DE LA FREGATE LÀ POMONE
Si l'histoire de nos guerres maritimes est souvent assombrie par le tableau de nos défaites , elle nous offre aussi la consolante conviction que nos marins n'ont jamais succombé sans gloire. Que la répétition des avantages obtenus par la marine anglaise, et que son puissant matériel lui constituent une supériorité, ce n'est pas dire que la nôtre soit inférieure en talent et en courage ; la vérité nous autorise môme à dire que partout où la parité des forces et l'unité d'action ont balancé les chances de la victoire, nous avons plus de palmes à revendiquer que nos adversaires. Nous en attestons ces brillans combats singuliers de navire à navire ; espèces de duels à outrance; défis d'honneur et de bravoure jetés par la rivalité guerrière de deux vaillantes nations. Là, nous n'avons pas de pertes à compter ; c'est dans des engagemens collectifs d'escadres à escadres, que nous avons à déplorer des issues malheureuses, presque toujours causées par des dissidences de principes entre chefs! dissidences intempestives et funestes à nos armes, surtout quand elles neutralisent devant un ennemi, toujours d'accord pour nous combattre, le dévoùment des braves qu'elles éloignent du champ de bataille. C'est là le côté vulnérable de notre marine, trop connu de nos ennemis et qui les rend si confians dans leurs audacieuses attaques; eux, dont l'ordre du jour est toujours : Union is force. Le nôtre est dans cette formule chevaleresque ; Que tout capitaine qui n'est pas au feu et près de l'ennemi n'est pas à son poste. Formule sublime qui résume toute la science et le devoir d'un chef dans ces questions de gloire, et qui fut trop souvent oubliée par quelques-uns de nos capitaines, quand elle aurait dû être gravée dans leurs cœurs, comme elle l'est en tète de la tactique navale. L'oubli de ce mot d'ordre d'honneur, sans doute, fait mieux ressortir le dévoùment et le mérite de ceux de nos officiers qui y sont restés fidèles, et le beau combat de la frégate française la Pomone, qui fait l'objet de cet article, en est un exemple concluant.
Sous le règne impérial, une division française, aux ordres du capitaine de vaisseau M , composée des deux frégates la Pauline et la Pomone, portant chacune 44 bouches à feu, et de la gabarre de charge la Persane, de 28 canons, était partie de Corfou et en dernier lieu de Gattaro, l'un des ports de la Dalmatie, et naviguait dans les eaux de la mer Adriatique pour rallier le port deTrieste.
Ces bâtimens louvoyaient péniblement depuis quatre jours avec de forts vents contraires. La marche pesante de la Persane, celle ralentie de
la Pomme, par suite des avaries de son mât d'artimon qui ne pouvait supporter que des voiles de dimensions réduites, retardaient les manœuvres qui devaient sortir ces navires du rayon des croisières ennemies.
Le 29 novembre 481 i, cette division cinglait en ordre de bataille sous l'allure du grand largue bâbord , par une bonne brise de sud-est, et un temps couvert et pluvieux, lorsque, dans l'intervalle des grains, une éclaircie de l'horizon laissa voir à neuf heures du matin, à deux lieues de distance, et. par le bossoir du vent, trois grandes frégates, naviguant en ligne, tribord amure , et paraissant manœuvrer pour conserver le vent sur la division française. Elles furent reconnues pour ennemies. Au même instant quelques mouvemens d'auloffée furent marqués par les bâtimens français, qui, en définitive, reprirent leur première allure.
Déjà le commandant français avait fait serrer sa ligne. La Pauline était en tète de la colonne; la Pomme, commandée par le capitaine de frégate Rosamel, tenait le centre; elle était suivie par la Persane, commandée par le capitaine de frégate Salie.
Les frégates anglaises eurent bientôt obtenu la position avantageuse du vent qui les rendait maîtresses de l'attaque, lorsque, se plaçant par la hanche du vent (bâbord) de nos frégates, elles laissèrent arriver en ordre de bataille sur la division française. Dès-lors un combat prochain fut reconnu inévitable.
Dans ce premier état de choses, la supériorité de force était du côté des Anglais , tant par le chiffre supérieur de leur artillerie que par la différence d'une frégate de combat à une gabarre de charge. Les chances de victoire n'étaient donc pas égales ; mais elles vont le devenir par la manœuvre habile et le dévoûment du capitaine Satis, qui demande, et obtient du commandant français liberté de manœuvre. Alors la Persane quitte la ligne où elle ne pourrait prêter son travers à une forte frégate, et se dirigeant au nord sous toutes voiles, elle entraîne sur ses traces, et hors de vue du champ de bataille, l'une des frégates anglaises, qui se détache de sa colonne pour la chasser et la combattre. Sans doute la Persane succombera dans ce choc inégal , mais elle succombera avec honneur; ce sera en répondant, durant quatre heures, coup pour coup au chasseur qui la gagne; mais le dévoûment du brave Satie lui laisse la consolante confiance qu'il a préparé une glorieuse revanche aux pavillons de la Pauline et de la Pomone.
Il était dix heures et demie.
Les deux autres frégates anglaises continuaient de chasser sous toutes voiles : c'était l'Alceste, de i% bouches à feu, montée par le commodore Murray Maxwell, et l'Active, de 48, commandée par le capitaine James-Alexander Gordon ; toutes
MARITIME. <4i
deux, belles etmenaçantes, s'avançaient, de toute la supériorité de leur marche, sur les nôtres qui n'avaient pas changé de route, et qui cherchaient, par cette manœuvre qui semblait une retraite, un champ de bataille plus éloigné de l'île de Lissa, près de laquelle elles se trouvaient, et où les Anglais tenaient d'autres forces.
Cependant le branle -bas de combat était fait à bord des frégates françaises. Leurs équipages, impatiens et pleins de cette ardeur guerrière de notre ère impériale, attendaient en silence le moment de l'attaque ; une pensée de victoire ou de mort se lisait sur les fronts de ces braves, debout et immobiles à leurs pièces, quand un coup de canon, parti des frégates anglaises, retentit au loin, et assure que le pavillon britannique, qu'elles viennent d'arborer, est leur gage de bataille. Au même instant, deux pareifc coups de canon tirés des frégates françaises, et les cris de vive l'empereur! qui saluent dans leur ascension les pavillons tricolores qui se déroulent à leur corne, annoncent aux Anglais qu'on a relevé le gant. Relie partie carrée de gloire pour tous! Fasse chacun son devoir en ce jour d'épreuve, et ce jour sera beau pour notre marine.
Le silence régnait à bord de la Pomme quand le cri de navire sous le vent! lancé par l'homme de vigie, annonce à l'équipage un ennemi de plus; mais le capitaine Rosamel a promptement reconnu que la position sous-ventée de ce nouvel adversaire le rend tout au plus spectateur inoffensif de l'engagement qui va suivre, et que le sort du combat sera décidé avant qu'il ait atteint le champ de bataille. Plein de cette conviction, il la communique à son brave équipage dans une allocution énergique et imposante, empreinte du sentiment d'honneur dont il est animé.
Il lui montre, dans l'ennemi qui est au vent et qui s'approche, une belle chance de gloire que la fortune offre à son courage. Les cris de vive l'empereur! répondent à Rosamel qu'il est compris. Dans cet instant les mêmes cris se font entendre à bord de la Pauline, et par ce cri magique les deux équipages se sont entendus. Bonne espérance donc, et chacun à son poste pour le combat !
La position actuelle de la ligne anglaise, cou rant parallèlement à la nôtre par sa hanche du vent, est telle, que la commandante ennemie arrivera par le travers de la Pomme, avant d'atteindre le poste qu'elle se propose de prendre par le travers de la commandante française. Bientôt enfin elle découvre de ses canons la Pomone, qui reçoit avec un calme admirable la première bordée de l'ennemi; elle lui répond, mais en comptant ses coups ; et à son second coup de . caronade, le petit mât de cacatois de l'Alceste est emporté. A son troisième coup, tout le phare du grand-mât de la frégate ennemie s'abîme avec fracas, entraînant dans sa chute la vergue du pe*
Ut-perroquet et ie grand-foc. Les cris de vive Fempereur! retentissent sur les frégates françaises, et saluent ce beau début de la Pomme , qui vient de mettre si heureusement l'avantage de notre côté.
Il était midi quarante minutes.
Dans ce moment des signaux montent aux mâts de la Pauline. C est un ordre à la Pomme de forcer de voiles, ou de serrer le vent ; mais l'un ou l'autre de ces mouvemens sortirait les frégates françaises du feu ; et la partie est désormais trop belle pour l'abandonner. Non, Rosamel ne peut se soumettre plus long-temps à juitter un ennemi qu'il a si maltraité. D'ailleurs, sù mâture, son gréement, déjà très -avariés, ne peuvent supporter plus de voiles, et l'honneur du pavillon lui dit au contraire d'en diminuer ; il rentre donc ses bonnettes de bâbord, et loffant tout-à-coup pour découvrir VAlceste, il la foudroie d'une bordée terrible.
Comme un blessé qui se retire des rangs, VAL cette vient au vent pour se mettre hors de la portée des coups de la Pomone; son grand mât de hune avait été coupé, et les voiles qu'il portait, tombées sous le vent, masqueront et neutraliseront long-temps encore, durant le combat, la batterie de tribord de cette frégate. Oh ! qui saurait profiter de son désastre, et viendrait se poster sous le vent à elle, à portée de pistolet, achèverait d'écraser en peu d'instans VAlceste déjà si délabrée, et acquerrait à la réduire une gloire facile, préparée par la Pomme; mais la Pomone ne peut s'occuper plus long-temps de VAlceste : la frégate V Active survient pour couvrir sa compagne, et se placer entre elle et la Pomone; mais dans sa manœuvre elle présente l'avant à la frégate française, qui, loffant encore subitement, l'arrête par une volée entière qu'elle lui tire en enfilade.
Cette bordée meurtrière détermine une arrivée de l'Active; et dans ce nouveau mouvement elle menace la Pomone d'une enfilade en poupe ; mais Rosamel l'a prévu, et, par une manœuvre habile et prompte, il déjoue le projet de l'ennemi en arrivant lui-même ; et, serrant au feu cette frégate qu'il tient à son tribord, elle devient pour lui un nouvel adversaire ; alors s'établit entre la Pomone et V Active un combat acharné, dans lequel la valeur égale des équipages et la même habileté des chefs tiennent long-temps la fortune chancelante. La Pomone est au vent de V Active; et toutes deux courent largue, bord à bord, en se foudroyant de toute la puissance de leur artillerie, servie avec ardeur. Criblées par les boulets, labourées par la mitraille, embarrassées de voiles, de mâts et de cordages qui s'écroulent sous les bordées qu'elles se lancent, leur fureur s'accroît de leurs désastres. A la faveur du nuage épais de fumée dont elle enveloppe son adversaire, et qui dérobe ses mou-
vemens à l'ennemi, la Pomone tente deux fois l'abordage; deux fois l'Active refuse, et évite ce choc si favorable à l'impétuosité de nos marins. Tandis que le sang coule à bord de la Pomone, et que son brave équipage mérite si bien de la patrie, que fait la Pauline?... Elle vient au vent bâbord amure, pour canonner de loin VAlceste immobile sous les débris de ses avaries; puis, vi* rant de bord, elle passe au vent de cette frégate, échangeant à grande distance quelques boulets qui ne détournent même pas l'attention des Anglais de VAlceste, occupés à débarrasser leur frégate des voiles et des agrès qui masquent sa batterie de tribord ; enfin, virant de bord lof pour lof dans les eaux de cette frégate, elle tient le plus près bâbord amure, et s'éloigne !
Cependant VAlceste s'est débarrassée, et s'est mise en état de prendre part au conflit sanglant engagé entre la Pomme et V Active. À l'aide de ses voiles de l'avant, elle arrive sur les deux combattans, et vient prendre position par le bossoir de bâbord de l'héroïque Pomone.
Quoique réduite à prendre une attitude défensive, la Pomone ne s'en montre pas moins redoutable ; elle arme ses deux bords, et continue à soutenir vaillamment le choc des deux frégates anglaises; mais accablée de leurs feux réunis, et abandonnée par sa compagne aux coups redoublés de ses ennemis sans générosité, quel espoir de retraite ou de victoire reste à la Pomme? Pour se retirer du feu avec apparence de salut, il lui faudrait serrer le vent bâbord amure ; mais ses manœuvres courantes sont coupées; mais son gréement est haché ; mais d'ailleurs, dans ce mouvement, la Pomone présenterait l'avant aux bordées balayantes de VAlceste, qui se maintient dans sa joue de bâbord. Il faut donc y renoncer ; mais un parti lui reste à prendre, et c'est celui d'un eifort audacieux, d'une inspiration qui naît des difficultés dans une âme forte, et sous le boulet des batailles : tenter une troisième fois d'aborder fièrement la frégate qui le combat par-dessous le vent, et parce trait inattendu, étonner ses ennemis et changer la face du combat, c'était l'idée d'un brave, et Rosamel s'y arrête. Il ordonne donc l'abordage. Ses matelots exaspérés se tiennent prêts. A la faveur d'une volée qui couvre de feu et de fumée les combattans, la Pomone arrive rapidement sur V Active. Les vergues des deux frégates allaient bientôt se toucher ; déjà même des grenades enflammées, lancées de la Pomone, éclatent et tuent sur le pont de la frégate ennemie ; encore un instant, et l'équipage français va se précipiter
le sabre et la hache au poing ; malheur ! une
bordée de l'ennemi démâte la Pomone de son petit-mât de hune, et brise sa vergue de misaine... Privée de ses voiles de l'avant, la Pomone revient au vent, malgré l'effort contraire de son gouvernail ; et V Active est une troisième fois sauvée
de l'abordage. U n'est résulté de ce beau mouvement qu'un plus grand rapprochement de ces deux frégates. Courage encore, brave Pomone l et le combat continue.
U est trois heures; et la Pomme trouée de toutes parts, et frémissante sous les bordées redoublées qui l'accablent d'une grêle de fer et la déchirent, résiste encore ; son pavillon en tombeaux Botte toujours; il va tomber, mai* tomber avec gloire : une volée simultanée de chaque frégate anglaise coupe du même coup le grand-mât et le mât d'artimon de la Pomone ! Ils Chancèlent, craquent et tombent avec fracas sur le gaillard d'arrière, et avec eux le pavillon tricolore si honorablement défendu. Les mâts dans leur chute écrasent des hommes, démontent des carônades, brisent la roue du gouvernail, et encombrent le pont de la Pomone. Au même instant, le capitaine Rosamel est frappé à la figure d'un biscaien Un moment après, en lui annonce que déjà la Pomone a quatre pieds d'eau dans sa cale, et que cette eau augmenta rapidement. Il ordonne de distraira du service des pièces les hommes nécessaires pour le travail des pompes.
Immobile comme un cadavre ; sans mâture et sans gouvernail ; facile ù tourner et à canonner sans danger désormais, la Pomone voit la frégate ennemie qui tenait son travers, le quitter et prendre position par son bossoir de tribord. Dans cet état, la Pomone n a plus qu'à couler à fond, pour dernière péripétie de ce drame héroïque, si elle prolonge sa résistance. C'est dans cette terrible alternative que Kosamel convoque son conseil; il le rassemble sur son gaillard d'arrière, teint de sang et couvert de débris; Rosamel blessé le préside de dessus son banc de quart; et là, sous le feu des bordées foudroyantes de l'ennemi, les officiers de sqn état-major et les principaux de son équipage lui exposent l'exaspération des matelots qui demandent à combattre encore; mais les canons de la batterie sont en partie démontés ; mais la Pomone ne peut ni se mouvoir, ni se défendre ; d'ailleurs, son capitaine n'a-t-il pas vaillamment défendu l'honneur du pavillon ? et n'est-il pas aussi comptable envers la patrie des braves qui lui restent, et dont il ne peut plus utiliser le courage ? Le conseil répond par l'affirmative, et partage l'opinion sur la pénible nécessité de rendre aux deux frégates ennemies la Pomone qui n'est plus qu'une ruine et un tombeau t
Il était trois heures et un quart.
A trois heures vingt minutes, le mât de misaine de la Pomone tomba à la mer, et le soir, l'eau qui entrait dans la cale monta jusqu'à sept pieds.
La Pomone eut cinquante hommes tués et blessés.
L'Alceetc perdit sept hommes tués et eut vingtdeux blessés.
V Active, qui fut plus exposée au feu de la
Pomone, eut vingt-deux homtnes tués et trenteun blessés. Parmi ces derniers, son capitaine Gordon eut une jambe emportée, et son lieutenant Dashwood perdit un bras.
Telle fut l'issue de ce beau combat, dans lequel la victoire nous fut un instant assurée, et qu'il n'a dépendu que d'une seule volonté de ne pas saisir.
Nous n'entreprendrons pas ici l'éloge que mérite la brillante conduite du capitaine de la Pomone dans cette affaire ; mais pour satisfaire l'intérêt de nos lecteurs, nous terminerons notre article, en rdpekmt que, sur les conclusions du capitaine rapporteur au conseil de guerre, nommé à Toulon en 1814, pour connaître de la conduite du capitaine Rosamel, lesquelles furent adop* tées à l'unanimité, le conseil acquitta honorablement le capitaine de la perte de la Pomone, lui rendit son épée, et le loua de sa conduite, par l'organe de son président.
La cap. P. Lrco.
Pîcty te* 4)uttm.
Dans presque toutes les mers qui baignent la France, et particulièrement dans les baies profondes, on trouve les huîtres en grande quantité ; mais nul point de nos côtes n'en recèle de couches aussi épaisses que la baie de Cancale, située entre ce port, le Mont-Saint-Michel et Granville. Le profit que les populaiions riveraines tirent de ce produit sur ces parages, tente continuellement la cupidité des pécheurs anglais des îles de Jersey et de Guernesey, et même de la Grand'Terre, qui cherchent à y participer, malgré la surveillance rigoureuse et infatigable d'une petite station que le gouvernement entretient à Granville pour protéger celte industrie. On se rappelle avoir lu, dans le premier volume de la France Maritime, le récit d'un coup de main tenté par ces insulaires sur nos barques de pèche, et de la catastrophe qui dénoua d'une manière sanglante pour les Anglais la répétition continuelle de leurs tentatives.
La pèche des huîtres se pratique, dans ces parages, du 15 décembre au 50 avril : pendant les mois de mai, juin, juillet et août, que ce coquillage jette £on frai, la pèche est défendue.
La pèche à l'huitre se fait avec une drague. Cest un grand instrument en fer d'environ 6 pieds de long sur 2 pieds de hauteur ; il a la forme d'une pelle recourbée derrière, à laquelle est attaché une espèce de filet fabriqué en bandes de cuir, en chaînons de fer ou même en menu cordage. Le bateau, poussé ou dérivé par le vent, entraîne la drague, qui traîne ouverte sur le fond et s'emplit en ràclant sur les bancs qui éten»
dent leurs couches sor le sol qu'ils recouvrent.
L'huître de la baie de Gancale est la préférée dans le commerce, tant à cause de son abondance que par sa proximité des côtes de la Manche, et de sa grosseur moyenne, qui en facilite le transport. Des bateaux non pontés de 10 à 20 tonneaux, de Granville, de Cancale et d'autres petits ports du voisinage, s'occupent presque exclusivement de la pêche ; mais le transport dans les ports de la Manche se fait par d'autres bâtimens, de 30 à 40 tonneaux, qui partent des havres de Saint-Vaast, de Gourseulles et de Bernières. Ces bateaux portent chacun, l'un dans l'autre, 900 milliers d'huîtres. La plus grande quantité de ces huîtres sont parquées à Saint-Vaast, point qui sert en quelque sorte d'entrepôt pour les autres parcages.
L'huître de la baie de Cancale, prise sur un fond souvent vaseux, est généralement d'un goût peu agréable : il semble que ce coquillage ne soit pas fait pour servir d'aliment dans l'endroit môme où il se trouve : l'huître ne perd son àcreté et ne devient réellement d'un goût agréable que lorsqu'elle a passé quelque temps dans un parc. Un parc est un réservoir d'eau salée de 4 à 5 pieds de profondeur, qui communique avec la mer au moyen d'un petit conduit. Afin que l'eau s'y maintienne limpide, on prend soin d'en garnir le fond d'une couche de petits cailloux.
Le parc doit avoir une inclinaison vers la mer, qui l'alimente d'eau. Les huîtres y sont placées à une profondeur suffisante pour n'être pas exposées au contact de l'air, sans toutefois être trop voisines de la vase ; on profite de la saison des chaleurs, époque où l'on abandonne la pêche des huîtres, pour nettoyer les parcs et renouveler les couches de pierres.
Il y a sur les côtes de la Manche un assez grand nombre de parcs. Les principaux sont ceux de Marennes, de Courseulles, de Bernières, du Havre, de Fécamp, de Dieppe et du Tréport. Celui qu'on établit, en 1783, à Etretat, était un des plus famés : il a été abandonné depuis. — Le Havre en possédait un qui avait une réputation assez étendue : les travaux maritimes du génie en ont motivé la destruction.
Toutes les rives de la côte ne sont pas également favorables à l'établissement des parcs : ainsi Cancale et Granville, qui sont les points où cette pèche se pratiqne le plus activement, ne peuvent point établir de parc régulier, à cause de l'action continuelle des vents sur ces plages.
Les huîtres, malgré ce qu'en ont dit quelques auteurs, ne peuvent séjourner dans l'eau douce. Il est certain que l'eau de mer est la seule dans laquelle elles vivent et s'engraissent.
Les Anglais, en 1774, transportèrent inutilement, pendant trois années de suite, des milliers d'huîtres dans la baie placée entre nie de Wight et la rivière de Southampton. L'eau douce les fit
périr; la pluie même, torsquelle est trop abondante, leur est nuisible, et encore plus la neige et la grêle. Les grands froids ne leur sont pas moins funestes : il suffit que l'eau gèle quelque temps pour qu'elle contracte une odeur fétide et fasse périr les huîtres. En cas d'inondation ou de gelée, il n'y a d'autre remède que de les porter en mer.
Autant on doit se montrer difficile sur l'emplacement d'un parc, autant il faut être attentif à soigner les huîtres. Les matelots qui vont les chercher à Cancale ne se chargent pour l'ordinaire que du transport ; d'autres hommes, connus sous le nom d'amareilleurs, s'occupent du parcage, opération délicate, surtout lorsque les huîtres viennent directement de la baie de Cancale. L'amareilleur est obligé, dans les premiers temps de leur entrée au parc, de les tirer tous les trois ou quatre jours hors de l'eau avec un râteau de fer; de rejeter celles qui sont mortes, et de changer quelquefois les autres de réservoir. On n'a pas autant de précaution à prendre pour celles qui viennent de Saint-Vaast, où elles ont déjà subi un parcage. En général, on garnit un parc six fois par an, trois fois au printemps et trois fois en automne. Les huîtres restent dans les parcs un ou deux mois.
Elles ne sont point vertes lorsqu'on les apporte de Cancale, ce n'est qu'à force de soins qu'elles le deviennent. Il faut que le parc où l'on doit les déposer soit bien nettoyé et bien garni de galet : un parc neuf est préférable. On reconnaît qu'il est propre à recevoir les huîtres, lorsque le galet se trouve chargé d'un léger dépôt verdàtre. Pour l'ordinaire, on jette les huîtres sans précaution ; mais on doit déposer doucement celles qu'on veut faire verdir, et prendre garde de les entasser confusément, car celles de dessous n'acquerraient pas la couleur désirée. Dans les parcs d'huîtres blanches, il n'y a aucun inconvénient à laisser entrer l'eau salée ; au contraire, dans ceux qui renferment les huîtres vertes, on doit interrompre toute communication avec la mer, ou du moins ne laisser entrer qu'un quart du volume d'eau contenu dans le parc, et seulement aux nouvelles et pleines lunes; mais il faut bien se garder de la renouveler entièrement avant que les huîtres soient vertes ; car, on peut l'observer, elles ne verdissent pas à Granville ni à Saint-Vaast, où l'eau monte à chaque marée.
Pour les faire verdir plus promptement, on les laisse cinq à six heures sur le bord du parc avant de les y introduire : il paraît que la soif qu'elles éprouvent les porte à prendre l'eau avec plus d'avidité. Il suffit de les laisser quelques jours dans le parc pour qu'elles commencent à recevoir la couleur verte. Souvent elles l'obtiennent en vingtquatre heures; mais si on la désire plus foncée, il faut attendre un mois. Elles acquièrent ordinairement cette couleur accidentelle en avril, mai, septembre et octobre, à une température mode-
rée; et elles l'acquièrent mieux au printemps qu'en automne, rarement en été, jamais en hiver. Le temps orageux est favorable à cette métamorphose; mais si l'eau est agitée par le vent du nord, le parc ne peut pas verdir. Il y a des années où il verdit facilement, il en est d'autres où cela est impossible. On a remarqué qu'en renouvelant l'eau d'un parc du 15 au 20 août, ou est plus certain de faire verdir les huîtres. Une observation plus singulière, c'est que celles qui ont verdi en mars et en avril peuvent, étant remises à la mer, reprendre leur couleur naturelle; au lieu que celles qui ont verdi en septembre et en octobre restent toujours vertes pendant l'hiver. Rarement le même parc verdit deux fois par an.
Quand les huîtres deviennent très-vertes, on dit parfois qu'elles ont bien pâturé, et certaines gens croient que réellement ce coquillage se nourrit d'herbes dans le parc. En 1778, lors du camp de Vassieux , formé près de Courseulle , beaucoup de personnes de Paris, attirées par la curiosité, furent très-surprises de ce que les huîtres n'étaient pas nourries avec des herbes vertes, achetées fort cher, comme on le leur avait fait accroire. En les voyant renfermées dans des réservoirs d'eau stagnante, elles s'imaginèrent que les huîtres devaient s'altérer, et passant rapidement d'une erreur à une autre, il n'en fallut pas davantage pour les dégoûter d'un aliment reconnu d'ailleurs comme très-salubre.
On s'est occupé plusieurs fois d'essayer de reconnaître la cause de cette coloration des huîtres. On l'attribue à la présence d'animalcules microscopiques du genre navicule, qui sont de couleur verte, et qui paraissent être la principale nourriture de l'huître parqûée. M. Bory de Saint- Vincent a émis, dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, une opinion contradictoire; ua autre savant, M. Goubeau, s'est associé à cette opinion. — Il paraît résulter de la divergence des avis sur ces faits, que la viridité des huîtres ne dépend pas d'une seule cause, mais qu'il faut l'attribuer au concours de plusieurs.
Les meilleures huîtres sont celles qui ont parqué long-temps. On les reconnaît à leur coquille devenue lisse de raboteuse qu'elle était, ainsi qu'à leurs valves naturellement tranchantes , mais dont les bords ont été insensiblement émoussés par l'effet du râteau de fer qu'on promène souvent dans le parc. Une huître péchée à Gancale, en avril, déposée ensuite à Saint-Vaast pendant quatre à cinq mois, et qui a séjourné un mois à Courseulle, est parvenue à son dernier degré de bonté.
On entend quelquefois les amateurs d'huîtres regretter de ne pouvoir les manger au parc; pourtant gardées quelques jours hors de l'eau, elles sont préférables à celles qui en sortent immédiatement, et, grâce aux soins que l'on prend de les transporter rapidement, elles ont à