‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 47 sur 123 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

Paris un goût peut-être plus Gn et plus agréable qu'à Courseulle ou Saint-Vaast.

L'huître, ce mets si estimé de nos jours, ne 'était pas moins chez les anciens : Macrobe assure qu'on en servait aux pontifes romains dans eurs repas. Celles de l'Hellespont, de l'Adriatique, du détroit de Cumes, du lac Lucrin, étaient très-vantées, et l'épicurien Horace a célébré dans ses vers celles de Circé ; mais on ne dit pas que les Romains, qui avaient porté si loin e luxe de la table, donnassent la préférence à 'huître verte, ni même qu'ils la connussent. Depuis quelques années, soit changement de goût, soit toute autre cause, ces huîtres sont moins recherchées en France. Autrefois leur prix à Paris était double des blanches. Aujourd'hui qu'elles sont moins chères qu'alors, on néglige peut-éire de les préparer, à cause des soins qu'elles exigent, et de l'étendue de terrain qu'elles occupent; car à peine peut-on en placer douze mille dans un parc capable de contenir trente mille huîtres blanches. Aussi les amareilleurs font-ils de préférence verdir les petites.

Après avoir parlé de la pêche et du parcage, nous croyons devoir donner à nos lecteurs quelques détails sur leur commerce. Ce sont les grandes villes, et particulièrement Paris, qui en consomment le plus. Si elles demandent beaucoup de soins dans les parcs, elles n'exigent pas moins de précautions dans le transport. Les anciens avaient, pour conserver les huîtres, un moyen dont la connaissance n'est point parvenue jusqu'à nous. Apicius en envoya d'Italie en Perse, à l'empereur Trajan, qui avaient conservé leur fraîcheur. Nous ne connaissons aujourd'hui que le moyen de les empêcher de perdre leur eau. On a observé qu'elles la conservaient mieux dans le transport, lorsque, la veille du départ, on avait soin de les laisser hors du parc pendant trois ou quatre heures, et même pendant toute la nuit si le temps est chaud. On les remet ensuite au parc jusqu'au moment où elles sont emballées; on les place alors horizontalement, les unes sur les autres dans des paniers fortement ficelés.

Ces paniers, connus à Courseulle sous le nom de bourriches, et dans d'autres parties de la côte sous celui de cloyères, contiennent chacun vingtcinq douzaines d'huîtres ou trois cents. Une voi« ture porte ordinairement cent vingt bourriches ou cloyères, ce qui fait trente milliers d'huîtres. Le transport de Courseulle à Paris a lieu en six ou sept jours par les voitures ordinaires, et en trois seulement par les accélérées. Ces dernières voitures font le trajet de Dieppe à Paris en quarante heures. On a observé que les huîtres qui ont parqué peuvent être transportées et conserver leur bonne qualité pendant quinze ou vingt jours, surtout par un temps froid. Celles qui sortent directement des baies où elles ont été

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pèchées ne sauraient passer hait jours sans s'altérer.

La vente dépend de la concurrence des différens parcs, du caprice des consommateurs et des variations du temps. Il n'en est pas de ce comestible comme de plusieurs autres qui sont de garde et ont un prix fixe. Qu'une forte gelée survienne pendant le transport, elle fait périr une grande partie des huîtres. Il est cependant un moyen qu'on emploie avec succès pour les dégeler : c'est de les déposer pendant dix à quinze minutes dans l'eau. Elles reprennent leur première qualité, mais alors elles ne sont plus susceptibles de se conserver long-temps.

Il est difficile de calculer les chances de gain qui s'attachent au commerce des huîtres. Tel jour on paiera 8 francs la cloyère qui, le lendemain, n'en vaudra que la moitié ; mais, en général, le mille d'huîtres, qui se vend 3 à 4 fr. à Granville ou à Cancale, et qui coûte 8 à 9 fr. au parc de Gourseulle, revient à 20 ou 25 fr. à Paris.

On varie sur la quantité d'huîtres qui se pèche chaque année dans la baie de Gancale : on élève ce nombre à plus de cent millions. On évalue à environ soixante millions celles que l'on parque chaque année à Courseulle.

Un coup-d'œil sur l'histoire naturelle des huîtres, avant de terminer par quelques considérations législatives sur la pratique de leur pèche.

L'hultre a la coquille ovale, cunéiforme ; elle est adhérente aux madrépores que la marée laisse à découvert. Elle a été trouvée à l'île de Timor. Privée, du moins en apparence, de la vue, de l'ouïe et de l'odorat, elle ne présente d'abord à l'observateur qu'une existence problématique. Emprisonnée entre deux valves aussi dures que sa chair est molle, à peine peut-elle les entr'ouvrir pour prendre sa chétive subsistance. Mais dans sa demeure paisible, dont l'extérieur raboteux oppose une cuirasse invincible aux attaques des monstres marins, elle jouit peut-être de facultés qui, mieux connues, exciteraient notre admiration. C'est aux naturalistes qu'il appartient d'éclairer l'opinion sur ce genre de mollusque (4). La valve supérieure de l'hultre est plus large que la seconde ; — il y a au sommet de chaque valve une cavité, dans laquelle se loge le ligament, et ce qu'on appelle talon. Ce ligament qu'on ne voit point au dehors, mais qui n'est pas cependant tout-ù-fait intérieur, est coriace, noirâtre et aplati. Parmi les diverses sortes d'huîtres, on distingue deux formes principales : les unes droites ou à peu près, à bords simples et unis : telle est l'huître commune; d'autres sont plus ou moins arquées, et ont leurs bords plissés ou

(\) Voir l'article Battre, dans le Nmvtan Dictionnaire d'Histoire naturelle de Déterrille, rédigé par M. Bo»c, et dans le Dictionnaire des Sciences naturelles, par M. de France.

crétés : ce sont celles que l'on nomme rasbllum dans les collections.

Ces coquillages s'attachent dès leur naissance par leur tét , qui se soude sur les divers corps marins placés à leur portée. Le point d'attache est en général près du sommet de la valve inférieure sous le talon. La plupart des espèces s'établissent sur les rochers et dans les fonds pierreux; quelques-unes semblent s'attacher de préférence aux racines et aux branches d'arbres qui garnissent les rivages, et que la marée peut atteindre. A l'embouchure de plusieurs rivières d'Amérique et des Grandes-Indes, on en voit une grande quantité ainsi suspendue, et agitée par le vent lorsque la mer s'est retirée. Les huîtres se groupent aussi fréquemment sur d'autres coquillages, sur des madrépores; souvent même, lorsqu'elles manquent d'une base solide pour se fixer, elles s'entassent les unes sur les autres, et forment des bancs d'une longueur et d'une épaisseur considérables. Les huîtres, ainsi fixées par le talon de leur valve inférieure, passent toute leur vie sans se déplacer et sans pouvoir exécuter d'autre mouvement que celui de fermer et d'ouvrir leur coquille. L'eau de la mer chargée de molécules nutritives, animales ou végétales, s'introduit jusqu'à la bouche de l'huître, et lui apporte les alimens qu'elle ne pourrait atteindre autrement.

La procréation des huîtres est encore abandonnée aux suppositions; on pense pourtant qu'elles sont hermaphrodites. Elles jettent leur frai au commencement du printemps ; ce frai, qui s'attache à tous les corps environnans, ressemble à une gelée blanche, dans laquelle, au moyen d'une loupe, on aperçoit une multitude de petites huîtres déjà formées et garnies de leurs valves. Elles atteignent promptement la faculté d'en produire d'autres ; dès le quatrième mois après leur naissance, elles peuvent à leur tour procréer.

Plusieurs faits prouvent que l'on peut transporter les huîtres sur des rivages qui n'en possèdent pas. Il y a un certain nombre d'années qu'un propriétaire d'Angleterre en fit jeter une certaine quantité dans la rivière de Mène, où il n'y en avait aucune ; elles s'y sont multipliées en si grande abondance, que le fond du lit de cette rivière, dans l'espace de plusieurs lieues, est actuellement couvert d'excellentes huîtres, et qu'elles sont devenues une source importante de revenus. Le gouvernement a imité cet exemple sur plusieurs points.

Les huîtres ont d'autres ennemis que les hommes. Leurs seuls moyens de défense consistent à fermer leurs valves pour se mettre à l'abri, ou à renfoncer l'épaisseur de leur tète, pour éviter les attaques de plusieurs mollusques et vers marins qui cherchent à les percer. On cite à ce sujet une espèce de crabes, qui, dit-on, a l'instinct de jeter des petites pierres entre les valves de l'hut-

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tre lorsqu'elle est entrouverte, et, la réduisant ' ainsi à l'impossibilité de se fermer, elle en fait facilement sa proie.

La législation des pèches maritimes est encore bien incomplète chez nous; depuis long-temps les exigences d'une refonte de cette partie de la législation se font énergiquement sentir. La marine du commerce elle-même manque de cette protection* que ses capitaines devraient trouver dans l'inviolabilité dont la loi doit revêtir leur grade. Nous nous écarterions de notre sujet» en énumérant ici les causes nombreuses dont les affligeans résultats parlent si haut pour l'obtention d'une législation appropriée à nos mœurs, et surtout aux positions exceptionnelles dans lesquelles se trouvent placés les chefs d'expéditions lointaines, lorsque tout contact avec la justice maritime d'un port est devenu impossible. Un de nos honorables patrons, dont les savantes études en matières maritimes et législatives ont popularisé le nom dans nos ports de mer, M. Marec, chef au ministère de la marine, a reçu mission du ministre, il y a plus d'un an, pour étudier dans les villes maritimes les mœurs et la position relative d'une classe précieuse pour le pays, pour laquelle il devait rassembler les matériaux d'un iode pénal, en harmonie avec les besoins actuels de la navigation. Le travail de M. Marec a été convenablement accompli ; depuis ce temps il est resté au Conseil d'Etat, filière nécessaire et utile pour les travaux législatifs, dont se doivent ensuite occuper les Chambres.

Revenons à notre pèche des huîtres qui, elle aussi, souffre de la privation d'une législation appropriée aux localités et aux mœurs de ses praticiens. La baie de Cancale est souvent le théâtre de rixes dont s'ensanglantent souvent les dénoûmens. Nous en avons déjà rapporté un trait dans notre premier volume ; depuis, le combat a changé d'adversaires. La pèche des huîtres est toute la fortune de plusieurs centaines de familles de Granville et de Cancale, qui reçoivent un préjudice considérable des entraves apportées à leurs travaux. Le mauvais temps, en les empêchant souvent de prendre la mer durant l'hiver, rend plus urgent le besoin qu'ont les marins de se livrer à leur industrie lorsque la saison est plus favorable, ou lorsque le calme facilite leur sortie. C'est alors que des querelles, dont le partage des localités est presque continuellement le principe, viennent annuler leurs efforts et augmenter leurs besoins.

Nous empruntons le résumé des détails qui suivent, sur les derniers événemens des pèches d'huîtres, au Journal de Granville, feuille rédigée avec une impartialité et un esprit de localité remarquables.

L'hiver dernier avait été très-dur pour les pécheurs de Granville, et la pèche si peu favorable, que la plupart ne voyaient pas sans effroi arriver

l'époque du pafement des réparations faites, au commencement de la saison de pêche, à leurs bateaux et à leurs agrès; ils supplièrent, par l'organe de leurs chefs, M. le commissaire chef du service maritime à Saint-Servan, de vouloir bien leur permettre quelques jours de pèche sur les bancs fréquentés journellement par les pécheurs de Cancale, bancs très-peuplés d'huitres, connues sous la qualification de Marchandes. H. le chef du service maritime prit leur demande en considération, et leur accorda de pécher avec et sous les ordres des gardes-jurés de Cancale : en conséquence, la totalité des pécheurs granvillais ( 60 bateaux ) partit pour cette destination le 50 mars dernier.

A leur arrivée sur les bancs, les garder-jurés de Cancale (qui, alors étant en pèche, devaient diriger les pécheurs de leur port et ceux de Granville ) hissèrent le pavillon de partance, et par là nul ne put pécher; les Granvillais étonnés, ne sachant à quoi attribuer ce brusque départ, et craignant qu'il ne fût arrivé contrordre à leur égard, prirent le parti d'aller s'en informer près de M. l'inspecteur des pèches à Cancale.

Un des garder-jurés et enviroi quiuze maîtres de bateaux descendirent à terre, pour avoir à s'entendre avec l'autorité locale sur la mesure qui les privait du droit de pèche dont on venait de les favoriser. Accueillis par une grêle de pierres et de menaces réitérées, ils parvinrent pourtant jusqu'à l'inspecteur des pèches de Cancale, auquel ils demandèrent compte des empéchemens apportés à leur pèche et à leur débarquement, incapable qu'il était de contenir la population, que cette rivalité de pèche dans la baie de Cancale avait exaspérée, l'inspecteur invita les marins granvillais à rejoindre leurs bateaux jusqu'à ce que l'autorité compétente eût prononcé sur ce fait.

Pendant que cette scène se passait à terre, ceux des bateaux dont les patrons avaient continué de tenir la mer, étaient attaqués par les barques de Cancale, qui s'opposaient à leurs travaux de pèche. Des menaces furent échangées de part et d'autre, on se lança des pierres, quelques hommes furent atteints; la supériorité de leur marche sauva seule les bateaux granvillais, qui ne quittèrent point la place sans de nombreuses avaries.

Le lendemain, une nouvelle députation des pêcheurs de Granville essaya de descendre à Cancale, pour connaître la résolution de l'ait» ton té, et savoir si définitivement la pèche était permise. Une nouvelle rixe signala cette démarche; l'agression accueillit les marins à leur débarquement; un d'eux, blessé à coups de couteau, fut le plus maltraité ; les femmes surtout déployaient dans cette circonstance un acharnement extraordinaire. Les Granvillais se replièrent sur leurs bateaux, qu'ils furent obligés de

diriger sur leur port de sortie, après une alternative de trois jours.

Le rapport adressé à l'autorité maritime de Granville motiva de la part de l'administrateur spécial une enquête à la chambre de commerce, qui rédigea un procès-verbal des faits, pour le chef du service maritime de Saint-Servan. L'objet de cette mesure était de signaler à cette autorité la position des choses, en provoquant de lui un arrêté provisoire qui, prévenant toute nouvelle coalition entre quinze ou seize cents pécheurs, donnât le temps aux ordres supérieurs d'être motivés par la connaissance des faits. La conduite de l'inspecteur des pèches de Granville et celle des autorités maritimes furent prudentes et irréprochables; les circonstances étaient d'ailleurs fort difficiles, par l'état d'exaspération des deux partis à contenir, dans leur ardent désir d'en venir aux mains par une rencontre.

La première mesure que prit l'autorité maritime de Saint-Servan fut sage et équitable : on assigna aux pêcheurs des deux rives chacun un certain nombre de jours de pêche diffërens, afin qu'ils ne se rencontrassent pas sur les fonds. Les Granvillais devaient commencer le lundi et trouver le champ libre, les Cancalais prendre le mardi, et ainsi de suite. Mais le règlement n'eut pas les bénéfices de l'exécution : les Cancalais dès le lundi s'étendirent sur les fonds de pêche, et les bateaux de Granville furent relégués sur les accores des bancs, aux points où les huîtres sont en moins grande quantité.

Cet état de choses était devenu intolérable ; les mesures du ministère de la marine étaient attendues avec d'autant plus d'impatience, que la population laborieuse, dont ces différends paralysaient les travaux, était déjà souffrante des longueurs d'une saison morte et improductive. Ces mesures ne se firent point attendre.

Une décision du ministre de la marine, en date du 15 avril dernier, autorisa les pêcheurs de Cancale et de Granville à faire la pêche alternativement, et mit fin aux discussions qui s'étaient élevées entre les pêcheurs des deux rives. Toute collision ultérieure parait impossible. Cette mesure concilie les intérêts de tous, et reste parfaitement conforme à l'esprit du règlement sur la police de la pêche. Les pécheurs de Granville seront à même, par un travail actif, de réparer les pertes terribles qu'un hiver rigoureux leur a fait éprouver au commencement de la saison.

Néanmoins, une révision du règlement sur la pèche des huîtres est devenue nécessaire. Nul doute qu'averti de sa pressante opportunité, par ces derniers événemens, le ministre de la marine ne s'occupe d'en faire présenter le projet l'année prochaine. La marine a bien droit à ce que les chambres législatives s'occupent enfin de protéger ses intérêts.

VARIÉTÉS

tyviève te* forban*.

Un capitaine français de mes amis fut pris è peu de distance des îles du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ses parages. Le navire capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale que quelques marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis long-temps le bâtiment. L'équipage, repoussé et renfermé dans la chambre, avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement, le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus occupés à transporter à bord de leur brig-goëlette ce qui leur convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun compte de l'avis de l'équipage ; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils s'aperçurent que leur prise était à moitié remplie de l'eau qu'on avait négligé de pomper. Force fut alors pour eux de làcher leur proie. Le capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la nuit ; mais ils ne purent parvenir à les franchir, et vers le jour ils résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour exécuter cette résolution : deux canots, approvisionnés de tout ce qui était indispensable, s'éloignèrent à force de rames du bâtiment qu'ils abandonnaient à moitié sombré ; mais à peine avaient-ils fait quelque peu de route, qu'ils aperçurent, avec le jour naissant, le navirepirate, que le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots il fit comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait pas l'exposer à être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on rencontrerait ; et pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la barre du gouvernail au capitaine français, et on ordonna à ses matelots de laverie pont du navire.

| On fit route vers le cap Sainte-Marie. Pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un des matelots français, et un officier, aussi peu attentif que tous les autres à la manœuvre, fumait gravement en regardant de temps en temps le compas sur lequel ou

retournait en route. Une nuit, pendant qu'on relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu d'un navire. Le capitaine forban fût réveillé : on tint conseil ; il fut décidé qu'on prendrait chasse par prudence, jusqu'à ce que le jour permît d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît route pour s'en éloigner; et cela fit supposer que le bâtiment qui le portait avait vu la goélette, et qu'il la chassait.

Les pirates passent aisément de la témérité à la peur; ils ont trop la conscience du sort qui les attend, pour ne pas exagérer quelquefois l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins ne perdaient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le navire en vue : c'était un brig de guerre que l'on supposa appartenir à la station française du Sénégal; il marchait bien, et quoique la brise fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à faire aussi de la voile et orienter au plus près, allure favorable pour une goélette. La mer devenant grosse, et le navire filant sept à huit nœuds debout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le couvraient de l'avant à l'arrière. Le b&ton de foc allait être rompu dans lesxoups du plus violent tangage ; le capitaine ordonna de rentrer le grand foc. Deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré ; mais à peine amenaiton la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva, en fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre brasses du bord; il élevait son bras droit sur les flots pour faire signe qu'on le sauvât. On lui jeta plusieurs bouts de planche ; mais il fut impossible de songer à le secourir autrement : il disparut dans une lame, en jetant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une impression des plus vives. Amigos, s'écria-t-il, no somos perros; roguemos por el aima del pobre Simfroniamo ( Amis, nous ne sommes pas des chiens; prions pour l'âme du pauvre Symphronien). Aussitôt les pirates, imitant le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la vague qui venait d'engloutir leur camarade. Jamais, m'a dit le capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de gens livrés à la prière!... Le brig français approchait cependant : déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage

qui se disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La fusillade commença : plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener, lorsque le petit mât de hune du brig , trop forcé par les voiles qu'il portait, se rompit , et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra, et à s'agenouiller le bonnet à la main en signe d'actions de grâces. Le soir on ne voyait plus le brig, qui travaillait à réparer ses avaries. Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils avaient eu d'échapper au brig croiseur à la ferveur de leur prière; pendant toute la nuit ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité de leur acte de contrition.

Un bâtiment marchand fut aperçu deux jours après la chasse du brick français, que l'ou a su depuis être le Cuirassier : le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son équipage, qui furent débarqués à Gorée. Jamais, m'a répété plusieurs fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je n'oublierai la prière des forbans.

Ed. Corbière.

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