TROUVÉE À AIGUËS-MORTES
rétais à Toulon depuis trois jours (41 février 4834), revenant de Naples, quand le Journal du Gard y apporta la nouvelle que près d'Aigues- Mortes on venait de découvrir un bâtiment de 75 pieds de longueur et de 9 pieds de largeur,
3ue l'on regardait comme une galère du temps e saint Louis.
Une galère de saint Louis! Un navire contemporain des croisades ! Quelle trouvaille 1 . . .
L'article du Journal du Gard eut un grand retentissement à Toulon, et y éveilla l'attention de tous les hommes qui ont quelque amour de Fart. Bien que je n'ajoutasse pas une foi trèsgrande à une annonce dont le rédacteur pouvait être un ignorant, un spéculateur, ou un de ces hardis débitons de mystifications, qui se plaisent à jeter à la curiosité publique des faits hasardés, étranges ou complètement faux, je me décidai tout de suite à me détourner du chemin direct qui devait me ramener à Paris, pour aller voir le morceau curieux découvert à Aîgues- Mortes. C'étaient cinquante lieues que j'allais ajouter à plus de quinze cents que je venais de faire ; quoique je fusse malade, je ne pouvais pas hésiter.
J'achevais un voyage entrepris avec l'intention de recueillir le plus grand nombre possible de documens relatifs aux questions importantes de l'archéologie maritime ; j'avais été assez heureux pour rencontrer, dessiner, étudier un très -grand nombre de monumens ignorés, des différens âges de la marine : mais tous ces monumens sont écrits, peints ou sculptés; il s'en présentait un en relief, non pas un petit modèle, non pas une de ces représentations douteuses, capricieusement faites par un artiste qui n'a vu les navires que du côté pittoresque, mais un bâtiment réel, reste authentique d'un art ancien : c'était une trop grande bonne fortune pour la négliger, une trop belle occasion d'ajouter à mes études, pour la laisser échapper !
Je souhaitais fort qu'un ingénieur constructeur voulût bien venir à Aigues-Mortes avec moi, pour que l'opinion d'un homme tout-à-fait compétent confortât la mienne sur le mérite de l'objet découvert, et la redressât si elle s'égarait ; II. Kerris, sous-ingénieur de la marine, eut la bonté de s'offrir, et j'acceptai avec plaisir et reconnaissance l'appui du talent dece jeune homme, aimable et modeste autant que distingué.
Le 47, nous étions à Nimes, et le 48, nous partîmes pour Aigues-Mortes. Le hasard nous fit rencontrer, dans la pauche, — qui prend le titre Ton II.
pompeux de coumer, — une personne assez au fait des circonstances de la découverte de la galère. Elle me promit de me faire parler à quel-
3ues-uns des ouvriers qui avaient contribué à é terrer le navire. Arrivés à Aimargues, nous fûmes encore plus heureusement chanceux, car nous rencontrâmes l'intendant de madame de Bosanquet, sur la propriété de laquelle se trouve le débris nautique qui nous intéressait. Cet intendant nous raconta, sans se faire prier, son vaisseau de saint Louis, nous le récitant avec complaisance, comme les gardiens de Pompe! récitent la maison de Diomède ou la mosaïque de la Défaite des Pertes. C'était lui, M. Flamand, qui avait dirigé les travaux pour désensabler \*nave des croisés, et il était tout ému en nous donnant les détails de l'opération qu'il expliquait, le crayon à la main, en traçant des figures as#sez intelligentes. Il nous dit qu'il allait nous montrer quelques petits fragmens de bois et de clous dénaturés appartenant au navire ; et quand il revint nous les apporter, il nous avertit que M. le colonel Monnier, neveu de madame de Bosanquet, désirait nous parler. Nous nous rendîmes auprès de cet officier, qui nous annonça l'intention d'aller le lendemain matin à Aigues-Mortes, et nous y donna rendez-vous.
Tout ceci s'était passé pendant que le courrier changeait de chevaux, ou, pour parler plus exactement, de cheval. Nous nous remîmes en route, et deux heures après, nous arrivâmes chez le père André, l'hôte de la Garde-de-Dieu. Ce n'est ici ni le temps ni le lieu de parler de la ville d'Aigues-Mortes et de l'auberge, où, grâce à Dieu, nous fûmes assez bien, et où nous passâmes une soirée très-agréable par la rencontre que nous fîmes d'un capitaine du génie, de deux officiers de cavalerie, d'un artiste et d'un officier d'infanterie, qu'un désir curieux avait amenés de Montpellier pour voir la galère du Journal du Gard. Je pourrai donner ailleurs les détails relatifs à cet épisode de notre voyage.
Le lendemain matin, comme il nous l'avait promis, M. le colonel Monnier vint nous prendre pour aller au Môle, — c'est le nom de la propriété de madame de Bosanquet. — H pleuvait, et nous avions pour trois quarts d'heure de marche dans des sables et des marais, où il est impossible d'aller en voiture ! Nous partîmes toutefois, et le ciel eut pitié de nous : le temps resta triste et couvert, mais la pluie cessa. Notre caravane, composée de neuf personnes, arriva tout essoufflée sur la rive gauche du Vidourle, à trois milles environ d'Aigues-Mortes, et à droite, c'est-à-dire à l'ouest de la ville.
Notre curiosité fut d'abord médiocrement satisfaite; nous espérions, sur la foi des récits qui couraient à Nîmes, voir un navire à peu près dégagé du lit dè terre où il était resté ignoré pendant plusieurs siècles, et nous vîmes
seulement une partie de son avant, non pas en profil, ce que nous aurions bien désiré, mais pardessus, en plan, à vol d'oiseau, ^
Avant d'aller plus loin, je pense qu'il convient de faire l'historique de la découverte du monument, sur lequel je donnerai ensuite tous les détails nécessaires, avant de proposer les doutes et les conjectures oue m'ont suggérés sa forme et la localité dans laquelle il a été trouvé.
Il y a six ou sept ans crue , pour garantir le pays des inondations du Yidourle, dont les eaux, souvent et subitement grossies, couvraient les
f)laines marécageuses où Ton élève, comme dans a Camargue, des bœufs et des chevaux à demi sauvages, on creusa un nouveau lit à cette trèspetite mais très-capricieuse rivière. Depuis ce temps elle traverse le bien de M. de Bernis, et. borne à l'ouest celui de Mme de Bosanquet. Les eaux du Yidourle, encaissées entre deux digues de terre et de sable , qui lervent de remparts aux propriétés des personnes que je viens de nommer, n'ont pas coulé plus tranquilles et plus réservées qu'auparavant ; chacune de leurs crues a été marquée par quelque dégât, et le soin constant des riverains consiste à réparer et consolider les digues qu'elles rongent sans cesse.
A l'un des derniers Vidourles, comme on dit dans le pays pour parler des extravagances de ce furieux ruisseau, la digue du Môle fut tellement endommagée, que l'intendant de M™6 de Bosanauet se hâta d'y faire travailler pour s'op-
Soser à un envahissement nuisible à la récolte 'abord, et plus tard, contraire à la salubrité du pays, déjà assez gravement compromise par les marais qui entourent et infectent Aigues-Mortes. Ayant besoin de terre pour établir un nouveau glacis, fortifié par de nombreuses plantations de chiendent et de tamarin qui, étendant et enlaçant leurs racines, finissent par retenir le sable et former un mur solide, M. Flamand fit creuser un fossé parallèle à la digue et en arrière d'elle. La terre prise dans le fossé servit à la réparation.
Ce fut en creusant cette tranchée que des ouvriers sentirent leurs pelles s'arrêter contre un corps dur qu'ils reconnurent bientôt pour du bois. Ils travaillèrent avec plus de précautions, et arrivèrent à se convaincre qu'ils avaient affaire à une barque ancienne. Grande fut leur surprise de trouver, à 9 pieds environ sous le sol, un bateau dans un lieu où il n'y avait d'eau que depuis peu d'années. M. Flamand, averti à temps, examina avec attention tout ce qui pouvait être vu du navire ; et je dis tout ce qui pouvait être vu, parce que la barque, étant presque entièrement sous l'eau du Yidourle, se trouvait enterrée audessous du niveau de la rivière et fort près de son cours. On sonda, en suivant la direction des deux flancs du bâtiment, et du côté de Vavant, qui est perpendiculaire au Yidourle, on vint jusa qu'à la proue que la rapidité du courant eut bien-
tôt dégagée, mais seulement à la hauteur du plat-bord. Quant à l'arriére, il resta inconnu; M. Flamand, qui avait fait fouiller la barque à l'endroit du fossé, dans la longueur d'à peu près 3 pieds, arrêta ses sondes du côté de la poupe avant d'être parvenu à cette extrémité, aussi intéressante pourtant à connaître que l'autre. Des morceaux de bois furent plantés tout le long des deux bords pour dessiner le plan du navire. Plusieurs amaaiers (les membres, ainsi nommés par les habitans du pays) furent extraits sans trop de peine, non qu'ils fussent pourris ou brisés, mais la rouille avait mangé le 1er de tous les clous, et les pièces de la construction ne tenaient plus les unes aux autres que par l'effet de la pression exercée sur toutes par la terre qui avait rempli le navire. Quelques bouts de bordages, quelques masses de sable au centre desquelles se trouvaient des restes oxidés de clous ou petites chevilles, furent pris sur les côtés et au fond du bâtiment. M. Flamand garda tout cela avec soin, et pour que le bois enlevé aux membres de l'embarcation ne subit point d'altération à l'air, il le mit dans l'eau d'un fossé du Môle.
La nouvelle se répandit bientôt de la découverte faite par les ouvriers de Mme de Bosanquet. Le maire d' Aigues-Mortes, qui aime les antiquités, alla aussitôt voir le monument antique, et se fondant sur des souvenirs vulgaires, sans autre donnée positive sur la forme de tel ou tel navire ancien, il se hâta d'écrire au préfet du Gard qu'on avait trouvé à Aigues-Mortes une des galères de saint Louis.
Voilà ce qui précéda notre visite au Môle; voici • maintenant ce qui s'y passa.
M. Eerris et mot mesurâmes la longueur approximative de la partie connue du navire, et nous la fixâmes à 71 pieds. Nous trouvâmes que la largeur du bâtiment, à l'endroit du fossé creusé par M. Flamand, c'est-à-dire à 53 ou 54 pieds de î'étrave, est de 9 à 10 pieds. Il était difficile d'arriver à une plus grande exactitude, parce qu'il fallait mesurer sous l'eau, et que cette eau, étant trouble, ne nous laissait point apercevoir les plats-bords. Nous pûmes être plus sûrs de nos mesures à Y avant, car le Yidourle, très-clair, nous permettait de le bien voir. Nous constatâmes qu'à l'endroit où la prétendue galère sortait de terre, elle est large de 4 pieds 9 pouces. 4 pieds-9 pouces étaient la longueur de la partie saillante dans l'eau. Cette partie laissait voir de chaque côté cinq têtes de membres, éloignées Fune de l'autre de 9 pouces. Pour connaître la profondeur du navire, de sa quille à la hauteur des plats-bords, nous sondâmes avec une longue broche de fer, et nous reconnûmes qu'à 5 pieds de I'étrave, comme à l'endroit où nous avions constaté que la barque a 9 pieds de largeur, la profondeur était la même : 5 pieds 5 pouces.
Je voulais savoir si la déclivité dn plan des
FRANCS MARITIME
plats-bords était très-grande à l'avant, c'est-àdire si la construction était fine ou renflée à la proue ; je glissai à l'extérieur un instrument de fer emmanché à un long bâton, et je fis observer à H. Kerris que sa pente était fort rapide du haut en bas, ce qui me fit croire que la figure d'une coupe perpendiculaire à la quille, faite à 3 pieds environ de l'étrave, serait plus près de celle d'un Y que de celle d'un U. Vers l'arrière, dans le fossé, je ne pus point faire la même expérience, parce que la terre était trop dure pour permettre à mon instrument investigateur de glisser sur le flanc du navire.
A la maison du Môle, nous vîmes plusieurs des alonges extraites du bâtiment et conservées dans l'eau par les soins de M. Flamand. M* Kerris les mesura, et il me dit qu'elles avaient 2 pouces 3/4 sur le droit, et 3 pouces sur le tour. On nous donna quelques fragmens de clous et de bois ; et je pris un morceau de mastic qui cachait dans l'origine la tète d'un clou. Ce mastic, je veux le faire analyser. Je suis fâché de n'avoir pas rapporté un peu d'un corps gras qui recouvrait certains bordages et que nous avons jugé pouvoir être une peinture jaune.
De tout ce que nous avions vu, nous ne pûmes tirer de conclusions bien précises; mais nous fûmes induits à penser que ce navire, d'une construction solide et fine à la fois, était l'œuvre d'un art avancé. Il parait appartenir à la famille des gondoles» des galères, des yoles, et de ces bfttimens fins, plats, longs et peu làrges, dont parle Du Belley, et qu'au moyen-âge les Anglais appelaient rumberge$> La hauteur du creux à l'avant étant la même que celle qui fut mesurée aux deux tiers de la longueur du navire, on doit conclure que le lignum sans tonture, haute sur l'eau à la proue autant qu'au centre et probablement à la poupe, ce qui la rapproche, au moins par la donnée générale, des principaux bâtimens à rames de l'antiquité et des xV et xvte siècles.
Mais ce lignum qui a pu autoriser à lui donner le nom de galère? qui a pu établir son âge ? Rien, absolument rien. On n'a trouvé aucuu indice de bacala ou de tout autre soutien d'un système de rames; on n'a vu ni tolets, ni toletière, ni reste de pont, ni apparence de coursive, ni commencement de carrose ou thronum, ni débris d'une tour à l'avant, ni bancs pour la chiourme. A la vérité, tout cela peut avoir disparu, avoir été enlevé après le naufrage du navire ; mais quelle bonne raison a eue M. le maire d'Aigues-Mortes pour Supposer une de ces choses essentiellement constitutives de la galère à tous ses âges ? je l'ignore. J'ai voulu causer de cela avec lui ; il était à Nîmes le jour où nous étions au Môle, et j'ai perdu cette occasion de m* instruire.
Dire, avant plus ample et plus facile examen, que le bâtiment ensablé est une galère, c'est se hasarder beaucoup. Jusqu'à présent, il n'est per-
mis d'affirmer qu'une chose, c'est que tout ce qu'on en connaît ne suppose point une galère.
Dire ensuite que cette galère date de S. Louis, c'est faire une supposition jusqu'alors tout-à-fait gratuite. Hors la circonstance de sa position à quelques milles d'Aigues-Mortes, sur quoi peut se fonder une telle hypothèse? Les savants connaissent-ils les galères qui allèrent à la Terre- Sainte? Ce qu'eu dit Joinville est-il assez preci6, assez explicatif pour biett fairô connaître les formes des galères à des antiquaires qui ne se sont pas spécialement appliqués à débrouiller les questions obscures de l'archéologie maritime?
Une médaille, une monnaie a été trouvée dans le sable qui remplit la partie visible de l'avant du navire ; cette médaille, M. Kerris ni moi ne l'avons pu voir. On nous a dit vaguement qu'elle porte d'un côté l'empreinte de deux têtes, et l'on n'a pu nous apprendre ce qu'il y a au revers ; ou n'a pas pu nous fixer sur la nature des caractères qui accompagnent probablement les deux effw gies. La pièce de monnaie est entre les mains d'un ingénieur de Lunel ; il est à désirer que M. le mi«* nistre de la marine la fasse demander à madame de Bosanquet, pour que nos savans numismates l'examinent et sachent à quelle époque elle ap-
Sar tient. Encore, quand on sera fixé sur le fait e la médaille, ne devra-t-on pas se hâter de conclure que la barque où elle a été trouvée est sa contemporaine ; parce qu'il est mille causes qui auront pu amener dans ce sable une médaille plus ancienne ou plus moderne. Tirer autre chose qu'une première induction de la connaissance de la médaille, ce serait agir avec une légèreté peu digne de la science.
Il faudra, pour se faire une opinion à peu près raisonnable, et oui ne sera peut-être jamais définitive, si le hasard ne fait pas trouver dans le navire plusieurs objets clairement indicateurs de l'âge de ce débris nautique , il faudra tout examiner avec une attention minutieuse. Rien de ce qui constitue la barque dans son état actuel, je veux dire dans l'état où elle sera quand on l'aura fait sortir de terre, avec toutes les précautions possibles, ne devra être négligé. Il v a, sur quelques-uns des bordages et des membres, des caractères, des marques qui m'ont semblé avoir de certaines analogies avec ceux dont sont marquées les pierres des admirables fortifications d'Aigues- Mortes. Ces caractères, il faudra les comparer, les dessiner avec attention, ou même les mouler, afin d'en avoir les figures plus exactes pour les mettre sous les yeux des savans. Dans le fond du navire on a remarqué des pierres composant un lest; ces pierres, il sera nécessaire de constater leur espèce, et de savoir si elles appartiennent au Rhône, si elles ont leurs analogues aux environs d'Aigues-Mortes ou dans quelques-uns des ports où S. Louis prépara ses bâtimens pour les croisades. Encore ne faudra-t-il pas conclure ab-
FRANGE MARITIME
solument oe cet examen, car une barque étrangère pourrait fort bien s'être lestée en France, comme une barque française aurait pu se lester à l'étranger. Aux xie et xn* siècles toutes les nations trafiquaient avec Aigues-Mortes : on devra s'éclairer autant que possible de la connaissance des faits généraux qui probablement sont enregistrés dans les archives de la ville; peutêtre ces archives auront-elles conservé le souvenir des principales grandes inondations du pays par les débordemens des rivières qui le traversent ou l'entourent ; ce sera une chose très-importante à vérifier pour éclairer la question, non plus du navire comme navire, mais comme monument historique.
Gomment il se fait qu'une embarcation ou vaisseau, pour me servir du terme vulgaire et générique, se trouve ensablé si loin de toute étendue d'eau quelconque , c'est ce que se sont demandé toutes les personnes qui ont entendu parler de la découverte faite à Aigues-Mortes, soit qu'elles connussent, soit qu'elles ne connussent point les localités. Après avoir bien examiné le terrain où se trouve le navire et les alentours d' Aigues-Mortes, j'ai fait des suppositions que je soumets avec réserve aux hommes plus éclairés que je ne le suis sur les révolutions naturelles dont cette partie de la côte de France a dû recevoir d'importantes modifications.
Je me suis demandé d'abord si le navire a été jeté où il est par un coup de mer?
Ensuite, s'il a été abandonné après être sorti de l'étang du Repausset, le plus voisin de son gîte actuel?
Enfin, s'il n'était pas dans un des canaux anciens lorsqu'il en a été tiré par quelque inondation?
Ces {rois hypothèses ont leur plausibilité. La première impliquerait seulement qu'à l'époque du naufrage de la barque, la mer couvrait le terrain d' Aigues-Mortes, au moins jusqu'à l'étang du Repausset (1). Eh bien ! cela n'est pas impossible ; mais cela reporterait l'origine du bâtiment à des temps fort antérieurs à la fondation d' Aigues-Mortes, et ferait de la galère de S. Louis un navire très-antique; car la mer ne baignait point les murs de la ville (ainsi qu'on l'a dit inconsidérément), alors que Louis IX s'embarqua pour la Terre-Sainte; cela est positivement démontré par M. Di Pietro, dans un très-bon écrit sur Aigues-Mortes. La mer ne s'est point retirée, quoi qu'en aient écrit Buffon, Voltaire, et après eux quelques auteurs : c'est l'étang de la ville qui était le port d'où sortirent les expéditions contre les Sarrasins; rien ne paraît mieux démontré aujourd'hui. Quant à ces boucles, dont on voit encore un très-grand nombre au pied des remparts
(1) Voir le croquis des environs d' Aigues-Mortes, que j'ai fait pour le joindre à ce mémoire.
sud d'Aigues-Mortes, et auxquelles on veut que S. Louis ait attaché des naves flottantes sur la mer, il y a deux choses : d'abord, que les naves fussent sur la mer ou sur l'étang de la ville, les anneaux pouvaient également être où on les voit encore, et c'est un fait qui redresse seulement l'erreur de date à laquelle les esprits trop poétiques se sont laissés aller; ensuite les boucles n'existaient point du temps de S. Louis, par cette raison fort simple que les fortifications d'Aigues-Mortes n'ont été élevées que par Philippe le Hardi. Avant le fils de Louis IX, il était donc difficile que les Croisés attachassent leurs navires à de vieilles boucles qui n'ont servi à cet usage que long-temps après le siège de Damiette. Si Ton veut que la barque retrouvée ait été jetée par la mer sur la plage où elle est restée échouée, et où elle a fini par disparaître sous les alluvions des rivières voisines, il faut qu'on recule fort loin son origine. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, et que nous ayons enfin un échantillon des constructions grecques ou romaines !
Est-il plus raisonnable de supposer la barque sortie de l'étang du Repausset? Si Ton connaissait bien la marche des changemens qu'a subis le terrain depuis les temps antiques, ou pourrait dire vers quelle époque l'étang du Repausset , plus grand et s étendant au nord-ouest plus qu'il ne le fait aujourd'hui, aurait pu avoir son rivage septentrional tout voisin du Mêle. Avec cela on saurait l'âge du navire qui nous occupe, et l'on serait aisément fixé sur l'événement qui amena son naufrage. Un coup de vent du large, un ras de marée suffiraient à l'expliquer. Je ne rejette pas plus cette hypothèse que la première.
Quant à la troisième, elle me semble mieux fondée. A environ trois cents toises de l'endroit où est enfoncé le navire, existe encore, mais à demi desséché, un canal ancien, qu'au temps des prospérités d'Aigues-Mortes on appelait déjà le Canal- Vieil; ce canal communiquait à l'étang de la ville» c'est-à-dire au port, par un autre petit étang et des passages canalisés praticables; il allait jusqu'à la mer par le Grau du roi. C'était un des deux moyens de communication d'Aigues-Mortes avec la Méditerranée, et il ne devait pas être moins employé que l'autre. Pourquoi notre barque n'aurait-elle pas été sur le Canal- Vieil un certain jour que les eaux grossies du Rhône, du Vistre et du Vidourle auraient transformé la plaine de Psalinodi (1) en un immense lac rejoignant la mer? Pourquoi une tempête n'aurait-elle pas brisé le lien qui retenait la barque au bord du canal, et n'aurait-elle pas poussé dans l'ouest le petit navire errant ? Y a-t-il là quelque chose d'impossible? je ne crois pas, et je m'attache surtout à cette dernière supposition, parce que le Canal- Vieil est de beaucoup le plus près du lieu du nau-
(l) Ancien nom d'Aigues-Mortes.
frage, entre tous les cours et flaques d'eau qui l'avoisinent.
Maintenant, pourquoi la barque a- 1- elle été abandonnée? Pourquoi le propriétaire n'en a-t-il pas tiré tout le bois pour le brûler? Pourquoi ?... On pourra faire bien des questions de ce genre auxquelles il sera difficile de donner des réponses absolument satisfaisantes. Je n'ai donc point la prétention de les résoudre autrement que par de nouvelles suppositions. Je pense qu'il aura pu arriver que les eaux aient couvert long-temps le pays ; que la barque, jetée sur un terrain de marécage, se soit échouée là avant l'écoulement et l'assèchement du lac que j'ai supposé ; que le fond de sable se soit ouvert facilement sous le poids de la barque remplie d'eau; et enfin, quand la voie a été praticable après l'inondation, qu'il a été impossible au propriétaire de la dégager et même de la dépecer. Et quand il l'aurait dégagée, comment l'aurai t-il pu reporter au Canal- Vieil sans de grandes dépenses? Valait-elle qu'on fit tant d'efforts et tant de frais pour lui rendre la vie active? N'appartenait-elle pas d'ailleurs à un riche armateur qu'une pareille perte devait affliger trop peu pour qu'il se donnât la peine de la tirer du marais où elle avait coulé ? Si elle n'a point été dépecée, si l'on n'en a extrait peut-être que quelques parties de bancs, de toletière, d'œuvres mortes, n'estce pas qu'en effet c'est dans un marais qu'elle était venue s'arrêter? Le marais s'est desséché ensuite, comblé qu'il a pu et dû être par lesalluvions successives des rivières débordées, et le navire a tout-à-fait disparu.
On pourrait faire un roman sur cette barque ; je ne sais si on fera jamais son histoire. On pourra recueillir tous les élémens de ce travail intéressant vers le mois de juin; car H. l'amiral Duperré, approuvant les conclusions du rapport fait par M. Kerris, a chargé M. le préfet maritime de Toulon de rendre la marine propriétaire de ce monument nautique. La prétendue barque de S. Louis sera donc déterrée et portée à Toulon ; tous les objets qu'on aura trouvés auprès d'elle ou dans ses flancs seront recueillis avec soin; rien ne sera négligé, j'en suis convaincu, pour arriver à la connaissance d'un fait qui nous importe, car les travaux seront probablement dirigés par M. Kerris, dont la curiosité a été vivement excitée par notre visite à Àigues-Mortes. Sans doute quand on sera fixé sur l'importance de l'objet découvert, le Musée naval de Paris s'enrichira de quelques-uns des débris, de quelques-unes des médailles, si on en trouve, et enfin d'un modèle de la barque d' Aigues-Mortes.
Les trouvailles du genre de celle dont je viens de parler pourront bien n'être pas très-rares d'ici à quelques années, quand un système de dessèchement bien entendu aura rendu à la culture toutes les parties encore marécageuses de la jpiaine d'Aiguës -Mortes et de la riche Camargue
d'Arles. En fouillant la terre pour creuser des canaux et pour faire des établissemens agricoles, on découvrira certainement quelques restes maritimes enfouis par suite d'événemens analogues à celui que nous a légué la barque d' Aigues-Mortes. Déjà M. de Rivière, l'ancien maire de Saint* Gilles, que j'ai eu le plaisir de rencontrer en revenant de Nimes, a trouvé, en fouillant le sol de sa propriété de Fa ramant, dans la Camargue, une barque qu'il n'a pas fait mettre à découvert, mais qu'on pourrait aisément extraire du terrain, parce qu'elle n'y est qu'à la profondeur de trois pieds. C'est évidemment l'ancien bras desséché du Rhône, qu'on nommait le Baloir, qui aura déposé celte embarcation sur le sable de son rivage, peu éloigné de Far aman t. Je signale ce fait, afin que la marine y prenne intérêt. La barque de Faramant serait peut-être pour l'archéologie maritime aussi importante que la galère d'Aigues-Mortes*
A. Jal,
Chef de la section historique de la marine.
Combat