‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 48 sur 123 · PHILIPPE V A NAPLES · texte numérisé non relu

PHILIPPE V A NAPLES

(Voir le commencement à la page 67 .) Pendant qu'à Barcelonne on s'occupait des préparatifs pour le départ de Philippe V, en France on faisait des prières et des chansons, que le Mercure imprimait à la grande gloire de leurs auteurs et du roi d'Espagne. Un M. Gachet de Saujon, de la province de Saintonge, composait en français une oraison longue, fort louangeuse, pleine d'Isaïe et de Salomon, assez mal écrite d'ailleurs, pour recommander à Dieu le petit-fils du roi de France allant dans le Milanais. Un poète très-inconnu, mais qui s'attachait à la circonstance pour se faire connaître, rimait des couplets aussi pauvres de style et d'idées que la prière de M. Gachet de Saujon. C'est sur l'air, galamment choisi : Aimable vainqueur , que M. Simars de Sézanne disait à Philippe V :

Joins à tes charmes L'effort de tes armes Contre tes rivaux.

Cétait fort innocent, comme vous voyez! On chanta la chanson dans quelques salons bien dévoués ; on s'en moqua probablement dans tous les bureaux d'esprit.

Le 8 avril, le roi d'Espagne s'embarqua sur le Foudroyant. La reine eut beaucoup de peine à se résoudre à cette séparation. Le roi fut aussi trèsému en quittant cette femme d'une c beauté si » parfaite, d'une jeunesse si respectable, d'une » majesté si aimable, d'une vivacité si judi- 9 cieuse , » comme disait l'auteur du Mercure Galant. La navigation de l'escadre n'offrit rien d'extraordinaire. Je vais encore laisser parler le comte d'Estrées, dont j'ai devant moi la correspondance autographe, c II n'est pas possible d'i- » maginer un voyage plus court et plus heureux » dans toutes ces circonstances ; celle d'être ar- » rivé le jour de Pasquee n'est pas une petite eon~

> sidérationpour les Espagnols et les Napolitains, » qui sont fort touchés de ces sortes de choses.

Les galères de Naples étaient venues attendre Sa Majesté Catholique, qui devait quitter les vaisseaux français, que le pavillon espagnol couvrait encore, pour passer sous le pavillon napolitain. La mer étant mauvaise, le roi ne débarqua pas le jour même de. son arrivée, mais seulement le 17, c'est-à-dire vingt-quatre heures après. < Sa Majesté, dit l'amiral d'Estrées, a en- * core dtané aujourd'hui à bord et s'est embar- » qué après disner dans le canot du Foudroyant,

> pour aller joindre les galères de Naples, qui

> n'auroient pû approcher assez près du vaisseau,

> à cause de la mer et du vent contraire. > Philippe Y entra dans la ville à cinq heures du soir, au milieu d'un grand concours du peuple. Le cardinal Cantelmi, archevêque de Naples, lui offrit sa main pour sortir de la galère ; le prince la baisa, selon ce qui se pratique en Espagne, dit la relation du Mercure. Le cardinal se jeu aux genoux du roi pour le complimenter; mais il fut si ému, qu il ne put proférer que peu de paroles : les larmes étouffèrent sa voix. Le palais était à peine décoré çt meublé, quand Philippe y arriva de l'arsenal par un c escalier couvert qui y conduit. > Ou ne croyait pas à Naples que le roi y viendrait, et l'on n'avait point fait de préparatifs à l'avance. Quand on aperçut de loin les vaisseaux cherchant le mouillage de Baïa, le bruit de l'arrivée de Sa Majesté se répandit par la ville, et aussitôt tous les grands seigneurs se hâtèrent d'envoyer à la demeure royale des «leubles, des tentures, des pièces d'argenterie. Cette émulation fit du palais un séjour d'une incroyable magnificence.

M. de Marcin avait passé sur le vaisseau du roi; il ne descendit cependant point à terre en môme temps que Philippe Y. Il n'avait pas encore été reçu officiellement, aucune place ne

Îouvait donc lui ôtre assignée dans le cérémonial e l'entrée à Naples. Quand le roi d'Espagne eut

quitté le Foudroyant, le pavillon blanc remplaça le pavillon jaune et rouge des Espagnols, et M. de Marcin attendit à bord son audience de réception. Cette audience eut lieu immédiatement après que le roi fut arrivé à bord de la galère Réale de Naples. L'ambassadeur de France s'y rendit, et Sa Majesté Catholique le reçut se* Ion l'étiquette (1).

Tous les dignitaires de l'Etat furent présentés au roi; le duc d'Escalona, vice-roi de Naples, conduisit au palais les députés de la ville. Une circonstance que je dois rapporter, parce que je la trouve consignée sérieusement dans le récit publié par un des journaux du temps, c'est celle de la visite de Philippe Y à l'église métropolitaine. Le roi y alla le 19, pour faire ses prières; on apporta devant lui le sang de saint Janvier, c qui est pétrifié dans une phiole proche de la » teste du saint qui est dans une châsse. Ce sang » se liquéfie après qu'on a dit beaucoup de prièt res. Il est vrai, ajoute le prudent narrateur, que 9 ce miracle ne se fit qu'une demi-heure après le

> retour de Sa Majesté au palais. Le monarque y

> retourna vers quatre heures après midi, et baisa

> la phiole, où le soir tout le monde vit le sang t liquide. » M. d'Herbault, un des parens de M. de Pontchartrain, qui était 6ur le vaisseau le Foudroyant en qualité d'intendant de l'escadre, a laissé une relation de l'entrée soleunelle du roi d'Espagne i Naples, et je m'étonne qu'historien scrupuleux, il ait oublié l'épisode de la liquéfaction du sang de saint Janvier. Cette relation manuscrite et autographe, je l'ai retrouvée am Archives ; elle est pleine d'intérêt ; on la gâterait en l'analysant, je vais donc en citer les principaux passages. J'avertis que c'est une lettre familière, écrite au ministre de la marine ; elle est datée du 27 mai 1702.

«... Je croy devoir commencer par l'entrée 9 du roy d'Espagne, qui se fit le 20 de ce mois, t Toutes les fenestres et les balcons des rues où » il devoit passer, estoient ornées de tapis. Oa t ayoit dressé des arcs de triomphe dans les cinq » sièges de la noblesse, et dans celui du peuple 9 où la statue du roy estoit dressée avec beau*

t coup d'inscriptions Environ mil pas hors

» la porte de Capoue, on avoit fait une grande • loge où le roy devoit monter à cheval et corn* » mencer sa marche; ce fut là où Sa Majesté 9 Catholique se rendit en carrosse par un che- 9 min détourné, et elle commença à marcher sur 9 les deux heures après midy.

» La marche commença par des huissiers de 9 justice, ensuite des trompettes qui avoient la 9 livrée du roy, après lesquels on vit passer les 9 principaux seigneurs du royaume deux à deux, 9 montés sur de beaux chevaux, dont les crins 9 estoient ornés de rubans et de plumes.

(1) Mercure Galant, 7 m4 170Î.

* Après lâ noblesse* veftoit le corps de la ville » qui avoit l'élite du peuple h sa suite, et les au- » très officiers de la Tille. Ensuitte marchoient i les grands officiers du royaume, puis le roy

* oui estoit sous un days, monté sur un cheval f d'Espagne ; il avoit très-bon air, et il saluoit de » très-bonne grâce toutes les dames qui estoient

* aux balcons, quoique ce soit contre le cérémo- » niai espagnol.

> Immédiatement après le roy, marchoient les

* cardinaux de Médicis, de Janson et de Cantelt mi, montés sur des mules. Ensuite venoient tles carrosses du roy, ceux du vice -roy et » celuy de H. de Grigny, gouverneur des ar-

* mes; et la marche estoit fermée par le régii ment à cheval de la garde italienne de Sa Ma- 9 jesté Catholique... Les gardes de la marine » eurent la droite sur toutes les troupes fran- » çoises qui étoient là. Le roy finit sa marche » par aller prendre possession du château neuf,

> dont il trouva la porte fermée. Sa Majesté s'en

> approcha, et après avoir fait frapper à la porte, i on vit paroltre, à une fenestre au-dessus, un t homme armé de pied en cap, l'épée à la main, » qui demanda qui c'estoit. Le roy luy répondit » qu'il estoit Philippe V, roy de Naples ; aussy tost » le commandant du château luy en apporta les

> clefs» ensuite Sa Majesté s'en retourna au pa- » lais. Comme je pour rois, monsieur, avoir oublié 9 quelques circonstances, je vous envoyé la rela- % tion, qui a esté imprimée en italien, avec l'es- % tampe de la cavalcade (1). %

» Le roy d'Espagne se trouva le lendemain

> indisposé de la fatigue qu'il avoit eue le jour

> précédent; il a gardé le lit pendant deux jours, » et il a esté saigné et purgé...

> Le 44, le roy déclara qu'il partiroit le mer- » credy suivant. Il sera suivi de six galères de » France, quatre de Sicile, trois de Tursis, et » trois de Ligourne, sur lesquelles M. le car- 9 dinal de Médicis est embarqué...

9 Le 25, après midy, le roy alla à l'église de i Saint-Janvier, où il reçut le serment de fidélité

> de tous les seigneurs du royaume de Naples. 9 Le mesme jour, le roy reçut M. le comte

t d'Estrées , grand d'Espagne de la première » classe. Il estoit conduit par M. le duc de Médina

> Sidonia, qu'il avoit choisi pour son parrain. Il 9 fit trois révérences; après la première, M. le 9 duc de Médina Sidonia le quitta, et M. le comte 9 de Priego, majordome, l'accompagna jusqu'a- 9 près la seconde révérence; il vint faire sa troi- 9 sième aux pieds du roy, qui estoit couvert et

> assis dans un fauteuil sous un days. Le roy lui 9 dit de se couvrir, ce que M. le comte d'Estrées » fit ensuitte. Il luy fit son compliment, toujours 9 couvert, et après l'avoir fait, il se découvrit et

(1) J*ai vainement cherché cette relation et cette estampe. EUet ne sont ni dans le dossier de M. le comte d'Estrées. ni à te Bibliothèque du Roi.

MARITIME. l&l

9 alla avec les autres grands, et se mit mesme au 9 dessus de tous, s

Le titre de Grand de première classe, Philippe Y l'accordait au comte d'Estrées, en reconnaissance des soins que cet amiral avait eus de lui pendant la traversée. M. d'Estrées fit de grande» dépenses pour traiter le roi d'Espagne et sa suite. Sa Majesté Catholique crut ne pouvoir le remer* oier mieux qu'en lui conférant la Grand esse. Le vice-amiral fut très-touché de cette faveur, qui fit orier ceux des Grands d'Espagne qui étaient encore mal rattachés au gouvernement nouveau. Dans sa lettre du 17 avril, il ne laisse pas entendre à M. de Pontchartrain qu'il voit ce que le roi fera pour lui; il se contente de lui dire : < Il m'a 9 paru content de la disposition du vaisseau et 9 de la manière dont il y a été traité... 11 m'a té- 9 moigné sur cela mille bontés, s Puis il ajoute en post-$criptum : t Le roy a fait des présens ma- 9 gnifiques aux officiera et aux équipages ; je vou- 9 lois vous en envoyer la liste, car cela n'est pas 9 encore déclaré; mais M. de Marcin, qui me 9 l'avoit promis, ne sçait où il Ta mis. Ce sera

> pour le premier ordinaire. > Ces dernières lignes sont de la main du comte d'Estrées, et je regrette de n'en pouvoir donner le curieux autographe.

J'ai dit que M. le comte d'Estrées avait eu pour son royal passager des attentions toutes paternelles. Voici le bulletin qu'il envoya à Louis XIV de la santé du jeune homme qui lui avait été coiv fié : « Le roy n'a pas été incommodé un seul joui ^ i quoyqu'il y ait eu pendant une partie du trajet 9 beaucoup de vent et une grosse mer; il n'a eu 9 que durant une demy-heure un petit mal de 9 cœur, qui n'a servi qu'à luy faire counoitre ce 9 que c'est que le mal de mer, qui sans cela luy 9 auroit esté absolument inconnu. Tout le monde » trouve qu'il se porte beaucoup mieux qu'il ne

> faisoit à Barcelonne, et effectivement il me 9 parolt qu'il a le teint beaucoup plus frais et 9 plus reposé, s

Avant qu'il s'éloignât de Naples pour gagner le Milanais, le roi d'Espagne reçut des habitans de celte ville, qu'il s'était affectionnés par ses bonnes manières, un présent de sept cent mille ducats, comme l'année précédente il avait reçu des Catalans un don gratuit de 4 millions 500 mille francs.

Le 15 août, Philippe Y était danfc les rangs de l'armée de M. de Vendôme, à la bataille de Luzara.M. le comte d'Estrées était rentré à Toulon sans avoir aperçu d'escadre ennemie, et depuis le mois d'août il réarmait son escadre, sur laquelle allait s'embarquer M. te comte de Toulouse, grand-amiral, pour aller à Messine et à Palerme, dont les peuples, suivant l'expression d'une dépêche officielle, avaient besoin d'être contenus dans leur devoir.

A. Jal.

(Voir le commencement à la page 111.)

Un premier article, trop succinct peut-être, a déroulé sous les yeux de nos lecteurs les initiations par lesquelles le port de Dunkerque a passé jusqu'à nos jours. L'importance géographique de cette ville exigeait bien qne nous développassions un peu son histoire antérieure, avant de jeter un coup-d'œil sur sa fortune présente.

Il est certain que Dunkerque est le seul port que possède la France sur les mers du Nord, dont les localités et les ressources soient proportionnées aux exigences d'une guerre maritime; Mais il faudrait, pour qu'il pût rendre tous les services qu'on peut attendre de cette sentinelle avancée, que le gouvernement en fit, pour quelque temps, l'objet de sa sollicitude. Les enquêtes et les exposés de travaux n'ont pas manqué de la part de ses habitans, la voix de leurs nécessités a trouvé de courageux échos dans ses capitaines, dans sa chambre de commerce; mais cette voix s'est toujours brisée contre l'indifférence du gouvernement pour Dunkerque : il est resté un port secondaire, malgré ses élémens de puissance.

Sa population est aujourd'hui d'environ vingtcinq mille âmes. Bâtie sur un plan uni, les maisons en sont presque toutes basses, mais régulières, bien alignées, construites avec goût et vernies dune admirable propreté. Les rues en sont larges, bien pavées, droites et bien entretenues. C'est une des villes de France les plus régulièrement bâties; ses monumens sont en petit nombre. On conçoit que leurs éternelles préoccupations guerroyantes ont détourné de l'embellissement de leur ville les habitans, dont l'attention se portait toujours vers les côtes d'Angleterre; cependant son église principale, sa tour, son collège, son hôtel-de-ville et son abattoir sont des constructions remarquables par leurs dispositions architecturales ou leur sévère simplicité. L'église seule peut être rangée parmi les édifices d'un ordre élevé ; on y admire un magnifique péristyle d'ordre corinthien. Il est dû à l'architecte Louis, le même auquel on doit le grand théâtre de Bordeaux ; sa construction est de 1783 et 84.

Le second monument de Dunkerque, plus curieux par son histoire passée, est une tour de 465 pieds d'élévation qui n'a pour assiette que 5 pieds de fondation, malgré la solidité de sa construction. C'était autrefois le clocher de l'ancienne église à laquelle elle tenait par une arcade. Aujourd'hui, elle masque en partie le beau portique de la nouvelle église. Maintenant elle sert de vigie; surmontée d'une cabane et d'un mât de pavillon, elle signale les arrivages en rade aux bateaux-pilotes du port.

On donne à la baraque qui aujourd'hui chaperonne cette vieille tour, une singulière origine» On rapporte que l'une des clauses du traité d'Utrecht, qui fut si funeste au port de Dunkerque en particulier, portait défense de bâtir à jamais, dans cette ville, de monument dont l'élévation excédât celle de la plus haute maison. Les Dunkerquois, par une subtilité bien excusable envers un ennemi aussi peu généreux, firent construire une oetite maison sur la plateforme de cette haute tour, et purent avoir leurs réserves sur une défense inique, et qui entravait leurs projets d'embellissement pour leur ville. . Une autre particularité non moins remarquable sur cette tour, c'est que, depuis 1440 jusqu'en 1820, elle a toujours eu pour touriers et carillonneurs les membres d'une même famille, d'origine espagnole, qui se nommait Garisa. L'un des Garisa a vécu cent vingt-cinq ans, et a été cent un uns en fonctions; un autre membre de la famille Fa été quatre-vingts ans, et a vécu cent deux ans. Parmi les guetteurs de la tour, il y a encore un descendant de cette famille.

Le collège et l'abattoir sont deux monumens modernes, fort remarquables chacun dans leur genre; l'hôtel-de-ville a moins d'importance; un grand bâtiment, dont les dimensions sont celles d'un entrepôt, s'élève en ce moment, et promet un beau monument de plus à la ville ; c'est la propriété d'un particulier, M. Bourdon.

. Dunkerque se divise en quelque sorte en trois parties : le port, la basse-ville, commencée par Louis XIV en 1662, et la citadelle que les Anglais bâtirent en 165..

Gomme boulevart de la France dans son extrême nord, Dunkerque a toujours été une place forte. Elle peut être inondée jusqu'à trois milles de ses murailles, dans la plus grande partie de son périmètre. Dans les parties ou on ne peut pas la proléger par l'inondation, elle est convenablement fortifiée par des œuvres de maçon, nerie.

Le sang est beau à Dunkerque, les habitans en sont d'une carnation riche et développée. Ils sont intelligens, probes et braves, il y a dans leur caractère un certain mélange qui participe parfois du flegme hollandais et du bruyant amour pour le plaisir, des nations les plus passionnées.

Dunkerque a donné naissance à une foule d'hommes illustres dans tous les genres, particulièrement comme marins et militaires. Dans cette nombreuse série on aurait à citer beaucoup de noms contemporains.

Le territoire du nord de la France et celui de la Belgique sont sillonnés par de nombreux canaux, dont les ramifications s'étendent jusqu'à Paris. La plus grande partie de ces canaux ont leur embouchure à Dunkerque, ce qui rend cette ville le point «entrai du commerce de tout ce

pays, et d'une partie des provinces belges. On distingue à Dunkerque les principaux de ces canaux, comme il suit : Furnes, les Moires, Bourbourg, Bergue, Saint-Omer, Mardick. Gomme ils aboutissent tous à la mer, et qu'ils servent de conduits d'écoulement aux eaux du pays, ils s'emploient aussi pour curer le chenal, puisqu'on y peut faire entrer l'eau de la mer jusqu'à une certaine hauteur, quand les eaux pluviales ne suffisent pas.

Le port de Dunkerque est magnifique; ses quais sont en pierre de taille, et bien pavés. Us sont prolongés par des estacades en bois, élevées en dedans des anciennes jetées de pierre, qui s'étendent jusqu'à 1200 mètres dans la mer. L'une de ces estacades, celle de l'est, a été construite en 1806; l'autre est beaucoup plus moderne. On regrette que ces belles estacades ne soient pas assez hautes dans la partie qui se projette vers la mer, pour être habitables par tous les temps, et qu'elles soient totalement dépourvues de cabestans, de galoches, de dépôts de cordages, d'échelles, enfin de tout ce que réclament depuis fort long-temps les marins pour les besoins de la navigation.

Au bout de l'estacade ouest s'élève un petit feu qu'on allume au coucher du soleil jusqu'au jour.

Une tour, qui fut construite en 1538 et qui répond au milieu du chenal, porte un phare qu'on peut apercevoir jusqu'à 15 milles en mer, quand il fait beau temps.

Le port forme presque un angle droit, dont le sommet serait un quart de cercle. L'un des côtés de cet angle, celui qui se prolonge vers l'intérieur, court presque E.-M.-E. et O.-S.'-O; l'autre, celui qui se prolonge jusqu'à la mer, glt S.-S.-E. et O.-N.-O. Il y a plus de 1800 mètres depuis les têtes d'estacades jusqu'aux ponts qui servent de communication entre la ville et le quartier de la citadelle. Cette étendue est un avantage immense qu'il possède peut-être uniquement entre tous les ports de commerce de France, puisqu'un navire rentrant par quelque temps qu'il fasse, peut toujours étouffer ses voiles, et amortir son air d'une façon quelconque, avant d'être rendu à faire des avaries aux navires qui l'ont précédé. Le port est très-sùr quand on y est bien entré, mais son abord devient de plus en plus difficile par la prolongation de la plage, qui souvent forme un banc à son entrée, au milieu de laquelle les eaux pluviales et les chasses creusent un chenal peu profond, dont la direction fait, quand on ne travaille pas à la redresser, un angle de plus de 50° avec l'axe du port. C'est cette plage que l'on nomme ordinairement banc du port. C'est dans le but d'enlever ce banc, ou plutôt d'entretenir sur cette plage un chenal suffisamment large et profond, qui ait la direction de l'axe du port, et qui puisse donner

Tan II.

entrée à toutes marées aux navires d'un grand tirant d'eau, que dans les années 1824, 25 et 26, on a creusé à l'ouest du port, dans la plage, un bassin dont la forme est celle d'une poire, et qui renferme 3,000,000 de mètres cubes d'eau. Cette masse épouvantable de fluide s'écoule par cinq écluses, dont la façade regarde au N.-E., et la chasse fait conséquemment un angle de 40 à 45° avec l'axe du port. On pouvait espérer que puisqu'on devait exécuter un travail aussi considérable, on aurait pris des précautions pour le rendre complet, c'est-à-dire lui ménager une écluse qui pût livrer passage à des navires de deux à trois cents tonneaux, ce qui ne l'eût pas empêché d'être un bassin de chasse, et eût offert au commerce dunkerquois un point de désarmement et de quarantaine sûr et commode, qui manque absolument à ce port. Il est fâcheux de détromper ceux qui se seraient fait un raisonnement si naturel, on n'a rien fait d'utile à la navigation en creusant Ge bassin. La plus large de ses écluses peut à peine donner passage à un navire de seize pieds de beau, et il n'a d'autre utilité aujourd'hui que de conserver l'eau, dont la chasse se combinant et concourant avec celle de Bergues et de la Cunette, produit un courant rapide, à la force duquel le banc ne peut résister. On devait, dans le principe, le faire fonctionner à chaque grande marée, mais il a été quelquefois plus d'un an sans ouvrir. Ce bassin devait entretenir un chenal large et profond selon Taxe du port, et il devait tellement déblayer l'entrée du port, que les Anglais, qui, bien qu'ils n'aient plus de commissaires à Dunkerque, n'en ont pas moins les yeux ouverts sur tout ce qui pourrait rendre ce port utile à la marine militaire, sur la renommée des merveilles que devait opérer ce bassin, envoyèrent, peu après sa construction, un yacht portant une douzaine de pilotes, pour sonder la passe et voir s'il avait les qualités promises. Mais ils s'en retournèrent, persuadés que les dépenses qu'on avait faites étaient enfouies sous le sable.

L'exécution de cet ouvrage fait regretter les travaux proposés par M. Cordier. Cet ingénieur voulait une écluse de chasse, et un bassin contenant un grand volume d'eau; par son projet Dunkerque eût possédé un bassin à flot, utile au commerce, ainsi qu'une retenue d'eau, dont le volume eût été plus considérable, peut-être, que celui du grand bassin, et dont la chasse, se faisant suivant l'axe du port, n'eût pas trouvé de puissance capable de lui résister. Le pont eût été beaucoup plus central, en offrant une communication prompte et commode entre le quai de la ville et celui de la citadelle. En France, les travaux des ports de commerce étant sous la direction immédiate des ponts et chaussées, il en résulte que les ingénieurs qui y résident, ou qui en sont chargés, sont libres dans l'adoption des

plans, oar ces travaux doivent être approuvés et ordonnés par le conseil général de cette administration. Or» la plupart des membres de ce conseil n'ont souvent jamais vu la mer, et ne connaissent le port dont on leur parle que par les cartes ou par le plan de leur résident en ce port. Mais si cet ingénieur se trompe, comme il n'est pas obligé de consulter l'expérience et de prendre l'avis des babitans qui pourraient l'éclairer, il envoie son plan, qui est ordinairement adopté après quelques légères modifications, et on est tout étonné, après avoir fait exécuter à grands frais ces travaux, que le résultat soit loin de correspondre aux sacrifices qu'on a faits et à l'entretien que ces travaux exigent. Cette manière d'exécuter les travaux des ports est à peu près générale en France.

Il est encore une réflexion tout aussi vraie et tout aussi pénible que font naître les travaux de Dunkerque : c'est qu'en France, chaque administration se spécialise, et augmente les dépenses de l'Etat en pure perte. Le génie de la guerre ne veut rien avoir à démêler avec celui des ponts et chaussées, celui de la marine n'est pas plus d'accord avec les deux autres ; mais tous tombent du même avis, quand il s'agit de résister au commerce. C'est ainsi qu'on attribue au génie militaire, à Dunkerque, la fausse direction de l'écluse du grand bassin, parce qu'il n'a pas voulu sacrifier aux ponts et chaussées un mauvais fortin (le fort Revert) qui n'a pas été rétabli depuis sa démolition en 4745, et qui depuis les travaux pratiqués à Test, lors de la révolution de juillet, est devenu tout-à-fait inutile.

La rade de Dunkerque est formée par une ceinture de bancs, qui commence dans le N.-O. du port, et va jusqu'à l'embouchure de l'Escaut. Quelques-uns de ces bancs sont dangereux jusqu'à 42 milles au large. Ils laissent entre eux plusieurs chenaux, dont la plupart sont trèsdangereux ; c'est ce qui rend Dunkerque si difficile à attaquer par mer, et rend sa rade, quoique foraine, assez sûre, même en gros temps.

Trois chenaux principaux conduisent à Dunkerque, celui de l'est, celui du nord et celui de l'ouest; on ne doit guère s'engager dans les deux premiers, qui sont peu sûrs. Quant au troisième, qui est beaucoup plus praticable, il est aussi le plus fréquenté.

Il y a continuellement un bateau - pilote mouillé dans la rade, ou y louvoyant. Il ne peut rentrer dans le port, quelque temps qu'il fasse. En sorte que dès qu'un navire arrive, en faisant le signal adopté, hisser le pavillon au mât de misaine, on peut être presque sûr d'avoir un pilote.

Dunkerque fait un commerce général. Mais les branches les plus actives peuvent se classer comme il suit:

La pêche de la morue à Islande;

Le cabotage de Dunkerque à Bayonne, avee toute la côte de France ;

Le commerce de nos Antilles;

Celui de la mer Méditerranée, jusqu'à Livourne et la Sicile;

Celui de la mer du Nord et de la Baltique ;

La navigation régulière avec Londres et Rotterdam, et qui occupe un très-grand nombre de marins.

Deux cents navires environ font ces différentes navigations, sans compter nombre de petites barques qui font la pêche du poisson frais.

Les navires dunkerquois peuvent être classés de la manière suivante :

Cent à cent dix pour la pêche de la morue à Islande;

Vingt ou vingt-cinq pour la navigation des colonies ;

Trente à quarante pour celle de la Méditerranée, et le reste au petit cabotage.

La pêche de la morue à Islande doit être considérée comme sa principale branche d'industrie. Elle emploie annuellement de quinze à dix-huit cents marins, et donne l'existence à plus de dix mille personnes, à Dunkerque et dans ses environs.

Dunkerque Ait toujours célèbre par ses pêcheries du hareng et de la morue. C'est à ce rude métier aue se forment ces marins intrépides que les Anglais redoutent tant comme corsaires, dans nos guerres maritimes, et l'Etat y voit s'y former une pépinière de bons matelots endurcis à la fatigue, qui, au besoin, le servent avec distinction. Mais il ne faut pas le dissimuler, le matelot dunkerquois, hardi corsaire et pêcheur de naissance, redoute beaucoup le service de l'Etat, et n'y va qu'autant qu'il s'y voit forcé. On l'a vu même souvent employer toutes sortes de ruses

Î)our s'y soustraire, car son caractère est trop ndépendant pour se plier facilement à la discipline sévère de nos navires de guerre. Cette antipathie est tellement prononcée, que ceux qui ont été forcés d'y aller, à quelque distance que soit leur ville natale, le lieu où ils reçoivent leur congé, et la perspective que leur offre le service, on les voit joyeusement accourir vers leur pays, pour y reprendre leur rude métier de pêcheur. Au temps de la franchise, temps de splendeur que le pays regrette, comme les matelots de cette ville ne pouvaient être levés pour le service, pour en engager quelques-uns à y aller volontairement, la ville leur doublait la solde qu'ils recevaient de l'Etat. Au reste, on peut bien pardonner au dunkerquois cet éloignement pour le service, par la manière brillante dont il sert l'Etat comme corsaire en temps de guerre.

La pèche à Islande commence ordinairement vers la fin de février, ou dans les premiers jours de mars. Les derniers navires qui en reviennent

la font vers septembre et octobre. Les premiers qui partent et les derniers qui reviennent de ces parages, trouvent de hautes glaces, et y essuient des coups de vent affreux. La pèche se fait toujours en dérive, et les pécheurs n'entrent dans les nombreuses baies qui bordent la côte de l'île, que lorsqu'ils ne peuvent faire autrement.

Ils salent d'abord leur morue en tonne, avoc du sel blanc de Saint-Ubes; c'est ce qui fait qu'elle se conserve beaucoup plus épaisse et plus blanche que celle de Terre-Neuve. Hais ceci n'est qu'une première opération : dès qu'ils arrivent, ils font subir à leur poisson une seconde préparation, ils le détonnent, le lavent et le résilient ; ils le rentonnent alors de nouveau : c'est ce que l'on nomme repacage. 11 est facile de concevoir, par cet exposé rapide de la manière dont ils préparent leur morue, ce qui fait qu'elle est toujours plus grasse, plus tendre et plus blanche que celle qui nous vient des autres pêcheries.

La pèche de la morue à Islande a pris depuis quelques années à Dunkerque une extension relative à l'accroissement de la population. Mais comme cette extension, loin de diminuer les prétentions des matelots, n'a fait que les accroître, il arrivait que, dans les années où le poisson donnait avec abondance, il tombait à vil prix et occasionait souvent la ruine des armateurs qu'il aurait du enrichir. C'est ce qui fit à quelques personnes concevoir l'heureuse idée de faire sécher la morue à Dunkerque, comme on le fait à la côte de Terre-Neuve, et & Saint-Pierre de Miquelon. Gomme la nature leur refusait des gravis, ils firent des sécheries sur vïgnaux. Us réussirent; ces sécheries, montées avec discernement et dirigées avec intelligence, leur fournirent bientôt du poisson, en tout supérieur à celui de nos pêcheries d'Amérique, et ils vivifièrent, en le faisant, deux brancher de commerce qui font, on peut le dire, la prospérité du pays. En trouvant un écoulement surabondant pour leur poisson, ils empêchèrent les armateurs de pèche de diminuer leurs armemens; et par le poisson qu'ils firent sécher, ils trouvèrent une bonne partie de leur cargaison pour les colonies. C'était donc un véritable bienfait pour le pays, que cette nouvelle branche d'industrie qu'on venait d'y créer. Mais oomme ce poisson devait faire une longue traversée, et rester encore quelquefois longtemps sur les vents, n'ayant pas seulement, comme la morue de Terre-Neuve, ou de Saint- Pierre de Hiquelon, quelques centaines de lieues pour être rendu dans nos colonies, au lieu de l'y envoyer en vrac, on l'emboucauta, on le lit presser avec des presses dune grande puissance ; et par des précautions aussi dispendieuses que minutieuses, on fit, qu'après un long séjour à bord des navires, et une traversée dans les pays chauds, il arriva encore tellement supérieur dans nos Antilles, qu'il s'y vendit le double de ce que

MARITIME. m

se vendait celui de Terre-Neuve, ou de Saint- Pierre de Miquelon.

Le cabotage que Dunkerque fait avec toute la côte de France jusqu'à Bayonne peut être considéré comme la seconde branche de son commerce local. Comme entrepôt du Nord, Dunkerque reçoit annuellement de dix-huit cents à deux mille caboteurs de toute grandeur. Ce qui y attire particulièrement ces caboteurs, c'est qu'ils sont presque sûrs d'y trouver un chargement en retour, pour un des points de la côte de France, avantage que ce port possède seul entre tous les autres, depuis Nantes jusqu'au Nord. Ce qui les fait encore venir à Dunkerque de préférence, c'est qu'ils évitent, en y touchant, les dangers de la Seine ; aussi existe-t-ii une grande différence dans le fret entre Dunkerque et Rouen, quoique la seconde de ces villes soit plus rapprochée que la première.

La troisième branche de l'industrie maritime est le commerce des colonies.

Il part annuellement de Dunkerque vingt ou vingt-cinq navires pour les Antilles, ils y vont porter les produits du pays et des départemens voisins. Leurs chargemens se composent, en majeure partie, de genièvre, d'eau-de-vie en dames-jean* nés, de dames-jeannes vides, de morue en boucauts, de fromages, jambons et autres comestibles; de légumes de toute espèce, de pierres de carrelage, de briques, de pannes, de clous de toutes façon s, de chaînes, de cordages, de charbons de terre, etc., etc. ; le complément se fait de tissus de différentes espèces, qui viennent des départemens voisins, habillemens confectionnés, huile à peinture et à brûler en touques, peinture préparée en petits barils, etc., etc. Ils convertissent ces produits pour le retour, en sucre, café, cacao et autres denrées coloniales qui s'écoulent dans le nord de la France et la Belgique.

Le commerce de Dunkerque dans la Méditerranée peut être considéré comme la quatrième branche de son industrie. 11 s'expédie annuellement de ce port trente-cinq à quarante navires, qui vont à Marseille avec du blé, des huiles de graine, des chicorées moulues, des toiles, des pipes de terre et autres articles. On reçoit en retour des vins, des fruits, des savons et d'autres marchandises méridionales, qui s'écoulent dans les départemens voisins et dans la Belgique.

La cinquième branche du commerce de Dunkerque se fait avec le Nord, qui lui envoie un grand nombre de navires avec des bois de construction et de mâture, du planchage» etc.; du grain, du brai, du goudron, du chanvre, du suif, des soies de porcs, des potasses, des fers, des cuivres.

L'Espagne lui envoie des fruits et du plomb; le Portugal, des fruits secs, et tout le sel qui s'emploie à la pèche de la morue à Islande

Sa navigation avec Londres et Rotterdam est

régulière. Londres en reçoit des lins, des étoupes de lin, des tourteaux de graine, des fruits, des œufs et beaucoup d'autres productions du sol et d'articles d'industrie parisienne.

En retour, Londres envoie des fils de lin, des laines brutes et filées, des potasses, des plombs et des indigos, et beaucoup d'autres marchandises coloniales en transit.

Par la navigation à vapeur entre Dunkerque et Rotterdam, ce port exporte les produits d'industrie française qui se répandent en Prusse, en Allemagne et en Hollande.

Enfin, son commerce de grand cabotage embrasse toute la côte d'Europe, depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Livourne.

Dunkerque jadis fut très-florissant pour la pèche de la baleine. En 1790 il comptait cinquante-quatre bâtimens faisant la pèche dans le Nord. Mais cette navigation fut interrompue par la paix de l'an 12, qui causa en partie la ruine du commerce français, et fit à Dunkerque, en particulier, un tort immense. Ce port vient de reprendre ses armemens pour cette pèche dans les mers du Sud. Tout doit faire présumer que si le chenal était rendu praticable, à toutes les marées, pour les navires d'un grand tonnage, cette branche d'industrie se développerait à Dunkerque comme sa navigation dans les mers du Nord.

Cette énorme quantité de denrées de toute espèce est exportée de Dunkerque dans toutes les villes des départemens voisins, dans la Belgique et même jusqu'à Paris, par les canaux qui sillonnent en tous sens cette partie de la France et du royaume belge ; ces mouvemens emploient sur les canaux cinq à six cents bateaux que l'on nomme bélanbres.

Le port de Dunkerque pourrait facilement acquérir l'importance que lui assigne sa position géographique, si les travaux qui manquent à son port étaient exécutés. Plus d'une fois les députés de celte ville ont essayé à la tribune d'appeler l'attention sur les nécessités de son commerce, dont les développemens sont entravés par l'indifférence du gouvernement sur les nombreux projets qui lui ont été soumis. 11 serait pourtant d'une grande importance pour l'attitude militaire de la France, de posséder sur sa frontière nord un port où pussent se former des armemens, dans le cas où une guerre maritime viendrait à exiger dans les mers polaires la présence de nos flottes. Dunkerque, qui pourrait être un des premiers ports militaires du pays, n'est pas même un port marchand de premier ordre. La faute n'en est m à sa localité, ni à sa position, ni à ses habitans. C'est un grand élément de puissance négligé; en cas de guerre, Dunkerque n'en peuplera pas moins la Manche de ses corsaires intrépides ; il a fait ses preuves.

Nous ne terminerons pas cet article sans dire

que Dunkerque vient de se recommander à la reconnaissance du pays, en s'associant à une idée généreuse, dont son voisin, le port de Boulogne, a jeté les premiers fondemens, et recueilli les premiers bienfaits. Au sein de ses marins, de ses négocians, de ses habitans les plus recommandables, s'est formée dernièrement, sous le nom de Société humaine, une de ces associations phiiantropiques dont tous les ports du littoral suivront bientôt le noble exemple ; les statuts de la Société humaine de Dunkerque sont arrêtés sous l'inspiration d'ùne pensée féconde. Les résultats qu'elle a déjà obtenus, en contribuant, par le zèle de ses agens dévoués à cette sainte mission, à arracher à la mort une foule de marins en danger, sont pour les fondateurs la plus douce récompense de leur généreuse association. C'est au zèle éclairé de M. Carlier, courtier maritime de Dunkerque, que l'on doit l'établissement de la Société humaine. Les dames sont appelées à en faire partie : c'est un élan de plus donné aux développemens d'une grande et généreuse pensée.

VARIÉTÉS

(êaftnve au part

Marseille, aujourd'hui si opulente, Marseille, la ville de la paix, a bien souffert des guerres de l'empire. Son beau port était l'image de la désolation ; une longue file de bâtimens désarmés se déroulait tristement sur la rive : c'était comme une succession de ruines, une sorte de Palmyre navale ; plus de forêts de mâts, plus de cordages, plus de flammes, plus de pavillons ; ce n'étaient partout que des coques de navires, rasés comme des pontons; les gardes même avaient été supprimés, parce qu'ils n'avaient rien à garder à bord. Quelques bateaux pêcheurs se hasardaient seulement à sortir; ou l'intrépide capitaine Mordeille, le Jean-Bart des corsaires; il s'envolait du port en se mettant sous la protection d'une tempête; il ricochait de vague en vague, sautait les écueils à pieds joints, plongeait sous les canons de la croisière anglaise, et puis s en revenait par le même chemin, avec quelque bonne prise, à la grande stupéfaction des Marseillais, qui se pressaient autour de lui pour entendre les plaisanteries qu'il lançait en énergique patois contre les Anglais. Pauvre capitaine Mordeille! L'empereur l'avait décoré; il était noir comme un Ethiopien; il était petit et frêle; à l'abordage, il prenait la taille et la force du héros. C'était lui qui tirait le premier coup de pistolet, qui portait le premier coup de hache ; il s'élançait de sa- dunette dans le sabord ennemi avec l'agilité d'un oiseau; avec une chaloupe, il

FRANGE MARITIME

prenait des frégates; notre peuple disait des merveilles de lui, et Ton croyait tout, parce qu'en rentrant au port, Mordeille montrait toujours son pavillou cloué à sa corne, ses voiles trouées par les boulets , ses huniers en loques flottantes, et toujours à la remorque un beau navire anglais vingt fois plus fort que le sien. Ce héros, dont le nom n'a jamais été écrit dans un livre, n'est pas mort sur son banc de quart; il est mort comme Jean-Bar t, son patron, d'une pleurésie, et dans un lit.

Mordeille nous consolait seul de notre blocus; en ces jours de misère, la mer semblait ne nous avoir été donnée ironiquement que pour nous fermer le chemin du monde commerçant. A l'horizon, les éternelles frégates anglaises se promenaient en faisant rayonner parfois leurs agiles embarcations, qui s'amusaient à prendre quelque aventureuse tartane, sortie des anses de Niollon, du cap Couronne ou de Garry. La vigie du fort avait stéréotypé ce signal : frégates ennemies en vue; c'était l'amiral Hudson-Lowe qui s'était fait le geôlier de Marseille, en attendant qu'il le fut de Napoléon.

Souvent un navire trompait la vigilance du geôlier, ou tentait effrontément de couper la ligne de la croisière. Alors un grand mouvement se faisait remarquer dans la flotte de Lowe ; cinq frégates et vingt embarcations couraient bravement sur ce navire marchand, plus héroïque dans sa fuite que l'ennemi dans son attaque. Il fuyait donc, le malheureux galion, chargé de sucre, ou de café, ou de sparterie, ou de coton; et lorsque toutes les issues de la mer lui étaient fermées, il courait se mettre sous le canon .d'une batterie voisine. Dans ce cas, une vive et longue canonnade s'engageait entre la batterie et la flotte an? glaise. Des deux côtés on dépensait beaucoup de poudre et de boulets, mais l'humanité n'avait pas à déplorer un résultat sanglant. L'action s'en allait en fumée ; il n'y avait à gémir que sur le dommage irréparable que tout ce bruit causait à la pèche du thon. Après pareille canonnade, les filets des madragues sortaient de l'eau éplorés et nus.

Un soir de printemps de l'année 1812, je crois, Marseille faillit être prise par les Anglais. Notre-Dame-de-la-Garde nous sauva des Huguenots. Jamais nous n'avions vu l'ennemi si près de nous. Nos navires marchands auraient pu les toucher du bout des vergues, s'ils avaient eu des vergues. Ge fut une scène dramatique, qui mérite peut-être les détails d'un récit.

Un estimable négociant de Marseille, M. Dodero, natif de Gènes, avait perdu sa fortune en la jouant, dans le commerce maritime, avec les Anglais. Tous ses vaisseaux avaient été remorqués à LWerpool ou à Southampton. Il lui en restait un, le Jeune-Adolphe, aventuré, depuis bien des années, Dieu savait où, ballotté dans

tous les océans, et ne donnant aucun signe de vie. On savait seulement qu'il avait pris cargaison à l'Ile-de-France, et que depuis il errait sur la mer avec son sucre et son café. Ce soir-là dont je parle, la vigie du fort signala le Jeune- Adolphe.

M. Dodero courut avec toute sa famille sur l'esplanade de la Tourette, pour voir son dernier vaisseau. Une foule immense suivit le négociant, elle voulait contempler ce navire phénoménal qui arrivait de l'Inde, et dont l'entrée au port devait infailliblement opérer une baisse sur les denrées coloniales. De son côté, M. Dodero se replaçait, par un légitime espoir, à la tête de sa fortune. Un seul vaisseau le sauvait.

Lèvent était faible, la mer indolente; le Jeune- Adolphe absorbait avec toutes ses voiles le peu de brise qui soufflait, mais il n'avançait qu'avec lenteur. M. Dodero disait : c Heureusement, ce soir, il n'y a pas de frégates;» et, de groupe en groupe, on répétait: f II est fort heureux qu'il n'y ait pas de frégates ce soir! » Le moindre nuage qui pointait à la ligne bleue du couchant faisait pâlir M. Dodero et les visages circonvoisins. Tous les atômes de l'horizon prenaient des formes anglaises ; un goéland ressemblait quelques minutes à une embarcation; le hasard, qui se plaît toujours à nous nuire, prodigua dans cette soirée tout son luxe de vapeurs fantastiques; jamais les nuages du couchant n'avaient mieux ressemblé à des bouts-dehors, à des flammes, à des pavillons, à des signaux, à des voiles. Tous les spectres de la mer étaient en circulation. Cependant le Jeune-Adolphe avançait toujours.

Une lueur blanche, d'une forme moins indécise qu'une vapeur d'horizon, se lève derrière le Jeune- Adolphe. Dix mille doigts la désignèrent; en ce moment, on apporta une lunette d'approche; le premier qui s'en servit pour regarderie nuage blanc secoua tristement la tête, et dit à voixbasse: c C'est unevoile... «Quelques minutes après, il n'y avait plus de doute; la frégate se révéla, puis une seconde, puis une troisième ; les bâtimens couraient en mer sur le Jeune* Adolphe.

c Marche-t-il bien ? demandait-on aux marins. — Oui, répondaient-ils; c'est un bon voilier. Malheureusement, il n'y a qu'un petit vent de terre ! »

M. Dodero était muet et pâle ; ses yeux s'attachaient sur son dernier navire ; ses bras avaient des mouvemens convulsifs : ou eût dit qu'il essayait de remorquer le Jeune-Adolphe avec des liens invisibles, ou par quélque puissance ma* gnétique.

Le bâtiment était déjà bien près de la terre ; mais deux embarcations anglaises étaient aussi bien près de lui; une frégate s'avançait seule; elle était admirable d'insolence , elle s'avançait vers la ville avec une sécurité imperturbable.

FRANGE MARITIME

comme ti Marseille eût été Liverpool. Tout-àcoup elle nous présenta son flanc et tira un coup de canon sur le Jeune- Adolphe. Le boulet s'abattit dans le port, au milieu d'un amas de poutres stagnantes, devant cette vieille abbaye de Saint-Victor, mutilée au xv° siècle par les boulets du connétable de Bourbon, et depuis, vivant fort paisible au bord delà mer*

Le peuple s'étonnait beaucoup du silence obstiné des forts et de la citadelle. On disait de tous côtés qu'il y avait trahison. M. Dodero se recommandait du geste à toutes lesbatteries voisines, dont les canons, braqués sur la mer, n'attendaient qu'un ordre et un canonnier. EnGn, le château d'if commença le feu ; la foule applaudit le vieux bastion du rocher, qui se couvrait d'une belliqueuse fumée, après tant de siècles de sommeil. Malheureusement, les boulets du château invalide manquaient d'haleine; on les voyait

Î longer à mi-chemin de la frégate. Le fort Saintean se piqua d'émulation ; il fit feu de toutes ses pièces ; sa batterie de mer ne comptait que deux canons qui avaient perdu l'habitude de chasser des boulets; eux, si formidables aux galères de Charles-Quint, ne donnèrent pas une secousse d'émotion à la frégate anglaise ; elle était bien à juste portée cependant. Le peuple murmurait tout bas, en disant que notre poudre n était que du charbon soufré. Plusieurs voix crièrent qu'il fallait descendre à la batterie de la Major, qui avait des pièces de quarante-huit. On se rua au bas de l'esplanade, on envahit la terrible batterie à fleur d'eau. En effet, il y avait quatre monstrueuses pièces de bronze ; malheureusement, elles n'étaient pas sur leurs affûts; elles gisaient enfouies dans le sable, et il ne fallait pas moins d'une semaine de travail pour les mettre en état de servir.

Le château d'If, le fort Saint-Jean et la citadelle Saint-Nicolas continuèrent pourtant leur feu inoffensif ; la frégate leur répondait en éparpillant ses boulets dans toutes les directions. Le Jeune- Adolphe, qui, malheureusement, n'était pas le point de mire de nos citadelles, faillit être vingt fois coulé bas par les canons qui le protégeaient. Il était enfin parvenu au terme; il touchait une de ces larges masses flottantes de liège nommées bouées, où s'amarrent les vaisseaux en rade; on distinguait fort bien, à l'œil nu, les matelots ; M. Dodero, la lunette braquée sur son navire, faisait des signes au capitaine, qui lui répondait ; l'honnête négociant avait sa fortune sous la main ; il la ressaisissait arrivant du bout du monde ; encore quelques pas, et il entrait en jouissance de ce quaterne inespéré que la fortune faisait flotter à ses yeux. La redoutable embarcation anglaise, qui volait à douze rames, se précipita entre le Jeune-Adolphe et le port; M. Dodero pâlit et laissa tomber sa lunette; les forts se couvrirent de fumée ; la mer fut trouée

de boulets aveugles ; le peuple poussa des cris de pitié, la frégate se rengorgea dans un orgueilleux tangage : le Jeune-Adolphe était pris.

En 1793, après la prise du Petit-Gibraltar» la brise se leva pour sauver la flotte anglaise ancrée au port de Toulon ; sans cette brise» Bonaparte écrasait tous les vaisseaux ennemis. Les Anglais ont toujours un vent à leur disposition» lorsqu'ils veulent sortir d'un mauvais pas ; leur histoire navale constate ce fait mille fois. Ce soir -là, l'insolente frégate de Lowe, après la prise du Jeune- Adolphe, se trouva enchaînée sur une mer unie et calme comme une glace ; ses voiles étaient détendues ; ses flammes dormaient le long des mâts ; dans l'air, pas le moindre souffle. M. Dodero conçut encore quelque espoir. Les marins disaient : « La frégate s'est trop rapprochée de terre; elle ne s'en tirera pas. » D'autres comptaient sur une division sortie de Toulon, par ordre exprès, que le télégraphe venait de transmettre à l'amiral Gantheaume. Tout-à-coup on vit accourir de l'horizon, sur la surface de la mer, une teinte bleue et vive qui absorba le calme et le pâle reflet des bancs de sable du rivage. Une sinistre fraîcheur courut dans l'air; la frégate fut galvanisée; son pavillon donna signe de vie; les marins secouèrent la tète avec tristesse : le vent se levait.

Nous suivîmes long-temps des yeux l'heureuse frégate qui passait devant les îles ; toutes les batteries tiraient au hasard; on aurait dit qu'on lui accordait un salut d'honneur, et qu'elle le rendait par courtoisie. A peine pouvions-nous encore l'entrevoir dans le crépuscule, avec le Jeune- Adolphe remorqué; mais le canon de nos forts n'avait pas cessé de la poursuivre de son bruit et de sa fumée. On l'avait perdue à l'horizon, et le château d'If continuait sa canonnade avec une obstination innocente, digne d'un meilleur résultat. Enfin, la nuit calma cette fièvre d'artillerie. Le peuple rentra désolé dans la ville; on entrevoyait la possibilité d'être pris par les Anglais sur nos promenades, puisque nos vaisseaux étaient arrêtés à la chaîne du port. M. Dodero ne survécut pas long-temps à ce malheureux jour.

Méky.

BIOGRAPHIE

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