SCIENCES NAUTIQUES
Le travail des longitudes est encore resté aux mains des adeptes de la science.
C'est là le grand travail de la navigation; c'est à se rapprocher le plus possible des calculs approximatifs de cette donnée, qui se dérobe à toutes les combinaisons astronomiques, que les plus célèbres mathématiciens ont employé leurs veilles. Archimède a trouvé un rapport de 113 à 555 entre le diamètre et la circonférence du cercle. Qu'avons-nous découvert depuis Archimède?
Un des documens modernes les plus curieux sur cette science est un rapport fait à la Convention nationale le 44 messidor an 3 de la république, par le célèbre abbé Grégoire. Les Anglais, qui se sont beaucoup occupés de sciences nautiques, n'ont pas hésité à se mettre au-dessus de leur préjugé national, en traduisant ce rapport pour faciliter les travaux de leur Société astronomique. La partie éclairée de nos lecteurs nous saura gré de citer quelques extraits, qui jettent un coup-d'œil rétrospectif sur cette science difficile (2).
Ce fut sur la même roche que, en 1813, le courant porta le Golymin, imprudemment appareillé, la brise étant faible et le courant rapide. Il se coucha où s'était brisé, vingt ans auparavant, le vaisseau à trois ponts dont je viens d'écrire le nom. A. Jal.
(1) Un conseil de guerre fut convoqué, en vertu de l'ordonnance du 23 janvier 1834, a l'effet d'examiner la conduite de M. André-Charles-Théodore du Pont-d'Aubevoye, comte d'Oy son ville, relatifeuwt à la perte du vaisseau le Superbe, qu'il commandait. Ce conseil était composé de MM. Jurien Lagravière, vice-amiral, pair de France, président; de Martineng, contre-amiral; Massieu de Clerval, contre-amiral ; Bourdé de la Ville-Huet, Maillard de Liscourt, Robert de Villes*av*>Bargeraont, Coste, capitaines de vaisseaux, juges. — M. le capitaine d'Oysonville fut acquitté honorablement à l'unanimité des voix.
(2) Nos lecteurs ont déjà pu apprécier que notre méthode consiste à remonter un peu à l'origine des choses, avant de faire leur histoire présente, lorsque cette origine présente 0e lfntérét. (j\r. du n.)
. Les grandes nations maritimes, bien convaincues que sans astronomie on ne pouvait avoir ni commerce ni marine, ont essayé, à force de dépenses, de pousser cette science vers le point le plus rapproché de sa perfection.
Il est certain que l'astronomie a rendu les plus grands services aux progrès de la navigation ; elle seule a donné aux calculateurs la véritable mesure du temps, et celle du calendrier ne résultât-elle pas des observations les plus profondes sur l'état du ciel?
Le point devenu le plus saillant de l'astronomie, et qu'il nous importe le plus de considérer, c'est son influence sur la marine, le commerce, qui firent la gloire et la prospérité des pays anciens, Rhodes, la Phénicie, Carthage. Son puissant auxiliaire permit aux flottes marchandes de cingler d'Aziongaber à Gohir. Ne nous reste-t-jl pas encore le périple d'Hannon, qui, dans une course de vingt-six jours, poussa jusque vers le Sénégal?
Ne fut-ce pas un astronome qui, le premier, distingua les climats par les différentes longueurs des jours et des nuits. Il y a bien des siècles que Pythéas (3) passa le détroit de Gibraltar et parvint jusqu'en Islande. Dans un deuxième voyage, il pénétra dansla Manche, passa le Sund, et pénétra dans la Baltique.
Cependant les plus célèbres marins de l'antiquité ne furent guère qued'excellens caboteurs, parce que l'audace des entreprises était subordonnée à la mesure peu étendue de leurs connaissances astronomiques : à peine osaient-ils perdre de vue les côtes. La mer Atlantique et l'Océan Pacifique n'avaient pas vu de citadelles flottantes errer sur leurs eaux, jusqu'à l'époque où, par le moyen de la boussole et de nouvelles observations astronomiques, de nouveaux Pythéas s'aventurèrent au large, doublèrent le cap des Tempêtes, et ouvrirent au commerce de nouvelles routes.
La découverte la plus importante, qui avaJt d'abord été considérée comme une chimère, et ui a beaucoup exercé les mathématiciens des eux derniers siècles, est donc la détermination des longitudes en mer. Le problème est ceci : connaissant l'heure du vaisseau, savoir l'heure du lieu du premier méridien convenu, ou du lieu du départ. La différence des heures réduites en partie de 1 equateur donne la longitude du navire, en la rapportant au méridien choisi pour terme de comparaison. On compte sur l'équateur quinze degrés pour une heure, et conséquemment un degré pour quatre minutes.
Ce problème a été l'objet des méditations et des recherches d'une société célèbre, dont les travaux sont devenus la propriété de tous les
(3) Voir à la 14* livraison de ce volume l'art, de M. L. Méry9 sur ce célèbre navigateur marseillais.
FRANGE MARITIME
peuples éclairés t de l'Académie des sciences de Paris.
Presque toutes les nations qui sillonnent la mer ont ouvert des concours relatifs aux longitudes; mais rien n'égale ce qu'a fait l'Angleterre à cet égard.
En 1714, à Londres, fut formé un comité auquel on appela les plus grands hommes de cette contrée : Newton était du nombre. C'est là, dit Fleurieu, qu'on fixa les limites de l'erreur; et d'après la délibération du comité, le Parlement publia un bill solennel, pour inviter les sa vans et les artistes de toutes les nations à s'occuper du problème des longitudes ; un prix de 20,000 livres sterling fut proposé pour celui qui trouverait la longitude à un demi-degré près.
D'autres sommes moins considérables furent assignées, tant pour les tables solaires que pour des découvertes moins importantes.
L'horlogerie, la mécanique, la géométrie, l'astronomie, ont disputé la gloire de résoudre ce problème ; toutes se sont assuré des droits à la gratitude des nations. Tandis que l'astronomie perfectionnait ses méthodes pour mesurer les distances de la lune au soleil et aux étoiles, ce qui lui donne la différence des méridiens, l'horlogerie exécutait les montres marines, dont l'idée n'était pas neuve, mais dont l'application l'était.
Le gouvernement anglais accorda des sommes exorbitantes, soit pour faire imprimer les nouvelles méthodes, soit pour récompenser Bird- Rainsden, surtout Ha risson, dont les montres furent essayées avec succès dans divers voyages à la Barbade et à la Jamaïque.
En France, deux rivaux illustres entrèrent en lice ; l'un était Leroi, fils de Julien Leroi, à qui Voltaire disait : Votre père et Maurice de Saxe ont battu les Anglais; l'autre était Ferdinand Berthoud, à qui nous devons savoir gré d'avoir adopté la France pour sa nouvelle patrie.
A diverses reprises, le gouvernement arma à grands frais des corvettes et des frégates pour soumettre à l'examen, dans des voyages de long cours, les nouveaux moyens présentés pour déterminer les longitudes en mer. Ces expéditions rappellent avec intérêt les noms de Courtanvaux, Verdun, Borda, Fleurieu, Pingré, Rochon et Chappe, dont le neveu est auteur du télégraphe.
Il résulta de ces expériences que, malgré l'agitation du vaisseau, la variation des frottemens, la différence de température et les autres causes accidentelles, ces montres marines, surtout celle de Ferdinand Berthoud, conservaient une justesse que l'art n'avait pas encore atteinte.
Après une traversée de six semaines, la somme des écarts n'excédait pas deux minutes de temps, ou un demi-degré en longitude.
Ce demi-degré équivaut à dix lieues, sous l'équateur ; à huit lieues deux tiers, sous le pa-
rallèle de trentè degrés ; à sept, sous celui dé quarante-cinq, et à cinq, sous celui de soixante. Nos collègues Faure et Trehonard ont constaté ( et ce fait est précieux à recueillir ) que, dans une dernière sortie de trente-sept jours, la montre de Berthoud a donné la longitude à deut lieues près.
Si ce n'est point encore le dernier terme de perfection, c'est jusqu'à présent le dernier effort de la sagacité des savans et des artistes; et certes ils sont les bienfaiteurs de la société. Ils ont épargné à l'humanité les regrets et des larmes, en diminuant de beaucoup les chances malheureuses des expéditions nautiques.
Au retour d'un Voyage dans l'Amérique méridionale, en 4758, d'Ulloa imprimait encore à Madrid que la différence de deux et même trois degrés sur la longitude en mer n'était pas réputée une erreur considérable; et si, plus heu* reuses que les expéditions de Lapeyrouse et d'Entrecasteaux , les corvettes expédiées cû 1789 sont rentrées dans les ports de l'Espagne, c'est peut-être au génie français qu'elle doit ces avantages; car le génie, par ses bienfaits, est cosmopolite : ses découvertes sont l'héritage du genre humain, et les travaux de ces hommes occupés à défricher les routes de la science, à prendre la nature sur le fait, suivant l'expression de Fontenelle, préparent en silence et assurent les destins des nations.
L'envoi d'un aviso en temps de guerre peut compromettre le succès d'une colonie, si l'ignorance du pilote fait manquer sa route et retarde son arrivée. C'est faute de lumières que plusieurs Mtitnens allant attérer à l'Ile Rodrigue pour gagner le vent, au lieu de se porter directement aux Ile-de-France ou de la Réunion, ont été capturés par des vaisseaux anglais. Par suite d'ignorance semblable, n'a-t-on pas vu un vaisseau destiné pour l'Ile-de-France, aborder la côte de Malabar?
On se rappelle le trait de l'amiral Anson, dont l'incertitude sur la position de l'Ile Juan-Fernandez, en obligeant à tenir la mer plus longtemps, coûta la vie à soixante-dix ou quatrevingts hommes de son équipage.
Nous ajouterons à cet extrait curieux quelques détails sur la question, détails qui pourront plaire aux personnes peu familiarisées avec ces matières.
La détermination des longitudes est fondée sur le mouvement diurne de la terre, qui, dans l'espace de vingt-quatre heures, achève une révolution et présente successivement à l'influence des rayons solaires, sinon toutes les parties de sa surface du moins celles qui sont situées entre les cercles polaires. Cette rotation du globe étant uniforme, chacun de ses points décrit un arc d'un degré en quatre minutes de temps.
Ce fait a donné naissance aux deux méthodes dont on se sert pour déterminer les longitudes :
Tune consiste à mesurer, non la distance réelle qui sépare les lieux, mais leur intervalle estimé parallèlement à l'équateur; en sorte qu'à mesure qu'on se rapproche des pôles, où viennent définitivement converger tous les méridiens, on obtient une môme variation de longitudes en parcourant des espaces de plus en plus petits; dans l'autre méthode, on juge la différence des longitudes par celle de l'heure qui existe au môme instant dans les différens lieux.
L'exactitude du premier moyen, auquel les navigateurs ont particulièrement recours, est fondée sur la double supposition que, dune part, la boussole indique rigoureusement la direction du vaisseau, et que de l'autre le loch en fait connaître avec précision la vitesse. Or, comme une foule d'obstacles empêchent ces deux hypothèses de se réaliser, et qu'on ne saurait se flatter d'opérer sur les cartes les réductions convenables, sans commettre d'erreur, il est évident qu'il ne faut regarder ce premier moyen que comme une simple approximation.
Relativement à la seconde méthode, il est deux procédés qui semblent devoir conduire au môme résultat. Le plus simple serait d'avoir une montre dont la marche, parfaitement réglée au moment du départ, continuerait à donner, non l'heure du vaisseau, mais celle du port où l'on s'est embarqué, et dont la longitude doit être d'ailleurs parfaitement connue. Gomme il est toujours facile de déterminer l'heure du lieu dans lequel on se trouve, soit en observant le passage du soleil ou celui d'un astre quelconque au méridien, soit en prenant des hauteurs correspondantes, soit enfin en usant de quelques autres moyens analogues, il suffira de prendre la différence des heures du point de départ et de la station, pour en conclure celles des longitudes, qui sera d'ailleurs occidentale ou orientale, suivant que la montre avancera ou tardera sur l'horloge du vaisseau.
Malgré les nombreuses difficultés que présente la construction de machines aussi parfaites, on est cependant parvenu à en faire qui, sous le rapport de l'exactitude, laissent peu à désirer, et sont pour le navigateur une ressource précieuse. Mais, comme on ne peut affirmer qu'un instrument aussi délicat sera toujours à l'abri des dérangemens qu'une multitude de causes accidentelles peuvent lui faire éprouver, il ne faut jamais compter entièrement sur les indications que fournirait une seule montre ; il convient donc d'en avoir plusieurs à bord d'un vaisseau; et, lorsque les circonstances le permettent, il faut vérifier la régularité de leur marche par des observations astronomiques.
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