‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 44 sur 123 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

comme les lames ne le démembraient point, le commandant conserva l'espoir de sauver tout son monde.

Les embarcations furent mises à la mer ; la mâture de rechange et les débris de celle d'usage servirent à construire de petits radeaux; mais l'espoir que l'on fondait sur ces moyens de salut disparut avec eux sous les lames. Vainement quelques hommes poussèrent-ils le dévoûment jusqu'à se jeter à la mer pour porter une aussière au rivage : toutes ces tentatives furent sans résultats. Les rochers hors de l'eau et sous l'eau, dont était environné le bâtiment naufragé, ne permirent qu'après de longues et pénibles tentatives, d'établir une communication avec la terre.

Ce ne fut que le 16 décembre au soir qu'une barque du pays parvint jusqu'à bord. Son accostement fut le moment d'une scène terrible ; elle ne pouvait prendre qu'une vingtaine d'hommes à la fois; les marins, exaspérés par vingt-quatre heures d'angoisses, voulurent se précipiter sur ce frêle bateau. Le commandant les arrêta :

c Mes amis, leur dit-il, il est un devoir sacré à

> remplir, abandonnerions-nous nos malades et

> nos blessés? Personne de nous ne doit s'embar- » quer avant eux I >

L'obéissance la plus sublime répondit à ce peu de mots; les malades et les mousses débarquèrent sans entraves; le bateau fit quatre voyages consécutifs, et par lui quatre-vingts hommes furent mis à terre.

Un va-et-vient fut enfin établi entre le vaisseau et la plage, et tout l'équipage, par ce moyen, parvint à gagner la terre. Le commandant d'Oysonville et plusieurs officiers furent les derniers à quitter le vaisseau français qu'allaient dévorer les vagues. Neuf hommes seulement périrent dans cette catastrophe, où six cents eussent pu trouver la mort.

Tout ce que l'on put arracher de la coque fut sauvé ; des vivres et des voiles pour faire les tentes furent les premiers objets que l'on relira de ce vaisseau en débris, pour les besoins de tant d'hommes, jetés sur la rive, épuisés par la fatigue et trempés par la pluie et la mer; par ces secours, le commandant d'Oysonville parvint à adoucir leurs souffrances et leurs privations, et à empêcher les désordres que tant d'hommes assiégés par les premières nécessités de la vie eussent pu commettre dans l'Ile de Paros.

Tel est le récit d'unecatastropheheureusement fort rare (2) dans les fastes de notre marine, cars) Il y a peu d'exemples de la perte par naufrage de vaisseaux de ligne. Quelques-uns ont sombré, sous Toiles, à la mer, mais dans le temps où l'art ne donnait au navigateur que des moyens imparfaits de salut dans la con~ struction des bâti mens. Depuis le commencement du siècle, la France a perdu trois vaisseaux naufragés : le Républicain, le Golymtn et le Superbe. Le Républicain, qui était dans la rade de Brest, fut porté sur la roche Mingan, pendant une nuit fatale, par un coup de vent d'est : il y périt.

tastropoe qui priva la France de Tan de tes petits, mais de ses meilleurs vaisseaux. Dans les détails de ce naufrage que nous avons souvent extraits littéralement des débats auxquels donna lieu cet événement funeste (1), nous avons, sans balancer, sacrifié l'amour-propre de l'écrivain à la vérité et à la technicité que nous offrait ce mode de narration. La brillante élocution de M. le capitaine de vaisseau Le Blanc et de M. le capitaine de corvette Baudin avait d'ailleurs assez richement coloré le récit dece désastre, pour que nous n'eussions point à regretter que le brillant de l'imagination eût été sacrifié à la sévérité de dévetoppemens spéciaux.

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