SCIENCES MARITIMES
%vombe# te mer.
Cest un beau spectacle que l'Océan, quand sa surface, régulièrement sillonnée par les vagues, se t*int, aux rayons du soleil, de nuances verdâtres comme le bronze, ou azurées comme la voûte bleue du ciel, quand le temps est bon, le vent favorable, et que le navire glisse sans effort au-dessus de l'abtme. C'est un beau spectacle encore, mais spectacle terrible, lorsque la mer commence à s'agiter, lorsque la vague, d'abord clapoteuse, grossit, gonfle, s'étend, s'élève, et que le vent, que vous entendez mugir au loin, s élançant des régions supérieures, se précipite avec fureur à la surface des eaux. L'onde ainsi attaquée fléchit, se resserre, se courbe, se retire sous la violence du choc ; puis bientôt plus compacte, plus solide, ayant rassemblé ses forces, et menaçante à son tour, elle se dresse et se rue contre le ciel. La scène devient grandiose, sublime; la nature se déploie dans ses formes merveilleuses, gigantesques, et au milieu de ces merveilles de la création, l'homme osant lutter contre la tempête, contre la vague, contre la foudre, contre les vents, et remporter le prix de la lutte, l'homme vous apparaît comme la plus étonnante merveille. Tel est du moins le sentiment qu'on éprouve après quelque grand drame de la mer, telles furent les pensées qui se passèrent en moi, lorsque pour la première fois une trombe s'offrit à mes regards.
C'était à quelques centaines de lieues des côtes d'Amérique, il y avait deux jours environ que nous avions aperçu en mer et laissé derrière nous les Bermudes. Nous remontions vers le Nord, et la brise, qui soufflait avec une uniformité constante, nous avait été favorable. Depuis la nuit, néanmoins, il y avait eu dans les élémens quelque variation légère, le vent avait baissé et il était devenu si faible, qu'à peine pouvait-il enfler nos basses voiles. Nous crûmes un instant que nous serions surpris par un calme; mais vers cinq heures du soir, le vent s'éleva tout-à-coup :
FRANGE MARITIME
de faible qu'il était, il devint impétueux, presque sans transition, et notre bâtiment fendit la mer avec une telle rapidité, que nous dûmes bientôt serrer nos voiles légères, et que, réduits
à nos huniers, il nous fallut encore par prudence y prendre deux ris, pour en diminuer la surface.
Cependant le temps était toujours beau; la \ otite du ciel, d'un bleu d'azur, n'avait pas un nuage, pas une seule tache. Au couchant, l'horizon enflammé par le soleil, qui descendait majestueusement dans la mer, avait l'aspect d'un vaste incendie. La superficie de l'Océan était de ce côté resplendissante; on eût dit un lac sans bornes de matière en fusion, et la vague, à son extrême sommet, nous arrivait scintillante comme ! es facettes étinceiantes de mille rubis. De temps en temps, au-dessus de nos têtes, quelque oiseau de mer passait dans cette partie brillante du ciel, et nos yeux éblouis, qui ne le suivaient qu'avec peine, nous le montraient comme ces flammèches noires de papier brûlé, que leur légèreté élève au-dessus des flammes. A notre arrière et dans la partie de Test, l'Océan, sur lequel glissaient les derniers rayons du soir, ressemblait à un immense tapis de bronze que labourait rudement le navire. Nous gouvernions droit sur le soleil; un spectateur placé à distance eût pu croire que nous allions être réduits en cendres, en atteignant ce foyer embrasé; et pour compléter cette scène merveilleuse et magique, l'ombre alongée du navire, avec ses agrès, que la mobilité des flots variait, changeait, modifiait de la manière la plus fantastique, semblait nous représenter le géant de la navigation.
J'admirais dans un muet ravissement ces combinaisons de la lumière, la magnificence du soleil, les éblouissans reflets et les nuances de ses feux; il avait épuisé là ses richesses, ses variétés, sa puissance, et les couleurs de la nature se fondaient dans le pourpre de ce vaste foyer.
En ce moment, le matelot placé en vigie sur les barres de perroquet fit entendre ce cri :
Des brisans! des brisons! sur l'avant! i
Je me retournai à ce cri, d'autant plus étonné que je n'avais rien aperçu; et je vis en effet, sur l'avant du navire, la mer comme en ébullition. Tandis que je cherchais à m'expliquer cette singulière circonstance, le lieutenant montait sur le pont, et je l'entendais qui grommelait entre ses dents :
c Des brisans ! impossible ; le vieil ivrogne a perdu la raison ou la vue.»
Pendant ce monologue, peu flatteur pour la sobriété du matelot, j'avais attentivement regardé la mer, et il me semblait que ces brisans changeaient de place et qu'ils marchaient devant nous, puisque, d'après la direction du bâtiment, nous eussions dû déjà les avoir atteints et dépassés. Mais je n'eus pas le loisir de vérifier Tome II*
ni de communiquer aucune de ces remarques.
c Des brisans sous le beaupré par notre bossoir! Nous allons toucher! » s'écria en ce moment le maître d'équipage.
La chose devenait sérieuse alors, et d'autant plus inquiétante que de nouveaux brisans se montraient dans une circonférence de 200 toises environ. A ces cris d'alarme, au mouvement qui avait lieu sur le pont, le capitaine sortit enfin de la chambre, et le lieutenant, qui tout-à-l'heure jurait Dieu et le diable que la vigie avait la berlue, s'arrôtant près de moi et regardant la mer, demeura un instant silencieux.
De grosses lames blanches tourbillonnantes, el que les rayons du soleil rendaient éblouissantes, venaient frapper la proue de notre brig, qui semblait nager alors au milieu de flots d'écume.
Puis le bouillonnement de l'eau, s'étendant d'une manière circulaire, avait atteint déjà 200 toises de diamètre environ. On eût dit, à voir ce roulement de l'eau, que la mer était agitée par quelque convulsion intérieure. Bientôt la mer s'éleva comme une petite colline et marcha visiblement devant nous, se gonflant, ou plutôt s'alongeant en pointe vers le ciel, à mesure qu'elle avançait, avec un bruit, un mugissement dont je ne pouvais deviner la cause ; toutefois ce spectacle me paraissait plus curieux qu'effrayant» Peu à peu, du milieu de cette masse liquide, de cette pyramide qu'on eût pu comparer à la pointe d'un ancien bouclier, je vis naître, surgir, s'élever une colonne qui, semblable à une vis gigantesque, monta en tournant, tourbillonnant, sifflant toujours jusqu'à une hauteur considérable. L'effet d'optique fut alors admirable. A notre distance, on eût dit que cette colonne touchait de la tête aux nuages, et que ce magnifique pilier do cristal était là pour unir la terre et le ciel. 11 se trouvait exactement entre le soleil et nous, et les reflets qui l'avaient coloré de leurs mille nuances; qui avaient pénétré ce cylindre transparent et fluide où se réunissaient, comme dans un prisme, les riches couleurs de l'arc-en-ciel, donnaient à ce phénomène un aspect merveilleux et sublime au-dessus de toute description. L'extrémité ou la pointe de ce pilier était éclairée d'une vive lumière ; les bords diaphanes étaient pourprés, chatoyans, la base d'une couleur plus obscure; au milieu de ces bouillonnemens, paraissait comme un socle de bronze appuyé sur des glaçons. Jamais rien d'aussi magnifique n'avait frappé mes regards.
c Une trombe ! une trombe ! » s'écrièrent en même temps officiers et matelots.
A ces mots, et malgré l'aspect attrayant de ce phénomène, j'éprouvai un mouvement de terreur involontaire. C'était la première fois que je voyais cet effet extraordinaire des volcans sousmarins, et cette idée d'une éruption volcanique au-dessous de notre navire, d'un incendie au fond
des abîmes de l'Océan, jointe aux descriptions effrayantes que j'en avais lues, tout cela imprimait en moi un sentiment dont je ne pouvais me défendre. Je m'étais fait de cet accident de la mer une image des plus terribles ; il me semblait que nous dussions bientôt être engloutis sous cette masse d'eau, ou qu'une éruption de feu, sortant soudain du fond des mers, dût nous lancer dans les airs ou nous entraîner dans le gouffre; mais l'expression calme des visages me rassura. Dans le silence de l'équipage comme dans celui des officiers, il y avait plus d'admiration encore que de terreur. ^
En effet, cette espèce de trombe, due, selon toute apparence, à des volcans sous-marins, est rarement redoutable dans ces parages; mais combien sont dangereuses, au contraires, celles des mers de la Chine ! Souvent, entre le Japon et les lies de la Sonde, la mer, par place, entre en ébullition : on voit cette agitation convulsive s'étendre, s'agrandir d'une manière circulaire jusqu'à une circonférence considérable. De moment en moment, et comme pour préluder à ce singulier phénomène, un énorme bouillon s'élève, redescend, puis s'élève de nouveau au-dessus de la superficie de l'Océan, évidemment soulevé par les efforts de quelque feu souterrain. L'air est imprégné alors d'exhalaisons sulfureuses, et la masse d'eau, prenant enfin son essor, monte, s'anime et se dirige bientôt vers le ciel en figurant une immense colonne de cristal. Le vent qui se brise contre cet obstacle fait entendre un sifflement qui parait inexplicable, et ces phénomènes, qui rendent la navigation des plus dangereuses, sont si communs dans l'Océan indien, les feux souterrains qui les produisent sont si nombreux, que la mer est tiède en hiver le long des côtes de la Chine.
En ce moment notre navire avait viré, la trombe s'éloignait, mais lentement, et le capitaine, qui voulait faire une expérience, cria :
c Ouvrez un sabord, et chargea une caronade de l'avant I *
Cet ordre fut aussitôt exécuté.
t Attention I cria-t-il de nouveau : pointez bien I feu ! »
Au commandement le coup partit, retentit audessus de l'abîme, et le boulet coupant la colonne par sa base, elle trembla, chancela un instant, puis tomba tout-à-coup, semblable à ces avalanches qui se précipitent parfois de la cime neigeuse des Alpes.
Quoi qu'il en soit, l'espèce de trombe que nous venions d'avoir sous les yeux est peut-être la moins dangereuse de toutes, et, comme j'eus lieu de m'en convaincre plus tard, il en est de plus terribles; celles-là naissent dans les airs, se forment à la hauteur des nuages, et de là se précipitent dans les flots : véritables cylindres d'eau qui s'élancent du ciel et entraînent dans leur mou-
vement rapide de rotation tout ce qu'ils rencontrent. Cette trombe, c'est une nuée condensée, épaisse, qui, comprimée, resserrée, réduite à un petit espace par des vents contraires, prend la forme d'un tourbillon cylindrique, tournant sur son axe, et faisant entendre, dans les régions supérieures, un bruit semblable aux sifflemens précurseurs des tempêtes. Bientôt ce tube, rempli d'air à l'intérieur, s'alonge, prend l'aspect d'une colonne dont la base repose sur le ciel , dont la pointe se dirige vers la mer, s'amincissant toujours, jusqu'à ce que cette pointe, devenue trop faible, ou rompue par le contact de l'Océan, laisse enfin échapper l'air. Alors la colonne se rompt, le vent s'en échappe avec violence, et la quantité d'eau qui tombe est si grande, la chute en est si précipitée, que rien au monde ne pourrait supporter le choc. Malheur au navire dont le capitaine négligent n'aurait pas prévu ce désastre 1 la trombe l'aurait bientôt brisé, mis en pièces et enseveli dans les abîmes de l'Océan.
Toutefois, à quelque distance, c'est un spectacle moins dangereux qu'effrayant en dehors de son action ; on en est quitte pour une pluie abondante, et ce phénomène menaçant se change alors en un spectacle merveilleux.
Une de ces trombes fut remarquée par Bligh, dans son voyage à travers l'Océan Pacifique, voyage devenu si célèbre depuis par la révolte de l'équipage, qui alla coloniser l'Ile Pit-Cairn.
C'était à la hauteur de Vile de Huaheine : le ciel, chargé de vapeurs, charriait d'épais nuages; la mer était violemment agitée, le vent impétueux soufflait par fortes rafales. Tout-à-coup, à peu de distance du navire, on aperçut une trombe, dont la blancheur transparente était d'autant plus visible, qu'elle se détachait sur le fond noir d'un sombre nuage. A son extrémité supérieure cette trombe pouvait avoir 2 pieds de diamètre environ, tandis qu'à sa base, qui diminuait, s'amincissait insensiblement, elle n'avait pas plus de 8 pouces. En un instant elle s'avança dans la direction du navire avec une incroyable rapidité, et il fallut pour l'éviter, non-seulement virer, altérer la course du bâtiment, mais encore, et malgré la fureur des vents, mettre toutes voiles de* hors, la misaine excepté, au risque de sombrer sous voiles.
Le navire fendit la vague en gémissant, en craquant dans sa membrure et s'entourant d'un lit d'écume, tandis que la trombe, entraînée avec la même vitesse, passait à 50 toises de distance, faisant entendre un bruit indéfinissable, un sifflement extraordinaire. Elle s'éloigna ainsi, rapide comme le vent, parcourant 10 milles à l'heure. Lorsqu'elle eut couru dix minutes environ, le tube se rompit par la base, et la masse d eau, emportée par les vents, se dis persa au loin.
Mais cette trombe, citée par Bligh, n'avait
pas ce caractère de grandeur destructive qu'on remarque ordinairement dans ces mers. Là, en effet, rien dans Ja nature ne présente les formes mesquines et régulières de l'Europe ; là ce ne sont pas ces trombes impuissantes de la Méditerranée, dont la fureur s'épuise sur quelque tronc d'arbre, ornement d'un rivage aride et pelé, ou bien dont les efforts échouent contre la crête ébranlée d'un roc. Une trombe, dans les mers de la Chine, c'est tout ce que l'imagination peut se représenter de plus terrible et de plus effrayant : c'est la destruction lâchée sur le monde par un Dieu irrité; c'est, en un mot, tout ce que les vents, 1a tempête, le tonnerre, peuvent former de majestueuse horreur!
Quelquefois la trombe descend, se précipite des nuages, roule, s'avance sur les eaux avec une incroyable vitesse , avec la rapidité du boulet, balaye la mer, en aplatit les vagues, ainsi que ferait une herse, puis disparaît avec fracas. D'autres fois ces nuages cylindriques, passant audessus d'une île, arrachent tout sur leur passage, entraînent les plantes, déracinent les arbres, et creusent même dans le sol des sillons qui ont souvent jusqu'à 20 pieds de profondeur.
Quand le météore qui s'approche est une de ces trombes appelées simoux par les navigateurs, à cause de leur ressemblance avec le vent pestilentiel du désert, l'air devient lourd, épais, chaud; la mer entre en calme, tout ce qui est animé se tait comme à l'approche de la mort , et l'homme lui-même éprouve un malaise insupportable. Alors les veines se gonflent, les articulations s'engorgent, les artères battent avec précipitation, on ne respire plus qu'avec peine, la poitrine est oppressée, et, comme si les objets privés de vie éprouvaient aussi un sentiment de malaise, on entend les bois craquer, les cordages crier, toutes les parties du vaisseau gémir.
Impossible de décrire ce phénomène; il faut l'avoir vu, il faut en avoir éprouvé les effets pour s'en faire une idée, et toute description ne peut en donner qu'une image imparfaite.
Cependant, quand la trombe est passée, le vent se calme aussi promptement qu'il s'était élevé ; la mer houleuse, qui se roulait comme un fleuve au moment où s'élevait le phénomène, s'aplanit peu à peu, et livre une surface unie au sillage du navire. Les éclairs diminuent de nombre et d'intensité, et ceux qui, rares, pâles, isolés, s'enflamment encore , jettent un reflet funèbre sur la scène mélancolique qui enveloppe le navire. Quelques coups de tonnerre grondent sourdement encore au loin. Puis les éclairs s'éteignent, le toanerre se tait tout-à-fait, les vapeurs s'écoulent, les étoiles brillent de nouveau à la voûte du •tel, et il ne reste plus rien de ce terrible météore.
P. Hbwhequin.
VARIÉTÉS
Sa j)êd)e toi lUifutn,
La pèche du requin est une des distractions que le matelot recherche le plus en pleine mer. Il sembla que les chances malheureuses du métier qui peuvent le livrer à ce vorace animal, dans maint accident de la navigation, lui fassent trouver nne compensation anx dangers qui l'entourent, dans la possession du monstre encore vivant, auquel il est heureux de prodiguer toutes sortes de cruautés, de menaces, tous les outrages qu'il rêve enfin* Pour les souffrances du corps, c'est bien, il les lui multiplie; mais les expressions de haine et de mépris , l'avilissement moral dont tl cherche à le frapper, tout cela n'atteint pas le requin; le matelot finit par le sentir, alors il redouble les combinaisons du martyre qu'il lui fait subir. Gè sont les deux ennemis Jurés.
Que le novice du bord , chargé de faire dessaler la viande ou la morue qui forment l'ordinaire de l'équipage, mette la ration dftns un lilei pour la faire tremper dans l'eau courante qui fuit le long du navire...., le dîner des matelots court de grands dangers : un requin passe et désole la marmite; son œil gris's'est arrêté sur le bienheureux filet, dont les mailles filtrent au roulis du Mtiment l'eau do mer qui baigne je lard rouge.... Maître requin est là.... Sa large bouche engloutit tout le filet, la corde qui le retenait tombe mollement le long du bord; l'eau est chaude, le novice vient chercher son dîner : rien ! Le bout du filin est proprement coupé; le dtner navigue dans d'autres eanx 1
Au lieu d'aller dormir dans son hamac pendant qu'il n'est pas de quart, qu'un matelot soigneux songe au dimanche du lendemain, et s'empresse de laver sa culotte de toile, sa chemise rouge que la brise des tropiques lui séchera pendant la
nuit Quand la rude brosse à pont aura usé,
pour le rendre plus propre, le vêtement parcimonieusement savonné, il l'attachera par un nœud à lui connu, et dont il éprouvera bien la solidité, avant de lui confier son rechange du lendemain... La corde est lancée , les vétemens se gonflent d'eau et abandonnent aux lames qui les ballottent la blanche mousse dont ils sont empreints; tout va bien, le matelot descend se coucher, il a encore deux heures à dormir; en se levant, ses effets
seront rincés Et maître requin ? Le matelot
dort, le requin passe : plus de culotte; elle était bien lavée, c'était un manger fort propre.
Et vous ne pensez pas que le requin soit l'ennemi mortel du matelot? Outre ces énormes griefs que grossissent encore les circonstances et la position du pauvre diable qu'ils privent de son diner ou de ses vétemens, n'y a-uil pas
m FRANGE 1
toujours dans chaque famille, à bord de chaque bâtiment , quelque funèbre tradition d'ami , de parent englouti membre à membre dans l'affreuse gueule de l'animai ? Si lui-même , le pauvre matelot , pâle et souffrant de maladie , se hasarde par un beau jour de soleil à monter sur le pont prendre l'air, et s'amuser, appuyé sur les bastingages, à regarder passer l'eau bleue le long du navire, ne verra-t-il pas l'affreux requin dont la masse verdâtre est colorée
£ar la transparence de l'eau , s'agiter autour du âtiment, battre la surface de son aileron, comme joyeux d'attendre un corps que lui promet la maladie ? Il ne quitte pas le navire , il le suit pendant plusieurs jours. Couché dans son hamac, le pauvre diable, dont le corps lutte avec la souffrance , ne peut se débarrasser de cette
obsession morale, le requin est là toujours
là. Et vous croyez qu'il rte lui doit pas toutes les tortures imaginables quand la ruse le rend maître de cet ennemi redoutable, de cet ennemi qui le dépouille, lui matelot, et le convoite luimême ! C'est une haine de naissance qui se transmet aux générations ; c'est un mandat de sang qu'un des deux paie, c'est unevendette éternelle.
Aussi l'émérillon, sorte de croc, instrument ordinaire de la capture du requin , est-il bien entretenu, poli et effilé, prêt à répondre à l'appel. Le maître d'équipage en a soin, son empressement est impossible à décrire quand on le lui demande. Mais avant d'en venir aux détails de la pêche du requin, disons quelques mots de l'espèce, de la propagation et des habitudes de cet animal.
Le requin est du genre des squales* Par allusion avec la voracité de ce monstre , dont la gueule se transforme souvent en tombeau, quelques auteurs ont pensé que le mot requin était une corruption du mot requiem auquel est attaché l'idée de mort. Noël ne partage pas cette opinion , il pense que le nom requin vient du mot norwégien haakierring, qui signifie chien qui attrape ou saisit, et que ce mot fut introduit en France par les Normands.
Le requin, dit Baudrillard, a le corps trèsalongé, la tête plate, large et terminée en pointe courte, les yeux à moitié couverts par une membrane ; derrière les yeux, les cinq trous des branchies, et sous le museau les narines, qui sont à moitié recouvertes par un appendice de la peau ; l'ouverture de la bouche et du gosier tellement large, que les grands requins peuvent avaler un homme tout entier ; les mâchoires armées de plusieurs rangs de dents pointues, triangulaires, aplaties , dentelées et blanches comme de l'ivoire, et qui augmentent en nombre avec l'âge; la langue courte, épaisse et cartilagineuse; l'anus situé entre les nageoires ventrales; la peau grise, très-rude au toucher, enduite d'une mucosité abondante et phosphorique dans certaines cir-
constances; les nageoires brunâtres, fermes et cartilagineuses; les pectorales plus grandes que les autres, et ensuite celles de la queue; toutes sont unies par des muscles puissans, ce qui donne à l'animal la faculté de nager avec une assez grande vélocité. La force du requin est telle, qu'un individu de petite taille, de 6 pieds par exemple, peut, lorsqu'il est hors de l'eau, casser les jambes d'un homme, et même le tuer d'un seul coup de queue.
Lacépède dit que ce formidable squale parvient jusqu'à une longueur de plus de 30 pieds; il pèse quelquefois plus de 1000 livres, et il s'en faut de beaucoup que l'on ait prouvé que l'on doit regarder comme exagérée l'assertion de ceux qui ont prétendu qu'on avait péché un requin du poids de plus de 4,000 livres.
c Mais la grandeur n'est pas son seul attribut; il a reçu aussi la force et des armes meurtrières, et féroce autant que vorace, impétueux dans ses mouvemens, avide de sang et insatiable de proie, il est véritablement le tigre de mer.»
Les sens les plus perfectionnés du requin paraissent être l'odorat et l'ouïe.
On trouve des requins dans toutes les mers; ils sont surtout très-abondans dans la Méditerranée. Ils se tiennent ordinairement dans les fonds de la haute mer ; mais ils se montrent fréquemment à la surface pour y chercher leur proie. Ils ne s'approchent des côtes que lorsque la faim les presse, ou qu'ils sont poursuivis par le grand cachalot, qui leur fait, dit-on, une guerre d'extermination.
Les requins avalent toutes sortes d'animaux vivans ou morts, les coupent quelquefois en deux ou trois morceaux, mais ne les mâchent ni ne les déchirent jamais. La position de leur bouche les oblige de se retourner pour saisir les objets qu'ils convoitent, et qui ne se trouvent pas au-dessous d'elle; ce qui favorise beaucoup la fuite de leurs victimes. Ils attaquent les hommes, et surtout les nègres. Lorsqu'ils rencontrent un navire dans la haute mer, ils l'accompagnent ordinairement plus ou moins long-temps pour profiter des restes de la cuisine qu'on jette à la mer, pour saisir les hommes qui tombent à l'eau ou qu'on y jette après leur mort. Les bâtimens négriers qui reviennent de la traite sur la côte d'Afrique sont ceux qu'ils suivent avec le plus de ténacité, parce qu'on leur jette les cadavres des malheureux esclaves que le désespoir, l'insalubrité de l'air ou la faim font périr journellement.
La fécondation des requins, comme celle des raies , se fait par un véritable accouplement, mais cependant imparfait. L'époque où les mâles recherchent les femelles est presque toujours le commencement du printemps ; alors ils s'approchent des rivages, s'apparient et appliquent leur ventre l'un contre l'autre, de manière que l'anus du mâle coïncide avec celui de la femelle. Ils sont
maintenus dans cette position par le moyen des appendices crochus du mâle, ainsi que par le croisement de leurs nageoires. Cet accouplement se répète plus ou moins fréquemment jusqu'à ce que le mâle ait épuisé sa laite. Le même mâle peut s'unir successivement à plusieurs femelles différentes; il en résulte la fécondation d'une assez grande quantité d'œufs, qui éclosent à différentes époques et dans l'ordre de leur fécondation dans le ventre de la mère. Il en sort ordinairement deux ou trois à la fois, et dans des temps inégaux; mais cela a lieu pendant presque tout Tété. Lacépède pense que le nombre des petits qui naissent dans le courant d'une année va quelquefois au-delà de trente.
Les œufs des requins sont de la forme et de la consistance de ceux des rates; on en trouve souvent qui sont très-entiers sur les rivages ; il est probable que ce sont ceux qui n'ont pas été fécondés ou qui sont sortis du ventre de leur mère avant terme.
Lorsque les jeunes requins viennent au jour ils n'ont que 12 ou 15 pouces de long ; mais à peine ont-ils acquis un rang de dents, qu'ils se livrent déjà à de grandes destructions. Ils n'arrivent que lentement aux derniers degrés de leur puissance, et il y a lieu de croire que les requins peuvent parvenir à une très-grande vieillesse, peut-être à plusieurs siècles, si on compare la grandeur gigantesque de quelques individus à la taille.commune du plus grand nombre.
Les requins ont pour ennemis quelques espèces des cétacés, et surtout les grands cachalots, qui leur livrent de furieux combats. On voit souvent des ôchénéis attachés sur leur dos, comme on en voit qui s'attachent sur les autres gros poissons et sur les vaisseaux; mais il ne paraît pas qu'Us leur causent aucune incommodité, si ce n'est quand ils s'attachent à quelque partie sensible.
L'intérieur des requins est souvent tourmenté par de petits vers.
La chair du requin est dure, coriace, difficile à digérer ; cependant on la mange assez généralement, et on dit que celle des jeunes, et surtout de ceux qui sont pris dans le ventre de leur mère, est agréable au goût. La partie qui est immédiatement sous la peau, et dont la couleur est rougeâtre, passe pour la meilleure. Les nègres aiment beaucoup la chair du requin, et ils la préfèrent souvent à celle des autres poissons. Les peuples du nord de l'Europe la laissent corrompre à moitié pour la rendre plus tendre ; ils la font sécher ou saler pour la conserver pendant l'hiver. Us préparent la peau de ce squale pour en faire des harnais de chevaux, des souliers, etc. On tire de son foie jusqu'à deux et même deux tonnes et demie d'une huile bonne à brûler et à être employée dans les arts. On en tire également de sa graisse en la faisant bouillir à grande eau
ou en la fondant a sec dans des marmites de métal; On fait encore de bons ragoûts avec son foie, et des omelettes analogues aux omelettes au lard. Gomme la peau du requin est très-rude, on l'emploie à polir différens ouvrages de bots et d'ivoire. On s'en sert pour faire des liens et des courroies, pour couvrir des étuis et d'autres petits meubles. Elle est connue dans le commerce sous le nom de peau de chien de mer, tandis que celle qui est connue sous le nom de peau de requin appartient à la raie-sephen.
Les peuples du Nord se livraient à la pèche des différentes espèces de squales. Ils trouvaient dans la capture de ces redoutables poissons la récompense de leurs périlleuses entreprises: l'huile qu'ils en tiraient, la chair, les intestins et la peau de ces grands habitans des eaux leur offraient des ressources précieuses. La chair du requin et du brygd figurait comme aujourd'hui sur la table des peuples norwégiens et islandais.
Si le requin était connu et péché dans la mer du Nord et la Manche pour l'huile abondante qu'on obtient de son foie, il était confondu avec d'autres espèces de poissons ou de cétacés dans la Méditerranée. Ludolphe nous apprend que c'était un poisson très-redouté des marins qui traversaient la Méditerranée sur de petits bâtimens. D'après l'opinion vulgaire, ce poisson n'était disposé à leur nuire que lorsqu'il était pressé par la faim ; souvent, pour l'apaiser, il suffisait de lui jeter un pain; mais s'il ne s'en trouvait pas satisfait, il ne restait plus qu'une seule ressource : il fallait qu'au moyen d'une corde un homme de l'équipage consentît à se laisser descendre jusqu'à la surface de l'eau; le succès couronnait son dévoûment, pourvu qu'il regardât le monstre d'un air menaçant; autrement ce dernier saisissait la barque avec ses dents, et la mettait en danger ainsi que les marins qu'elle portait. On voit jusqu'à quel degré les erreurs populaires prévalaient, et combien, à certains écards, la connaissance des poissons avait fait peu de progrès.
Nous rapporterons ici l'événement singulier dont la férocité du requin a fourni le sujet du dessin qui accompagne cette livraison. Dans une des prochaines, nous offrirons à nos lecteurs le tableau de la pèche de cet animal, d'après notre collaborateur M. L. Garneray.
En 1831, un trois-mâts, américain, nommé l'Olympe, faillit perdre à Bourbon son maître d'équipage , qui échappa par un prodigieux hasard à la voracité d'un de ces monstrueux animaux.
La nuit tombait, une petite brise du large gonflait à peine les lames qui expiraient sur la plage voisine. Une partie des matelots avaient obtenu de leurs officiers la permission de descendre à terre, pour se délasser des fatigues du jour.
Le maître d'équipage, que les eaux bleues de la rade invitaient à s'y baigner, se dépouilla
bientôt de «es vètemens» et montant sur le bord du bastingage» il plongea avec audace dans la mer. C'était un excellent nageur; trois ou quatre fois, il se livra à cet exercice; un bout de cordage, pendant le long du navire, lui servait à grimper; puis il plongeait de nouveau» disparaissant dans un tourbillon d'écume à la surface de la mer» et montrant sa léte 40 pieds plus loin, comme le font les nageurs habiles qui parviennent à s'avancer entre deux eaux, et à y retenir suffisamment leur respiration pour ne pas être asphyxiés.
Le cuisinier du navire, un nègre qui» grimpé dans les haubans» s'amusait des exercices du maître d'équipage, ayant porté les yeux sur la mer du côté du large, crut apercevoir à fleur d'eau l'aileron noir d'un requin nageant près de la surface. La grosseur de cet aileron lui ayant d'abord fait penser que ce ne pouvait être qu'un débris de bois, il y avait prêté peu d'attention; mais un plus sérieux examen le convainquit de l'approche d'un de ces terribles animaux. Un frisson passa dans ses membres , et son premier mouvement le portait à crier au nageur de rejoindre promptement le navire , lorsque la crainte de l'effrayer vint heureusement paralyser sa voix. Il songea aux conséquences d'un avertissement donné légèrement dans une circonstance semblable : la frayeur du danger pouvait, en le privant des moyens de s'y soustraire, livrer le matelot à la voracité du monstre ; il agit avec plus de prudence* Plusieurs matelots furent promptement avertis; ils s'affalèrent dans un canot qui durant le jour avait servi à quelques réparations extérieures du navire , et , s'armant tant bien que mal des mauvais avirons qui s'y trouvaient , ils se dirigèrent le plus vite que le leur permit leur mauvaise embarcation» vers le point où devait se relever le maître qui venait de plonger une dernière fois.
Sans doute le retentissement que produisaient sur la surface de la mer les chutes du marin, avait attiré l'animal» dont on voyait à une distance qui s'amoindrissait d'instant en instant, l'aileron tracer sur l'eau un sillon d'écume frémissante. Le matelot ne reparaissait pas ; plus habile que jamais, il restait sous l'eau des minutes entières , et le requin approchait avec toute la vitesse qu'il pouvait prendre. Les marins attentifs veillaient son approche, en même temps que leurs regards interrogaient la mer dont ils désiraient tant voir sortir leurcamarade;pourtantrespoircommençait à leur échapper. Enfin la tête du marin parut entre deux eaux ; la masse grisâtre du requin se montrait à quelques brasses : la transparence de la mer en faisait un monstrueux animal. L'angoisse oppressait tous ces craintifs marins qui prévoyaient la lutte qui allait s'établir entre eux et le requin; lutte affreuse dont l'enjeu était un homme.
c Prends garde, Williams, crta un des matelots au maître, qui, tout étonné, en revenant sur l'eau, de voir un canot près de lui, n'osait interroger ses camarades.
— On a vu des requins d'en haut ne te
baigne pas plus long-temps , ce n'est pas prudent.. Embarque avec nous, ajoutait le marin en caressant le manche d'une gaffe, seul instrument de défense dont il pùt se servir au milieu du danger que courait déjà le maître d'équipage.
— Embarque donc! » disaient les autres hommes, dont l'accent effrayé eût suffi pour révclei au baigneur la présence du danger, lors même que le bruit que faisait le requin en nageant ne l'eût pas averti de la présence du monstre.
Le malheureux marin s'élançait vers le canot, que les rameurs s'efforçaient de lui faire rejoindre. Les bras tendus vers lui, chaque matelot, pal* pitant entre l'espoir et la crainte, mesurait d'un œil effrayé la distance qui séparait le monstre de sa proie. Le nègre lança au baigneur un bout de corde qui se trouvait par hasard dans le canot; mais la frayeur avait déjà tellement gagné le pauvre marin, que, peu maître de diriger ses mouvemens, il consumait ses forces en efforts insuf-
fisans Son bras tendu vers ses camarades ne
pouvait les toucher encore Le requin était
aussi près de lui , que le malheureux l'était du canot. Penchés en dehors au risque de se précipiter eux-mêmes, deux marins offraient au pauvre maître leurs mains salutaires. Le requin fit un mouvement violent; il se dressa hors de l'eau, puis, se tournant sur lui-même, il ouvrit, en s'élançant sur le matelot, sa gueule énorme que garnissaient plusieurs rangées de dents aigués. . . Un prodigieux hasard sauva le maître d'équipage si évidemment voué à la mort.
Le marin monté sur l'avant du canot, quelque persuadé qu'il fut de la faiblesse de ses moyens, se tenait armé de la gaffe, un pied sur le bord ; au moment où le monstre se retourna pour saisir sa proie, l'adroit matelot lui porta un furieux coup de son arme sur la tête qu'il sortait hors de l'eau; le premier coup, rapide comme un trait, n'entama point l'enveloppe huileuse du monstre; mais un second, plus rapide encore, fut plus heureux : dirigé dans la gueule ouverte de l'animal, la douleur qu'il en éprouva lui fit changer son allure; il se tourna sur lui-même, se débattant avec l'instrument resté dans la plaie que l'adroit matelot lui avait faite si à propos; sa fureur se traduisit par les convulsions les plus violentes» et s'étant détourné de l'embarcation, il lui lança un si épouvantable coup de queue qu'il en brisa tout l'avant; mais le maître d'équipage était sauvé !
Tous les matelots se réfugièrent à l'arrière de leur canot, les débris du bout opposé livraient passage à la mer» qui y pénétrait avec rapidité;
le danger auquel on Tenait d'arracher si miraculeusement le maitre pouvait devenir général, car le requin furieux battait la mer de ses nageoires et de son énorme queue, aveo une fureur que doublait la souffrance que lui causait sa blessure. La gaffe s'était cassée entre ses dents, mais le fer clouait à son palais sa langue épaisse; les convulsions de ranimai jetaient l'épouvante chez les pauvres marins, réfugiés en trop grand nombre sur les débris d une petite embarcation, à plus d'un demi-mille de leur navire.
Cette position alarmante dura heureusement peu de temps. Une goélette mouillée près de terre, et dont les matelotsamcricains s'étaient approchés en s'écartant de leur propre navire, détacha son embarcation à leur secours. Le canot de ces malheureux n'était plus qu'un débris qui s'affaissait, d'instans en instans, aux envahissemens de l'eau qui y entrait par son avant complètement brisé. — Le requin, dont l'instinct voracc était éveillé par la présence des hommes, n'abandonnait point la place, où par instans il se tordait dans des bonds furieux, vaincu sans doute par la douleur qu'il ressentait de sa blessure, et excité parla fureur d'avoir vu sa proie lui échapper. Bientôt les neuf hommes qui se tenaient sur l'arrière du canot furent recueillis par la large chaloupe de la goélette, et menés en lieu de sûreté. Le requin rôda long-temps dans la rade. C'était un animal gigantesque, il n'avait pas moins de 12 pieds de long. Pendant long-temps, dans la rade de Bourbon, les Noirs et les marins se privèrent des plaisirs de la nage le long de leur navire, effrayés par la catastrophe du requin de l'Olympe, dont le souvenir, comme une tradition locale, s'attache au temps qui s'est écoulé depuis cet événement.
Toutes les lamentables histoires de requin, que répète le gaillard d'avant, rendent les matelots plus empressés à s'emparer du monstre, lorsqu'il se hasarde à venir rôder autour d'un navire. Dans un naufrage, dans une tempête, il peut y avoir pour le requin quelques chances de satisfaire sa voracité; mais dans les eaux d'un navire qui navigue avec un vent favorable, il n'y a pour l'animal que les appâts de lard qui recouvrent le perfide instrument de la mort à rencontrer; quel hasard peut lui livrer un homme? quelque maladroit qui se penchera trop au dehors pour le voir, c'est bien éventuel! Pourtant, le requin suit long-temps le navire qu'il rencontre ; il compte peut-être sur les culottes ou sur les débris de la cuisine, sur les malades enfin; caries matelots prétendent qu'il a l'odorat si délicat qu'il les flaire à distance. Il y a, du reste» quelques remarques à faire sur l'extrême sagacité du requin, s'a t tachant surtout aux bâtimens négriers, et qui n'abandonne pas les rades quand la tempête lui promet d'y chavirer les embarcations.
Cest donc féte à bord quand maitre requin s'a-
venture à rftder dam les eaux d'un navire. Le matelot qui Ta aperçu prévient subitement sea camarades ît Un requin! un requin!» Ce cri court dans toutes les parties du navire comme la nouvelle du feu qui se déclare dans un hôtel garni. Le maître d'équipage, qui un instant a disparu, re« monte sur le pont avec un gros croc en fer, garni d'une chaîne de plusieurs pieds ; c'est l'émérillon; alors tout est en l'air à bord i l'officier qui n'est plus de quart, et qui, jeté sur son hamac, cher* che quelques instans de ce repos auquel invite si bien la langoureuse température tropicale v le pauvre officier cherche en vain à dormir; il est forcé de faire comme tout le monda et de monter se mêler à la partie; les passagers abandonnent leur éternelle partie de dames, ou, pour la finir plus vite, se laissent wuffkr des coups superbes; les matelots se précipitent sur l'arrière du navire ; c'est en petit une émeute parisienne. Mais au milieu de tout ce monde de curieux, on appelle le cuisinier, qui a disparu :i Du lard 1 un morceau de lard! * crie-t-on au pauvre diable, qui, à la première nouvelle de l'approche du requin, s'est affalé dans sa cambuse, et, le bras plongé dans le baril de viande salée, cherche un morceau digne d'éveiller l'appétit du monstre. Enfin il remonte; le lard s'embroche dans le terrible émérillon; une corde, dont chaque marin a reconnu la solidité, se noue à la petite chaîne, et l'appât lancé dehors retombe à la mer avec un fracas qui doit éveiller l'attention du requin. En effet, il s'approche en battant la surface de son aileron en pointe. Le requin nage vite, les matelots frissonnent d'impatience.
Groupés sur le couronnement du navire, officiers, passagers et matelots concentrent leurs re* gards sur l'animal qui approche et dont la transparence de l'eau colore d'un vert brillant la masse mouvante. Le lard, plusieurs fois relevé de l'eau, y retombe avec bruit ; l'animal gouverne dessus, c'est le moment palpitant de l'affaire. 11 en est à quelques pieds, il contourne l'appât, il plonge comme pour le visiter en dessous, il s'en approche encore, et semble le flairer. -^-C'est du fameux lard, va! lui crie le cuisinier; allons, croche dedans! — Le curedents y est 1 ajoute un matelot qui tient la corde avec le maitre d'équipage, et s'apprête à donner la secousse nécessaire quand l'animal mordra. Le requin frotte sur l'appât l'extrémité de sa tête, puis, s'en écartant un peu, il se retourne lentement, et, à demi renversé, il ouvre une gueule qui fait pâlir les mousses et les passagers; le lard, l'émérillon, un pied de la chaîne, ont disparu dans U mâchoire de mattre requin; les marins donnent au cordage une violente secousse qui enfonce la pointe du gros hameçon dans l'œsophage du monstre; il roidit la corde et commence à se débattre.
Maintenant la joie déborde en cris de victoire, en épigrammea veiatoires, en insultas honteuses
pour l'animal ; la mer se blanchit d'écume autour de lui, il se débat avec une violence qui attache plus profondément à sa mâchoire l'instrument dont un lard bien rouge cachait la présence perfide. Le requin fait des bonds atroces, il décrit des cercles dont la raideur de la corde qui le retient limite le pourtour; tout -à -coup il plonge avec rapidité, mais le solide cordage l'arrête en le blessant davantage; il remonte et se débat encore, il semble vouloir éprouver la solidité du lien qui le retient captif à la mort. Mais pourtant les secousses qu'il imprime à la corde commencent à être moins violentes ; il se tourne parfois à la surface et roule un œil agonisant qu'un reflet couleur de sang anime seulement par instans. Les matelots joyeux contemplent, penchés au dehors, l'affaiblissement des forces de l'ennemi; les plaisanteries matélotesques ne manquent pas. Quelle humiliation pour un requin de 10 pieds de long !
Mais ce n'est que le premier acte du drame : l'animal n'a point subi toutes les fantaisies outrageantes qu'on lui réserve ; d'abord dix marins baient la corde et l'élèvent hors de l'eau; en se sentant entraîner, ses soubresauts recommencent de plus belle, il se débat et cherche à s'attacher à la mer dont on le sépare; sa queue frappe la surface et lance l'écume jusque sur les curieux ; peine inutile ! il a bientôt perdu son point d'appui; ses convulsions cessent, son corps se tend sous son propre poids. Parfois un spasme le tord, sa queue bat l'air, un frisson secoue sa mâchoire, solidement fixée à l'émérillon; mais il s'apaise, et ses dernières convulsions sont intermittentes comme ces éclairs qui, un soir d'orage, embrasent l'horizon; il finit par se tenir tranquille. Quelquesuns des matelots sont renvoyés à leurs travaux; le requin doit passer quelque temps ainsi pendu. Un de ses ennemis de naissance va lui verser un seau d'eau dans la gueule; l'animal s'agite un peu et tourne son œil menaçant sur le matelot qui pâlit, mais c'est là une fanfaronnade du requin qui restera désormais sans effet.
Enfin une heure s'est écoulée. — Il ne bouge plus; on lui a passé autour du corps un nœud coulant, qui, en se rétrécissant à mesure qu'il approche de la queue, s'est fortement serré aux parties où s'amoindrit l'animal. Ainsi balancé par les extrémités, le requin est mis à bord avec des peines et des précautions infinies. Dès qu'il est posé sur le pont, il se tord dans de nouvelles convulsions; la corde qui tient à sa queue fouette l'air aux secousses qu'il se donne encore; il frappe le pont avec une violence qui briserait tout ce qui se trouverait à sa portée, on le traîne par la tête vers le milieu du navire» il verse sur son passage une ligne de sang noir que sa queue éclabousse en y traînant; tout le monde se tient écarté : un seul coup de cette queue briserait un membre. Du côté de la téte le danger est moins grand; la
mâchoire s'est accrochée à un bout de corde qui traînait dans son passage, elle le met en étoupe. Des marins hardis, des curieux, grimpent sur le plat-bord ; les passagers dans la chaloupe qui domine le pont.
Mais le charpentier du bord a frotté la pierre sur sa hache, il s'avance vers le groupe qui peu à peu s'est approché et encadre l'animal; l'importan' personnage jette quelques méprisantes plaisanteries au requin, dont les convulsions se sont affaiblies dans ses derniers efforts; la hache se lève... la queue est séparée du tronc.
Plus de danger pour les jambes des curieux; les passagers descendent de la chaloupe et se risquent sur le théâtre ensanglanté du supplice. Les farceurs s'approchent de la téte et introduisent de loin des petits bouts de bois dans la gueule, d'autres tourmentent les yeux éteints du monstre, un spasme de la mâchoire les met en fuite. Un vieux matelot qui s'y connaît enfourche l'animal, et lui plongeant dans le ventre le long couteau du cuisinier, fend le pauvre requin depuis le menton jusqu'en bas. Les chairs palpitent, l'animal imprime ses dents sur un anspect qu'on a fourré entre ses mâchoires ; le cuisinier vient redemander son lard, pour renforcer la ration du souper qui bout dans la marmite de l'équipage.
Le moment du plaisir bruyant que répand parmi l'équipage la capture d'un requin est passé, mais c'est maintenant l'heure des petites jouissances. Chaque partie de l'anatomie intérieure du monstre est détachée et montrée aux matelots par le sacrificateur. Les officiers ont beau chasser les paresseux, ceux-ci font le tour du navire et reviennent. La vie du marin est si monotone qu'il se cramponne à chaque distraction que lui présente le hasard.
Quand on est parvenu à prendre un requin, la plus grande impatience du matelot est de savoir ce que l'animal a mangé. La vérification en est faite par l'autopsie qu'on ne manque jamais de faire. Celui des marins qui, les bras nus, les jambes écartées, s'est chargé de fouiller les entrailles du monstre, en retire un à un d'abord le cœur, le foie, les entrailles, puis enfin tous les objets qui depuis vingt-quatre heures ont été sa pâture. Ce sont ordinairement des débris d'encornet ou de dorades, des morceaux de vieille toile, des bouts de cordages jetés dehors par les bâtimens au passage, assez souvent rien du tout. Nous avons vu, pendant une traversée pour l'Inde, un requin, péché par nous, qui rapporta ainsi complaisamment à notre vieux docteur sa casquette de loutre, qu'une corde, en balançant, avait lancée de sa tête à la mer. Elle n'avait fait qu'une bouchée et n'était pas endommagée; l'animal ne s'en était pas servi, le docteur la porte encore.