CONTRE LE VAISSEAU DE
LE SW1TFSURE.
Lorsqu'en 1794 l'amiral Villaret commandait les forces navales devant Brest, sur l'autorisation du représentant du peuple J. Bon-Saint-André, le lieutenant de vaisseau Linois reçut le commandement de l'Àtalante, jolie frégate portant vingthuit canons de 12 en batterie, et dix pièces de 6 sur ses gaillards. La corvette de vingt-deux canons la Levrette et le brig l'Epervier, de dix-huit, complétèrent les forces confiées à cet habile officier, dont le choix avait été motivé par de glorieux antécédens.
Cette petite division était destinée à croiser entre les parallèles du 48 et du 49e degrés de latitude et le 46e de longitude. Sa mission avait pour objet la surveillance du passage d'un grand convoi français attendu des Etats-Unis, sous l'escorte de la division du contre-amiral Vanstabel, afin de lui donner avis qu'une petite escadre de cinq vaisseaux, commandée par le contre-amiral Nielly, croisait à vingt lieues plus à l'est pour protéger son entrée à Brest.
Le 10 avril 1794, l'Atalante, la Levrette et l'Epervier quittèrent la rade de Brest, et se di rigèrent, par un bon frais, vers la pleine mer.
A peine arrivé par les latitudes indiquées, le capitaine Linois fit trois prises qu'il dirigea sur le port de France le plus prochain.
Les jours suivans, les trois bôtimens eurent la plus grande difficulté à maintenir leur poste d'ob* servation. Assaillis par un fort coup de vent qui le*
FRANGE MARITIME
dispersa, l'Atalante perdit son petit mât de hune; l'Epervier se trouvait hors de vue de la frégate et de la corvette, quand la tempête commença à s'apaiser*
Le 5 mai, vers le milieu de la journée, au moment où les ofûciers , profitant d'une éclaircie dans l'atmosphère, cherchaient, par la hauteur du soleil, à déterminer la position de leur navire, les vigies signalèrent, dans le nord-est, un convoi qui devint bientôt assez visible pour qu'on y comptât vingt-huit voiles.
Il ventait toujours une jolie brise; la mer avait encore uue houle assez creuse que la tempête avait laissée à sa surface. Les instructions de Linois lui prescrivaient de s'attacher à reconnaître tous les bâtimens qui passeraient dans son horizon.
Bientôt, poussés par la fraîcheur de la brise, deux vaisseaux bon marcheurs, qui faisaient partie du convoi, commencèrent à donner chasse à l'Atalante, qui avait vainement tenté d'établir des communications avec ces navires par ses signaux de reconnaissance. Le capitaine Linois jugea devoir soustraire ses deux bâtimens légers à la poursuite de l'ennemi ; il fit le signal de liberté de manœuvre à la corvette et au brig qui avait rallié la veille ; tous deux firent vent arrière en se couvrant de toile.
Un des vaisseaux abandonna la poursuite de VAtalante pour chasser les deux fuyards. On sut depuis que c'était le Saint-Alban, de soixantequatre canons.
Le mauvais état du gréement de l'Atalante, dont l'avarie avait été réparée à la hâte, donnait sur elle, au vaisseau qui la chassait, un grand avantage de marche. Vers le soir, il se trouvait à portée de canon dans les eaux de la frégate, à laquelle il envoya une première bordée en prenant sur Un bord pour montrer son pavillon et sa flamme, qui montèrent aussitôt dans sa mâture en déployant les couleurs britanniques.
L'Atalante, que dépassaient les boulets du vaisseau, hissa à sa corne le pavillon de la république, faisant feu de ses pièces de retraite; mais la faiblesse de leur calibre n'en étendit pas la portée au-delà de la moitié de la distance qui séparait les deux navires.
La nuit se passa entière dans les alternatives d'un combat, dont la force ou la faiblesse du vent devait motiver l'engagement. Au matin, le vaisseau avait un peu perdu avec l'accroissement de la brise ; mais quand elle mollissait, il gagnait bientôt, de sorte aue cette journée s'écoula presque entièrement dans des hésitations dont les caprices du vent causaient l'irrésolution.
L'équipage, fatigué par les travaux de la tempête, avait passé la nuit du 5 au 6 au poste de combat. Recruté parmi tout ce que les cadres de la marine offraient d'hommes en état de prendre la mer, sans conditions de capacité spéciale, il
régnait dans ses rangs une sorte d'esprit d'exaltation dont les idées républicaines de l'époque développaient les tendances bien mieux qu'elles ne les ployaient à la subordination maritime, une des conditions les plus précieuses de succès, dans les affaires où la responsabilité pèse sur la seule tète du chef. Des chants patriotiques retentissaient dans la batterie et sur les gaillards, et l'exaltation qui s'en répandit dans l'équipage fut telle qu'une députation, à la tète de laquelle était un des hommes influens du navire, vint trouver le commandant Linois pour le prier, au nom de tout l'équipage, de permettre qu'on clouât le pavillon à la corne d'artimon.
Linois se récria sur l'inutilité d'une pareille mesure, en essayant de leur persuader qu'il serait injurieux pour lui, pour eux et pour la nation, que la frégate l'Atalante eût pris soin de clouer son pavillon pour qu'il ne fût pas amené; l'honneur national n'avait-U pas en eux de dignes représentai et d'énergiques défenseurs? Fallait-il que l'impossibilité de se rendre forçât seul à prolonger le combat s'il devenait meurtrier pour le plus faible?
L'énergique caractère de Linois était peu connu de son équipage sans doute, pour qu'il insistât sur une semblable mesure, car ses antécédens eussent été pour eux le gage le plus sacré de la résistance qu'il mettait à défendre opiniâtrement ses couleurs. 11 faut, pour apprécier à sa juste valeur la position du commandant de l'Atalante, se reporter à cette époque où la discipline militaire était si relâchée que la persuasion et toutes les voies conciliatrices étaient des moyens de succès bien plus efficaces sur ces hommes, que l'expression énergiquement formulée d'une volonté individuelle, semblable à celle que reconnaît la loi dans la personne du chef. Le gouvernement luimême avait contribué, par ses mesures de recrutement, à maintenir cet état de choses ; ainsi on exigeait alors, des simples marins formant l'équipage des bâtimens de l'État, des certificats qui constatassent le civisme et la capacité des officiers. La fausse application des grands principes politiques et de la souveraineté du peuple entre autres étaient également un des plus puissans véhicules de cet enthousiasme exalté, qui faisait rêver aux équipages l'accomplissement de toutes les idées que leur faisait naître la fausse interprétation de leurs principes politiques.
Vivement pressé par les marins, et parfois sollicité dans des termes qui ressortaient des causes que nous avons signalées, Linois se vit contraint de céder. — Le matelot qui avait d'abord porté la parole monta lui-même faire cette opération aux cris répétés de vive la nation! et vive la république!
La nuit vint. Le vaisseau, que l'irrégularité de la brise approchait ou écartait alternativement, persistait dans la chasse. Dans la journée du
6 mai la brise tomba, la mer était unie et le temps clair. L'Atalantc fut forcée d'armer les grands avirons de galère ; officiers et matelots se portèrent avec courage à ce pénible service. Il fallut que le vaisseau ennemi recommençât le feu pour ranimer un peu de sa fatigue l'équipage qui portait déjà le poids de plusieurs jours de travail ; deux canons de 6, en retraite, pouvaient seuls répondre au vaisseau dont les boulets ricochaient iur la surface unie de la mer. Le calme se faisait toujours.
Avec le vent, VAtalante avait perdu les chances d'échapper au combat par sa marche. Le vaisseau gagnait insensiblement, il n'y avait plus à douter de l'issue de la rencontre, et cette longue alternative, que l'épuisement de leurs forces rendait plus pénible, commençait à calmer les résolutions belliqueuses de l'équipage. Vers onze heures du soir, une seconde députation vint trouver le commandant pour le prier de permettre que le pavillon fût décloué, une longue résistance à des forces aussi supérieures leur paraissant désormais impossible.
cVous n'avez pas voulu vous rendre à mes raisous, leur répondit Linois, lorsque je vous ai représenté qu'il était indigne de nousde clouer notre pavillon sur notre navire pour garantir son honneur; eh bien ! maintenant qu'il y est, il restera, et vous le défendrez ou mourrez pour lui... ! »
Intimidés par l'ascendant que prend souvent, même sur les imaginations les plus déréglées, l'énergique expression d'une volonté, la députation se retira confuse d'une démarche que rendait honteuse à ses propres yeux le résultat que lui avait donné la fermeté du capitaine. Linois croyait ce projet abandonné, lorsque peu d'instans après il entendit au-dessus de sa tète des coups de marteau répétés; bientôt à la lueur du feu de ses canons de retraite, il distingua le gabier orateur couché sur la corne, s'efforçant d'arracher les clous qui y fixaient le pavillon, que, dans sa première exaltation, il avait frappés avec une solidité qu'il regrettait sans doute. Un coup de fusil à balle que Linois lui tira, sans toutefois l'ajuster, le fit descendre plus promptement peut-être qu'il n'était montl
Vers deux heures du matin, VÀtalante avait les amures à bâbord, et le vaisseau allait la doubler au vent. Linois en profita pour venir au lof, et essayer de lui pointer sa bordée de l'avant à l'arrière en enfilade; mais les vôiles reçurent une petite brise qui sépara un instant les deux navires. — Elle dura peu ; à trois heures un quart il fallut reprendre le combat.
Quelques boulets, qui, dans les dernières volées du vaisseau, avaient porté dans les batteries, y jetaient déjà beaucoup de désordre; deux canons étaient démontés; sur le gaillard d'arrière, une seule pièce pouvait continuer son service. Le vaisseau hélait; l'artillerie de VAtalante
seule répondait. Quelques boulets qui passèrent
sur le pont firent voler des débris dont un éclat blessa Linois au visage, et le renversa sur le tillac; le capitaine d'armes de la frégate, brave marin nommé Biget, s'étant élancé pour relever son commandant, eut, en approchant, les cuisses enlevées par un boulet qui fracassa les bastingages. — Le malheureux expira presque aussitôt.
Le feu des canons de la batterie se ralentissait depuis quelques instans, l'eau entrait abondamment dans la cale, et plusieurs fois l'officier de batterie avait envoyé demander au commandant des hommes des gaillards, pour remplacer ceux qui étaient hors de combat au service de ses pièces. Le gréement de la frégate était criblé ; les bordées du vaisseau se multipliaient avec d'autant plus d'avantage, que, libre de manœuvrer, VAtalante était pour lui un but de pointage qu'aucune évolution ne pouvait lui soustraire, en diminuant pour elle les chances de destruction. Le combat traîna ainsi jusqu'au matin, faible et opiniâtre d'un côté, soutenu et puissant de l'autre. Le monde manquait depuis long-temps pour la batterie dont un officier lui-même servait une pièce. — Un boulet du vaisseau coupa la corne. — Le pavillon tomba à la mer. Linois fit cesser le feu.
Alors le bâtiment ennemi, libre de sa manœuvre, s'approcha de VAtalante en lui hélant de mettre ses embarcations à la mer ; elles étaient tellement criblées, que les sangles en retenaient seules les morceaux contre la frégate ; il fut impossible de carguer les voiles, toutes les manœuvres étaient coupées.
L'orateur, qui, deux fois en tète de la députation de l'équipage, était venu trouver le commandant, fut trouvé ivre-mort caché près du grand-mât. Mais depuis, sa conduite dans une autre affaire lui a mérité la croix de la Légiond'Honneur.
Un canot du vaisseau aborda bientôt VAtalante, pour prendre le commandant Linois. C'était le Switfsure, de 74 canons; son commandant, le capitaine Boy les 9 remit à Linois son épée, qu'en montant sur le vaisseau celui-ci lui présenta. — Un compliment flatteur sur sa belle défense accompagna cet acte de courtoisie.
D'après le rapport officiel du lieutenant de la marine britannique Donglas, qui avait reçu le commandement de la frégate française, elle faisait trente-deux pouces d'eau à l'heure par une belle mer, et sept pieds quand elle prenait les amures à tribord. Des vents favorables purent seuls lui faire gagner la côte.
César Bouraine, qui depuis a si vaillamment honoré la marine française par ses combats, fut blessé au commencement de cette affaire ; c'était le second du commandant Linois.
Le 28 floréal an U de la république, le Swùf*
êure et YAtalanU mouillaient en rade de Cork, en Islande.
HdotVLX* *t& Vlégcur*.
(Suite.) (Voir U eoamtncement à Upag* H 7.)
Notre halte ne fut pas longue ; quinze jours après, nous avions un chargement de quincaillerie, et nous étions en marche pour traiter en première main. Une fois dans la baie de..., nous recalâmes nos mâts de hune et de perroquet, pour que la hauteur de notre mâture ne nous trahit pas, la terre étant basse dans ces parages. Fouloné, prince noir, avait son village presque au bord de la mer, nous ne tardâmes pas à nous aboucher avec lui. Mais persuadés que le meilleur moyen de nous faire comprendre était de parler à ses yeux , nous étalâmes notre clinquant sur la côte. Il fallait entendre les exclamations de tous ces sauvages à la vue de nos paillettes et de nos morceaux de verre reluisant sous un soleil d'Afrique; le bruit des clochettes sans nombre que nous agitions à dessein les excitait à la danse autour de nous; et à voir nos figures blanches dans ce cadre noir, on nous eût pris pour des magiciens évoquant d*un coup de baguette la ronde du sabbat. Fouloné, qui , sous les allures sauvages, cachait uue rouerie tout européenne, nous avait induits en erreur; il n'avait pas en hommes l'équivalent de notre marchandise, c Je ne puis vous payer comptant, nous disait-il par signes, mais je vais faire la guerre et je vous promets dans quelques jours toute une peuplade prisonnière. » Là-dessus il fit entonner le chant de famille et représenter la danse du combat ; il nous montra lui-même sa vigueur à lancer la zagaie et sa promptitude à la ramasser; il fit si bien, en un mot, que nous pous décidâmes à attendre.
Au bruit des calebasses et cm lamtam, le signal du départ fut donné; les nourrices chargèrent leurs négrillons, quelles allaitent chemin faisant, sur le dos, tandis que ses autres femmes, animaux domestiques, portaient les provisions de mitimanes et de mapen pilé (1); les hommes s'aiguisèrent les dents, empoisonnèrent leurs flèches, et en moins de deux heures le village fut désert. Cinq des nôtres, et j étais du nombre, aux vives démonstrations de la peuplade formant l'arrière- garde, s'enfoncèrent dans l'intérieur. Fouloné nous avait fait entendre que nos armes à feu hâteraient ses affaires, et nous avions trop d'intérêt pour reculer devant les fatigues d'un voyage et les chances d'un com-
(1) Lentille blanche et petit haricot ronge dont les noirs •ont très-friands.
bat. En attendant, peu faits à la marche sur un sable brûlant, nous nous faisions porter pour quelques grains de verre sur un siège improvisé de bambou, et nous longeâmes ainsi, à bras d'hommes, une rivière féconde en singes et en hippopotames, où les espiègleries de ceux-là nous donnèrent plus d'une fois la comédie aux dépens de l'animal lourdeau. Pour les noirs, chasseurs à la course, ils se précipitent sur un de ces monstres paissant, et lui décochent un javelot sous l'oreille, au moment où l'animal furieux ouvre une gueule immense pour les couper en deux si.... mais leur coup-d'œil est juste, et leurs mains ne manquent jamais leur coup. Ce fut dans une plaine clairsemée de cocotiers et d'acajous que nous rencontrâmes une peuplade ; il était temps, nous étions las de ce soleil perpendiculaire sans abri, de ces nuits si fraîches de rosée passées au bivouac dans le désert, où le sommeil était agité par la méfiance , mais où le réveil n'était pas sans charme, quand, à l'aube rougissante, le gazouillement de l'alouette me faisait rêver aux champs de mon pays. Des cris, comme c'est l'ordinaire chez les sauvages, furent les préludes du combat. Les femmes et les enfans se retranchèrent derrière, et les flèches furent lancées; ils attendaient, pour en venir à la zagaie, que les carquois fussent vides ; mais en faisant conversion à droite, nous primes les ennemis en flanc, et à l'explosion de notre mousqueterie ils furent saisis d'une terreur panique. Le champ de bataille fut évacué, et nos alliés, plus prompts que des panthères, se mirent à courir sus ; comme le sentiment de la victoire qui suit toujours une exaltation morale est plus puissant que la crainte du danger, après un découragement complet, Fouloné fit un grand nombre de prisonniers. Il n'y eut guère en tout qu'une trentaine de morts : faible pâture pour les étourdissantes nuées d'oiseaux de proie. La victoire ne fut souillée d'aucun meurtre, mais l'humanité n'entre pour rien dans cette modération, ce serait tant de perdu, et, par intérêt, les nègres respectent le malheur. Fouloné, d'humeur guerrière, voulait poursuivre ses succès; pour moi, je me refusai à l'accompager,et lui demandai une escorte assez forte pour conduire les prisonniers qui me revenaient et dont il était déjà payé. Fort de la sottise de notre capitaine, qui avait compté sur la foi d'un roi nègre, il me répondit qu'il avaitbesoin de ses gens. Le même jour deux des nôtres furent empoisonnés; mais, grâce à la force de son tempérament, l'un d'eux échappa. J'étais sur le point de brûler la cervelle à Fouloné, quand je songeai aux dangers qui en résulteraient pour nous sans ressusciter le mort, et je m'excitai à la patience.
Intimidé plus tard par mes menaces, il me donna des guides et quinze esclaves au choix. Le carcan fut passé, un de nos guides tenait par-devant la chaîne conductrice, pendant que nous» derrière, le fusil en bandoulière et le sabre au
poing, nous étions là pour presser les retardataires. En dépit de la philosophie, le désappointement emporte toujours avec lui un peu de mauvaise humeur, et nos esclaves s en ressentirent.
Cinq jours nous cheminâmes dans des plaines entremêlées de bois, où nous n'apercevions, près de la source où nous allions faire de l'eau, que la griffe du tigre, découpée en trèfle sur le sable, ou le pied effleuré de la gazelle; où nous n'entendions, la nuit, quand les bétes féroces se taisaient, que le frottement des chaînes et le bruit monotone de nos pas. Que j'eusse voulu alors ouir le roulis du brig, le cri du cabestan ! mais le vent ne soupirait pas dans le feuillage du manguier ou de l'oranger sauvage : autour de nous le silence de la solitude, et rien que le. silence. Heureux encore, sur un sable bouillonnant, sous un soleil de 35 degrés, de presser de nos lèvres desséchées la pomme d'acajou, si suave quand on a soif, et qu'une nature prévoyante semble avoir semée à distance dans le désert pour désaltérer le nègre voyageur! Le cochon-marron, avec son inabordable sauvagerie, et la gazelle cendrée, avec son ouïe si fine, passaient toujours dans le lointain hors de la portée de nos coups, et nos vivres s'épuisant nous rendaient, de repas en repas, plus avares. Il faut avoir voyagé en aventurier comme nous pour sentir combien on spécule sur son appétit. Nous nous regardions manger avec un œil d'envie, et j'ai presque compris, par momens, l'homme que le besoin rend anthropophage.
Cependant à l'horizon bleuâtre se dessinait, comme une toile d'araignée, le gréement de notre brig : c'était l'inclinaison de sa mâture sur l'arrière; nos yeux marins l'avaient bien reconnue. Une vigie juchée nous avait aperçus à deux lieues de distance ; la crainte des Anglais disparut dans l'élan de la joie, tous les pavillons se hissèrent, et jugez de notre émoi quand nous vîmes la moitié de l'équipage accourir à notre rencontre. Peut-être que l'appât du gain entrait pour beaucoup dans leur enthousiasme; nous en pûmes juger au désappointement qui se peignit sur les visages, quand l'exiguité de notre troupe eut trompé leur avide curiosité. Pour nous, le sentiment de nos dangers nous avait rendus plus sincères, et, dans notre trouble délicieux, nous avions laissé échapper nos trois conducteurs dont bous n'avions plus que faire, mais sur lesquels nos compagnons n'auraient pas manqué de se payer. Dans sa rage, le maître charpentier voulait incendier le village ; mais, pressés d'aller récolter ailleurs, nous eûmes de la peine à lui faire comprendre combien il nous faudrait de temps pour anéantir toutes ces cases bâties à distance.... Enfin nous dételâmes nos noirs, et nne légère embarcation nous eut bientôt portés à bord du négrier.
Towi II.
A Jambane, nous fûmes plus heureux par l'entremise des Portugais.
Quatre jours après notre départ, le temps, orageux d'abord, était revenu au beau ; l'officier de quart avait envoyé gréer les huniers, une partie de l'équipage était sur les mâts ; l'autre, fatiguée des manœuvres forcées de la nuit, ronflait dans ses hamacs, quand soudain on crie à ta révolte !.... Déjà le capitaine, se débattant contre deux noirs des plus vigoureux, et saisi parderrière, allait avoir le cou tordu ou la tête écrasée entre leurs mains; mais l'officier, ajustant deux coups, a étendu deux conjurés sur le pont. A ce bruit, les dormeurs se réveillent, les autres laissent voiles et cordages, et, se filant par les raccourcis, se sont bientôt jetés sur leurs armes. C'en était fait de notre gain projeté, les mèches fumaient, et les pièces braquées sur l'avant allaient balayer le pont à mitraille, quand les nègres, par un de ces retours qu'explique ici l'instinct de la vie, apaisèrent leur révolte dont ils voyaient toute l'impuissance.
Quatre pourtant persistaient, et leur rage était si grande, qu'un d'eux, que je tenais en respect avec le plat du sabre,, se saisit de la lame à deux mains, et ne la lâcha que lorsqu'il n'eut plus que deux moignons. Sa ténacité, survivant même à son impuissance, lui faisait jeter, dans un mouvement frénétique, ses bras sanglans sur le tranchant qu'il ne pouvait plus saisir. La révolte calmée, nous apprîmes par un négrillon, vendant son frère pour un grain de .sucre, que le moteur était mon noir amputé qui, dès-lors inutile, fut pendu avec un autre forcené, pour le bon exemple. Nous les hissâmes au bout des vergues, et après les avoir laissés un instant lutter contre l'agonie en présence de leurs complices à l'œil sec et stupide, touché de pitié, l'officier envoya un matelot pour leur sauter sur les épaules, et bientôt leur immobilité et l'alongement de leur langue témoignèrent de leur mort.
L'exécuteur coupa la corde, et les cadavres plongeant disparurent à nos yeux ; nous fendions les flots avec bonne brise, et nous n'entrevîmes que dans le lointain un groupe de requins se disputant leur proie.
Enfin nous abordâmes à Bourbon, obligés, pour masquer notre opération, d'attendre sous voile et sur la côte les ordres de notre armateur, pour prendre des bœufs ou des tortues à Madagascar. Nous aperçûmes à l'aide de nos lunettes que le pavillon bleu avait été hissé au môle de Saint-Denis : annonce fatale d'un raz-de-marée. Le baromètre du bord, variant à chaque minute, présageait une crise, un voile brumeux couvrait toute l'atmosphère, et pesait sur l'air lourd et étouffé comme celui qui sort d'une fournaise. Vingt-quatre heures après, le vent passa au sudest; la mer monstrueuse brisait à près de deux
milles au large, et le coup de canon ne larda pas
à sommer les navires mouillés en rade de filer leur cAble ou chaîne par le bout, pour ne pas être affalés sur la côte. Les lames se brisaient mauvaises contre les bossoirs du navire, et se dardaient en longues fusées d'écume, à quatre brasses au-dessus du bord, pour retomber ensuite avec fracas sur le pont qu elles balayaient dans toute sa longueur. Le porte-voix ne suffirait plus au commandement de la manœuvre ; à peine entendait-on par intervalle le sifflet aigu du mat* tre d'équipage.
A la pompe ! à la pompe
Une voie d'eau s'était déclarée, et, malgré les efforts de huit bras vigoureux qui sb relevaient sans interruption, nous sentîmes, à l'affaissement du brig, que l'eau nous gagnait. C'est 'alors que nous regrettâmes cette côte dont nous nous étions si précipitamment éloignés la veille.
Nous fûmes placés dans la nécessité d'employer une manœuvre désespérée, et, forcés de laisser arriver vent arrière, nous faillîmes chavirer en présentant le travers à la lame.
Le vent était passé au nord, et les rafales nous portaient à la côte, où notre seule ressource était de nous jeter; mais l'eau qui regorgeait ne nous en laissait pas le temps.
Cependant, ap«*ès des recherches inouïes, nous parvînmes à découvrir l'endroit du navire
Ear où l'eau entrait avec tant de violence; un ordage déchçvjllé laissait une large ouverture à la lame qui s'engouffrait avec fiireur, et c'était fait de nous sans doute si nous n'eussions travaillé promptement,avecune ardeur que le danger rendait plus active, à opposer nos efforts au torrent qui menaçait de nous engloutir. En un instant l'équipage tout entier se porta du côté où le pé-' ril paraisait le plus imminent, et, grâce au zèle dé chacun, zèle qui n'eut besoin d'aucun ordre pour agir, notre situation laissa quelque espérance. Le travail une fois terminé, on se mit à la pompe; mais ici les obstacles devinrent insurmontables i le pont du navire, presque à fleur d'eau, était couvert à chaque instant par les hantes lames, de manière à neutraliser l'effet de la pompe. C'est alors qu'il fallut se décider à prendre un de ces moyens désespérés, auquel déjà, sur les remontrances du pilote, nous avions refusé d'avoir recours : — le jet à la mer; mais une pareille tentative,quoique possible, n'était pas sans danger,et ne pouvait être menée à fin qu'à force de précautions et de mystère : les noirs, instruits de notre résolution et ne pouvant échapper au sort qui les attendait, auraient pu nous vendre chèrement leur vie et remporter une victoire rendue certaine par le nombre.... On fit donc assembler l'équipage en toute bâte pour lui faire part d'un projet qui devenait de plus en plus une nécessité ; ce projet, repoussé d'abord par quelques-uns, ne tarda pas à être adopté d'une commune voix, et
l'on se mit à l'œuvre i les noirs, montés deux I deux sous prétexte de les rendre utiles aux manœuvres, étaient à peine arrivés sur le pont qu'ils disparaissaient dans le gouffre, et les cris de ces malheureux, trop faibles pour se faire entendre et parvenir jusqu'à leurs frères, luttaient en vain contre la voix sinistre de l'ouragan. Quelques heures suffirent pour dévorer une fortune acquise au prix de tant de peines et de dangers...
Huit jours se passèrent encore dans des luttes et des événemens terribles; épuisés de fatigue sur notre bâtiment avarié, ayant à peine de quoi soutenir nos forces, car, dans le trouble qui suivit les premiers effets de la tempête, les trois quarts de nos provisions ayant été jetés involontaire* ment à la mer, nous fûmes bientôt réduits à une détresse dont ort prévoit le dénotaient, si le ciel n'avait envoyé vers nous un brig hollandais faisant route pour le Havre, où nous débarquâmes ne rapportant de "notre voyage que nos malheurs, et le souvenir des périls auxquels nous venions d'échapper.
S. Berteact.
En terminant cet article, calqué heure par heurt sur la vie de bord, nous croyons devoir faire ici nos réserve*. Notre but, en rapportant lea divers événemens de cette campagne d'un négrier, a été d'initier nos lecteurs aux mœurs de cette classe d'hommes à part, qui fait l'application d'un héroïque courage et d'une grande patience dans tes travaux et le danger, à une nature d'expéditions aujourd'hui si controversées dans les deux mondes. La Prune* Mari ti mi a ouvert ses colonnes aux différentes nusncet d'opinions sur cette matière si délicate; toutes les convictions consciencieuses sur ce qui concerne la marine et les Colonies, leur grandeur aussi bien qtié leur prospérité ont droit d'y être admises ; mais elle croit devoir s'abstenir de décider un principe dont la moralité appartient aux législateurs. *•)