PIRATERIES DANS L'ARCHIPEL GREC
La vigibtee et l'activité déployées par les croiseurs français dans les mers du Levant ont presque complètement purgé l'archipel grec de la multitude de forbans qui l'infestèrent dans les derniers temps de la lutte heliénienoe et dans les années qui suivirent la pacification ; mais notre commerce dans ces mers serajoegtemps k se remettre des coups funestes qui lui ont été portés par ce brigandage.
L'importance de nos rapports commerciaux avec les échelles ottomanes et les ports égyptiens, importance que peut développer chaque jomr le système de civilisation d*nt Mébémet-
Ali réalise l'application dans son empire, ne rendra point sans intérêt un tableau résumé de la piraterie dont la mer Egée est devenue, par sa nature môme, un des centres les plus dangereux.
Les anses» les criques et les baies dont est déchiquetée sa plage, les nombreux tlots dont ses eaux sont parsemées ont toujours rendu cette mer favorable entre toutes à l'exercice de cette criminelle industrie. Dès l'antiquité la plus reçu* lée, nous voyons la marine athénienne impuis* santé à réprimer complètement les écumeurs de mer, qui trouvent toujours une fuite facile ou des refuges au milieu des récifs et des sinuosités de son littoral. A nulle époque pourtant les pirates n'y fnrent plus nombreux ni plus hardis qu'à l'époque de l'affranchissement de la Grèce.
La raison s'en offre d'elle-même*
On se ferait une idée bien complètement fausse des lies de cet archipel, si on ne les connaissait que par les descriptions poétiques de nos écrivains. Ces rochers, pour la plupart d'une stérn lité désolante, avaient trouvé dans le commerce les richesses auxquelles plusieurs d'entre eux devaient leur état florissant.
La protection de la Russie et la permission que les Grecs avaient obtenue de cet état d'arborer son pavillon, avaient contribué puissamment au développement de leur prospérité.
f Cette protection, lucrative pour l'ambassade, ne l'était pas moins pour eux; tour à tour Russes ou sujets ottomans, suivant leurs intérêts, ils profitaient des avantages des ups et des autres. Partout protégés, payant partout les droits les moins forts, grâce à {'éternelle insouciance des Turcs, ils se trouvaient dans la position la plus avantageuse ; le commerce des grains de la mer Noire prit par leurs caboteurs une activité immense. Les Grecs approvisionnèrent Constantin nople, tout le Levant, l'Italie, la mer Adriatique et la plus grande partie de l'Espagne, qui a toujours tiré ses subsistances de l'étranger. >
Cette prospérité dut naturellement disparaître avec les bases sur lesquelles elle reposait ; l'insurrection dans laquelle le patriotisme populaire entraîna le haut négoce des ports et des Iles, malgré la répugnance que devait lui inspirer le péril de ses intérêts, ne tarda pas i réduire beaucoup son commerce en détruisant l'état de choses dont les privilèges l'avaient si activement favorisé.
Ce fut surtout les habitants des îles que la révolution grecque laissa sans aucune ressource. La piraterie devint une conséquence rigoureuse du dénûment complet où se trouvèrent plongées les populations maritimes.
Les forbans qui se hasardèrent spr ces mers furent bientôt si nombreux, que la piraterie parut quelque temps y être organisée. Ce n était plus quelques bateaux isolés que rencontraient
FRANGE MARITIME
les navires qui faisaient le commerce du Levant, c'étaient des escadres de dix et quinze misticks montés chacun par quarante ou cinquante hommes. Il est vrai qu'une foule de bandits des lies Ioniennes, et de ces hommes, rebut de toutes les nations, à qui la crainte de la justice fait quitter leur pays et que Ton trouve en si grand nombre dans tous les ports de la Turquie, se jetèrent avec avidité dans ces courses qui leur offraient des gains faciles. C'est généralement à ces derniers que sont dues les horreurs qui ont soulevé l'indignation de l'Europe.
On peut diviser ces pirates en deux classes par la nature de leurs expéditions, et la grandeur des bâtiments sur lesquels ils les exerçaient.
Les forbans que l'on rencontrait dans la haute mer montaient habituellement des petites goélettes ; il n'était aucune partie de la Méditerranée orientale où ces navires ne se montrassent ; presque tous les bâtiments qui se rendaient en Egypte étaient pillés ou chassés par eux ; ils étendaient leurs croisières jusque sur les côtes de la Syrie.
Malgré l'impunité qui a presque^ toujours couvert leurs déprédations, malgré l'impulsion que doit leur imprimer le souvenir d'un métier qui leur offrit tant d'avantages, malgré enfin l'aversion que les populations amollies de ces climats chauds éprouvent pour le travail, ce mode de piraterie a depuis quelque temps disparu, et peut être regardé comme complètement extirpé par nos stationnaires.
Les pirates que redoute encore la navigation de l'Archipel sont ceux quin'écument que les atterrissages. Ce sont généralement les pêcheurs des lies à qui les faibles ressources de leur profession et l'appât d'un gain facile font avoir recours à une industrie plus productive.
Ils ne montent habituellement que de longs canots avec lesquels ils s'efforcent d'aborder les navires marchands pour les enlever. Placés naturellement sur les lieux de passage obligé pour les b&timens, ces forbans ont toujours des vigies postées sur des hauteurs, pour qu'aucune voile ne passe dans leur horizon sans leur être signalée.
Malheur au caboteur pesant ou au navire accalmité qui aperçoit quelque longue pirogue sortir du milieu des rochers et se diriger vers lui à l'aide de ses avirons qui la portent comme des ailes. En vain les petits canons dont il se trouve quelquefois armé lui inspirent-ils quelque confiance; la barque pirate, manœuvrant pour éviter son feu, l'attaque en poupe avec tant de promptitude et d'habileté, qu'il faut qu'il compte un équipage nombreux et des hommes résolus pour échapper à une capture presque certaine. , Malheur également à celui qui vogue la nuit dans ces parages, si seshommesde bordée ne font pas bon quart dans l'ombre.
La facilité qu'ont les pirates de cette espèce de se soustraire à toute répression doit faire
craindre que le commerce avec la Turquie n'ait encore long-temps à redouter leur brigandage. En effet, ne se hasardant jamais loin de leur côte, et ne mettant même leur barque à la mer que lorsqu'ils n'aperçoivent aucun navire militaire dans leurs parages, il est bien rare qu'ils puissent être surpris.
Et lors même que nos croiseurs pourraient se trouver à portée, que faire contre des embarcations qui prennent chasse aussitôt? les poursuivre ; mais est-il possible de gagner le rivage avant que ceux qui montent une simple barque aient eu le temps de la tirer sur la côte, de la cacher dans les broussailles et de disparaître dans les rocs, où l'on ne peut trouver après eux que des chances de mort?
Les progrès de la civilisation peuvent donc seuls, en établissant une autorité régulière et nationale sur ces lieux, et en éclairant et moralisant ces populations, faire disparaître des déprédations contre lesquelles l'intervention de notre marine pourrait bien toujours rester sans puissance.
Auguste Delasize.