib. IV, cap. 17*)

dans des mers où la proue d'un navire n'avait jamais imprimé sa trace, il s'enivra de ses propres découvertes. S élançant ensuite dans des hypothèses hardies, il écrivit des livres sur les** quels s'est égayée la malice des critiques. Deux ouvrages furent publiés par Pythéas : Le Périple, ou Tour de la terre , et un livre sur l'Océan; ouvrages extrêmement curieux, attaqués avec amertume par Polybe et par Strabon, et exaltés par Hipparque, l'un des plus savans astronomes, et par Eratosthène , le plus habile géographe de l'antiquité.

Ah! sans doute l'erreur déparait quelques pages de ces livres que le temps n'a pas respectés ; mais la critique ne devait -elle pas se laisser désarmer par l'écrivain, le héros navigateur qui poursuivit avec persévérance des entreprises dont les dangers étaient incalculables, expliqua avec une rare sagacité les causes des marées, précisa si bien la latitude de Marseille et décrivit les étoiles voisines du pôle ! On a raillé en grec, en latin, en français, plus tard, dans Bayle, son Poulmon marin. Voyez cet homme menteur! s'écrie Strabon (1), qui prétend avoir, après Thulé, découvert une matière à la formation de laquelle trois élémens avaient concouru ; assemblage incohérent d'air, de terre et de mer, qui tenait sus* pendues l'eau et la terre. Strabon, en s'exprimant ainsi, n'interpréta-t-il pas faussement un passage de Pythéas, et cet habile marin n'aurait-il pas essayé plutôt de décrire ces masses flottantes de glaces qui présentent une surface spongieuse? Un autre sens peut être donné à ces mots Pou/mon marin. Les Norwégiens appellent leurs mers Leberzee, c'est-à-dire Mare jecoreum, ou mer du Poulmon, pour signifier que l'état de cet océan engourdi par le froid ressemble, par son immobilité glacée, à celui d'un malade dont une affection pulmonique enchaîne les mouvemens (2). Au reste, un navigateur plus célèbre encore, Christophe Colomb, est tombé aussi dans une bien grave erreur : il crut que la mer, montant au ciel, touchait de ses vagues cette coupole ardente dont les flots aériens se seraient, selon lui, confondus avec les flots de l'océan.

Le commerce reçut des voyages de Pythéas une impulsion nouvelle ; le Nord fut exploré par les navires marseillais, et ce grand homme atteignit au but glorieux qu'il s'était proposé. Ses ouvrages (3), dont malheureusement nous n'avons

(1) Homo mendacissimus. C'est ainsi que Strabon appelle Pythéas.

(2) Adam de Hernens.

(3) On en compte vulgairement trois : 1° Orbis penplus (Artemid. ap. Marcian. Heracl. p. 63) ; 2° Terrœ beriodus (Apoll. Rhod. IV, 761) ; 3° deOceano liber (Germin in peUr. uranol. p. 22). Les deux premiers probablement n'en font qu'un, —roir, au sujet de Pythéas, Polybe et Strabon, 1. If, IV, p. 190. — Gonf. Bougainville, memb. de l'Académie des Inscriptions, 1. 19, p. 146 et suiv.— Les Notices de M. Azuni, de l'Académie de Marseille, qui a copié scrupuleusement, sans en faire l'aveu, Bougainville. — Murray, Nov. co/rç/iu societ. Cott. t. 6, p. 59, 9*,

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que des fragmens peu nombreux, prouveront qu'il savait abandonner le timon du vaisseau pour écrire des découvertes dont il voulait perpétuer l'utilité.

Pythéas, Retournant ensuite sur ses pas, voulut explorer avec plus d'attention la côte septentrionale dè l'Europe. Protégé par les chaînes dé la Scandinavie, un large brâs de mer balance ses eaux entre deux terres, dont l'une, à droite, arrive, découpée par des lacs immenses, des marais, des forêts presque noyées, jusqu'aux steppes de l'Asie, vaste plateau où la tente voyageuse des Huns ët des Vandales enfonçait ses poteaux ; l'autre, resserrée entre les flots, retentit, d'un côté, du bruit solennel de l'Océan: cette seconde terre avait des forêts, des lacs et des montagnes ; l'Asie y fit uh joiir irruption, et alors, devenue lafa- Driquô du genre Tiumain (1), elle entonna les shants des sagas, et vit briller des lances. Maintenant la civilisation européenne a Visité ces âpres climats; au fond d'un golfe, Pétersbourg se mire aVec ses palais de granit, dans le large fleuve de la Newa; et presque vis-à-vis, pressée de canaux, la Venise du Nord, Stockholm, se balance comme un vaisseau à l'ancre, entre une mer qui ronge ses rocs et un lac dont des maisons royales embellissent les rives. Mais à cette époque, quel aspect sauvage offraient et ces terres et ces eaux ! Pythéas entire dans cette mer silencieuse. Après avoir passé le Sttnd, il voit s'alonger devant lui la Baltique, qui finit par un golfe à l'extrémité duquel s'élève la dernière ville européenne que lave le dernier fleuve de notre continent (2).

Tels sont les voyages maritimes de Pythéas, tel est le premier nom cher aux sciences et au commerce, que Marseille a inscrit dans son histoire. 11 me semble qu'il mérite une belle part de gloire. S'élancer d'une patiente et studieuse méditation des phénomènes célestes à l'accomplissement d'un projet gigantesque, est à la fois l'œuvre du génie et du courage; c'est celle qu'a su déterminer avec tant de gloire Pythéas. Ceux qui ont attaqué avec amertume quelques erreurs dont une époque de tâtonnemens scientifiques doit être responsable, n'ont pas songé qu'il a mérité de prendre rang parmi les plus habiles astronomes de son temps; que la constante méditation lui révéla des secrets tenus pour impénétrables; que le premier il déploya sa voile dans des mers assiégées par d'éternelles tempêtes ; que le premier il traça aux vaisseaux, accoutumés à voir resplendir sous leurs proues des flots méditerranéens, une route vers des contrées inconnufes, où des fourrures précieuses, un étain abondant, le fer et l'ambre jaune promettaient au commerce de riches moissons. Oui, Pythéas est un de nos plus grands hommes,

(1) OfÛcina generis humâni. {Jornandes).

La Tille de Toruea, au fond du golfe de Bothnie.

et son nom, écrit en tète de notre histoire, doit rappeler à la pensée l'ardeur du génie, la soif des découvertes, l'utilité des travaux et la gloire du succès.

Un rival vivait, contemporain de Pythéas : c'était Euthymènes. Il parait que Marseille s'était tracé un vaste cercle commercial ; qu'intelligente et habile, elle voulut embrasser de ses spécula* tions le Midi et le Nord, alors peu connus. Carthage et Tyr exploraient l'Asie ; la Méditerranée porta leurs riches flottes aux remparts de Gades, à l'embouchure du Rhône et à ces trois mers fa* meuses dont l'une ressemble à un large fleuve coulant entre deux belles rives; l'autre /à un vaste bouclier poli, autour duquel la main dé l'ouvrier a dessiné des rivières, des forêts, dei collines, l'Asie et l'Europe m regard; et la troisième demeure suspendue comme un diamant à la ceinture de fer de la sauvage Scythie (3). Mais le Nord de l'Europe dormait derrière ses remparts de glace; les feux du soleil interdisaient l'approche des mers africaines. Pythéas avait mesuré de l'œil ces remparts, Euthymènes voulut saluer cette brûlante contrée qui ne s'est encore révélée que par sa prodigieuse étendue de côtes.

Il est hors de doute que les Phéniciens n'aient embrassé toute l'Afrique dans le vaste cercle de leur navigation. L'Égypte eut un roi qui se plaisait aux découvertes; par son ordre, desvais^ seaux tyriens s'avancent dans le golfe Arabique, entrent dans la mer d'Oman, doublent le cap méridional de l'Afrique, et arrivent, après trois ans, dans les eaux de la Méditerranée. Entreprise prodigieuse, que les Marseillais ont peutêtre exécutée 1 Pline nous parle de débris de vaisseaux ibériens qu'on vit flotter dans la mer d'Arabie. Et quels secours avait alors la navigation ? Là géographie ignorait que ce globe fût ceint de l'océan; on ne savait pas quand soufflaient ces vents réglés que la voile attend patiemment pour se déployer au haut du mât, par eux périodiquement enflée ; et l'aimant ne s'était pas encore ré* vélé comme attiré par une puissance magique vers ce pôle.

Euthymènes fut également auteur d'un périple. Quand il longeait la côte occidentale de l'Afrique, il vit arriver à l'Océan une masse d'eau qui semblait introduire la mer entre deux terres ; c'était le Sénégal. Il en visita l'embouchure, et le proclama le second Nil de l'Afrique.

Arrêtons-nous ici pour admirer la sage hardiesse et l'utilité des vues des Marseillais. Il est permis de croire que le sénat de leur ville fit les frais de ces voyages entrepris par Pythéas et Euthymènes ; ils furent conçus sur un plan très-large. L'un, Pythéas, se frayant un chemin vers le Nord, ouvrait aux navires marseillais une

(3) Le* mer* dt Marmara! Hoire et d'Aiof,

route que la sagacité tyrienne ignerak encore; l'autre, Euthymènes (1), inondé des feux du soreil africain, explorait cette vaste côte d'Afrique, qui, finissant brusquement par un cap fameux, indiquait une voie vers ces Indes orientales dont l'antiquité célébrait les richesses.

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