L. MéRT
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Dunkerque, le port le plus important qui découpe les côtes du nord de la France, est situé par 81° T de latitude nord, et par 0 2* fie lon^ gitude ouest du méridien dé Paris.
La fondation dfun port à l'emplacement où s'élève aujourd*hui Dunkerque remonte à une époque fort reculée. L'histoire rapporte que saint Victrius, évéque de Rouen, étant venu dans ces parages pour ramener à la foi lès Diabintes, petit peuple qm y campait alors, il trouva un ha* meau de pécheurs à l'emplacement où s'est aujourd'hui élevée la ville.
Ces Dtabîntes, qui peuvent ètv% considérés comme les fondateurs du port et de la cité, emn pruntaient leur nom à un mot de la langiie teuto* nique, dont la signification est i peuple qui habite un point de la cète creusé comme une baie. Cette origine de Etunkerque, qui prit naissance de la prise de possession du rivage par ces pécheurs, ne saurait être contestée; mais ce ne fut, à vrai dire* qu'qn 646 que le noyau d'une population naissante s'accrut £t développa ses moyens de prospérité. Saint Eloi, é?éq»e de ïf oyon, vint y pré* chef l'Evangile, y bâtit une cfapejle pt continua l'oeuvre sainte entreprise par son devancier saint Yictrius, en convertissant tous les babitans du hameau. En flamand on nomme duyne ( du celte : dun dune) les petites monticules de sable qui défendent les côtes des invasions de la mer; et herhe signifiant église dans la même langue, on a lieu de penser que duyne-kerke est l'étymologie du nopi actuel de la ville qui s'est élevée sur le terrain de cette chapelle primitive.
(1) Euthy menés Massiliensis testimonium dicit navlgari, inquit, Miaoticum mare. Sçnçc. N. Q. IV, 2.— Plutabcb. de plac. Philosoph. IV, 1. — On attribue généralement À Kuthymènes deux assertions dont les Anciens se sont rao-
2ués; la première, que les eaux de l'Océan méridional sont ouces, parce <jiie la proximité du soleil leur donne une espèce de coction ; la seconde, que les inondations périodiques du Nil proviennent des vents étésiens» qui refoulent, pendant un certain temps, les eaux du fleuve vers sa source, puis, eh cessant de souffler, les laissent retomber avec violence. Ces opinions, ridicules en effet, avaient été professées par nombre de philosophes avant Eathymènes, qui n'a fait que les répéter.
(C.-F. UcXBftT, Gréogra. H.)
Nous passerons rapidement sur les incidens historiques qui donnèrent tour à tour pour maîtres à Dunkerque les Francs , les Flamands, les Espagnols, les Allemands, les Anglais et enfin les Français; nous ne nous arrêterons pas davantage sur les révolutions que cette ville essuya. Quiconque s'intéresse à ces phases bistoriques trouvera, dans le savant ouvrage de Faulconnier, des détails complets, que le cadre de la France Maritime et sa spécialité semblent lui défendre d'aborder. Aussi ne nous arrêterons? nous par instans sur quelques époques qu'afin de démontrer que, dès l'an 960, ce port fut considéré, par les différons souverains, comme d'une haute importance géographique, et que sa marine fit souvent trembler les puissances voisines.
Une circonstance singulière que révèlent les annales de Dunkerque est celle-ci :
Par ordre de succession, et par son émargement de la rançon de François I*r, cette ville appartenait à l'Espagne; puis la bataille des Dunes la lui enleva le |8 juin 1658, sous les ordres de Turenne, commandant alors les armées combinées de France et d'Angleterre; mais une convention qui liait Louis XIV à Gromwell fit passer Dunkerque aux mains des Anglais. Ainsi, dans la même journée, elle fut comprise sous la domination des trois plus grandes puissances que l'Europe eût alors, la France, l'Angleterre et ï Espagne,
Le gouvernement anglais, appréciant l'importance de la situation de Dunkerque, s-'en occupa tout particulièrement. Il y fit construire des jetées en pierre, et on y éleva une citadelle.
Louis Xlt regrettait Dunkerque, et cherchait toutes les occasions d'en reprendre possession, il essaya près de Charles II une négociation, que le délabrement des fonds de celui-ci lui fit accepter, et Dunkerque appartint à la France en échange de 5,000*000: tournois. L'Angleterre manqua d'être soulevée par le mécontentement que cette rétrocession répandit dans le peuple maritime. ...
Le roi de France, satisfait de son acquisition, fit immédiatement un voyage à Dunkerque. H y ordonna différens travaux, fit tracer la basse ville , et demanda des plans pour le canal de Bombourf qui fut exécuté quelque temps après.
En 1691, Vaubàn reçut ordre du roi de fortifier une ville dont chaque jour l'importante posn tion se révélait davantage par le développement de son port et de sa marine. La ville fut fortifiée sur un bon système : de grands travaux maritimes y furent entrepris, et un banc élevé, qui barrait le passage du canal d'entrée, fut coupé; des jes* tacades encoffrées en bois et comblées de pierre» s'étendirent jusqu'à 800 toises au large pour défendre le port. A l'extrémité de chacune des estacades s'élevèrent deux batteries formidables; celle de l'est prit le nom de Batterie-Verte, celle
de l'ouest s'appela le Château de Banne-Espérance. Louis XIV fit encore bâtir différens forts sur les deux accores du chenal, afin d'en défendre l'approche, et ces forts reçurent des noms particuliers: le Ri&ban, le Fort-Revest, le Château-Gaillard, le Fort-Blanc. Enfin, en quelques années, Dunkerque devint une des places les plus formidables de l'Europe, et l'enthousiasme de Louis fut si grand pour accroître la prospérité de cette cité, qu'il y vint avec quarante mille hommesde troupes régulières qui se partageaient tour-à-tour les travaux, et leur donnèrent en peu de temps une impulsion qui tenait de l'enchantement. Les sommes que coûtèrent ces premiers travaux de Dunkerque sont incalculables; on y creusa un bassin dont la capacité offrait retraite à 30 vaisseaux, un arsenal maritime, des corderies ; des ateliers de toutes sortes s'y groupèrent, et comme son port était accessible à des vaisseaux de 64 canons, tout contribua bientôt à faire de cette place un centre d'activité qu'elle a perdue depuis peu à peu, à mesure que sa physionomie guerrière s'est fondue dans les développemens de son commerce actuel.
Dès cette époque, Dunkerque avait donné naissance à plusieurs hommes célèbres. Ce fut la patrie des amiraux Collard, Rombault, Jacobsen et Jean- B art, né le 20 octobre 1650. Jean-Bart, sur lequel la faveur particulière de Louis XIV se fixa à si juste titre, s'éleva rapidement du rang de simple pécheur au grade de chef d'escadre et aux prérogatives les plus élevées de la noblesse (1).
(1) Jean-Bart, le célèbre marin dont s'enorgueillit Dunkerque, mérite trop la sympathie du pays, pour que nous puissions» en trouvant son nom sous notre plume, ne pas nous y arrêter un instant, sans préjudice de l'article que nous lui réservons dans nos colonnes.
Un de nos précieux collaborateurs, M. A. Jal, a déjà, dans la troisième livraison du premier volume de la France Maritime, jeté quelques traits sur la fie de l'illustre marin; nous ne nous arrêterons ici que pour signaler une de ces particularités dont la vie de plusieurs hommes célèbres offre quelques exemples.
Jean-Bart sortait, comme on sait, du sein des pécheurs où il fut élevé.
On rencontre aujourd'hui encore à Dunkerque, bien que la tradition et l'usage s'en perdent tous les jours, une classe de femmes, épouses et mères d'artisans ou de pécheurs, qui, pour la plupart, ont conservé un costume dont les soyons furent jadis empruntés au contact des nations qui possédèrent tour-à-tour ces parties du littoral.— Boulogne a ses Mate lottes, avec leur ravissant costume de mousseline, d'écarlate et de pierreries; Granville, ses £avo Ut tes, m agaçantes et si curieusement chaperonnées de leurs coiffes en bateau; Dunkerque, bien que le
Jean-Bart fut pour beaucoup dans la prospérité maritime qu'acquit Dunkerque pendant les années 1690, 1691 et suivantes. Il détruisit la pèche des Hollandais, et par ses nombreuses prises sur le commerce anglais, exaspéra tellement la population maritime des côtes de la
nombre s'en éclaircisse chaque jour, a ses Bazennés : c'est la classe aristocratique des pécheurs, — les femmes de maîtres de bateaux, la partie aisée de cette population si énergique et si courageuse, qui exploite les rives de la mer.
La Bazenne, dont le costume pittoresque a inspiré à l'artiste le dessin qui accompagne cette livraison, revêt, dans les cérémonies de famille, dans les fêtes d'églises ou les solennités populaires, le riche costume dont une sorte de coquetterie complète l'ensemble élégant : c'est une jupe de brocard ou de quelque autre riche étoffe damassée, sous laquelle tranche la vive bordure rouge d'un ample jupon. Sa coiffure de mousseline blanche la couronne de ses plis multipliés, qui tombent de chaque côté de son visage comme les ailes d'un goéland au repos. Sa taille, que n'enlacent pas, comme dans nos villes, les supplices d'un corset, remonte jusque sous sa gorge, que recouvre, en la dessinant, les broderies transparentes d'un mouchoir. Son cou est enveloppé d'une multitude de rangs que fait sa longue chaîne d'or. Ses cheveux blonds, comme le sont en grande partie ceux des femmes du Nord, confondent leurs boucles à celles de ses pendans d'oreilles, curieusement ciselés suivant la mode du pays. Elle est fraîche comme une algue marine, vive comme une dorade; à sa ceinture pendent de longues chaînes d'argent, qui retiennent ses clés de bonne ménagère.
Jean-Bart a laissé des nièces parmi ces femmes. L'une d'elles, qui vivait encore il y a peu d'années, avait conservé, jusqu'à un âge fort avancé, sa simplicité de goûts originaire, bien qu'elle fût parvenue à une position aisée. Son fils, que des expéditions multipliées sur un corsaire avait placé dans l'aisance, ne parvint jamais à faire abandonner à la bonne vieille l'état de blanchisseuse qu'elle avait pratiqué dès sa jeunesse; l'affaiblissement des forces vint seul la forcer à quitter la vie active pour la vit tranquille. Une autre Bazenne, à l'époque où Napoléon, nouvellement uni à Marie-Louise, passa par Dunkerque, fut choisie pour faire partie des déléguées 4e la population maritime, qui présentèrent à l'empereur et à l'impératrice un poisson d'argent dans un filet d'or. Cette femme était aussi une descendante de Jean-Bart. L'empereur le sut trop tard, et les événemens qui arrivèrent bientôt après détournèrent sa préoccupation du désir qu'il avait eu sans doute de donner une preuve de son intérêt à cette femme, on peut dire, de bonne maison.
(AT. du D.)
Grande-Bretagne qui regardent la Manche, que celles-ci résolurent de venger le tort qu'il faisait à leur commerce , en bombardant sa ville d'armement. Soixante -six vaisseaux de toutes grandeurs étendirent, en effet, leur ligne de blocus; mais les fortifications élevées par Louis XIV furent servies avec tant d'héroïsme et d'activité par les braves Dunkerquois, que les Anglais furent forcés de se retirer avec des pertes considérables dans leur armée navale. En se repliant» ils bombardèrent Calais.
L'espoir d'empêcher la.sortie des corsaires dunkerquois qui faisaient tant essuyer d'échecs à leur marine marchande, leur suggéra la pensée de laisser une ligne d'observation au large du port. Mais Jean-Bart s'en souciait peu, et le 7 octobre 1693 il partit avec trois frégates, força le passage de la ligne, composée de trente-deux voiles, et, ayant gagné le large, il captura le lendemain quatre b&timens marchands richement chargés. Tombé, deux mois après, dans une flottille de vingt-six autres navires, il en enleva les marchandises les plus précieuses, et brûla les navires qui l'empêchaient d'accomplir un projet hardi, qui reçut bientôt sa complète exécution. — Quelques jours lui suffirent pour faire une descente sur la côte d'Angleterre, près Norwich. — Il y brûla 500 maisons, et rentra à Dunkerque avec 500,000 écus de parts de prises.
Notre but n'est point d'analyser ici les brillans services que rendit à sa patrie ce célèbre marin, dont le nom est une des plus belles gloires de la France; mais le temps qu'il passa sur les corsaires eut trop d'influence sur la prospérité de Dunkerque, pour que nous ne signalions pas rapidement ces faits, dont la réussite, souvent miraculeuse, rendit ce port un ennemi redoutable aux Anglais. L'exaspération devint si grande chez ces insulaires, que, d'accord avec les Hollandais, ils résolurent de s'emparer de Dunkerque ou au moins de détruire son port. Une flotte de 114 voiles vint en effet étendre sa ligne d'embossage le long de la côte, vers laquelle des brûlots, destinés à incendier les ouvrages en bois, furent lancés à chaque marée montante. Ces tentatives ne furent pas plus heureuses que le bombardement dont Jean-Bart avait si heureusement coupé la ligne, et l'amiral Berkley, qui commandait l'escadre, fut contraint de faire retraite avec des pertes considérables.
Peu de jours après, Jean-Bart usait de représailles en enlevant, à la tête de forces médiocres, 5 vaisseaux hollandais qui escortaient 50 voiles marchandes venant de la Baltique. — Tout fut conduit à Dunkerque.
Les échecs considérables que la marine dunkerquoise fit éprouver à l'Angleterre ne contribuèrent pas peu à la conclusion du traité de paix de Riswich, qui fut signé en 1697. — Louis XIV, pour reconnaître la bravoure des Dunkerquois,
Tomk IL
accorda à leur ville différent privilèges» entre autres la franchise de leur port, et une chambre des communes.
Les prises faites par ces seuls marins sur l'Angleterre et la Hollande, pendant la durée de cette guerre, s'élevèrent à plus de 32,000,000 de livres tournois.
La guerre de la succession d'Espagne offrit de nouveau aux Dunkerquois les occasions de s'enrichir et d'acquérir de la gloire: leurs prises multipliées désolèrent encore le commerce anglais. Pourtant la mort de leur célèbre compatriote Jean-Bart, arrivée le 27 avril 1702, refroidit pour quelque temps l'enthousiasme guerrier qui, depuis bon nombre d'années, animait cette brave population. Les Dunkerquois exprimèrent leurs regrets de la perte du chef d'escadre de Louis XIV, en érigeant à sa mémoire un tombeau dans une de leurs églises, et un monument sur une place publique.
Le chevalier Bart porta dignement le grand nom de son père : en 1703, de concert avec le commandeur de Saint- Pol, il détruisit la pêche des Hollandais aux lies Schetland. Le résultat de cette guerre, qui dura dix ans, fut une valeur de plus 30,500,000 livres en prises sur les Anglais.
Ce fut un échec si rude porté au commerce de cette nation qui lui fit exiger Dunkerque comme otage après la perte de la funeste bataille de Ramillies.
On sait ce que coûta à Louis XIV la paix d'Utrecht, qui fut signée le 11 avril 1713; mais il est présumable que les haines anglaises étaient plus violentes contre les Dunkerquois que contre Louis, car une des conditions expresses du traité était la destruction complète du port et des fortifications. Le roi de France se trouva dans la triste nécessité de se soumettre à ces rudes conditions. Nous avons peine à dire que 20,000 Français furent contraints de détruire, sous la surveillance du commissaire anglais, les magnifiques travaux dont l'accomplissement avait été pour Louis XIV une idée poursuivie avec tant d'ardeur.
Pourtant il fallait de toute nécessité que la France possédât un port de mer dans le nord de ses côtes.
La différence qui existait dans le niveau des eaux intérieures et la mer fit sentir la nécessité d'un canal, à partir de Dunkerque jusqu'à Mardick, petit village situé à trois ou quatre lieues de cette ville. Le travail s'exécuta, et deux branches différentes livraient chacune le passage aux bâtimens d'une plus ou moins grande capacité. Ce canal, qui fut ouvert le 6 février 1715, était en partie l'œuvre des Dunkerquois, qui y travaillaient avec d'autant plus de courage qu'ils le considéraient comme devant remplacer leur port abandonné. Mais les inquiétudes qu'éveillait chez les Anglais et les Hollandais ce nou-
FRANGE MARITIME
veau travail qui leur promettait de nouveaux corsaires, furent la base de sourdes intrigues malheureusement accueillies avec trop de faiblesse par le gouvernement français : le traité de paix de La Haye, en 1717, porta dans ses clauses principales l'abandon des travaux de Mardick : et telle était la position critique de la politique de Louis, que les habitans du Nord se virent réduits à réaliser les souhaits de l'étranger en renonçant à poursuivre des travaux qui devaient améliorer leur commerce.
En 1720, une tempête effroyable, qui ravagea tout le nord de la France par une grande marée d'équinoxe, rompit le batardeau qui obstruait le port. Il ne fut point rétabli depuis cette époque, et peu à peu les agitations de la mer et l'écoulement des eaux pluviales élargirent en la creusant cette trouée, qui finit par devenir praticable et fournir 15 pieds d'eau au point du passage le plus encombré.
Ce ne fut qu'en 1741, à l'occasion de la nouvelle guerre entre la France et l'Angleterre au sujet de l'Espagne, que les fortifications de Dunkerque commencèrent à être relevées. — On bâtit quatre forteresses et un camp qui se prolongea de l'est jusqu'au canal de Fumes. La Grande-Bretagne, que les travaux de Dunkerque inquiétaient toujours, résolut de les détruire de nouveau en envoyant, pour attaquer Dunkerque, 32,000 hommes commandés par le comte de Stairs. Ce général était parvenu à se procurer un plan des retranchemens, et tout semblait devoir favoriser ses projets destructeurs, lorsque, le jour même où le conseil assemblé devait décider de l'attaque des lignes, cette ville fut sauvée par un événement dont la singularité rappelle les oies du Capitole : un des chiens du général anglais ayant rongé le plan, le projet se trouva avorté et ne fut pas repris depuis.
Pourtant Dunkerque excitait de plus en plus l'animosité des ennemis de la France; non-seulement en temps de guerre ses corsaires faisaient éprouver des pertes considérables au commerce étranger; mais encore le pavillon neutre servait souvent de passeport à des entreprises que le contact de nos marins avec ces nations rendait plus faciles par leur habileté dans les différentes langues de chacune d'elles. ^
En temps de paix, Dunkerque s'élevait à la rivalité d'Anvers et d'Amsterdam par l'activité de son commerce, de sa pêche et du trafic avantageux de sa fraude; nul doute que l'extension de ce port ne fût devenue plus considérable encore s'il eût pu recevoir des bâtimens d'un fort tonnage. Ostende, dont nous nous rendîmes maîtres en 1745, fit déclinera Dunkerque son importance comme port de guerre. A dater de cette époque, ce fut presque exclusivement un port de commerce.
De 1744 à 1748, les corsaires dunkerquois
firent un nombre de prises si élevé, que le total de leurs produits s'élevait à 12,000,000. L'Angleterre, dont la marine marchande enrichissait depuis si long-temps les corsaires de cette cité hardie, fit stipuler au traité d'Aix-la-Chapelle que si Dunkerque conservait ses fortifications du côté de terre, la partie du port qui regardait la mer serait remise dans l'état prescrit une première fois par le traité dUtrecht, et que conséquemment toutes les fortifications élevées au large seraient rasées. — On recommença donc à démolir toutes celles qui s'avançaient vers la mer. Les jetées seules furent conservées.
En 1753, on commença les travaux d'un canal autour de la ville ; mais des mesures d'assainissement les motivèrent seulement.
En 1758, le bassin de la marine fut rétabli. Mais l'Angleterre, toujours attentive aux travaux de Dunkerque, ne se lassait pas d'en entraver l'exécution par des traités avec le gouvernement. L'importance militaire de ce port s'était effacée sous les développemens commerciaux, et le nombre des corsaires particuliers, qui croissait toujours, continua long-temps de porter une rude atteinte à la marine marchande d'Angleterre. Ce ne fut qu'en 1778, à l'époque de la guerre dite d'Amérique, que cette surveillance de nos voisins d'outre -mer commença à se ralentir. Pourtant, l'activité des corsaires ne se paralysa point, et cette époque, que signalèrent plusieurs belles affaires, a conservé un nom distingué dans le souvenir du capitaine Royer.
Dans une période de cent vingt-un ans, les captures faites par la seule marine de Dunkerque sur le commerce anglais s'élevèrent à 550,000,000. Saint-Mâlo est le seul port qui puisse prétendre à de pareils résultats. — Encore devons-nous supposer que la vente des prises n'a pas toujours été en rapport avec 4eur valeur réelle.
Les chiffres les plus curieux résultent de l'examen de l'importance commerciale de Dunkerque vers ces époques. Ainsi, depuis le 1er janvier 1765 jusqu'au 1er janvier 1785, les seuls smogleurs (fraudeurs) anglais exportèrent pour 577, 160,000 livres de spiritueux. L'échange en marchandises n'excéda pas une valeur de 18,800,000 fr. Le reste fut balancé par des versemens en numéraire. La franchise que Louis XIV avait accordée à ce port était un des puissans véhicules de sa prospérité.
Depuis Tépoque où les Anglais avaient commencé à essayer la ruine matérielle de Dunkerque, et après la mort de ses grands hommes de mer, Rombaux, Collaer,Jacobsen,Jean-Bart, etc., ce port cessa complètement d'avoir une attitude militaire : ce ne fut plus qu'un point de relâche pour lesbàtimens de l'Etat que la nécessité seule y faisait aborder. Pendant les premières guerres de la Révolution et de l'Empire, on y construisit bien quelques frégates et corvettes; mais l'en*
•orabrement des chantiers des ports de la Manche détermina Seul ces mesures, et ce furent plutôt des canonnières, des péniches et des bateaux plats qui s'élancèrent de ses cales. — - Boulogne, qu'animait alors le projet de descente en Angleterre, concentrait seul dans le Pas-de- Calais le mouvement militaire que la pensée de Napoléon avivait de son enthousiasme et de sa présence.
La guerre de la Révolution française, qui comprit les années qui s'écoulèrent de 1793 à 1803, vit armer 189 corsaires dunkerquois. Ce fut en* core une suite de tentatives audacieuses que presque toujours couronna le succès. — Un capitaine, nommé Blanckman, se rendit si redoutable au commerce anglais pendant cette nouvelle période, que le gouvernement britannique promit une prime de 1000 livres sterling à l'équipage du bâtiment qui le capturerait.
En 1803, la rupture de la paix d'Amiens par les Anglais, sans aucune déclaration préalable, fit éprouver, par la capture inattendue de ses bâtimens, un tort immense au commerce de Dunkerque. Bientôt l'indignation que ressentirent de cette violation des traités les marins français de ces côtes, fit prendre la mer à de nouvelles bandes de corsaires qui en peu de temps se vengèrent énergiquement par leurs représailles de cet acte de félonie indigne d'une grande nation. Les chargemens entiers que l'Inde envoyait à la Tamise entrèrent dans nos magasins, et le commerce anglais reçut un nouvel et rude échec qui termina ces époques de guerres continuelles qui, depuis, ne se sont pas renouvelées avec cette puissante nation.
Napoléon, dans ses continuelles préoccupations militaires, ne considérait la marine que comme une puissance secondaire; il favorisa peu les coura geux marins dont l'audace et l'habileté fit entrer dans les coffres de l'État des sommes si considé rables. Il distribua bien quelques décorations à titre d'ebcouragemens, mais jamais sa sollicitude ne s'étendit jusqu'aux moyens de prospérité de ces arméniens fructueux. Aucuns privilèges ne vinrent aider à la composition des équipages qui, pour la plupart, se recrutaient parmi les transfuges étrangers. Les travaux du port, qui, sous l'empire, furent repris jusqu'à l'achèvement du bassin, de l'estacade de l'est, de la cunette et de quelques écluses, complétaient plutôt le système unitaire de l'empereur pour les ports du nord, qu'ils ne s'appliquaient spécialement à la ville de Dunkerque. Ainsi, le chenal d'entrée fut laissé inaccessible à tout bâtiment d'un fort tonnage, et ses fortifications si puissantes qui, sous Louis XIV, en avaient rendu l'abord si imposant, ne furent pas relevées. On conçoit peu, si on ne la fait ressortir de son indifférence pour la marine, la négligence de Napoléon envers ce port *i avantageusement placé en vedette à l'extrême
nord de la France. Sans doute la possession d'Anvers, de Flessingue, d'Ostende, rabaissait Dunkerque à un rang secondaire dans son opinion.
Un plan de travaux fort raisonnables, et qui, en 1789, avaient reçu un commencement d'exécution, fut bien soumis à l'empereur; mais aucun ordre ne Vint prouver qu'il attachât une grande importance au classement de Dunkerque parmi les ports militaires.
D'autres plans applicables au port, présentés depuis par un ingénieur d'un grand mérite, nommé M. Cordier, et dont l'ensemble avait reçu l'approbation de tout le pays, furent également écartés. — Des sommes énormes ont été employées à l'exécution d'un bassin d'une médiocre utilité par sa position. — L'écluse qui le ferme forme par son axe un angle de quarante-cinq degrés avec celui du chenal.
Les plans de M. Cordier rejetés pour l'adoption de ceux qui ont reçu exécution, la ville entra pour une somme de 600,000 fr. dans les 3,000,000 qu'ont coûté ces travaux imparfaits. Les ouvertures du bassin ne peuvent livrer passage à un bâtiment dépassant 200 à 250 tonneaux. Ainsi le but du commerce, qui consistait à ménager à ses bâtimens un asile, soit pour les travaux de gréement, soit pour la purgation des
Juarantaines, n'a point été atteint, et les navires 'une certaine capacité continuent à encombrer les autres parties du port, comme si aucuns sacrifices n'avaient été faits parle commerce pour améliorer cet état de choses. Ainsi, malgré ses immenses sacrifices, Dunkerque n'a point un bassin qui conserve à flot les navires, dont les écluses soient directes avec le chenal, et dont le terrain soit bon, comme sa proximité de la ville et de la citadelle l'exige. Le bassin exécuté a coûté en plus de celui que réclamait le commerce, des som« mes dont l'application à d'autres travaux du port eussent ramené peu à peu Dunkerque à l'état de prospérité matérielle dont il jouissait en 1713, et que l'excellence de sa position géogra phique semble lui promettre pour l'avenir. Voir la suite à la page 152.
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Comme toutes les communautés dont les habitans ont à recevoir un avertissement simultané, le navire avait aussi sa grosse cloche.
Nos vieux matelots retirés n'apprendront pas sans un sentiment de douleur que leur vieille amie la cloche (car ils l'aimaient bien) est aujourd'hui débarquée, mise à terre, ce qui, en marine, est presque le synonyme de chasiéedubord. Ausouvenirdes émotions que leur causaient ses vibrations tonnantes, ils ne soupçonneront pas
quelle incapacité de service ou quel vice d'usage peut la faire frapper de proscription par nos marins modernes; et comment on remplacera sur nos vaisseaux cette vieille et bonne compagne obligée des matelots dans leurs longs voyages.
C'est encore le progrès dans l'installation de nos navires de guerre qui, ne respectant plus les vieilles habitudes inutiles, a éliminé du matériel d'armement la cloche, qui y figurait avec plus de bruit que de nécessité, en substituant à son timbre trop bourgeois, ou trop monastique, le son plus approprié du tambour militaire.
L'incorporation maritime de la cloche date de la création d'une marine organisée en France; c est-à-dire qu'elle fit son entrée à bord avec l'aumônier embarqué sur nos vaisseaux de guerre , où elle était spécialement, sous sa direction sacerdotale, l'instrument inséparable du service religieux.
Elle naissait dans ce but, avec et pour le vaisseau où elle devait faire entendre sa sainte voix; venait au monde en portant en relief sur l'un de ses cordons son acte de naissance et le nom du vaisseau auquel son existence était liée; recevait avec lui le même baptême (car alors on baptisait religieusement les vaisseaux); avait les mêmes parrain et marraine; était immédiatement appendue à son clocher en charpente, placé à l'entrée du gaillard d'avant, pour prendre, avec le vaisseau, possession de son domaine océanien; c'était un privilège de priorité d'embarquement qu'elle avait sur tous les autres objets du matériel d'armement.
Du chapeau de bois dont elle était coiffée, et sur les extrémités duquel elle se balançait entre les bras de son montant, se projetait un petit levier en fer, façonné, et à l'extrémité duquel était fixée la corde qui servait à la mettre en branle.
La nécessité de tout utiliser sur un navire, même en cumulant sur chaque objet des attributions en dehors de leur emploi spécial, fit bientôt remarquer que les fonctions religieuses de la cloche étaient trop peu occupantes, et que les longues heures de repos dont elle jouissait étaient un vrai scandale en regard de tant de mouvement et d'activité; alors l'économie intérieure du vaisseau lui suscita d'autres emplois; et par suite, la cloche sainte devint aussi la cloche du dîner, la cloche des heures, la cloche d'alarme, la cloche des signaux, la cloche des pansemens, etc.; enfin, à son doux farniente ecclésiastique, succéda une activité à laquelle sa bonne constitution seule pouvait résister.
Comme le tambour, qui varie ou cadence ses batteries selon le service qu'il indique, la cloche du bord avait aussi ses rhythmes et ses modulations de circonstances. Pour annoncer les heures, on lui faisait rendre un coup sec pour chaque demiheure écoulée depuis le dernier nombre d'heures multiple de quatre , c'est-à-dire qu'à midi et demi elle faisait entendre un coup, à une heure elle en
faisait entendre deux, ainsi de suite jusqu'à quatre heures qu'elle en faisait entendre huit, pour recommencer de la même manière à quatre heures et demie jusqu'à huit heures, et comme cela de quatre heures en quatre heures.
En escadre, lorsqu'on s'en servait pour signal dans les nuits très-obscures, ou dans les temps de brumes épaisses, afin de prévenir l'abordage avec un autre navire voisin que l'on ne pouvait apercevoir, on lui faisait donner un grand branle, terminé par un certain nombre de coups séparés et convenus pour faire reconnaître le vaisseau où elle était sonnée.
Pour appeler les blessés au pansement, elle frémissait sous un tintement triste et lent, comme des glas en harmonie avec le service affligeant qu'elle annonçait.
Son triomphe était l'annonce des repas de l'équipage. C'était alors à toute volée et par cadences de trois coups en trois coups que sa large bouche de bronze, frappée par sa langue de fer, et se balançant de çà de là, en avant, en arrière, conviait gaSment les commensaux du bord autour des gamelles fumantes, et souvent avec un ton si soutenu, que, malgré la douceur du motif, elle faisait dire : assez!
Excepté pour son sinistre tintement qui appelait les blessés à l'infirmerie, et qui lui était toujours imprimé par l'infirmier de service, la cloche du bord n'avait pas de sonneur particulier pour se faire entendre dans les autres cas; mais au besoin il s'en présentait cent pour un : les jeunes matelots, les novices et les mousses surtout, s'empressaient avec amour à la faire résonner. Les jeunes mousses trop faibles pour la mettre en branle se bornaient à lui faire battre les heures en balançant à la main son marteau. Ils y trouvaient un bonheur qu'ils payaient souvent par des punitions, quand pour en jouir ils oubliaient près d'elle leurs devoirs essentiels. Nous les avons vus se tenir d'avance dans son voisinage, et, au signal donné par la petite cloche de la timonerie, qui frappait l'heure sur le gaillard de derrière, se précipiter avec toute la pétulance de leur âge, se disputer, se culbuter, se battre même pour s'emparer du bruyant marteau, et frapper de toute leur vigueur, souvent au détriment de leurs petits doigts étourdiment froissés entre le marteau et la paroi intérieure de la cloche.
Pour le grand balan des repas, c'était bien un autre conflit entre les matelots et les novices amateurs ; c'est qu'à la mettre en branle à grande volée il n'y avait pas que le plaisir de faire du bruit et d'annoncer le repas toujours tant désiré, l'amour-propre trouvait aussi certaine flatterie à bien déployer la vigueur et l'adresse nécessaires pour lui imprimer le mouvement convenable, et la faire, ce qu'ils appelaient, bien chanter. Aussi, long-temps à l'avance, le plus prévoyant s'était déjà emparé de sa corde, et prenait position. An
coup de sifflet du mattre d'équipage qui précédait le commandement de : Sonne la cloche, tous les promeneurs du gaillard d'avant s'arrêtaient pour juger le sonneur empressé , et parmi eux les amateurs retardataires, prêts à se venger de leur désappointement, si leur devanciers ne s'en tiraient pas convenablement. S'il réussissait, une demi -approbation, dédaigneusement exprimée par les mots : Gomme ça , gonflait d'orgueil le sonneur enchanté de lui-même; mais si, par maladresse, trop de raideur dans les bras, ou trop de lenteur à rendre la main à propos, produisait une suite de faux coups qui troublaient l'harmonie du branle, oh! alors un déluge de vociférations et d'apostrophes graveleuses, accompagné d'une grêle de bouchons d'étoupe, de pelotes de vieux bitord et autres projectiles, accablaient le sonneur tombé, qui s'enfuyait à toutes jambes, et se cachait pour faire oublier sa déconvenue qui lui était long-temps reprochée.
La corde était aussi un objet type : courte et façonnée d'une manière particulière, elle était terminée par un beau nœud techniquement appelé cul-de-porc; elle avait d'autres nœuds distribués dans sa longueur pour servir de points d'arrêt aux mains qui la saisissaient, et ce n'était pas chose inutile, car elle était si sale des mille caresses qu'elle recevait de ceux qui passaient près d'elle, qu'elle aurait défié les mains les plus calleuses, dans leurs plus fortes pressions, de ne pas glisser sur ses torrons cachés par la couche de graisse et de goudron dont ils étaient enduits.
Elle était la seule, parmi tous les cordages dont un navire est appareillé, qui eût pour nom technique celui de sa nature : corde; aussi son nom fournissait-il aux beaux-esprits du gaillard d'avant des sujets de pointes, de bons mots, et d'énigmes dont ils ne manquaient jamais de profiter. Un étranger monté à bord en curieux s'extasiait-il sur la multitude de cordages qui se croisaient autour de lui, un matelot lui disait d'un air capable et fin c II n'y a pourtant qu'une corde dans tout ça ; » et après avoir quelque temps embarrassé l'étranger étonné, il ajoutait tout content de lui : c C'est la corde de la cloche. •
Il faut le dire pourtant, la cloche du bord avait aussi son revers de médaille, et croirait-on que cet objet de tant d'affections était aussi un sujet d'épouvante? mais seulement pour des novices paresseux ou passibles de fautes disciplinaires ; voici comment : Dans ce temps-là, la propreté à bord de nos vaisseaux n'était pas autant recherchée que de nos jours ; le fourbissage surtout n'était pas aussi commun, et ce devoir de faire reluire tout ce qui est susceptible de poli, si galment rempli aujourd'hui par nos matelots, qui se complaisent ensuite au milieu de l'éclat donné par leurs soins aux gaillards de nos vaisseaux, était alors un mode de pénalité, et la vénération que l'on portait à la cloche la faisait choisir pré fé rarement par le maître
d'équipage pour être polie et fourbie au clair par un novice en défaut, et le pauvre délinquant passait une journée à maudire et à frotter sa robe verdie d'oxide.
Un de ses grands inconvéniens, celui qui, sans doute, a le plus contribué à la mettre à terre, et qui tempérera les regrets soulevés par son absence, c'est que par sa position la cloche était très-exposée dans les combats à être frappée parles boulets; et si le cas échéait, elle disparaissait sous la violence du choc, mais en nombreux éclats qui, sifflans et tournoyans dans la foule des combattans des gaillards, frappaient d'une mort inévitable les malheureux qui en étaient atteints. Aussi, dans les préparatifs d'une action, la descendait-on à fond de cale.
Cependant la cloche du bord n'a pas complètement fait séparation avec Neptune et les marins; et moins grosse, moins tourmentée, et peut-être aussi moins considérée, elle est encore en instance sur nos navires de commerce.
Le cap. P. Luco.
Motm* te* négrier*
m JOURNAL DE BORD.
Pour les riverains de la Méditerranée, Gibraltar était encore, il y a cinquante ans, les Colon* nés d'Hercule. L'aventurier téméraire qui débouquait le détroit mettait, avant de cingler pour l'Amérique, ordre à ses affaires de famille et de conscience ; et quand, gorgé d'or, il revenait avec son éclaboussant équipage faire trembler le sol natal, le peuple le regardait ébahi, comme un homme qui revient de l'autre monde. Pour quelques coquillages, pour quelques colibris empaillés, le Cabinet d'Histoire naturelle gardait en lettres d'or son nom alongé de la noble particule, et l'Académie des Sciences le recevait membre correspondant.
J'en viens à l'histoire de mon négrier.
J'aurais pu, renchérissant sur ses notes, broder sur ce canevas du drame ou du roman ; mais la fidélité en fait de voyage vaut toujours mieux que l'effet : j'ai choisi la forme plus vraie, quoique moins saillante, d'un journal. Le récit rendu direct n'en reproduira que mieux l'expression du marin ; il faut que le faiseur disparaisse, et que le style sente parfois le goudron : voilà pour la couleur locale. Mais si rien n'est plus sot que ce style parfumé qui trahit, dans un sujet terrible, les gants glacés qui l'ont écrit, rien de plus ridicule aussi que de rembrunir les couleurs. L'homme exploité par l'homme est un métier tout comme un autre, qui n'exclut pas chez un négrier tout
FRANGE MARITIME
sentiment généreux; le mien, par exemple, a des bouffées de sensibilité ; il s'extasie devant on paysage, s'indigne des abus, sourit aux souvenirs de la patrie ; je n'ai qu'un mot à dire : Nature.
Je m'embarquai sur l'Oin, en qualité de timonnier. Nous allions porter le gouverneur de Bourbon à sa destination.
On est sûr d'être bien accueilli, par prévoyante ministérielle, quand on est chargé d'une si importante mission. A ces élémens chauffés d'enthousiasme factice se joignaient les élans d'une joie franche et sentie. L'ex-gouverneur, tyran de position dans les îles, comme tous les despotes iorlans, laissait peu de regrets après lui, et on était naturellement porté pour un successeur qui, arrivant tout frais d'Europe avec sa philantropie, faisait espérer quelques chances d'améliorations. Les canons des forts tirèrent à notre approche ; une vigie à la longue vue nous avait signalés, et depuis le superbe trois-m&ts jusqu'à l'humble brigantin, il nous fallut successivement essuyer le feu des innocentes bordées. Le paysage qui se découpait entre la mer et le ciel bleuâtre des Indes se confondit en un clind'œil dans une atmosphère blanchâtre, et, comme par un jour de grosse brume, le marin ne distingua plus la terre à laquelle il touchait. De tout cet encens je ne vis, moi, que la fumée, me voilant le plus beau des spectacles pour un marin : la terre après quatre mois de navigation.
Enfin, après une de ces demi-heures d'un siècle, se déroula à mes yeux le plus poétique des tableaux que palette d'artiste ait jetés sur la toile, la plus fraîche des lies qu'imagination de jeune homme ait rêvées : Bourbon, du côté si pittoresque de Saint-Denis.
Echelonnés sur des collines en amphithéâtre, on n'aperçoit que blanches habitations, bouquets de girofliers et de tamaca, cascades vertes de mousse et de liane, et tout cela près d'un volcan; la riche végétation d'une nature vierge au revers du pays brûlé. La nuit, à douze lieues au large, quand on voit la lave rouge qui, comme un filet d'or, sillonne la montagne, ou qu'on entrevoit au jour une légère évaporation suintant d'un cratère : Vivat 1 s'écrie le marin 5 c'est Bourbon; le volcan fume sa pipe.
Saint-Denis, chef-lieu de 111e, n'a rien de remarquable aux yeux de ces Européens qui ne comprennent pas une ville sans architecture et sans cordeau. Mais elle a mieux que des colonnades et des portiques : elle a des bains tièdes, des arbres embaumés et des eaux jaillissantes; et puis j'aime l'air de jeunesse qu'exhalent ses cases en bois aux vertes jalousies, et je donnerais toutes les villes de la vieille Europe, ma patrie exceptée, pour un village du Nouveau-Monde. C'est à Saint-Denis qu'on trouve, dans toute sa douceur, cette vie molle et indolente de créole; c'est Jà
que les hommes se promènent nonchalamment avec l'éventail et le parasol, et que les femmes s'endorment aux magnétiques attouchement des négresses. Ces mœurs étonnent le nouveau débarqué; mais à peine a-t-il respiré cet air qui porte à la mollesse, qu'il cède à une irrésistible pente, et qu'il finit par partager même avec le vieux colon son dédain pour l'homme noir. Je conseille au négrier apprenti l'école de Bourbon.
Après un séjour de quelques mois, je m'embarquai à bord de la Turquoii*, goélette du roi, sur laquelle je fis plusieurs voyages à l'Ile Sainte- Marie, Madagascar et Pondichéry. Rien ne m'y a frappé qu'un portrait en buste et en pied de Bonaparte, dans la maison du grand* prêtre de Brahma. Lui aussi était donc un Dieu!... A ce rapprochement inattendu, je restai en extase; en vain mon dobachi, cicérone indien, me secouant par trois fois, se tuait à me montrer les images monstrueuses de ses dieux : mes yeux, baignés de larmes, en songeant à Sainte-Hélène, ne pouvaient se détacher de la grande figure; et aujourd'hui, que quatre ans ont mis entre elle et moi tout un monde, je la vois encore, avec son cadre de manguier et son voile de mousseline, suspendue entre des caricatures chinoises et indiennes, comme, pour l'effet du drame, le bouffon à côté du sublime I
Je sortis du service royal en septembre 4827, et des opérations de traite furent les premiers essais de ma liberté. Chose à remarquer : sur dix nègres débutans, il y en a neuf qui sortent du service, et cela se conçoit. Un peu de licence est douce après le despotisme des épaulettes, et le marin, tout froissé encore du régime militaire, se délecte à cette vie de contrebandiers, où capitaine et matelots mettent en commun indépendance et fortune. Le premier voyage n'eut rien d'intéressant; nous allâmes à Laurenzo-Marquesi, comptoir portugais, où nous fîmes notre traite de blanc à blanc.
Je ne connais rien de plus misérable au monde que ces Cafres, appelés par les traitans Grains de maïs ({); et après les habitans de la Nouvelle-Hollande, qui marchent, dit-on, sur les mains, rien de plus bas dans l'échelle des êtres. C'est un vrai bétail que les Portugais contiennent à l'aide de chiens dressés, qui partagent leur antipathie. Là point de bois et de falaises qui facilitent le marronnage. La côte de Mica est d'une désespérante nudité; on n'y rencontre pas même des cocotiers, arbres qui couvrent toute la côte d'Afrique, et que détruisent, sur cette terre marâtre, les descentes périodiques des éléphans. C'est le point à peu près où viennent expirer les montagnes des Hottentots.
On conçoit que les trafiquans de bois d'ébène
(1) A cause de lu ressemblance qu'ont, avec les grains do mais, les excroissances qu'ils se font venir sur le net.
font fortwo dans ce paya ; c'est nne mine d'or pour les Portugais, qui en ont le monopole.
Grâce à leur courage, qu'ils nous firent payer bien cher, nous complétâmes en vingt jours notre chargement de chair humaine, et nous fîmes voile pour Bourbon, qui, vu ses travaux forcés et ses soixante lieues de tour, offre toujours un immense débouché à cette marchandise. Les produits d'Europe en baisse donnent parfois des pertes; mais les noirs, jamais; et sauf une épidémie à bord, il y a toujours des piastres à gagner dans le commerce. Quoique la mortalité soit grande parmi des hommes parqués comme des moutons, nous eûmes, grâce à l'air et au mouvement, ces deux principes de vie, peu de noirs à jeter à la mer. A certaines heures du jour, nos mains philantropiques allégeaient les entraves, et la consigne était alors de respirer et de folâtrer à l'aise sur le pont. Avec ces précautions d'hygiène, notre chargement essuya peu d'avaries, et sur 300 noirs, nous eûmes le bonheur d'en débarquer 271 sur la côte du Vent, sans autre mal que quelques chevilles enflées et quelques cous meurtris par les barres de justice et les carcans. Nous comptâmes onze suicides, chiffre satisfaisant qui grossirait jusqu'à des proportions ruineuses sans les boissons fortes qui hébètentles sens, et la bruyante musique qui émousse le souvenir et assoupit le désespoir. Le vinaigre et le temps cicatrisent les plaies. Et puis, quand même! l'empreinte sanguinolente du licou n'empêche pas la bête de somme de faire force et de tirer, se dirent sans doute les colons, car ils chuchotaient entre eux au débarquement, et nos noirs, malgré leurs écorchures, nous furent enlevés à 1500 fr. par tète.
Je me rembarquai sur un autre navire, à mon grand regret ; car le marin, dans un long voyage, s'attache au bois qui a partagé ses périls, et s'en sépare, les larmês aux yeux, comme d'un vieil ami qu'il ne doit plus revoir. Nous allions sur une goélette marchande traiter du riz sur la presqu'île de Malaca à Saint-Gapor, petit comptoir anglais dont la population est £resque toute chinoise et malaise.
Le Chinois est actif, industrieux et sobre, mais jaloux, fourbe et lâche. Ses vices en relief respirent sur sa physionomie ; son regard faux joueetvacille dans ses yeux ronds: c'estleregard de la chouette; sa figure est plate, et ses jambes grêles contrastent avec celles du Malais, taillé en Hercule. Les Chinois, avec leurs bras pendans et oollés au corps, semblent tout d'une pièce; il y a de l'automate dans leurs mouvemens; ils sont
}>ar-dessus tout pointilleux et méthodiques. Les èinmes, en général laides, ont toutes un air souffrant ; c'est à fendre le cœur de les voir se traîner sur deux esclaves qui leur servent de béquilles; leurs pieds, estropiés à dessein, ressemblent assez au sabot d'un cheval. Elles se piquent de
beauté, et sont coquettes jusqu'au martyre. J'en ai vu se pincer jusqu'au sang pour raviver le vermillon de leurs lèvres, et plus d'une dame s'est éteinte de phthisie pour consulter trop souvent le calepin nacré qu'elles humectent de leur salive pour en tirer le plus vif des carmins. Les Malais s'enivrent avec l'opium, qu'ils chiquent et fument avec passion. L'ivresse, qui en est le résultat, est terrible : il arrive quelquefois que dans cet état, l'écume à la bouche et le chrin (1) à la main, l'on a vu de ces malheureux frapper indistinctement tous ceux qui se trouvaient sur leur passage, jusqu'à ce que, frappés eux-mêmes, la mort vînt arrêter le cours de leur furie*
Je retournai à Bourbon, d'où nous cinglâmes vers Calcutta, pour y charger des toiles bleues qui servent à traiter sur la côte d'Afrique ; Cal* eut ta, ville immense où la barbarie heurte à chaque pas la civilisation, où la pyramidale pagode aux têtes fantasques de monstres, fait face au sévère dorique ou au grandiose corinthien , où la hutte de terre grise et le toitde bananiers rampent à côté du palais asiatique aux vertes terrasses et aux blanches colonnades. Les mœurs des indigènes ne sont point à Calcutta un reflet plus ou moins complet d'Europe ; les types y sont dans toute leur pureté primitive, et du bracmane au
Earia, l'observateur peut étudier dix-huit sectes îen distinctes.
Nous réparâmes quelques avaries à Bourbon, et c'est là que, montant nos batteries, nous réarmâmes en traite sur un brig fin voilier, pour éviter la chasse des croiseurs anglais, loups ravisseurs déguisés en bergers, pirates brevetés de leurs gouvernemens, qui, épousant par contrainte la cause de l'humanité, divorcent dans l'occasion avec elle, et exploitent à leur profit les négriers qui tombent dans leurs filets. Le capitaine et l'équipage du brig capturé courent risque de perdre leur liberté; mais, à coup sûr, les nègres n'obtiendront pas la leur; ils peuvent dire un éternel adieu à leur case et à leurs cocotiers ; ils n'en seront pas moins vendus au plus offrant
Eour peupler les habitations et cultiver la canne, e requin engloutit le poisson qui avale le menu
fretin ; et du requin, qui en fera justice? Cela
rêvant, car on rêve à bord quand le navire, filant ses nœuds, laisse au marin le temps de s'écouter vivre, nous doublâmes le cap Sainte-Marie et remontâmes vers le nord pour nous rendre à Quiîimane, comptoir portugais à sept lieues de la rivière de Cuama. Ne pouvant y traiter avec le gouvernement, qui, sous la griffe du léopard britannique, avait reçu ordre de n'accorder aucune franchise au pavillon français, nous fûmes obligés de remonter à Mozambique, résidence du vice-roi des établissemens portugais en Afri-
(1) Nom qu'ils ont donné à «n poignard en forme d* aer* pent.
que. Ce chef-lieu, avec son paysage à part et sa population mosaïque, est bien la plus originale des cités que j'aie rencontrées dans mes voyages; il n'est pas de lanterne magique qui y vienne avec ses effets d'optique, ses vues de fantaisie et ses lointains à souhait. Figurez-vous sur un rivage découpé par des flots aux sables d'or, une ville où se croisent mille citernes et mille bazars, des jardins où se balancent les sycomores et les palmiers, et puis un soleil d'Afrique dardant ses effets de prisme au milieu de cet éblouissant tableau, et vous aurez une faible idée de ce panorama où circule la vie, de ce boulevart où passent l'Arabe du désert au turban rouge fièrement drapé de ses lambeaux; le voluptueux Indien à la coiffure de mousseline et à la tunique blanche; et le hautain Portugais, sultan de ces contrées, qui fait plier sous le poids de son indolence le bambou que portent quatre nègres en Langouti. Ville toute de transition, improvisée au sein des flots pour servir de pied-à-terre au commerce, Mozambique est comme un jalon planté entre le désert et le monde.... Là, moyennant une rétribution de 3,000 piastres, nous obtînmes la permission de traiter sous pavillon portugais. Nous côtoyâmes la rivière de la Cuama, où nous fîmes ample moisson de noirs, attendu que la famine désolait le pays, et que, pour un chapeau de riz, les amateurs avaient une fraîche négresse. Tous les jours on voyait par milliers descendre dans leurs pirogues ces squelettes vivans qu'un traitant venait engraisser pour les vendre à un plus haut prix sur les marchés de Mozambique. Un seul blanc, plus d'une fois accompagné de ses esclaves fidèles, s'enfonce dans l'intérieur, jusqu'à soixante à quatre-vingts lieues, au milieu de ces peuplades qu'il exploite à la connaissance de tous, sans qu'il lui soit fait aucun mal.
U va traiter avec les rois, qu'il mène en conquérant, fort de ses mousquets et de sa pièce de campagne. On cite pour sa témérité un Portugais, Antonio, surnommé le Lion. Abandonné un jour de sa troupe, et menacé par mille casse-têtes, il fit d'une décharge à mitraille une large trouée, et mit les sauvages en déroute. Je l'ai vu : c'est un homme petit et maigre, aux yeux vifs et percés, dirait-on, d'une vrille, bavard et fumeur comme un Portugais, gros joueur, payant toujours ses pertes en noirs, et sûr de ses coups ; vendant l'ours avant de l'avoir couché. Je l'ai vu endetté de trois cents noirs, s'acquitter au bout de quinze jours, sans d'autres fonds que son industrie et quelques sacs de riz qu'il met en avant comme une glu au gibier. Nous complétâmes notre chargement, et, grâce à 17,000 piastres, nos chaînes de porte-haubans touchaient presque les eaux. Les noirs, emboîtés les uns dans les autres étaient pressés comme des harengs, et nous descendîmes en cet état la rivière jusqu'à son embouchure, attendant la nouvelle lune pour passer
la Barre (1). Nous étions à l'ancre depuis deux jours, quand notre vigie donna l'alerte. C'était une frégate anglaise qui, ne pouvant entrer elle* même dans la rivière, envoyait, pour nous reconnaître, deux embarcations. Vite de faire des* cendre les noirs dans l'entrepont, et de placer des hommes armés de rotins pour leur imposer silence. Notre capitaine héla pour qu'on n'approchât pas davantage ; mais ses cris n'auraient servi de rien, si une pièce de six, mise aux sabords, n'eût parlé plus énergiquement. La mèche fumait, et les rameurs s'arrêtèrent tout court : l'équipage était sur les gaillards prêt à faire un coup de main : sabres, haches, pistolets, luisaient sur le pont, et les Anglais, mettant de l'eau dans leur vin, demandèrent à boire. Ils voulaient, disaient-ils, un peu d'arack ( eau-de-vie de sucre ). Nous leur filâmes par-derrière un baril d'eau. Ensuite nous permîmes à l'officier de venir à bord, sans armes, pour satisfaire sa curiosité. Il admira la tenue du navire, nos couvre-lumières brillans comme de l'or, nos boulets et nos haches d'abordage rangés en salle d'armes sur le pont, et il ne put envisager sans un mouvement de frayeur nos hommes à figures de contrebandiers, dont la moustache mal peignée et la barbe en désordre ajoutaient à la dureté naturelle des traits. Dans son trouble, il ne vit rien, pas même une chaudière à mille rations, qui sert à cuire la nourriture des noirs, et dont il ne pouvait, vu ses gigantesques proportions, ignorer l'usage. Il s'en alla en appuyant sur le mot brig de guerre, sans vouloir, dans sa méfiance, accepter même le petit verre. L'Anglais, qui nous attendait, aurait pu nous faire payer cher notre fanfaronnade, si le capitaine n'eût fait débarquer la traite sous la garde de quatre hommes. Nous feignîmes de nous diriger sur Bourbon, et au moyen d'une fausse route, la nuit nous revînmes prendre notre cargaison en-dehors delà Barre. Ainsi la joie des nègres, qui s'étaient vu débarquer, fut de courte durée; leur rêve de liberté se borna pour eux à vingtquatre heures de fers plus renforcés. La traversée fut longue et malheureuse; le flux de sang et le ténesme nous emportèrent cent dix têtes, et dans un seul coup de vent nous perdîmes 10,000 piastres, montant de cinquante noirs, que nous trouvâmes étouffés un jour de tempête où nous avions condamné les écôutilles. Nous jetâmes le tout à la mer, et chaque officier regretta son tant par tête; le matelot ne jurait que du surcroît de travail, mais trente bras nerveux ont bientôt jeté cinquante cadavres à l'eau : bonne aubaine pour les requins ! Nous débarquâmes enfin sur la côte de Bourbon, où nos noirs, malgré leur excessive maigreur, nous furent enlevés pour défricher les terres.
Voirla suite à la page 128*
1) Banc de sable qui s'étend sur la côte d'Afrique, et qui, dans ces parages, est mauvais et dangereux*