‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 43 sur 123 · ANNALES MODERNES · texte numérisé non relu

ANNALES MODERNES

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Les forées navales que l'État entretient dans les mers du Levant ont souvent rendu de grands services & notre commerce, et c'est surtout à l'époque du commencement des hostilités entre les Turcs et les Grecs que la marine royale déploya une activité constante pour préserver le commerce

(1) An moment où cette livraison était sous presse, nom rece? ions d'un jeune officier de notre marine, M. Edouard Bouët, une ode fort remarquable sur Bisson. Nous regrettons que l'allure de notre rédaction ne nous permette pas de livrer a nos lecteurs celte nouvelle production d'un de nos collaborateurs les plus distingués.

FRANGE MARITIME

de la déprédation des nombreux pirates qui infestaient les mers voisines du théâtre de la guerre. Plusieurs engagement qui eurent lieu dans ce temps ont eu pour résultats la capture de quelques-uns d'entre eux; les autres se sont cachés dans leurs retraites, intimidés par une surveillance active et infatigable*

L'événement que nous rapportons caractérise la situation où se trouvait alors la Grèce, et justifie trop malheureusement toutes les accusations dont ces bandits furent l'objet sur toutes les plates de commerce de la Méditerranée.

La corvette de l'Etat la Lamproie chassa et prit sur les côtes de Syrie un brig pirate grec, nommé le Panayoti, monté par soixante-six hommes d'équipage; conduit d'abord à Alexandrie, ce pirate fut reconnu par plusieurs bâtimens marchands qu'il avait pillés, les uns à Scarpento, les autres sur la côte de Car amante; une foule d'objets provenant du pillage furent reconnus par ces derniers à son arrivée à Alexandrie,

La frégate la Magicienne, partant de cette ville pour Sroyrne, prit à son bord f équipage du corsaire, à l'exception de six hommes qui furent laissés à bord ; quinze marins français avec un officier en complétèrent l'armement, et tous deux firent voile pour l'Archipel. Mais dans la nuit du 4 novembre, un gros temps sépara les deux navires, •t la prise, que le mauvais état de son gréement rendait peu propre à tenir la mer, fit route pour rebcber à Stampalie.

A quelque distance de terre, et lorsque le Panayoti était prêt à doubler la pointe de l'Ile, deux des prisonniers grecs que le commandant de la frégate française avait laissés à bord, se jetèrent àla nage et gagnèrentla terre. Le 5, à huit heures du matin, le brig jetait l'ancre dans une petite baie située à trois milles de la ville de Stampalie.

La désertion des deux Grecs, et la chance qu'ils avaient eue, malgré la grosseur des lames, d'atteindre la plage, ayant éveillé quelques inquiétudes dans l'esprit de l'enseigne de vaisseau Bie- «m, qui commandait la prise, d'après ses ordres toutes les armes qui se trouvaient à bord furent montées sur le pont et examinées avec soin, puis toutes les précautions convenables furent prises pour repousser les pirates que l'instigation des deux Grecs parvenus à terre pouvait engager à tenter contre la prise un coup de main tendant à t'en emparer.

Le capitaine Bisson, qui déjà avait servi dans la station du Levant, n'ignorait pas que toutes les Mes de l'Archipel fourmillent de pirates qui maîtrisent quelques pauvres villages dont les habttans craintifs n'osent même pas les dénoncer, effrayés qu'ils sont par une sorte de solidarité et d'organisation qui lient ces bandits entre eux.

A la chute du jour, Bisson ordonna à son équipage de prendre un peu de repos , les travaux fui avaient précédé le mouillage ayant été fort pé-

nibles. Puis, accablé lui-même, il se jeta sur son banc de quart, en se concertant avec son pilote, M. Trémintin, sur les mesures à prendre en cas d'attaque nocturne. Bisson fit promettre à son second que si les Grecs venaient à s'emparer du bâtiment, et qu'il lui survécût, il ferait sauter la prise plutôt que de l'abandonner aux pirates.

A dix heures du soir, malgré l'obscurité d'un temps lourd et bas, la vigie attentive signala deux embarcations, qu'on distingua bientôt doublant une pointe de rochers. C'était deux mistiks, chargées chacune de soixante à soixante-dix hommes qui, à mesure qu'ils approchaient du brig, poussaient des cris de vengeance. Aussitôt chacun fut à son poste de combat; Bisson monta sur le beaupré pour mieux observer la manœuvre des deux embarcations qui s'approchaient à force de rames. Bientôt elles furent à petite distance et se dirigèrent sur l'avant, qu'elles paraissaient vouloir aborder. Le capitaine français donna ordre qu'on les hélât; leurs cris continuèrent, une grande agitation se manifesta parmi les Grecs, et les voyant à demi-portée de fusil, Bisson donna ordre à sa mousqueterie de faire feu, déchargeant lui-même son fusil à deux coups sur l'embarcation la plus rapprochée du Panayoti.

Les pirates commencèrent immédiatement une vigoureuse fusillade, et, en quelques coups de rames, ils furent contre le bord. L'une des embarcations aborda par l'avant, la seconde parla joue de bâbord. Plusieurs des marins français qui s'étaient présentés à l'avant pour préparer la défense furent tués, et bientôt, malgré les héroïques efforts de Bisson, de son brave second et du reste de l'équipage, les pirates s'élancèrent sur le pont, où ils se répandirent en quelques instans en nombre considérable. Leur premier instinct, à la vue de la faiblesse du nombre des marins français, fut de descendre dans la cale pour commencer un pillage qu'ils avaient eu en but bien plus qu'une représaille en attaquant le Panayoti.

Bisson, qu'une blessure affaiblissait, parvint alors à se dégager des Grecs qui encombraient son navire ,et appelant Trémintin,il lui dit, avec le sang-froid du désespoir • c Ces brigands sont maîtres du navire, la cale et le pont en sont remplis: c'est là le moment de terminer l'affaire ! avertissez ce qui reste de nos braves de se jeter à la mer ! » Puis, serrant la main de l'officier : c Adieu, pilote, je vais tout finir; c'est le moment de nous venger! »

Aussitôt il s'affala sous le tillac de Tavantchambre qui n'était qu'à trois pieds au-dessous du pont: c'était là qu'étaient arrimées les poudres; dans la position où il était, Bisson avait la partie supérieure du corps au-dessus du tillac, et, tenant à la main une mèche allumée, il renouvela du geste l'injonction qu'il venait de faire, puis disparut dans le panneau.... Quelques secondes

après, le Panayoti sautait, jonchant auloin la mer de ses débris enflammés et de ceux des deux mistiks qui l'avaient abordé.

Le brave Trémintin, que l'explosion avait lancé en l'air, se trouva, quelques momens après la catastrophe, étendu privé de sentiment sur le rivage ; il ne sut comment il y parvint. — Il avait un pied fracassé; tout son corps était une plaie vive.

Un des pirates grecs, qu'un miraculeux hasard avait aussi jeté sur la plage, s'approcha du malheureux blessé, et, lui posant sur le cœur la pointe de son poignard, lui enleva les lambeaux qui le couvraient encore, avec la montre de Tinfortuné Bisson que, comme souvenir de mort, il avait donnée à son ami.

L'alarme que l'éclat et le bruit de l'explosion répandit sur la côte, provoqua une recherche à laquelle Trémintin dut les premiers secours qui lui furent administrés ; à deux heures du matin, des agens du gouverneur de l'île le transportèrent à sa résidence. Quatre matelots, qui s'étaient lancés à la mer, rallièrent également la maison où s'était retiré leur second ; ces marins étaient les nommés : Hervy, Leguillon, Garsoule et Bouysson. Ces deux derniers furent trouvés errans dans les montagnes par les gens du primat de l'Ile.

Le lendemain de cette sinistre catastrophe, on trouva sur la plage, que jonchaient les débris du Panayoti y les corps de trois marins français. Soixante-dix cadavres grecs, que les lames apportèrent dans la journée, prouvèrent que la résolution héroïque du brave Bisson avait eu son plein effet.

La conduite de M. Trémintin, que le hasard seul a sauvé d'une mort qu'il n'avait point cherché à éviter en se lançant à la mer comme le désirait 6on capitaine, est au-dessus de tous les éloges; nous verrons plus tard comment il en a été récompensé.

Ce ne fut que le 8 suivant, lorsque cet officier eut recouvré quelques forces, que, sur la sollicitation du gouverneur, il se décida à envoyer le rapport de ce malheureux événement au consul de l'île de Santorin, lequel adressa, par l'entremise du consul de Milo, la nouvelle de ce sinistre héroïque au gouvernement français.

Hippolyte Bisson était né à Guéménc (Loire- Inférieure) le 3 février 1796. A peine ses premières études furent-elles terminées, qu'il entra à l'école spéciale de marine établie sur le vaisseau le Tourville, à Brest. Laborieux et intelligent, il acquit promptement une solide instruction sur les choses théoriques et pratiques de la carrière qu'il avait choisie. Le sang-froid, la rapidité de jugement, comme le plus grand respect pour l'ordre et la discipline militaire étaient les bases de son caractère. Nommé enseigne de vaisseau en mars 1821, il parcourut les mers de

l'Inde, visita les côtes d'Amérique, d'Afrique et d'Asie. Tous les officiers qui l'ont connu se plaisent à rendre justice à sa capacité d'homme de mer, comme ils se souviennent encore de ses qualités d'homme privé. Sa fin tragique n'est qu'une conséquence de son amour pour la gloire; son cerveau fermentait sous le besoin de se distinguer, sa fin devait être glorieuse. A peine son dévoûment sublime a-t-il été connu, que la ville maritime qui réclame l'honneur de sa naissance a voulu rendre les premiers hommages à sa mémoire ; les habitans de Lorient ont fait célébrer, le 8 février 1828, un service funèbre auquel ont assisté tous les officiers supérieurs, toutes les notabilités civiles et maritimes du pays. — Une foule d'anciens marins se sont rendus à Lorient uniquement pour cette pieuse et touchante cérémonie.

Paris a aussi payé son tribut de deuil à l'honorable mémoire de Bisson. Le 11 du même mois, Saint-Sulpice a reçu sous ses voûtes tout ce que la capitale renfermait d'officiers de marine, auxquels s'étaient joints une foule d'officiers de toutes armes. Chacun voulait s'associer à une gloire si pure par un juste tribut d'estime et de regrets payés à une mort sainte, comme l'est tout ce qui touche à la sainte liberté.

La ville de Lorient a fait frapper une médaille pour éterniser le souvenir de cette gloire. Une souscription fut formée sous la sanction royale pour élever à Toulon un monument destiné à une semblable consécration.

Les lois et réglemens qui régissent la marine n'accordent de pension, en raison des services d'un officier, qu'à son père, sa mère, ou sa veuve. Bisson laissait une sœur : un projet de loi fut présenté aux Chambres, pour faire allouer à Mlle Bisson une pension extraordinaire.

Trémintin, dont la conduite ferme et courageuse seconda si admirablement le dévoûment de l'infortuné Bisson, a été nommé chevalier de la Légion-d'Honneur. A son passage à Paris, les blessures graves qu'il avait reçues dans l'action déterminèrent son entrée au Val-de-Grâce. Depuis, il a été admis dans le corps royal de la marine avec le grade d'enseigne de vaisseau ( lieutenant de frégate ) (1).

Voici en quels termes l'honorable amiral, chargé de présenter le projet de loi tendant à faire accorder une pension à Mlle Bisson, termina son éloquente improvisation :

c Dans cette noble France, si vive au sentiment de l'honneur, le dévoûment du jeune Bisson a rencontré un peuple entier pour l'admirer et le comprendre : s'il en fallait un témoignage, on invoquerait cette foule de Français, cette masse

(1) Le ministre de la marine a aussi remis à M. Tnîmintin, en présence de MM. les officiers de la marine qui se trouvaient à Paris, une épee d'honneur qui rappelle la gk>* rieuse action à laquelle il a si vaillamment concouru*

d'officiers de toutes armes, l'honneur ou l'espélance de l'armée, qui, sous vos yeux, dans cette capitale, sont accourus d'eux-mêmes entourer l'autel où une famille en pleurs adressait à Dieu ses prières. Se dévouer pour la victoire, mourir pour son pays à la vue des siens dans l'ivresse du combat, si c'est en France une vertu peu rare, c'est toujours valeur et générosité.

9 Mais préparer à loisir sa dernière heure pour garder et venger son drapeau, s'ensevelir dans un triomphe qui devait être ignoré, c'est tout l'héroïsme d'un cœur français?

» De quel intérêt seraient des discours quand les faits parlent, et qu'ils parlent si haut que tous les cœurs en sont saisis, suivant les expressions si vraies du projet de loi qui nous occupe?

9 Hâtons-nous de dire que la proposition du gouvernement, pour honorer et récompenser Bisson dans la personne de sa sœur, n'a pu trouver aucune contradiction.

»Si des observations ont été faites au sein de la commission et avec cette chaleur qui appartient à ce qui est noble et grand, elles n'ont porté que sur la modicité de la pension ; mais cette pension est celle que la loi réserve à la veuve d'un lieutenant-général ou d'un vice-amiral. Au surplus, la récompense n'est point dans la quotité de la somme; elle est tout entière dans l'honneur qui doit en rejaillir sur la mémoire de Bisson. C'est aussi pour associer le pays et les Chambres à la manifestation de la reconnaissance et de l'admiration publiques que le roi a ordonné qu'un projet de loi vous fût présenté.

» Ajoutons, en terminant notre honorable tâche, que la Péninsule a vu, en 1833, la marine royale et l'armée de France resserrer entre elles les liens d'une noble alliance basée sur une émulation de gloire qui subsiste toujours; et si le temps arrivait qu'il fallût encore en appeler à la double puissance de nos armes, les garans de l'avenir seraient le Trocadéro, Navarin et Stampalie, noble tombeau de Bisson. »

Le vice-amiral Halgan.

ttaufrafle toi &u$evbe.

Bien qu'en ait dit lord Byron dans le Giaour, la sérénité n'est pas l'état constant du ciel de la Grèce ; comme celui des plus beaux climats, il a ses hivernages et ses moussons.

Toutes ces jolies îles Cyclades, que les Anciens comparaient à une guirlande nouée autour de la mère d'Apollon, l'harmonieuse Delos, et que notre plus célèbre écrivain moderne nous a si poétiquement représentées comme des coupes de

fleurs durant le jour, et, durant les nuits, comme des vases de parfums, perdent alors l'aspect gracieux dont les revêtent le printemps, l'été et l'automne, et ne s'offrent plus aux regards des navigateurs que comme des sinistres écueils.

On était en 1833, et cette saison était venue. Les diverses escadres, celles de France, d'Angleterre, des Etats-Unis et de la Russie, en station dans les eaux du Levant, avaient cessé d'évoluer sur ces mers devenues aussi dangereuses que durant les huit mois qui avaient précédé elles avaient été constamment calmes.

Aucune, pourtant, n'avait encore gagné ni les côtes de Provence, ni le mouillage de Malte, ni les ports de la mer Noire. Les navires français, comme ceux des autres puissances maritimes représentées dans ces parages, se trouvaient encore pour la plupart dans les diverses échelles de ces côtes, prêts à cingler vers leurs points de ralliement respectifs.

Le Superbe, vaisseau de 74, un des plus jolis et des meilleurs marcheurs de la marine française, quitta la rade inférieure de Smyrne le 14 décembre, sur les huit heures du matin.

Le ciel était chargé de nuages, un air épais noyait les côtes, une faible brise soufflait du S.-E., et n'imprimait à la mer qu'une houle légère : c'était une de ces journées incertaines, dont les matelots disent que le temps e$t au conseil.

Dans l'après-midi, lorsque le vaisseau arrondis* sait les accores du banc et approchait des pointes qui formaient l'entrée du golfe, le vent, qui tombait par grains, avait acquis une violence qui détermina le commandant d'Oysonville a faire serrer les voiles légères et à aller jeter l'ancre sous les Salines.

Cette mesure était dictée par le temps dont tous les symptômes atmosphériques annonçaient alors une bourrasque. Les prévisions de l'amiral Hugon, que le Superbe allait rejoindre sur la rade de Nauplie, lui en faisaient d'ailleurs une ressource en cas de danger, dans les prudentes instructions qu'il lui avait transmises.

Le pilote grec qui se trouvait alors sur le vaisseau français, ayant remarqué l'exécution de ces ordres, se rendit auprès du commandant d'Oysonville, pour lui représenter que , d'après tous les précédens que lui donnait une longue pratique de cette mer, ce temps obscur ne pouvait manquer de se lever; que, d'ailleurs, bien que très-frais, le vent qui soufflait de l'arrière ne pouvait fatiguer leur marche.

Le capitaine du Superbe ayant observé sur son avant la frégate française la Galathée, et la frégate américaine les Etats-Unis, sur laquelle flottait le pavillon du commodore Paterson, gouvernant pour doubler Carabornon; ayant également aperçu une autre frégate américaine, la Constellation, qui alors sortait d'Ourlac : sa déter-

FRANCE MÀMTIME.

mination fléchit sous les assertions de son pilote, que venait sanctionner la manœuvre des trois bâtimens se disposant à vider la baie.

Au lieu donc de prendre un mouillage, H donna des ordres pour suivre leur mouvement, et le Supari* dégolfa aussitôt, poussé par un frais qui n'était déjà pas sans violence.

Ce vent ne fit qu'augmenter dans la relevée. Les nuages, loin de se dissiper, prennent des tons plus sombres, et apportent, par intervalle, des grains de pluie et de grêle qui se succèdent avec une inquiétante rapidité. La mer se creuse et blanchit sous le vent dont chaque instant semble augmenter la violence.

Avant cinq heures, on commençe à prendre des ris ; les perroquets sont bientôt serrés.

A sept heures, la route est donnée à l'O.-N.-O. pour doubler la pointe N. d'Ipsara. De nouveaux ordres viennent encore diminuer la voilure, le petit-hunier et le perroquet de fougue avaient été serrés avec trois ris; une demi-heure après toutes les autres voiles étaient rabantées, à l'exception de la misaine, qui resta sur ses cargues, et du petit-foc sous lequel le vaisseau fuyait déjà.

Le vent, qui, à chaque instant, se carabinait davantage, ne tarda point à avoir le caractère d'une tempête. De l'E.-S.-E., d'où il s'était levé durant tont le jour, il avait sauté, à la chute de la nuit, à l'E.-N.-E., d où il tombait par violentes rafales. La mer toute phosphorescente d'écume roulait en vagues immenses.

A minuit, la bourrasque déploie toute sa fureur, c'est un de ces ouragans dont les plus vieux marins ont vu peu d'exemples. Telle est la force des tourbillons sous lesquels la mâture fouette comme des gaules, que les voiles sont déchirées, arrachées, emportées en lambeaux, malgré les rabans qui les enlacent aux vergues.

A deux heures du matin, le méridien d'Ipsara étant dépassé, le commandant donna la route au S.-E. pour se trouver le lendemain, au lever du jour, à la hauteur et dans le voisinage de la pointe Doro.

Un coup de barre que l'on ne peut maîtriser fait dévier le cap de la route. Le petit-foc est défoncé, et le vaisseau, assailli par la tourmente, court pendant plusieurs minutes avec une vitesse de sept ou huit nœuds, sans vouloir obéir à son gouvernail. L'estime des officiers, qui plaçait le vaisseau sous les terres d'Ipsara, rendait cette position des plus critiques. Il importait donc, par un sillage aussi long dans ces eaux dangereuses, de changer le plus rapidement possible la direction du vaisseau. Une trentaine d'hommes, qu'anime l'exemple d'un lieutenant (1) qui s'élance à leur tête, montent, se serrent dans les haubans de misaine, font voile avec leurs corps, en offrent une surface à son action, et le vaisseau arrive; (I) Le lieutenant de vaisteau Rortalng.

mais son grand -màt de hune, que l'effort du vent veuait de briser à huit pieds du chouquet, tomba au même instant sur tribord, et dans sa chute entraîna le mit de perroquet.

La force du vent et de la mer était si grande que l'on ne s'aperçut de ces graves avaries que par la chute des cordes qui tombaient sur le pont. Les marins les plus forts et les plus intrépides pouvaient seuls parvenir à s'élever dans le gréement. Depuis huit heures du soir, il était môme devenu impraticable de travailler en dehors du bord.

Il devint donc impossible, dès ce moment, de dérober le Superbe aux conséquences du malheur qui venait de le priver d'une partie de sa mâture. Les matelots firent tout ce qu'il était humainement possible de tenter, sans pouvoir pourtant arriver à ce résultat; mais, comme Ta reconnu M. le capitaine de vaisseau Le Blanc dans le rapport qu'il présenta au conseil maritime de guerre convoqué pour juger M. d'Oysonville, les marins du Superbe, n'étant que des hommes, ne purent triompher de l'intensité d'un froid glacial, d'une pluie continuelle, de la grêle qui, chassée par un vent violent, engourdissait leurs membres, du givre qui s'attachait à leur peau et crispait leurs doigts.

C'est ici le moment de venger l'équipage de ce vaisseau des reproches qui, lors de son désastre, furent imprudemment lancés contre lui. Non, il n'est point vrai que nos jeunes marins soient tombés dans l'abattement en présence du danger; non, il n'est point vrai que l'insubordination ait paralysé les efforts qui eussent pu conserver à la France un de ses plus précieux vaisseaux: c'est une calomnie, que l'assertion qui nous les présente comme rendus insensibles par la terreur aux prières, aux menaces, et, à l'exemple des officiers et des maîtres, comme insensibles même à la nécessité d'action rapide et dévouée qui pouvait seule assurer, non-seulement la conservation du bâtiment, mais encore leur propre salut!

Ils firent tout ce que pouvaient attendre d'eux leurs officiers, lorsqu'ils ne dépassèrent point cette confiance. S'ils s'arrêtèrent, ce ne fut que devant l'impossible. La plus grande justice que l'on puisse rendre à leurs courageux efforts, est de comparer leur conduite à celle des équipages des deux frégates américaines qui se trouvèrent dans la même tempête, équipages d'élite, et dont les hommes étaient accoutumés aux mers âpres et dangereuses du Nord.

Or, voici un extrait du journal du capitaine de la Constellation:

c Le vent avait acquis une telle violence, qu'il 9 fut reconnu impossible de serrer les voiles, et » de les soustraire aux injures du temps. On le > tenta inutilement à plusieurs reprises. Les t hommes descendaient en déclarant qu'ils ne

FRANGE MARITIME

* pouvaient faire plus, et que ce n'était qu'avec » les plus grandes difficultés qu'ils parvenaient à

* n'être pas enlevés eux-mêmes. » ^ Certes, ces autorités sont asseË graves pour

venger notre jeune marine des accusations mensongères élevées contre son honneur; mais à leur défaut, les faits sont* eux-mêmes asses positifs pour que nous puissions transcrire ici les paroles de M. le capitaine de corvette Baudin :

f Honneur aux jeunes marins du Superbe I ils > ont rivalisé d'ardeur avec les vieux matelots, » mais comme eux ils ont été vaincus par les » élémens! >

Le reste de la nuit s'écoula au milieu de dan» gers que chaque instant variait, et que révélaient sans cesse des avaries nouvelles.

L'ancre de bossoir de bâbord, deux embarcations, une vergue de hune de rechange avaient été enlevées par une mer furieuse.

Le petit-foc, la grande-voile, le perroquet de fougue et la brigantine avaient disparu en lambeaux.

La vergue du grand-hunier, brisée en deux, s'était appuyée sur la hune. La grande-vergue, que l'on croyait craquée, était au moins engagée par les débris et le gréement du grand-mât de hune.

Enfin, l'ancre de tribord n'était plus retenue que par la bosse de bout, et heurtait avec violence contre la joue du navire; on parvint à grand' peine à la traverser de nouveau.

Les hommes, mouillés et transis de froid, perdaient leurs forces. Le découragement gagnait les cœurs les plus fermes; les marins les plus robustes et les plus intrépides s'étonnaient d'être anéantis.

Ce fut au milieu de ces circonstances et de ces malheurs que le jour se leva sur cette mer furieuse. Des nuages épais dérobaient toujours le ciel, et un voile de brouillards tellement dense pesait sur la mer, que l'on ne put découvrir la terre dont on devait pourtant se trouver à une très-petite distance.

Le pilote ayant averti le commandant que par un temps si sombre il ne pouvait se risquer, sans avoir toutes les chances de malheur contre lui, à donner dans le canal, celui-ci fit mettre le cap au S.-E., afin de prolonger au vent Andros et Tino, avec l'espoir que, dans une éclaircie, on parviendrait à reconnaître quelque point de ces lies.

Vers dix heures du matin, on reconnut, en effet, la partie S.-E. de la dernière, à petite distance sous le vent, et la route fut dirigée entre cette Ile, que l'on rangea de près, et Myconi, que l'on ne put apercevoir, malgré le peu de largeur du canal.

Les rafales les plus violentes assaillirent le vaisseau dans ce court trajet ; la misaine fut emportée; cette voile avait été mise, à la demande du pilote, dans un moment où le vent avait di-

minué de sa force, mats ç'avait été pour reprendre avec plus de vigueur que jamais. 11 fallut la carguer ; les cargues cassèrent : elle fut enlevée.

L'élévation de Tino brisant le vent offrit un répit de courte durée au Superbe,

Le levier que formait encore, à la tète du bas* mât, le grand-mât de hune, qui, après la rupture, y était resté pendant, fatiguait beaucoup le vaisseau et souvent pouvait le compromettre. Ce fut un malheur que l'on ne peut reprocher au capitaine d'Oysonville, de n'avoir pu profiter de l'abri de Tino pour dégager la mâture. Le capitaine de corvette et le maître d'équipage sentirent comme lui l'urgence de cette opération; mais le commandant pensa que, puisque l'on allait relâcher, on devait conserver ces restes précieux de gréement*

Le capitaine Baudin a prétendu, de son côté, que le court espace de temps, pendant lequel l«é terres de Tino protégèrent le Superbe, n'eût point permis la réalisation de cette mesure, dans laquelle le commandant d'Oysonville craignait de voir ses hommes d'élite enlevés par l'ouragan.

L'ouragan soufflait toujours avec lu même violence; la mer, que le voisinage des terres, ceintes de récifs, changeait presque en une masse d'écume, était d'une dureté d'autant plus fatigante pour le vaisseau, que le poids de la mâture brisée et de la tempête faisait pour lui de son bas-mât un levier terrible.

Deux partisse présentèrent alors au commandant d'Oysonville : d'abord celui de continuer de tenir la mer. Ayant pris une connaissance parfaite de Tino, il pouvait se diriger entre Sherpko et 5yphanto. Par cette manœuvre il se fût bientôt trouvé clans une mer plus libre, où il eût put capeyer sans trop de péril.

Cette résolution, que semble, à la vue de la carte, imposer la configuration des localités, lui parut trop dangereuse par un vent aussi violent et par une brume aussi épaisse.

A midi l'on était encore séparé de Sherpho par plus de quarante milles d'une mer très-dangereuse, car il eût fallu, pour l'atteindre, passer entre les He8de Scarpa et de Nate. Or, le petit-hunier, la seule voile sous laquelle on pût gouverner le Superbe, était exposé à être déchiré d'un moment à l'autre.

Un instant de retard, contrariété très-probable dans une pareille navigation, plaçait le vaisseau, à l'entrée de la nuit, dans une position en tout cas pleine de danger, mais qui lui fût devenue fatale, si par malheur il fût arrivé qu'il manquât le passage.

Une autre considération détermina encore plus puissamment le commandant à rejeter ce parti. Les cartes, si exactes pour la position des sommets des montagnes dans les lies de l'Archipel, ne le sont nullement pour celle des caps et des pointes qui bordent les canaux ; il existe sur ces

cartes des différencès entre le gisement, la configuration et la distance des lieux.

Ainsi, par exemple, la partie N. de Syphanto se prolonge dans la carte de Ghabert en pointe saillante, terminée par une roche plate à fleur d'eau ; tandis que sur celle de Gauthier, elle est terminée par trois caps fort sains.

Dans Ghabert, le Bovi ou Poloni de Sherpho est à 8 milles 1/4 de Syphanto, tandis que dans Gauthier, il n'en est que tout au plus à une distance de 7 milles.

Si ces différences sont peu importantes quand on découvre la terre, elles le sont beaucoup quand la côte se cache dans la brume ou dans la nuit; elles l'étaient beaucoup dans cet instant où l'équipage épuisé de fatigues, mouillé par les grains continuels et par les embruns de la mer, n'eût jamais pu relever ce vaisseau tout pantelant d'avaries, si la moindre erreur dans la route l'eût porté tout près d'une lie ou d'un écueil, lui restant sous le vent.

Le second parti était celui de relâcher dans quelque port sûr; il fut adopté aussitôt»

Le commandant donna donc la route au sud 1/2 est pour atteindre le port de Nausse, dans la partie nord de l'île de Paros.

L'espoir de bientôt échapper à tous les dangers, en gagnant l'abri d'un des meilleurs ports de l'Archipel, ranima tous les esprits.

Le Superbe s'élança dans la direction de Paros avec une grande vitesse. Le temps était d'une épaisseur telle que l'on fut quelque temps en vue de cette île, avant de bien connaître la partie de la côte sur laquelle le vaisseau portait le cap . Le pilote, pour se rapprocher et donner dans la passe d'entrée qu'il cherchait, fit venir sur tribord; mais trompé par les accidens des terres, et croyant voir l'entrée là où elle n'était pas, il fit gouverner en plein sur la côte.

Au milieu de tous les marins, dont les yeux étaient fixés sur l'entrée présumée du port de Nausée, un officier fut le premier à s'apercevoir que l'on donnait sur une fausse-passe ; il ne découvre qu'une plage sur laquelle la mer brise avec furie; il court, il prévient qu'il n'y a point de passage sous le vent.

On était déjà trop près de terre lorsque l'on informa le capitaine de la position critique du vaisseau ; le danger était imminent, le naufrage semblait inévitable.

Il y eut alors un moment de tumulte et de confusion à bord du Superbe. Les matelots, même les plus anciens, furent un instant effrayés à l'aspect de cette côte de rochers, où les emportait invinciblement la tempête et où les drossait la force des lames.

La présence d'esprit et l'admirable sang-froid du commandant eurent bientôt ramené l'ordre dans cette multitude dont l'aspect de la mort avait un instant exalté l'effroi. Une manœuvre

hardie est ordonnée et exécutée avec une rapidité qui ramène l'espérance.

La barre du gouvernail est mise en grand à bâbord, on oriente le petit-hunier, on borde le foft d'artimon et le vaisseau vient sur tribord I

Mais ce danger si heureusement évité, un autre se représente. Le vaisseau doublera- t-il un cap qui s'avance au large? Tout doit faire craindre que la bordée qu'il court n'ait reculé le naufrage que d'un moment. La dérive et le flot l'affalent, en effet, insensiblement sur la côte ; il est déjà dans l'écume des brisans ! Jamais mort plus certaine n'apparut aux yeux des hommes ; la terreur éclate parmi l'équipage pendant que quelques officiers cherchent, en vain, dans l'art nautique et dans leur expérience, le moyen de conjurer ce nouveau danger.

Un grain violent éclate; ce qui eût semblé devoir consommer la perte du Superbe, le sauve. Le vent, dans ce redoublement, adonne de plusieurs quarts. Le capitaine d'Oysonville en profite avec rapidité, des ordres sont donnés et exécutés avec une précision dont les manœuvres d'apparat offrent rarement l'exemple. Le vaisseau lui-même sembla dans sa marche, au milieu d'une écume bouillonnante, deviner l'urgence du dan* ger. Le cap est rangé à l'honneur.

Le pilote reconnut alors son erreur; la partie du rivage qui s'offrit à ses regards lui découvrit sa position. Le petit port de Parakia se trouvait sous le vent. La certitude que lui avait donnée la fréquentation de ce rivage, que le vaisseau s'y trouverait à l'abri de la mer et de la tempête, lui fit proposer au commandant d'y conduire le Superbe.

M. d'Oysonville, que les derniers accidens avaient privé de confiance en ce pilote, témoigna d'abord l'intention de tenir la mer plutôt que de s'aventurer dans un port qui pouvait ne point offrir un refuge assuré à son vaisseau.

Le pilote insista; il vanta avec tant d'assurance la bonté du port, il affirma d'une manière si persuasive qu'un vaisseau n'avait aucun risque à y courir, que le commandant , à qui l'épuisement complet de ses hommes faisait d'ailleurs autant redouter une nouvelle nuit de tempêtes au milieu de ces cailloux, que les dispositions du temps la rendaient menaçante, céda enfin à un conseil dont, après réflexion, l'exécution lui parut une nécessité.

L'horizon, en effet, était encore chargé de brume , l'ouragan grondait dans toute sa rage, et il était trois heures du soir : circonstance grave à une époque de l'année où les nuits sont si longues dans l'Archipel.

Le port de Parakia, quoique petit, a d'ailleurs de la profondeur est et ouest. Son entrée est bien marquée par des rochers qui veillent aux deux pointes. S'il y a une roche au milieu, c'est un pain de sucre très-accore ; le brassiage

est commode ; la nature du fond, à l'embouchure, est douteuse, mais en dedans elle est de bonne tenue avec les vents du nord contre lesquels les terres lui donnent un abri. Les ancres y chassent avec les rafales du sud, mais alors on porte des amarres à terre.

La résolution de relâcher à Parakia fut donc prise, et la route donnée par le pilote aussitôt suivie.

Encore un instant, et Ton sera dans un mouillage sûr, sans avoir à encourir de nouveaux dangers que Ton n'est plus en état de braver; et l'on pourra s'y reposer, s'y retremper sans qu'on ait eu à livrer de nouveau au hasard la vie de six cents hommes qui, tout-à-l'heure, n'ont dù leur conservation qu'à une sorte de miracle!

Déjà l'on contourne de près les rochers de la pointe N., déjà l'on est sous le méridien de ce promontoire. Le bâtiment vogue avec une vitesse de six à sept nœuds.

Brasse le petit-hunier à tribord 1

Tout-à-l'heure on va le carguer pour s'enfoncer en loffant, dans l'intérieur du port, sur Taire déjà acquise.

Uu officier de batterie, surpris d'entendre manœuvrer sur le pont quand il a entendu tomber l'ancre de tribord et vu filer sa bitture, monte en cet instant à la hâte et prévient le commandant que la chaîne a fait tête à la bitte. L'étonnement du commandant est extrême, il n'a point donné l'ordre de laisser tomber cette ancre (1), il voit aussitôt toute l'horreur de sa position.

Que faire? comment parer à un accident imprévu. Le vaisseau en évitant va se briser infailliblement sur les rochers ; cet officier tente le dernier moyen qui lui reste, il fait mouiller une seconde ancre.

Peut-être en filant peu de câble obligera-telle le vaisseau de tourner sur son axe? Peutêtre parera-t-il les rochers qui en sont tout près? Vain espoir I ce n'est qu'en talonnant rudement que le navire vient à l'appel de cette ancre et s'échoue sur des roches aiguës. Brusquement balancée par les secousses du vaisseau sur les cailloux, la mâture, privée par la tempête de l'ensemble qui fait sa solidité, s'ébranle et s'écroule. Un homme est écrasé sous la chute d'un basmât.

On ne peut se faire une idée de la confusion qui régna un instant sur ce vaste navire, dans les premiers momens dont fut suivi ce malheur; il fallut toute l'autorité de l'état-major de la maistrance, et toute l'influence et le sang-froid des vieux marins, pour ramener, sinon le calme, du moins l'ordre; tous les moyens de sauvetage furent organisés; le vaisseau était bien défoncé et s'enfonçait bien sous l'eau qui l'envahissait; mais

(1) Des cris de mouiller, partis des passavans, poussés, non par la malveillance, mais sous l'influence de la peur, ont été pris pour la transmission d'un ordre.

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