‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 52 sur 123 · MARITIME. J7I GEOGRAPHIE · texte numérisé non relu

MARITIME. J7I GEOGRAPHIE

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Le porl de Lorient, considéré comme arsenal maritime» n'est point un héritage des siècles passés; il est au contraire une création de l'industrie des temps modernes» et sa fondation est très-rapprochée de nous.

L'obscurité des vieilles chroniques bretonnes ne laisse rien percer qui se rattache à ce bassin naturel» si ce n'est son appréciation par les anciens marins de l'Armorique, pour les abris qu'ils trouvaient dans son enceinte tranquille* Ainsi le port de Lorient s'offre aux descriptions privé de ce relief traditionnel qui s'unit si«oleu* nellement aux matérialités imposantes d'un éta« blissement important ; mais un intérêt plus précieux le recommande à l'observation» et c'est celui qu'il emprunte de sa jeunesse, de ses progrès et de ses espérances. Peu importe, au reste, pour le mérite des choses» l'autorité d'un passé historique » quand de précieuses actualités déclinent les probabilités de leur brillant avenir» et c'est à ce titre que Lorient va poser devant nous. Puisse cette réalité promise par sa nouvelle attitude guerrière» empreinte encore des souvenirs de son épisode commercial» remplacer désormais cette espérance de prospérité française écrite sur la première pierre de cette Tyr bretonne » sur laquelle l'industrie d'une compagnie puissante » protégée par un roi puissant $ avait scellé Fun des bouts de la chaîne d'or qui devait aussi lier le rivage indien au rivage gaulois l

Le port de Lorient» c'est-à-dire la ville et l'arso» nal maritime de ce nom, sous-en tend aussi aujourd'hui la baie au fond de laquelle cet établissement est assis. Cette baie se nommait autrefois le port du Blavet, du nom d'une petite ville fortifiée qui en défend l'entrée (aujourd'hui Port-Louis). Cette petite ville, déjà très-ancienne, est bâtie sur les ruines de l'antique Maki* ou Blabia» des vieux Armoricains» nom qui semble signifier en lan* gue celtique prtit poisson » faisant allusion f sans doute » aux sardines si abondantes sur cette côte; ce qui doit faire présumer que la ville de Blabia était un établissement de pécheurs. U existait une autre ville du même nom sur le bord de la baie d'Etel» plus à l'est » et qui pour cela était appelée Blabia-réter, c'est-à-dire Blabia orientale, tandis que celle dont nous traitons, située plus à l'ouest» s'appelait B/abia-weri, ou Blabia occidentale» d'où l'on a fait plus tard Bla-wert, et enfin par corruption Bhvet. Il ne reste aucun vestige de ces deux villes. On appela aussi du nom de Blavet, le port dont cette ville commandait rentrée * ainsi que l'une des

rivières qui se déchargent dans son bassin.

L'histoire des Gaules, lors de leur envahissement par Jules-César, nous apprend que le port de Blabia-wert fut l'un de ceux que les Vénètes défendirent contre les vaisseaux de D. Brutus, lors du grand armement de César pour réduire les indomptables populations de la Vénétie (aujourd'hui le Morbihan ) ; tandis que tous les autres ports de la côte, depuis Conque-Carnauc (Concarneau) jusqu'à la Lo«re, ainsi que ceux de Gwtc- Daël ( Belle -Isle), offrirent des abris aux vaisseaux romains, préludant à la terrible bataille navale que les Vénètes perdirent dans les eaux de Gwic-bron ( Quiberon ) .

En 1096, Alain Fergent, huitième duc de Bretagne, s'embarqua au port de Bla-wert, avec ses barons et chevaliers, pour se joindre à Robert, duc de Normandie , d'où il se rendit ensuite en Terre-Sainte lors de la première croisade. Ce fut aussi au port de Blavet que l'amiral de Penhoët se disposa pour aller livrer à la flotte anglaise, supérieure en nombre à celle des Bretons, le combat acharné dans lequel il prit quarante vaisseaux aux ennemis , et leur tua deux mille hommes, sous Jean V, duc de Bretagne.

Plus tard, le port du Blavet servit aux débarquemens des Anglais, dans leur participation aux querelles des prince bretons, et surtout lors de la défense de la ville de Hmd-ehr-bond (aujourd'hui Hennebon), par Jeanne de Flandre, duchesse de Montfort, contre Charles de Blois, prétendant au duché de Bretagne, par son alliance à la maison de Penthièvre.

Sous la duchesse Anne, qui, la première, songea à donner une marine régulière à la Bretagne, le port du Blavet ne fut pas compris dans le nombre des ports qu'elle érigea en arsenaux; et il demeura long-temps oublié , excepté des pilotes et des navigateurs qui venaient y chercher des abris contre les accidens de mer.

Jusqu'au règne de Henri IV, la puissance maritime de la France resta assez limitée pour n'avoir pas besoin d'augmenter le nombre de ses arsenaux sur la côte de Bretagne. Il lui suffisait, à cette époque , des ports que les ducs de Bretagne avaient entretenus sous leurs règnes , et tels à peu près qu'ils les avaient reçus de leurs prédécesseurs. Saint-Malo, Brest, Redon et Nantes sont les seuls noms qui figurent dans les chroniques maritimes du temps. Ils y paraissent avec une égale importance. Alors , Fespèce des vaisseaux et la manière de les naviguer admettaient entre ces ports une certaine parité qui a disparu depuis devant le progrès, bien que la nature en avait de tout temps marqué les différences. De tous ces ports, Brest fut le seul sur la côte de Bretagne, qui, plus tard, fut digne du nom de port de premier rang, parre qu'il fut le seul capable de recevoir les vaisseaux que l'art et les besoins faisaient grandir

Cependant, depuis la découverte de l'Amérique et du passage aux grandes Indes par le cap de Bonne-Espérance, les marins français n'étaient pas restés en arrière. Le commerce maritime et la marine protectrice de celle du commerce avaient pris un grand développement; le nombre des accidens de mer augmentait, et dans les circonstances menaçantes , le port du Blavet devenait de jour en jour un point de relâche appréciable. Les vaisseaux du roi y trouvaient un excellent abri contre les terribles tempêtes du golfe de Gascogne, et les vaisseaux du commerce une bonne protection contre les croiseurs anglais et hollandais de la Manche. La petite ville du Blavet en acquit quelque importance.

Les premières compagnies de commerce des Indes et d'Occident, formées par autorisation du roi, en 1604, ayant vu trop souvent leurs vaisseaux se réfugier au Blavet , firent construire dans la ville de ce nom des hangars pour y déposer les cargaisons de leurs vaisseaux en relâche. Toutes ces circonstances firent que Louis XIII ordonna de fortifier la côte aux environs du Blavet. Il ordonna même d'entourer d'un système de fortification respectable la ville de ce nom, souvent dépositaire de tant de richesses. 11 fit construire une forte citadelle sur la pointe marine du plateau de rochers sur lequel est bâtie la ville. Louis XIII fit appeler de son nom la nouvelle ville fortifiée et sa citadelle (Porf- Louis). L'entrée difficile et rétrécie de la baie du Blavet (qui prit nom Saint -Louis) était fermée le soir par une forte chaîne de fer qui barrait le goulet dans sa largeur, depuis le pied de la citadelle du Port-Louis , jusqu'au fort de Kernevel, en face.

Tant d'améliorations et la sécurité qui en résultait attirèrent de plus en plus au Port-Louis les vaisseaux contrariés dans leur navigation aux ports de leur retour, de telle sorte que les négocions de Saint-Malo, du Havre et de Nantes, pour faire cesser les risques de mer de leurs richesses arrivées au Port-Louis (alors le système d'assurance contre ces risques n'était pas connu), se virent dans la nécessité d'augmenter le nombre de leurs hangars d'entrepôt. Ils choisirent, pour les construire , le terrain d'une grande lande à l'embouchure et sur la rive droite de la rivière du Scorff, à une lieue du Port-Louis, dans le fond de la baie.;

La compagnie des Indes, reformée par lettres patentes de Louis XTV, le 26 mai 1664, pour les mêmes causes qui firent au commerce du Havre et de Nantes construire les hangars dont nous avons parlé, en fit élever aussi, et en grand nombre, sur la même lande; tous ces bangars imparfaits et provisoires , groupés sans ordre parmi les genêts et les bruyères, furent l'embryon de Lorient, de l'établissement superbe

qui devait naître plus tara de la prospérité de cette compagnie. Déjà, en 4689, elle avait fait construire , avec certain ordre et régularité , parmi ses hangars, un village pour les habitans qu'elle employait à son service.

La prospérité toujours croissante de cette compagnie, puissante par ses monopoles et par la protection du roi, prit un développement si colossal, que ses vaisseaux millionnaires, devenus plus grands pour contenir les immenses cargaisons qu'ils rapportaient de l'Inde et de la Chine , ne pouvaient plus entrer dans les ports secondaires où ils faisaient jadis leurs retours. Alors la compagnie songea à s'approprier exclusivement le port du Port-Louis si bien à sa convenance ; en 4747, elle obtint du roi, par lettres patentes datées de Fontainebleau, de faire Tachât des terrains sur lesquels elle avait ses hangars et son village. Elle obtint de plus, nonseulement le privilège exclusif de la baie de Saint-Louis, mais encore celui du retour obligé dans ce port , des autres navires de commerce arrivant de l'Inde, dont les cargaisons payaient à la compagnie un droit de port, et étaient vendues ensuite par ses agens. Tant de prospérité et de puissance firent à la compagnie élever sur cette même lande inculte l'établissement qu'on y voit aujourd'hui sous le nom de Lorient.

Le nom de Lorient, que reçut le nouvel établissement, n'est pas tout-à fait un nom créé par la compagnie et donné par elle, comme on le croit encore , en allusion aux climats avec lesquels elle liait ses rapports de commerce ; c'est plutôt l'ancien nom de cette lande conservé dans sa consonnance, bien que dans son orthographe il n'exprime pas la môme idée que le nouveau , et peut-être la prononciation celtique du vieux nom a-t-elle fait naître l'idée du nom actuel.

Lorsqu'il fut question de baptiser la nouvelle ville, la compagnie trouva en 4724, dans un manuscrit sur vélin, déposé aux Capucins de Morlaix, que les sires de Rohan-Guémené possédaient en fief cette lande faisant partie de leur domaine, sous le nom breton de Loc-Boc-Yan , c'est-àdire Lieu du Jtocher de Jean; et voici comment le manuscrit explique à son tour le motif et la création de ce nom : c Le sire de Mériadec baii- » lat et octroyât en apannage à Jehan ou Yan, » son juvenior, un lieu où il assit un châtel sur » un rocher, jouxte près la rivière ar Scorff, le- » quel châtel eut nom Roch-Yan, dont plus tard » le nom Rohan fut print et donné à la branche

> cadette issue de la haute maison des sires de

> Mériadec Gwicmenetz (Guémené). * Or ce rocher n'est autre chose que cette grosse butte qui s'élève au milieu de l'arsenal, si brillante aujourd'hui de plantations, et sur laquelle la compagnie fit ériger, en 4750, la jolie toupie découverte

qui subsiste toujours. On y voit encore quelques restes d'une tour du château de Roch-Yan.

La compagnie trouva donc, en conservant la consonnance du vieux nom de son terrain, et au moyen d'un petit escamotage orthographique bien excusable, un nom pour son port naissant , en harmonie avec la nature de ses travaux. Le duc de Duras, président du conseil des syndics de la compagnie, et l'un des directeurs, en fut le parrain, et le nomma Lorient.

Ce fut avec un enthousiasme de bonne foi, et justifié par le bonheur et le succès de ses travaux , (jue la compagnie se livra à l'érection de sa Marseille bretonne. Elle y prodigua l'or, elle répandit les encouragemens et les récompenses dignes de sa grandeur ; aussi l'utilité, le goût, la durée , le fini, s'unissaient dans tout ce qui surgissait de l'activité qui exécutait avec fidélité ce qu'elle ordonnait avec amour, oui avec amour, et que l'on reconnaît encore aujourd'hui dans la perfection de ces édifices empreints de son cachet.

Des ingénieurs les plus distingués du temps vinrent de Paris pour faire le tracé du port et de la ville. La compagnie appela à Lorient les officiers de marine, les pilotes , les maîtres de manœuvres les plus famés de la France, pour coopérer aux travaux du port : on sonda , creusa , balisa la rade et les passes. Le port était naturellement nettoyé par le courant des eaux du Scorff et du Blavet.

Les rivages granitiques de ces deux rivières fournirent leurs énormes blocs de granit bleu aux constructions qui s'élevèrent de toutes parts. Les plate-formes des quais, des chantiers,des machines à mâter; les immenses magasins d'entrepôt; les hôtels des douanes, des gouverneurs pour le roi ; les bureaux des fermiers généraux et des agens de la compagnie; les écoles gratuites, les ateliers de tous genres ; une élégante tour de découverte ; la chapelle, les aquéducs, les casernes, un hôpital , un moulin à poudre ; les avenues , les places, les dalles et jusqu'aux pavés, tout était fait avec ce beau granit du Scorff.

Des chantiers de construction supplémentaires furent faits en dehors des murs de l'arsenal, partout où la profondeur des eaux de la rivière le permit. En 4745, la compagnie y avait trentecinq vaisseaux ou frégates, et plusieurs vaisseaux de neuf cents à quinze cents tonneaux, parmi lesquels plusieurs frégates de combat. Elle y avait ses cours des comptes , ses bureaux et ses matricules séparés de la marine royale ; un corps d'officiers dans l'instruction duquel les sciences essentielles et accessoires étaient rigoureusement exigées, ce qui en faisait un corps aussi distingué que celui du grand corps de la marine , dont il était souvent la pépinière, et surtout l'auxiliaire indispensable.

La compagnie avait ses lois réglementaires, ses uniformes, son pavillon, son sceau avec ses

armes : c'était un globe d'azur chargé d'une fleur de lis d'or, avec cette devise : Florebo quoçumque ferai „

La petite île de Saint-Michel, située justement au milieu de la baie, entre Lorient et le Port- Louis, la divisait en deux rades ; l'une, la rade du Port-Louis, recevait les vaisseaux en quarantaine, ou en partance pour leur destination indienne; l'autre, la rade de Penmanec, plus prèsde Lorient, contenait les vaisseaux arri vans, ou sortis récemment du port. Toutes les pointes ou promontoires autour de la baie, ainsi que l'île dont nous avons parlé, furent couronnées de batteries protectrices, d'établissemens de secours, de maisons de plaisance, qui mêlaient leur motif d'utilité au charme pittoresque d'un paysage plein de vie.

On conçoit qu'avec tant d'élémens et de preuves de prospérité maritime, le port de Lorient dut ensuite présenter un tableau éclatant d'activité ; en effet, Les vaisseaux se croisaient dans le port : les uns des bords du Gange revenaient au bercail, d'autres quittaient la cale maternelle pour ne s'arrêter qu'au Malabar ; sur les quais encombrés d'arrivans et de partans, les produits de l'Inde et de la Chine, roulés vers leurs entrepôts, se heurtaient contre les produits de l'industrie française cherchant leurs vaisseaux. Des navires en radoub montraient au loin les flancs de leur masse renversée ; d'autres en construction élevaient leur membrure gigantesque sur le plan incliné des chantiers; des milliers de pavillons flottaient parmi des milliers de mâts ; les signaux de la tour conversaient avec les signaux de la mer; des embarcations de service sillonnaient en tous sens l'intérieur du port. Si on ajoute à ce luxe de mouvement et de vue, le concert bruyant d'un arsenal en pleine vie, le son des cloches, le retentissement des enclumes, le grincement des machines, le roulement des charrois, les sifflets des maître*, les houras des matelots, et souvent le murmure du vent dans une forêt de mâts : l'imagination retrouvera dans cette scène palpitante d'action l'impression qui fait croire aux descriptions poétiques de l'ancienne Tyr et de Mytilène.

Mais c'était à l'arrivée des flottes de l'Inde que Lorient déployait toute la magie de sa splendeur : alors les riches et puissans actionnaires de la compagnie, tous intéressés des cargaisons arrivantes, accouraient à Lorient de l'intérieur du royaume, amenant avec eux leurs familles, étrangères aux scènes maritimes d'un port. Elles s'empressaient de venir jouir d'un spectacle plein de grandeur, sans se départir de cette inclination au plaisir qu'elles apportaient de la capitale le la France. De là la nécessité de ces logemens beaux et commodes, de ces hôtels splendides, pour recevoir et donner des fêtes» d'une salle de spectacle, des promenades, des maisons de cam-

pagne embellies de tous les agrémens pour des parties champêtres. Ainsi la fortune et le plaisir ont donné naissance à Lorient.

Les étrangers s'y rendaient aussi par spéculation : une compagnie hollandaise acheta les terrains en face du port marchand, et y fît commencer les fondations d'une ville.

Sous cette phase éblouissante de grandeur et d'utilité nationale, Lorient excita la jalousie de nos rivaux d'outre-Manche. Les Anglais projetèrent de le détruire, et, le 26 avril 1746, ils débarquèrent un corps de six mille hommes, sous les ordres du général Saint-Clair, dans la baie du Pouldu, à trois lieues de Lorient ; et, par une marche de revers, ils arrivèrent sous les murs de la ville qu'ils canonnèrent durant trois jours. Les lenteurs des assiégeans, et leur panique causée par un quiproquo, sauva Lorient d'une perte inévitable.

Tant de prospérités et de puissance étaient malheureusement périssables ! En 1769 il n'en restait que des vestiges sans force. Les pertes, les malheurs, les infidélités, et même les trahisons dans l'Inde et en France, amenèrent la chute et la liquidation de cette compagnie naguère si florissante. À cette époque encore» Lorient, estimé par M. Guillois, ingénieur en chef du port de Lorient, fut évalué dans son matériel et ses édifices, 12,755,117 livres tournois; tels quels, c'est-à-dire eu égard à la déperdition naturelle des objets estimés. Que l'on juge par la valeur des débris, celle de tout l'édifice au temps de sa plus grande splendeur !

Depuis lors le port de Lorient est devenu du ressort de la marine du gouvernement, et annexé à la hiérarchie des ports de premier rang, sous le nom de quatrième arrondissement maritime. Ses arméniens ne furent plus que des arméniens militaires faits par l'Etat, encore très-limités dans leur nombre. Quelques négocians de trèsmoyenne fortune, rejetons pygmées et sans ressemblance avec les négocians géans de Lorient primitif, y firent, durant la guerre de la révolution, quelques arméniens de corsaires, et quelques expéditions morcelées pour l'Ile-de-France, les Antilles, et la pèche de la baleine.

Jusqu'à la révolution de 1789, le port de Lo« rient est resté tel que la compagnie des Indes l'a vait laissé après sa chute. Depuis lors, une moin dre activité pour l'entretien de ses édifices, une négligence presque totale pour le curage du port avaient changé la physionomie de cet établissement . Il est vrai que la tourmente révolutionnaire, et plus tard l'activité des guerres de la république et de l'empire, et, plus que tout cela, l'application des fonds de l'Etat à des matières étrangères à l'entretien des ports, avaient détourné les soins à donner à nos arsenaux maritimes. Par là Lorient vit son port changer de face : les vases déposées par le» marées se sont teUemen t

élevées dans quelques endroits, que les plus lé* (Ares embarcations ne passent plus, là où des barques de 8 et 9 pieds de calaison louvoyaient sans toucher; cependant on ne peut pas dire que les rades et les canaux principaux du port et de la baie aient moins d'eau qu'autrefois.

Durant les dernières années de l'empire, et depuis la restauration, les préfets maritimes de Lorient se sont chaleureusement occupés à rendre à ce port précieux, non pas la splendeur grandiose et l'énergie d'action qui lui étaient imprimées par son premier patronage , mais une attitude plus militaire et plus appropriée à sa destination actuelle. Us ont fait exécuter à peu près les projets d'agrandissement conçus jadis par la compagnie, et qu'elle n'eut pas le temps de poursuivre. Ainsi, aux belles constructions que la compagnie avait élevées, et qui stylent si parfaitement avec la nature de leur nouvel emploi, on a ajouté des travaux immenses. Les quais, les digues et les plate-formes ont été avancés, prolongés et perfectionnés. Les ateliers de tous genres qui étaient groupés sans régularité au cœur de l'arsenal, ont été abattus et refaits sur un développement plus large, et mieux accommodés à leur spécialité. Pour cela, les limites du chantier de construction ont été reculées et le port prolongé. Des terrains, naguère vaseux, malsains et inutilisés, sont devenus un sol solide qui a reçu des ateliers, des fonderies, des forges et des cales de construction supplémentaires. Les belles cales pour les vaisseaux, devant la chapelle du port, ont été couvertes et sont des monumens modèles dans ce genre. Un bassin ou forme, pour le radoub des vaisseaux, s'achève, et cette acquisition provoquera le retour et les relâches des vaisseaux de ligne au port de Lorient, qu'ils évitaient par la seule absence de cet avantage. Une digue on chaussée formidable se construit depuis le chantier de Gaudan sur la rive gauche du Scorff, jusqu'en face de l'avant-garde. Cette chaussée, en forme de quai, aura le double avantage de rendre le courant du Jusant plus fort dans le port, ce qui contribuera à nettoyer et creuser le fond, et à déverser dans le port une plus grande masse d'eau, lorsque les passes au-delà de cette digue seront assez élevées pour ne plus être couvertes par la pleine-mer. Des fontaines ont été ajoutées à celles qui existaient déjà. La machine à mâter, les grues du parc d'artillerie et du parc aux ancres, ont été refaites d'après un système plus puissant. Toutes ces améliorations, conséquences nécessaires du progrès, ont été exécutées par des ouvriers habiles, sous la direction d'ingénieurs distingués de la nouvelle école. Tout ce que les arts ont de perfectionnemens, tout ce que l'esprit d'arrangement a d'utile et de pittoresque, tout, enfin, contribue à rendre à Lorient la dignité d'un port de guerre, sans lui donner la

sévérité ordinairement empreinte dans la physionomie de ces sortes d'établissemens.

A toutes ces améliorations et à cet agrandissement, H faut ajouter l'avantage inappréciable du nouveau canal qui joint la Loire au Blavet, et qui fait arriver sans danger et sans retard tous les approvisionnemens indispensables que ce port retirait de Nantes. Lorient, par ce seul avantage, est devenu l'un des premiers ports de construction de la France; on peut, au besoin, y construire dix vaisseaux et autant de frégates de première grandeur.

La ville tient à l'arsenal, bien qu'elle en soit séparée par un mur de clôture, qui sè trouve lui-même renfermé avec le port et la ville dans la même enceinte défensive. Elle est une des plus jolies de l'Europe. Les étrangers admirent la beauté de ses rues et la construction solide et gracieuse de ses maisons, le goût et l'agrément de position de ses édifices, de ses places et de ses promenades publiques.

Lorient contient avec sa garnison vingt mille habitans. Elle est une préfecture de marine, et une sous-préfecture civile. Son système de fortification actuel n'est pas celui que comporte une place de son importance, au moins dans son exécution vicieuse; Lorient, susceptible de s'étendre en raison de sa prospérité sous le régime de la compagnie, ne reçut qu'une ligne de circonvallation défensive provisoire, laquelle, militairement entretenue, met la ville à l'abri d'un coup de main.

Lorient, aujourd'hui, n'a aucun commerce maritime pour l'exportation, hors celui de la pêche des sardines, qui tient en haleine la navigation du cabotage. Les constructions navales, les arméniens des vaisseaux et frégates de guerre, et les mouvemens de garnison, sont les seules voies vitales de Lorient. Mais si le temps venait où la sollicitude du gouvernement de la France fût dirigée vers la prospérité des ports, en tirant tout le parti possible de leurs localités, Lorient, réduit à des moyens d'existence trop circonscrits, pourrait voir augmenter ses ressources, et acquérir une attitude plus prospère : ainsi la création à Lorient d'un lazaret, d'un entrepôt, d'une école de marine, d'une cayenne de matelots, y attirerait des vaisseaux et du mouvement. Ses beaux magasins inutilisés, et l'île Saint-Michel au milieu de sa baie, attendent ces emplois, indiqués par une sage économie politique.

Tel est Lorient; le voyageur qui le visite rest© étonné, en présence de tout ce qu'il y admirt, qu'avec tant de droits à être cité à côté des autres ports de guerre de France, Lorient soit au contraire si peu mentionné, et que son nom soit presque une étrangeté quand les noms de Brest, de Toulon, de Rochefort et de Cherbourg sont si universellement connus. Pourquoi cet oubli? vient-il de l'indifférence des habitans de Tinté-

rieur de la Franôe pour la marine? Peut-être faut-il en accuser la fondation à peine centenaire de ce port, tant il est vrai qu'une création récente ne peut avoir ce renom que le temps déverse, en attachant aux existences de longue durée des accidens qui sollicitent la mémoire et fixent l'attention * mais Lorient, né d'hier, n'a pour ainsi dire pas d'histoire qui le recommande, et ses beaux jours n'ont été qu'un éclair. Mais, pour ne pas s'appuyer sur les chroniques d'un passé éloigné, Lorient est-il sans droit à l'intérêt du présent? Ne saurait-on trouver dans ses actualités des mérites qui proclament son utilité et ses espérances? A ce titre, Lorient, la patrie de Bompart et de Bisson, peut offrir des méditations à la philosophie, de la poésie aux descriptions, et des promesses à la gloire nationale.

Le cap. P. Luco.

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