‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 51 sur 123 · VOYAGES · texte numérisé non relu

VOYAGES

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Pendant près de six mois le Luxor a été amarré au quai de la Concorde, attendant qu'on le délivrât de son lourd fardeau ; et pendant tout ce temps une foule de curieux n'a cessé d'assiéger le bord, et de mettre à l'épreuve l'infatigable complaisance de MM. les officiers. Presque tous les visiteurs ont éprouvé un vif désappointement; leur curiosité a été trompée : ils n'ont vu qu'une faible partie de chaque extrémité du monolithe, et cette vue n'a de prix que pour les sa vans qui y rattachent l'histoire de ce curieux monument de Thèbes et de l'Egypte entière; le reste de l'obélisque était couvert d'un revêtement en bois, dont il ne sera dépouillé qu'après son érection sur le piédestal qu'on lui destine.

Pour nous, l'obélisque n'est pas ce qui a jeté le plus d'intérêt sur notre visite ; le récit attachant des principaux détails de l'expédition, les observations, les impressions, les souvenirs de plusieurs de ceux qui y ont pris une si honorable part, nous ont fait oublier le but lui-même.

Avec quel intérêt n'avons-nous pas suivi ces hommes dévoués, qui ont apporté dans l'accomplissement de leur mission, non-seulement les connaissances spéciales de leur profession, mais encore un enthousiasme d'artiste !

Le Luxor partit sans remorqueur de Toulon, le 15 avril 1831, pour Alexandrie, ayant à son bord M. de Verninac, lieutenant de vaisseau, commandant, nommé depuis capitaine de corvette; M. de Joannis, lieutenant de vaisseau, second; MM. Levavasseur, Jaurès, Blanc, lieutenans de frégate; M. Baude, du même grade, débarqué depuis à Toulon; M. Lebas, sous-ingénieur de première classe; M. Sylvestre, commis d'administration; M. Angelin, chirurgien -major; M. Pons, chirurgien en second; cent vingt hommes d'équipage, et dix-sept ouvriers du port de Toulon.

L'absence totale des qualités nautiques faisait regarder comme un problème, par les gens de l'art, le succès d'une pareille navigation. En effet, trente heures de vents contraires sur les côtes de Sicile vinrent démontrer aux moins habiles que la construction toute particulière de ce bâtiment, nécessitée par l'objet même de son voyage, construction de peu de solidité et semblable pour la forme à celle deschalansde la Seine, ne lui permettait pas de tenir la mer par le moindre mauvais temps. Mais un heureux hasard favorisa le début de cette belle expédition, et le Luxor, poussé par une série de vents d'ouest , arriva le 5 mai dans le port d'Alexandrie.

Après un mois et demi de séjour dans cette ville, le Luxor, remorqué par le brig de guerre

Tous IL

le d'Âssas, vint mouiller en dehors de la barre de Rosette, qu'il franchit le lendemain matin, non sans avoir talonné plusieurs fois et couru le danger de périr. Quelques heures plus tard il jetait l'ancre en face de la grande place de Rosette. Il fallut attendre vingt jours que la crue du Nil permit au navire, réduit à un tirant d'eau de 6 pieds, de continuer sa route.

Jusqu'au Caire le voyage s'effectua heureuse ment, sauf un seul échouage. Le même bonheur accompagna l'expédition du Caire à Siout; mais alors la navigation fut rendue beaucoup plus difficile par les coudes multipliés que forme le cours du Nil et les nombreux bancs de sable qui l'obstruent. Aussi le navire échoua-t-il plusieurs fois. Pour vaincre tant d'obstacles, il fallut souvent se touer au moyen d'amarres élongées, soit sur des ancres à jet, soit sur des pieux fichés en terre au bord du fleuve. Le Luxor étant alors dénué de cabestan, tous les halages se sont effectués à la main.

Deux fois il fallut même recourir à des corvées d'Arabes pour faire avancer bien lentement le navire, que contrariaient à la fois le vent et un courant rapide. De si durs travaux étaient rendus plus pénibles encore par une température embrasée, rendue plus fatigante encore par la nature du sol. Pendant trente-huit jours de fatigues inouïes que demanda ce trajet, l'équipage ne cessa de faire preuve de l'énergie la plus persévérante. Enfin, le 14 août 1831, le Luxor vint occuper l'emplacement que M. l'ingénieur Lebas, accompagné de M. Jaurès, était allé lui choisir à 272 mètres de l'obélisque occidental de Thèbes.

Un ample dédommagement attendait nos navigateurs à l'aspect des merveilles qui s'étalèrent tout-à-coup à leurs yeux. Pour bien comprendre les émotions qui durent les assaillir, il faut les avoir entendus, ayant sous les yeux les précieux dessins de M. de Joannis, décrire d'une manière si pittoresque, et ces palais grands comme des villes, et ces tombeaux qui semblent des palais souterrains, et toutes ces ruines qui commandent l'admiration autant par leurs proportions colossales que par la richesse et la profusion de leurs ornemens, de ces ruines auprès desquelles nos plus vastes monumens ne sont que des ouvrages de pygmées.

Mais après ces premiers élans d'enthousiasme, il fallut redescendre à la vie positive !

Le village de Luxor, situé sur les bords du Nil, occupe une partie de l'ancienne Thèbes; là végètent dans la plus affreuse misère huit cents habitans, dont plus de la moitié n'ont d'autre abri que les ruines elles-mêmes.

C'est au milieu de cette population malheureuse, dont ils n'entendaient pas la langue, loin de toute civilisation, à cent quatre-vingts lieues d'Alexandrie, que les marins du Luxor durent s'établir pour plus d'un an. Leur premier soin fut

FRANGE MARITIME

de disposer k la hâte une grande salle du palais qu'habita jadis Sésostris; au moyen de quelques Mtisses en briques du pays, ils parvinrent à s'em faire une très-incommode demeure.

A peine ces premiers travaux d'installation étaient-ils terminés, que le Nil, rentrant dans son lit, laissa le navire à sec, à 22 pieds au-dessus du niveau de ses eaux, et à 460 pas du rivage. Le Luxer ht désarmé et enveloppé d'une double tente de nattes, qui devait le protéger contre un soleil ardent. En même- temps, les travaux pour l'abattage de l'obélisque, commencés par M. Lebas, se continuèrent avec une nouvelle activité. Nous ne chercherons pas à rendre compte du système ingénieux qui fut employé pour cette opération, à laquelle ont coopéré, avec un égal dévoûment, une égale intelligence, et les ouvriers et les marins de l'équipage. Malgré le choléra, qui, pendant plus d'un mois, décima la population de Tbèbes, malgré la dyssenterie, qui enleva plusieurs hommes de l'équipage, les travaux ne furent pas un moment interrompus ; jamais il ne se manifesta parmi les marins, que leur devoir seul soutenait, le moindre signe de découragement. Les officiers se plaisent à témoigner beaucoup de reconnaissance pour les autorités turques, qui les ont aidés autant qu'il a été en leur pouvoir. Elles en avaient, à la vérité, reçu l'ordre du pacha d'Egypte, qui a pris le plus grand intérêt au succès de l'expédition.

L'obélisque fut abattu le SI octobre 4851, sans le moindre accident, et renfermé dans le Luxor le 49 décembre suivant. Quelques mois suffirent ensuite pour terminer la reconstruction du bâtiment, dont Favant avait été scié afin d'opérer l'introduction du monolithe.

Ce fut alors, surtout, que la position de nos compatriotes devint insoutenable; la philosophie insouciante des marins n'était plus que d'un faible secours contre les ennuis d'une existence aussi monotone. ^

Sans nouvelles de leur pays, n'ayant que de rares communications avec Alexandrie, manquant des choses les plus nécessaires, ils passèrent six mois entiers à attendre t Plus d'intérêt pour eux dans les ruines qu'ils avaient tant de fois visitées, examinées, dessinées ; autour d'eux, nulle distraction ; toujours l'aspect affligeant des haillons de la misère ou des excès d'un stupide despotisme, existence mille fois plus triste que celle de la mer, qui offre au moins des incidens, des dangers!

Dans les derniers jours de juin 4852, les cris de joie des femmes arabes qui se répandaient sur les bords du Nil, annoncèrent la crue de ce fleuve. Avec quel transport de joie fut accueillie cette heureuse nouvelle ! Cependant les progrès des eaux semblaient bien lents à ceux qui attendaient leur délivrance. Ce ne fut que deux mois après que le navire flotta libre de toute entrave.

Le 25 août 4832, à trois heures de l'après-midi, l'ordre du départ fut donné par M. le commandant Verninac.

Si le voyage de Rosette à Luxor avait été long et pénible, le retour offrit de plus grandes difficultés. Le courant, en hâtant la marche du navire, qui tirait alors un pied d'eau de plus, rendait les bancs de sable bien difficiles à éviter, et augmentait le danger des échouages. Cependant le Luxor fut conduit avec le même bonheur qui l'avait accompagné jusque là; et, le 1er octo bre, il arrivait à la barre de Rosette.

Cette barre est située à trois lieues au-dessous de Rosette, dans le pays le plus horriblement triste, loin de toute habitation. Comme si ce voyage eût été spécialement destiné à soumettre aux plus rudes épreuves cette patience qui est une des qualités les plus essentielles d'un marin, ce fut dans ce lieu désert, et dans une fatigante immobilité, que l'équipage attendit encore pen-* dant trois grands mois*

Enfin, un coup de vent vint bouleverser les sables qui encombrent l'embouchure du Nil, et frayer un passage.

Le 4" janvier 483S, la barre fut heureusement franchie, et, le 2, le Luxor rentrait triomphant à Alexandrie.

Ici, nous pouvons cesser de nous apitoyer sur le sort de nos marins. Le séjour d'Alexandrie leur fit bien vite oublier les fatigues, les dangers et les longs ennuis du voyage.

Reçus plusieurs fois de la manière la plus gracieuse par Mehemed-Ali, accueillis avec empressement par tout le haut commerce, les officiers du Luxor passèrent trois mois, qui ne furent pour eux qu'une longue fête, dans toutes les délices de la vie orientale.

Le Luxor quitta Alexandrie le 4er avril, remorqué par le bateau à vapeur le Sphinx, et entra à Toulon le 42 mai, après une navigation trèscontrariée. II fut obligé de relâcher à Rhodes, Marraaris, Milo, Navarin, Zante et Corfou. Parti de Toulon le 22 juin, le Luxor est arrivé à Rouen le 44 septembre, et enfin à Paris le 23 décembre. C'est seulement alors que son voyage a été terminé, et que l'obélisque a été à l'abri de tout accident.

L'expédition a duré deux ans et demi. L'équipage a perdu douze hommes morts de maladie, et un homme qui, parti pour la chasse, n'a jamai reparu.

L'obélisque de Luxor n'est pas le seul objet curieux qui ait été rapporté d'Egypte. Sans parler de leursbellescollectionsd'oiseaux, de coquillages et d'insectes, une partie de MM. les officiers ont fait extraire, à leurs frais, de la nécropolis de Thèbes, un sarcophage d'une valeur inappréciable, et par sa belle conservation et par la richesse de ses sculptures. De l'aveu de tous les savans d'Alexandrie, ce sarcophage est, de beaucoup,

le plus beau et le phia curieux de tous ceux oue l'on connaît : c'est celui de la reine Onc-Nas» tesime d'Amasis, Sa découverte a éolairci un point d'histoire obscur jusqu'à ce jour.

M. L. de foannis» second capitaine du Luxor pendant toute la durée de son importante expédition, vient de publier un volume et une collection de vues d'un grand intérêt sur cette belle campagne. M. de Joannis fait monter les lecteur* avec lui sur le bâtiment que le gouvernement expédia de Toulon en avril 4831 , pour leur montrer tour-à-tour les incidens d'une navigation exceptionnelle, voyage d'art et de poésie, où le cou* rage, l'habileté et la patience des chefs ont doté le pays d'un monument qui éternisera en France le souvenir de nos conquêtes passées.

Tous les épisodes de ce curieux pèlerinage sur la terre «îftsaîmiA do* mines et des tombeaux du passé se déroulent dans les pages chaudes et colorées de l'auteur. Do graves études historiques, de délicates observations de mœurs forment U partie sévère ae i ouvrage» que viennent aviver les curieuses descriptions des travaux sans «ombre auxquels se sont livrés les voyageurs \ les récits a mu sans (f une multitude d'évéuemena inséparables d'une expédition aussi longue , aussi neuve, aussi périlleuse dans ses moyens. L'ouvrage de M. de Joannis, écrit ave* élégance, possède à la lois un même littéraire et une valeur historique qui feront son succès ; c'est le corot* laire du voyage du Luœor.

Un atlas, formé de planches reproduisant les détails des travaux exécutés pour l'enlèvement de l'obélisque, complète le travail de IL de Jeannis. Il a joint « Fiemière* planches divers sh tes et costumes d'Egypte se rattachant aux lieux qu'a habités l'expédition. Ces planches, dont les dessins ont été faits par l'auteur sur le sol, dont ils rappellent la pbysiouomie» entétégvavées par H. de Joannis lui-même, et c'est un mérite de plus pour l'ensemble de l'ouvrage» puisqu'il remplit «ne condition d'exactitude plus certaine. U serait heureux f pour l'histoire de la marine et de l'art, que chaque campagne portât ainsi son historiographe parmi les officiers de l'état-major, et que tous s'acquittassent de leur mission artistique comme Va fait M. de Joannis* Il y a déjà de beaux antécédens qui promettent pour l'avenir la complète réalisation de ee vœu. MM. de Laptace, Lesson, Garnot, de Sainson, Dumont-d'Urville ont confié à notre jeune marine la tâche glorieuse de continuer l'œuvre nationale à laquelle ils ont fourni leur honorable exemple

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