DE L'HERMAPHRODITE
L'année 1827 fera époque dans nos Antilles; en ces pays lointains, où le navire qui vient dire : c Napoléon est rentré à Paris,» ou : t Charles X a cessé de régner,» arrive aussi tranquillement et poussé par le même vent que s'il venait vous dire: c Les sucres sont en baisse, les cafés se soutiennent, * les événemens politiques n'impressionnent que légèrement. Après des mois de traversée, l'intérêt n'arrive qu'affaibli, défloré comme une toilette de femme qui a fait un voyage au long cours. Voilà pourquoi les colons échelonnent rarement leur chronologie sur nos révolutions politiques; ils se servent de cette formule : c C'était avant le coup de vent de 1813: » celui-ci rasa une des îles. — c C'est après le coup de vent de 1824: > celui-là abîma une ville sur ses habitans et jeta soixante navires à la côte.
Chacun de ces ouragans laisse après lui son souvenir plus ou moins étrange, plus ou moins dramatique. On vit, en 1824, dans la grande rue de Saint -Pierre -Martinique, un beau brig tout désemparé ; la mer l'avait jeté là, intact, avec mâts et vergues, et l'on fut obligé de l'y démolir. A l'ouragan de 1827, le plus mémorable de tous par sa durée et sa fureur, un bâtiment, d'un port inférieur, il est vrai, fut enlevé par le vent et porté à cent pieds dans les terres, par-delà une colline, dans un endroit où la mer ne pouvait pénétrer. Ce dut être une sensation à étudier que celle des deux matelots nègres qui se trouvaient à bord.
Plus de cent butimens prirent le large, et ce
fut une triste chose que la rentrée an port de ceux qui rentrèrent ! Quel spectacle que cette longue flotte de débris, par un temps magnifique, se mouvant avec peine sous quelques voiles en lambeaux, les uns presque entièrement démâtés; d'autres, les plats -bords enlevés, le gouvernail perdu et péniblement remplacé par un bout de câble; d'autres, ras comme des pontons, et traînés par des remorqueurs presque aussi maltraités; — boiteux portés par des aveugles; — tous accrochant quelque part leurs pavillons pour se faire reconnaître des armateurs, des parens; ceux-ci, réunis avec anxiété sur le rivage, interrogeant les matelots arrivans. — La Sophie?... Qui a rencontré la Sophie? — Sombrée à côté de nous; — la Clémentine? — Sombrée ; — le Nantais? — Jeté à la côte par notre travers et perdu corps et biens...
C'est à ce coup de vent de 1827 que remonte cette histoire, dont nous avons connu tous les personnages dans nos voyages à la Martinique.
Le soir, veille de ce jour, le temps était délicieux.Une légère brise, parfumée comme elle l'est aux Antilles, tempérait la chaleur laissée par le soleil brûlant de l'hivernage. Dans une anse de ce littoral, si pittoresquement échancré, un groupe d'individus semblait jouir de cette température; paisibles habitans, qui venaient là depuis longtemps s'asseoir sur un tronc de cocotier qu'aucun d'eux ne se souvenait d'avoir vu tomber, pour creuser le sable avec leurs cannes et régler leurs montres au soleil. Le soleil se couchait comme il se couche sous les tropiques, bizarre architecte, jetant en mille constructions de feu les gros nuages qui l'entouraient comme arrangés pour ses caprices. La mer était unie; sa surface présentait cette absence de toute ride, cette tranquillité stagnante qui fait dire aux nègres : Lan mai bel con l'houile, la mer est belle comme de l'huile. A l'exception de quelques canots de poète qui passaient avec leurs rameurs nus, dont la peau noire se dessinait sur l'horizon rouge, à l'exception de quelques petits nègres qui couraient sur le rivage, cherchant de l'argent sous le sable qu'ils retournaient avec le pied, rien n'était venu couper cette scène, donner matière de causerie à des hommes qui la voyaient depuis leur naissance.
On se levait, quand derrière une des pointes de terre qui enserraient la petite baie, on vit poindre le beaupré d'un bâtiment de guerre; mais les yeux les plus exercés observèrent qu'il devait être bien petit. La pointe lui masquait la brise, en sorte qu'il resta long-temps avant de montrer son bois. Enfin, doublant le cap, il tomba dans le vent; alors parut son avant, ravissant profil de goélette; puis il parut tout entier, chargé de ses voiles toutes rougies du soleil couchant, et l'on battit des mains du rivage, et mille cris en partirent C'était une vieille connaissance. Qui ne
l'avait vu? qui n'était amoureux de tHerma-
phrodite? qui ne l'aimait avec ses formes mystérieuses, répondant si bien à son nom, et ses mâts de goélette légèrement inclinés en arrière, et sa proue de corsaire effilée et légère, et sa poupe de brig noble et grave, et son large pavillon, et sa flamme longue à ne pouvoir se soutenir en l'air, te balançant le long du mât, languissante et paresseuse qu'elle est?... Ravissant caprice de l'art! délicieux mélange de deux natures distinctes, aussi doux à l'œil du marin qu'à l'artiste le fameux marbre antique !
cOui !... c'est cela ; bâbord la barre, et viens à nous ! viens, que nous te voyions en face ! Que j'aime ton avant avec sa jolie figure blanche ! Vraiment, à voir ta proue refouler l'eau ainsi arrondie et bien séparée par ta quille, on dirait le sein nu de Léda la baigneuse ! Quoi? le feu à tes caronades? merci du salut militaire, mais nous n'avons pas entendu : ta bouche est trop petite et nous trop loin... Approche, la rade est bonne, le bassin assez profond pour ta gorge d'enfant... C'est bien; et maintenant, canonniers, à vos pièces!... feu! Tudieu ! réparation, camarade si ta bouche est petite, ta parole est haute; c'est très-bien ! et maintenant, l'ami, si tu veux m'en croire, la barre au vent, et en route pour ton mouillage ! le temps est beau, il est vrai, mais l'entrée du bassin est dangereuse la nuit, et quant à la rade, lis plutôt l'arrêté de son excellence le gouverneur :
c Défense est faite aux bàtimens de Sa Majesté >de coucher sur la rade en la saison de l'hivernage.»
» Allons donc, en route, et ne musons plus ! > Comme si ce conseil eût été entendu, un coup de sifflet partit, et le brig-goëlette changea d'amure avec la rapidité de la pensée, et présenta le travers au rivage ; la brise f ralchie avec le coucher du soleil lui venant en plein, il donna légèrement la bande du côté opposé, quittant sa ligne d'eau, et découvrant ainsi peu à peu, comme avec pudeur, sa hanche toute verdie par la mer. Les mouchoirs et les têtes joyeuses groupées le long du bord échangèrent un dernier adieu avec les promeneurs du rivage, et l'Hermaphrodite, filant six nœuds par un bon frais, comme dit un journal de bord, disparut bientôt aux regards.
Une demi-heure après, par une de ces irrégularités de temps si communes sur mer, le vent était tombé à plat, et un canot, faisant la même route, rencontra un brig-goëlette, les voiles battantes, et travaillant de ses nombreux avirons comme un mille -pieds tombé dans une mare.
Voulez-vous savoir quel est ce bâtiment? Prenez l'amarre que l'on vous jette, et à bord ! Regardez ! sur le gaillard d'avant : des matelots buvant, chantant, dansant avec cette galté enfantine Totwf IL
qui les caractérise ; sur le gaillard d'arrière, des femmes brunes et rieuses, charmant tableau formant le contraste du premier; une table de roulis, mille fruits des Antilles, mêlant leur senteur au parfum du bordeaux qui a fait deux traversées, à une délicieuse odeur de mer et de goudron; un petit mousse courant, sautant, se multipliant pour servir tout le monde... Ce panvre Philippe ! je le vois encore avec sa blonde tête normande et sa chemise rouge. Charmant enfant, que ces dames aimaient parce qu'il parlait toujours de sa vieille mère, à laquelle il voulait rapporter les vingt francs qu'on lui donnait pour la campagne.
Puis tout derrière, sur le banc de quart, un officier avec les épaùlettes d'enseigne, à la noble et brune figure de marin, physionomie endurcie et plissée par la rigueur du commandement maritime, mais en ce moment radieuse d'une indéfinissable félicité : c'était le capitaine; une jeune femme était assise auprès de lui, la tète doucement posée sur son épaule.
C'était une de ces créatures si petites, qu'on les croirait une erreur de la nature, sans la merveilleuse perfection qu'elle a donnée à toutes leurs formes. Née sous le soleil des Antilles, élevée dans la froide New-York, elle avait les yeux noirs, la peau brune, les veines bleues et les admirables lèvres des créoles; elle avait pris les cheveux blonds du continent, et dans sa figure, cette sorte de vague, cet infini des physionomies anglaises ; ravissante imperfection que Lawrence a tûtounée et qu'aucun peintre n'a trouvée. Assise hardiment au vent, ses longues boucles, poussées paresseusement comme la flamme de l'Hermaphrodite, frottaient le visage du capitaine; leur jaune-doré se jouait contre son teint bruni.
Cette jeune femme était celle du capitaine; il y avait tout un roman dans cet amour, un roman avec ses aventures et son drame, drame de feu, tel qu'il devait être sous ce climat brûlant, entre cette âme Méridionale de femme et ce caractère d'homme qui n'avait point été aplati et léché à force de civilisation.
Un mariage avait fini la première partie du roman ; quelques semaines après, le jeune marin revenait en France, l'ambition était venue avec la femme : alors lieutenant à bord d'un brig, il allait demander un commandement. Nommé capitaine de l'Hermaphrodite, brig-goëlette de la station des Antilles, qu'on avait envoyé se caréner à Toulon, il arrivait par une effrayante traversée, où il avait pu apprécier lu bonté de son navire. 11 trouva sa femme prête d'accoucher; elle vint le joindre à bord, seule, toute seule, de crainte d'être troublée dans son bonheur; puis, au bout de quelques jours, lorsque l'Hermaphrodite en fut à quitter son premier mouillage ponr gagner le bassin ou il devait hiverner, l'amante fit place à la femme; comme une jeune fille qui court les visites le jour
France Maritime.
qu'elle â sa fobe nduveile, elle fit venir à bord «es parens, ses amis, tout heureuse de leur montrer sa jolie case flottante, cet autre chez elle, toute fière de leur faire entendre 1 équipage, et môme le lieutenant, beau jeune homme, ma foi, appeler son mari : mon capitaine; de leur faire voir même encore le beau lieutenant lui parler chapeau bas, et se tenant sous le vent dans toute la rigueur de l'étiquette maritime.
L'ancre fut levée au milieu du tumulte des premiers embrassemens, et les aimables visiteurs ne s'aperçurent de la supercherie qu'en voyant les arbres du rivage passer comme à la course à travers les cordages. 11 fallut se résigner à faire le petit voyage, et l'on se mit en devoir de se venger sur une excellente collation. Tels étaient le capitaine et les passagers de V Hermaphrodite, lorsque la joyeuse société fit courir vers la terre, pour saluer les amis qu'elle était sûre de trouver Sur le rivage à cette heure.
Le vent était donc tombé. On arriva, à force d'avirons, auprès du rivage. Quoiqu'il ne fût guère que huit heures, dans un pays sans crépuscule, il faisait aussi noir qu'au milieu de la nuit. L'abord était trop diflicile pour le tenter à cette heure; on mouilla. Ce fut à quelques encablures de plusieurs navires marchands, et tout près d'un gros trois-mâts qui portait en belles lettres blanches, sur son arrière : le Marseillais. Alors s'éleva un piquant débat entre les passagers et le capitaine; ils voulaient rester a bord, ils voulaient avoir le plaisir d'une mauvaise nuit ; mais lui, il voulait revoir sa jolie campagne du Morne, la dot de sa femme, où il était resté si peu de temps.
Peu s'en fallut que tout le monde ne dormît là. L'ordre d'armer le grand canot mit fin aux suppliques.
Avant de descendre, le capitaine appela le lieutenant : c Monsieur, faites mouiller une ancre de plus et parer les manœuvres par précaution. Si je ne reviens pas, attention à veiller le temps !» Et l'embarcation fendit l'eau sous les efforts de huit rameurs.
L'OtTKÀOATf
Le lendemain, à cinq heures du matin, le capitaine allait quitter sa couche. Tout d'un coup il s'arrêta, retenant son haleine, dans cette attitude si vivante de l'homme qui écoute avec anxiété. Le vent sifflait contre les aissantes de la maison ; il était encore faible; il ne donnait que de distance en distance par rafales, et ^annonçant de loin. Bientôt, par une sorte de magnétisme involontaire exercé sur le corps qui la touchait, sa femme s'éveilla brusquement, et, se dressant près de lui, se mit aussi à écouter, i Bah ! dit-elle, ce n'est rien; » et elle le tira par la main; mais lui résista, et tout-à-coup descendant du lit, il se mit
à sé promener dans la chambre, faisanl trembler le mince planche** des lies sous ses pas; elle, l'entendant marcher, se blottissait toute tremblante sans savoir pourquoi et comme s'il eût fait froid. Le vent grossissait; le capitaine s'arrêtait Souvent; elle n'osait parler, mais croyait que c'était toujours pour écouter. Un moment, il arriva près du lit; elle sentit qu'il voulait l'embrasser, et voulut, caressante, lui jeter les bras autour du cou. Son joli bras droit, sans manche, fràppa Contre quelque chose qui Fécorcha cruellement;... elle s'élança du lit prompte comme l'éclair: c'était l'épaulette de son mari qu'elle avait rencontrée, c Tu ne partiras pas!... dis-moi que tu ne partiras pas! — Mon amie, ce n'est rien, c'est seulement pour éloigner mon bâtiment de la côte... Allons, adieu;... ce n'est rien, nion àmie. — Et moi, je te dis que c'est beaucoup;... je te dis que c'est comme a commencé celui de 1813; je te dis que tu ne partiras pas. »
Et courant à la fenêtre, elle l'ouvrit pour montrer la violence de l'ouragan qui grandissait de minute en minute. L'imprudente fut presque renversée, et, sans la vigueur du capitaine, qui referma la croisée, le vent, s'engouffranl dans la chambre, en eût infailliblement enlevé le toit. tTu vois bien qu'il vient de terre, dit le Wari; il faut en profiter pour prendre le large; alors il n'y aura aucun danger; allons, adieu! > Si douce que fût cette voix, elle reconnut à ces derniers mots la voix du maître. Alors aussi ce ne fut plus la femme aimée et puissante qui parla, ce fut un« esclave criant pitié.
cOh! j'en mourrai!... tu vois bien que j'én mourrai, si tu pars !... Ce bâtiment n'est pats plus grand que la main,\.. j'ai peur!... feste îvec moi... Tu véux tin garçon, je te promets dè te donner un garçon; » et elle lui embrassait les génoux, le serrait dans ses bras, se collant après lui, froissant contre le rude uniforme sou corps presque nu, meurtrissant son ventre de rtièfe; elle allait dans toutes les langues qu'elle savait, cherchant les mots les plus puissans sur le cœur d'un homme,... l'anglais, le français, le créole, délicieux parler dans une bouche de femme, avec ses sons inachevés et traînans comme ces mots d'amour qu'on ne peut finir... Elle se tordait, lui jetant toutes ces phrases : * Reste, reste avec moi, tny belovedl... Chai zanmi, pas quitté femme, ou t'en prie; je ferai tout ce que tu voudras... Notsail;... not abandon your dear toife... Une heure!... que le vent soit apaisé un peu seulement. . . Baille femnU où you hai, chai. » Et quand les rafales tombaient sur la maison, elle se pressait plus serrée contre lui, disant, comme un enfant : c Oh ! j'ai peur! > Lui !... ah! lui,... ses lèvres tremblaient; un affreux combat se livraitenson âme; si fort qu'elle le tint, et si pressé, un spectre horrible se dressait entre eux. Le devoir, le terrible devoir militaire était là, interceptant ses baisers, arrêtant ses
paroles; il était lè, d'une main broyant l'épaule du capitaine dans sa pression de fer; de l'autre, faisant sonner les squelettes des capitaines anglais pendus aux grandes vergues, avec ces mots: lâcheté 1 désertion f II était là, lui montrant les capitaines français, les yeux bandés, à genoux sur le pont de l'amiral, avec ce terrible écriteau sur la poitrine : lâcheté! dé$ertionL... Et, à çentir jette main satanique qui brûlait l'épaule, il lui semblait quelle y écrivait aussi : lâcheté ! désçrûohI Son bâtiment!... c'était uns autre femme, une femme à laquelle l'Etat l'avait marié, à laquelle il n'avait pas promis fidélité et protection devant un prétrp et sur un livre. Non sans doute 1 Mais c'était sur l'honneur, devant son pays, qu'il avait juré de s'y clouer comme le pavillon à la corne dans un combat à mort; de le défendre à mort «entre l!eau, la terre, le feul... Et tout cela sous peine d'être balafré de ce stigmate infâme : lâcheté, defyrjtm. f Un homme ne peut donc jamais mourir à l'heure qu'il faut ! »
Toutes ces idées s'entrechoquaient dans sa tête, plus tourbillonnantes que l'ouragan; et cependant il était là, immobile... Pour avancer, il lui faudrait écraser la malheureuse qui se roulait à sas pieds...
Vu moment elle se tut : c'était entre deux rafales; en sorte qu'il y eut une manière de silence, comme celui du président des assises quand il dit : Condamné.... à mort. Elle attendait son arrêt. Alors, à la faveur de ce silence, un bruit nouveau commença à se faire entendre; il arrivait, lointain et sourd comme un tonnerre éloigné, continu et frémissant, comme une cataracte qui saute de 600 pieds; et cependant, ce n'était ni le tonnerre qui grondait, ni une cataracte qui sautait. L'oreille du piarin comprit la mer. En ce moment l'ouragan revint, se ruant sur la maison de bois, si furieux, qu'il la fit craquer dans ses joints jusqu'aux dernières chevilles; et ce craquement, ce fut comme celui d'un navire qui touche; ce craquement, qui guérit les malades, fait confesser les matelots, et rendrait la via au capitaine s'il était mort...
Alors le marin bondit, Je ne sais si ce fut le ciel ou l'enfer qni lui jeta cette idée: f Ecoute... — Eh bien 1 —Peste là, dit-il, je m'arrêterai chez tdrgère en descendant, et s'il me dit de remontiftfjë remonterai...i Elle vit bien qu'il fallait le laisser partir... 11 la reporta dans le lit, et appela des nègres, qui passèrent des cordes dans les «devrons pour empêcher le toit de s'enlever.
11 sortit donc et regarda le temps. Il partit. On eût dit qu'il avait peur; il ne voyait, n'entendait, ne remarquait rien... Et pourtant c'était une étonnante chose que cet ouragan!
Allex donc vous faire attacher aux mâts pour voir une tempête, et faire un mauvais tableau... Une tempête 1... par mon âme! misérable pogfcade qu'une toile où l'a» ne voit que la flter J
C'est un ouragan d'Amérique qu'il faut voir ; c'est un coup de vent aux Antilles. Vous aurez la mer avec ses lames que vous aimez tant I vous l'aurez avec ses vaisseaux qu'elle avale et vomit, ses oiseaux et ses débris qui sont partout ! mais vous aurez de plus ces arbres qui tombent, se déchirent, jetant au vent leurs branches lancées comme des boulets ramés, et ces palmiers avec leurs fronts dépouillés , leurs tètes élancées et pointues, ej ce vent qui les renversera... Qui résisterait à ces rafales ainsi entrecoupées et saccadées? C'est une terrible toux!... c'est le râle de lq mort du monde. . . Il ne manque que la trompette; les quatre anges auraient peur !... Et la terre donc, on dirait qu'elle est ivre; on dirait quelle se prend de galté à cette odeur dé désastre : voyez-la se mouvoir inégale et chancelante, renversant quelque chose à chaque moment, maisons, sucreries, moulins ! Eh bien ! de toutes ces choses, cet homme ne voyait, n'entendait, ne remarquait rien ; seulement, de temps en temps, lorsque les arbres, se courbant ou se déracinant, lui annonçaient de loin la rafale qui lui arrivait sus, comme s'il eût parlé à son équipage, il se criait à lui-même : f Holà, veille !... » Puis il se jetait ventre à terre pour ne pas être emporté; et, au milieu de cette scène qu'on ne peut décrire, véritable bacchanale de la création, orgie, où la nature crie, danse, se déchire, tombe et chancelle; par cette épouvante générale qui cadenassait les fenêtres, enchaînait les toits au parquet, et faisait trembler les animau? qu fpn4 de leurs trous, c'était une étrange chose que cet homme se débattant contre l'ouragan.
11 s'arrêta une fois ; c'était sur un coteau qui flanquait le morne; il y resta une minute, une seule ! et il manqua de devenir fou. Il vit la mer; il la vit terrible et montagneuse sur le rivage, se déchirant et se dressant toute blanche contre les rochers. L'Hermaphrodite, son bâtiment, le bâtiment que l'Etat lui avait confié, il était là, suppliant de son pavillon et de ses vergues en berne, criant détresse de ses caronades dont on voyait à peine lé feu, car la détonation, le vent l'emportait à l'horizon ; tremblant de toutes ses vergues, fouettant l'air de ses m$t$y poussé et repopsé qu'il était, et par les lames qui venaient du large, et par les renvois de terre ; le marin vit tout cela, et quelques minutes après il fui m bwA .4* la mer.
La première chose qui frappa ses yeux fut la chaloupe qui l'avait porté la veille, tirée sur le rivage; il crut d'abord que son second la lui avait envoyée ; mais ne voyant pas les hommes qui la montaient, une autre idée lui vint, et il fronça les sourcils : ses matelots avaient passé la nuit à terre 1 Cependant il voulut profiter de cette infraction à la discipline ; il courut frapper à la porte d'un cabaret voisin ; on lui répondit à travers k) porte qu'on n'avait pas vu set gens. U re-
vint à la chaloupe, poussant, à plusieurs reprises, un cri particulier, connu de son équipage. Comme le canon de l'Hermaphrodite, sa voix fut balayée par le vent.
El la mer grossissait toujours, et venait le moment où il faudrait désespérer de gagner le bord. C'était la moitié de son équipage...
Alors il se prit à se tourmenter d'une pitoyable manière; il les appelait de toutes ses forces, et telle était son émotion, qu'il y avait dans cette voix, si fière et justement irritée, quelque chose de suppliant; il les nommait chacun par leur nom, écoutait après chaque nom; puis il répétait, puis écoutait encore... Personne!...
Cependant, tout-à-coup la porte d'une case voisine, auprès de laquelle il était, s'ouvrit doucement (le pignon avait protégé sa voix) ; un nègre avança lentement la tète ; il y avait sur cette large et musculeuse figure un plaisant mélange de curiosité et de peur. Il croyait sans doute voir un zombi sous la forme d'un gros chien blanc, riant aux éclats du beau temps qu'il faisait, ou la diablesse dansant la bamboula. A peine l'uniforme le rassura-t-il ; sa première idée fut de regarder si ses pieds n'étaient pas de bœuf ou de cabri. Il n'avait pas fini cet examen que le capitaine était près de lui. c II faut me mener à bord de cette goélette ! > Le noir jeta les yeux sur le temps, et pour toute réponse il laissa échapper ces deux exclamations qui leur sont ordinaires pour marquer l'étonnement : la première, gutturale; l'autre sur une corde tout-à-fait élevée : haunl... eh benl... Puis il partit de ce rire silencieux dont parle Cooper. Le capitaine tira un doublon de sa poche.
c Si tu trouves deux compagnons pour me conduire, vous gagnerez chacun un doublon.»
Le nègre rentra et reparut avec deux gaillards pour le moins aussi robustes que lui. Le doublon fut de nouveau montré ; alors, celui qui avait d'abord paru étonné de la proposition, dit, avec ce ton de certitude qu'ils montrent si bien : naoumenen (nous vous mènerons); les autres répétèrent de même : naoumenen.
LA VEUYE.
Un homme, qui prenait intérêt au commandant de V Hermaphrodite, l'oncle de sa femme, n'avait pas perdu le bâtiment de vue dès le matin. La position de sa maison, plongeant sur la rade, le mettait à même d'en voir tous les mouvemens. Muni d'une excellente longue-vue, il en suivait toutes les oscillations, les voyant se presser avec anxiété, comme le médecin, la main sur un bras, compte les pulsations d'un pouls qui, quelquefois, court de plus en plus vite à mesure qu'il avance vers le néant... Il ne pouvait trop s'étonner de voir le bâtiment mouillé à cette heure, et il faisait «lille conjectures sur cette inexplicable ,
conduite d'un marin dont il connaissait l'expérience, lorsqu'il vit, sur la crête d'une lame, un canot se débattant contre les vagues; trois nègres tenaient les avirons, et derrière, assis à la place du patron, était un homme dont il ne put voir la figure, tant il était penché sur sa pagaie.
Malgré le peu de prise que donnait le ventre étroit de l'arrière du canot effilé comme un avant, l'ouragan le poussait avec une effrayante rapidité, en sorte qu'arrivé contre le bâtiment, il allait le dépasser,... lorsque l'homme de la proue se dressa !... Ses mains, jetées contre le navire, s'y cramponnèrent comme deux grapins, et, ses pieds mordant au fond de la barque, comme une ancre dans un fond bourbeux, elle fut collée contre le bord par cette cheville vivante.
II y eut alors une sorte de discussion ; les nègres, hésitant à retourner à terre contre le vent, et ensemble à monter sur le navire prêt à lever l'ancre;... le patron, remuant violemment la tête de bas en haut, leur disant sans doute de monter, et, collé qu'il était contre le flanc du bâtiment, se démettant le cou comme un homme crucifié qui voudrait parler derrière lui ; les noirs, une fois payés, et n'ayant plus rien à gagner, commencèrent à raisonner; ils virent sûrement qu'ils ne pourraient lutter contre le vent qui les avait poussés avec tant de force, car ils grimpèrent à bord. Le patron les suivit, et le canot, libre de son lien de fer, s'en fut à la dérive, moutonnant sur toutes les vagues, jusqu'à ce qu'une vint se briser contre et l'engloutir.
Toutes ces choses furent faites en un instant, et aussi, en un instant, le peu de matelots restés à bord de l'Hermaphrodite couraient sur les vergues, et une voile tomba rapetissée de tous ses ris. En voyant paraître ces signes de départ, si long-temps attendus, l'oncle soulagea par un ah ! prolongé sa poitrine oppressée d'attention.
Nous avons dit que l'Hermaphrodite était mouillé non loin de plusieurs navires, et tout près d'un gros trois -mâts marchand; les premiers avaient appareillé dès le commencement de l'ouragan ; l'autre était toujours là; seulement il avait calé ses mâts, doublé ses amarres et fermé ses sabords. Pas un être vivant ne paraissait sur le pont, et cette masse énorme, avec sa mâture écourlée, ses gigantesques flancs noirs qu'aucune peinture n'embrassait, avait quelque chose de sinistre. Ainsi dépeuplé et sombre de couleur, il ressemblait au forban qui porte son monde couché sur le pont pour ruser l'abordage, ou au corsaire rouge, avec ses batteries couleur de feu, masquées par une toile goudronnée. Ce n'était pas tout cela : c'était que le capitaine avait trouvé prudent de quitter son navire avec tout l'équipage ; seulement il n'avait pas oublié la loi maritime : il était descendu le dernier dans la chaloupe.
La voile de F Hermaphrodite h peine amurée, la rafale s'y rua avec tant de force, qu'on eût dit qu'elle l'attendait. Le malheureux bâtiment tournoya sur lui-même, et fut un instant en dérive, étourdi du coup; avant qu'il pût gouverner, il se trouva bord contre bord avec le sombre troismâts... L'homme du canot (on sait qui) S'élance à la barre, renverse le timonnier, et veut faire dévier sa goélette, il était trop tard; le Marseillais avait chassé sur son ancre de bâbord, en sorte qu'il restait une large trouée entre son câble et sa coque. L'Hermaphrodite s'engagea dans cette passe, brisant son beaupré comme un tube de verre. £l
Le capitaine n'avait pas fini de dire : c Un homme à couper le câble! » que notre vaillant nègre, qui ne craignait que les zombis, avait par instant une jambe sur l'Hermaphrodite, l'autre contre le Marseillais, presque à cheval sur l'abîme, une hache & lamain.
Les trois minutes qui suivirent furent de celles qui peuvent rendre un jeune homme plus blanc que son bisaïeul.
Tout-à-coup une lame s'engouffrant entre les deux bâtimens, les éloigna... Le nègre les suivit des pieds, ouvrant les jambes à s'écarteler ; il espérait qu'ils allaient se rejoindre. On vit alors une épouvantable chose; ses bras, convulsivement agités, jetèrent au loin la hache. Par une effrayante harmonie de la machine humaine, toutes les parties de son corps se déchirèrent en même temps; il le sentait; il sentait ses fibres se rompre, et il croyait entendre la mer rire sous lui. Les navires vont se rejoindre 1 pensa-t-il un moment;... ils vont se rejoindre ! ah bon Dieu ! les sentir se rejoindre et ses membres avec eux ! Une nouvelle lame vint se jeter entre eux; il tomba, non pour se noyer, ou du moins être écrasé debout, sans forme humaine... Non, il tomba de travers ; les deux bâtimens, se rejoignant, le prirent, l'Hermaphrodite par les pieds, le Marseillais par la tête, et une masse informe et sanglante s'engloutit dans les flots.
Le mousse était près de là ; il se souvint qu'il passait pour le plus agile de l'équipage. Sans attendre l'ordre, il prend la hache tombée à ses pieds, saisit un bout du cordage qu'il voit pendre. Il est à bord du Marseillais /...
Mais son bras est trop jeune et le câble est trop fort : c'était celui des grands jours. H avait donné trois coups, et vingt fois l'Hermaphrodite avait manqué de se briser contre le rocher, comme un vaisseau de cristal; vingt fois le géant, dans son lourd ballottement, avait manqué d'étouffer sous les larges aisselles... Le lieutenant vit le danger. L'impétueux jeune homme, oubliant son grade, s'élance sur les pas du mousse; en un coup le câble est tranché. Avant que les parties coupées fussent séparées, tenant la hache devant lui à toute longueur de bras pour se donner
l'élan, il part, déjà monté sur le bastingage pour en faire son point de départ. Pendant cette première action, l'Hermaphrodite dégagée s'éloigna. L'héroïque enfant vit l'espace s'agrandir, mais il n'hésita pas; se rassemblant de tous ses membres, ses jarrets se roidissant le lancèrent comme une flèche.
Je crois en vérité qu'il serait arrivé ! mais le vent lui faisant décrire une oblique au lieu d'une perpendiculaire, il frôla le bord, et, tombant contre le flanc, il fut jeté du choc à 3 pieds derrière. Il plongea, puis l'on vit reparaître sa chemise rouge jusqu'à la ceinture, et tout fut dit.
Il était sûrement étourdi du coup, car il nageait parfaitement. Et sa pauvre mère, à laquelle il voulait porter les 20 francs de sa campagne!...
C'était l'enfer que ce Marseillais 1 Trois hommes l'ont touché : l'un a été broyé, l'autre noyé, le troisième au moins est sauf !
Dès le matin, la mer embarquait de tous côtés sur l'Hermaphrodite; le pont était glissant comme une algue. Le jeune aspirant, tombant d'un côté au moment où le bâtiment penchait de l'autre, et traversant le pont dans toute sa largeur, fut se heurter contre le bord opposé, à s'y briser; il voulut se relever, mais on le vit retomber et gagner l'entrepont en rampant des bras et d'une jambe, traînant avec lui l'autre pendante et brisée.
Ce fut donc avec cinq marins et deux nègres que le brig-goëlette de Sa Majesté, l'Hermaphrodite, le beaupré cassé, fuyant sous la grande voile avec tous ses ris, quitta son mouillage.
Pendant six semaines après, l'oncle à la longue-vue soutint avoir suivi le bâtiment des yeux, l'ayant vu tenant bien la mer jusqu'au moment où, se fondant avec l'horizon, il lui avait échappé...
Trois mois après il avoua qu'une lame énorme s'étant élevée entre l'Hermaphrodite et son rayon visuel, il ne l'avait plus aperçue lorsqu'elle était retombée.
Et cependant le capitaine de la Louise, l'un des navires rentrés après le coup.de vent, assura que, courant à vingt lieues des côtes, un bâtiment était passé par son travers, démâté de tous ses mâts, et fuyant ainsi, comme si l'enfer l'eût remorqué. Il avait cru reconnaître l'Hermaphrodite à ses formes, mais il n'avait pu lire son nom, une partie de l'arrière étant enlevée. Personne ne paraissait à bord, si ce n'est un homme appuyé contre la barre du gouvernail, la tête dans ses mains, c Sa présence là était inutile, ajouta le judicieux capitaine, la barre étant amarrée et le bâtiment allant à la miséricorde de Dieu.»
Quant à la femme du marin, on craignait d'abord pour sa vie, puis pour sa raison; et tant qu'elle resta dans sa jolie maisonnette du Morne, il lui arrivait souvent, dans le jour, de quitter sa
FRANGE MARITIME
cou tare pour se jnettre à la fenêtre, sans trop savoir pourquoi. Le soir, lorsque le sommeil lui venait clore les yeux, le moindre bruit d'en J>as l'éveillait en sursaut : s'il continuait, elle se mettait sur son séant, l'haleine rentrée, la tète immobile, et souvent elle envoyait sa négresse Zélie voir qui frappait à la porte, car elle croyait toujours qu'on frappait à sa porte.
Quatre ans après, l'auteur de cette histoire, par une belle soirée des Autilles, et dans un village des côtes, était, assis sur un tronc de cocotier à moitié creusé par l'âge; une nombreuse compagnie garnissait le long siège, sans s'apercevoir de ses aspérités. Ils furent joints par une femme dont il eût été difficile de deviner l'âge : elle était de petite taille ; plie s'avançait lentement, et on voyait comme de l'ennui dans sa marche. Un madras, négligemment jeté sur sa tète, laissait passer quelques brins de cheveux dont on ne pouvait dire la couleur pripitive, car ils étaient alors d'un blanc de neige; quand elle parlait, elle semblait penser à autre chose; elle était vêtue d'une robe noire, dont l'étoffe avait le brillant d'un deuil nouveau, et ses yeux rouges semblaient aussi avoir pleuré une perte récente.
Cette femme conduisait par la main une petite fille qui annonçait quatre ans. C'était une jolie enfant, imprudente, étourdie à faire évanouir dix fois par jour sa pauvre mère!... Seulement, quand on la mettait dans un canot, de jacasse et remuante qu'elle était, elle devenait silencieuse et immobile, se tenait droite comme une femme corsée, les bras détachés du corps, frémissant, saisissant son banc à chaque oscillation; et si la mer devenait un peu houleuse, ses lèvres pâlissaient, ses dents craquaient, elle tombait dans un état spasmodique.
Puis la nuit, si la brise venait à siffler un peu plus fort que de coutume sous les aissantes de la maison, elle sortait brusquement de son sommeil d'enfant, se cramponnait au co\\ de sa mère, disant : f Ah ! j'ai peur ! » La mère, entraînée par le double magnétisme de cet attouchement et du vent, répondant à ces deux contraires influences avec l'incohérence du songe, disait d'un côté, avec sa voix pleine d'amour : c Te voilà, tu reviens après bien long-temps ! » Puis, avec désespoir : c Tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes ! » Puis après, avecawiété : c Zélie! allez voir qui frappe à la porte;... on frappe à la porte;... je vous dis qu'on frappe...»
La plupart des événemens que contient cette relation sont vrais; nous n'avons pas cru devoir écarter ceux qui, pour ne s'être pas groupés autour de cette catastrophe, n'en sont pas moins probables. Pour ceux qui, comme nous, ont voyagé aux Antilles, la soudaineté des ouragans Cit une chose connue; les naufrages sans nombre qu'il* ont causés dans Us mers Caraïbes, en sur-
prenant sur la côte les bâtiment confians dans u limpidité du temps, forment une des parties dramatiques de l'histoire des Antilles. Les tableaux des mœurs créoles ne sont pas plus étrangers à la France maritime que les exemples du fanatisme jusqu'auquel les officiers de la marine militaire peuvent parfois porter leur attachement à la discipline et à l'accomplissement de leurs devoirs. Nous trouverons dans les annales de nos possessions d'outre -mer une multitude de faits qui, se rattachant à notre cadre varié, méritent une publicité qui satisfera à la fois la curiosité et I instruction des lecteurs. L'oubli où sont restés ces précieux documens trouve sa cause dans cette indifférence que jusqu'alors rencontrait dans le public tout ce qui se rattache à la marine. L'histoire de nos possessions caraïbes fut comprise dans cette injustice de l'attention populaire. Mais, disons-le puisque l'élan est donné, notre époque de progrès a entraîné avec soi Je besoin de tout apprendre, de tout approfondir. On ne veut plus glisser à la surface des choses, mais pénétrer au dedans. La marine et tout ce qui en découle a obtenu sa juste part dans les nouvelles sollicitudes du public. Espérons que l'œuvre de vulgarisation s'accomplira, et que notre recueil sera compté, pour ses efforts, dans les travaux que 1 époque présente chaque jour aux amis du progrès de l'art et de l'émancipation de l'intelligence. Quant aux Antilles, la France maritime , en appelant sur elles l'attention du pays, ne fera qu'ajouter une chance de succès à celles que les sympathies populaires ont créées à ce recueil. Nos colonnes présenteront souvent l'aspect de ces scènes si animées, si riches par la nature de l'inspiration, soit qu'elles reflètent l'histoire de nos guerres d'outre-mer, les curieuses descriptions locales, ou les aperçus des mœurs dramatiques de ces chaudes latitudes. Pour des tableaux plus complets, elles ont déjà leurs historiens; deux de nos collaborateurs ont emprunté à leur patrie le canevas historique de leurs livres, sur lequel ils ont seulement ajouté les broderies de leur imagination. M. Levilloux, dans ses Créoles, a tracé chaleureusement la position des différentes classes au milieu des institutions sociales, telles que les révolutions les ont faites aux colonies. Son livre est un énergique plaidoyer pour son opinion. Dans Outre-mer, cjue l'éditeur de M. Louis de Maynard promet très-meessamment, ce brillant écrivain a résumé cette position des Antilles sous un autre point de vue politique. La lice ouverte sur ces deux écrivains devra se refermer sur eux : nés dans cette société qu'ils peignent, la différence de leur allure tournera au profit du public. On se souvient que M. Louis de Maynard publiait dans V Europe littéraire de délicieuses nouvelles sur les Antilles.
BANS LES MERS DU NOÎVD, dbs êatiMenS m l'état
LILLOISE (1855), Zi ÈOftDELAÎSÈ (1854), «t LA RECHERCHE (1853),
Dans la 15e livraisoh du 2e volûme de ce Recueil, nous avons brièvement esquissé la position dé M. Jules de Blosseville, sur le compte duquel hl nation a les plus Vives alartnes, depuis les der- Jlièreâ nouvelles officielles qui sont parvenues au iftiftistère de la marine; de sa croisière dans les mers du Nord sur le brig de l'Etat la Lilloise. Nous allons jeter ici un coup-d'œil analytique sur ce qui nous est parvenu de cette campagne malheureuse* et sur les expéditions que le gouvernement a depuis envoyées dans les mers polaires, 6 la recherche du malheureux de Blosse- Tille.
Le but de l'expédition dont le commandement avait été confié à ce jeune officier était la protection â aecorder aux pécheurs français sur les côtes d'Islande. 11 devait aussi sé livrer à des opérations scientifiques dans les hautés latitudes. Notre premier artiele a dit combien de Blosseville était digne, par son caractère et ses talëns, d'accomplir la mission honorable qui lui était confiée ; le monde savant le connaissait aussi par ses voyàges autour du monde, ses belles observations dû magnétisme, et ses nombreux travaux dans les Annales maritimes et coloniales, recueil qui doit Ses longnes années de succès à l'habile et savante direction que lui a toujours donnée Bon fondateur M. Bajot, chef de bureau au ministère de la marine.
Les moyens de répression contre l'indiscipline des équipages des bâtimenS baleiniers et des pécheurs en général, n'étant point dans les moyens du commerce, la demande d'un bâtiment de l'Etat dont la présence imposât aux répétitions fréquentes de ces scènes affligeantes, fut adressée au ministère de la marine, qui désigna pour cette expédition le brig la Lilloise, alors en armement à Rochefort. De Blosseville, nommé au commandement de ce brig, reçut pour double mission l'autorisation de se livrer à des observations magnétiques destinées à compléter les séries d'expériences que l'Académie des sciences désirait obtenir par des latitudes élevées. L'état* major de la Lilloise, porté au grand complet, fut approvisionné de tous les instrumens {l'astronomie nécessaires au succès du double objet de la mission sous le rapport scientifique.
M. Defrahce, que ses voyâgés au Groenland avaient rendu praticien habile des mers glaciales, fut embarqué à Dieppe comme pilote sur la Lil-
MaIûtiMë. 188
loi se. La majeure partiè de llê(juipagè fut recrutée à Dunkerque parmi cette classe de marins courageux et endurcis par iinè longue pt»àtiqné des mers polaires. Dans le port où l'on terttliha l'armement du brig, des scies à glace fllrent embarquées avec le complëmènt du matériel.
ta Lilloise quitta la radë de ÛunkërqUë darti la nuit du 2 au 5 juillet 1835. Quatre jours après, elie afriva sur la côte d'Islande, dans la baië de North-fiord, où elle compléta sa provision d'eau, et reprit bientôt Sa route vers les glaces, parihi lesquelles elle se trouva engagée trois jours après. Lë 29 juillet étant par 68° 56' N. et 27° 20' 0., elle découvrit dix lieues de la côte occidentale du Grôëttland, au-delà des dernières découvertes de Score sby. Blosseville y reconnut Un pic qui terminait l'espace qu'il put partourir; il le nomma Èréauté: les glaces l'empêchèrent d'apprdcher de terre, et par conséquent d'en parcourir l'intérieur. Le lendemain même de cette première découverte, la force du vent et la grosseur de la môr contraignirent la Lilloise à retourner en Islande, afin d'y réparer quelques légères avaries de son gréement. Après avoir stationné quelques jours en Islande, Blosseville attaqua de nouveau la mer eh se dirigeant dans les parages où, plusieurs jours auparavant, il avait été forcé d abandonner l'examen de sa découverte sur la côte orientale du Groenland.
Son frère, M. Ernest de Blosseville, reçut de lui des lettres datées de Vapnafiord et de la côte N.-E. de l'Islande. Il annonçait l'envoi qu'il faisait au ministre de la marine d'une Carte qu'il avait dressée de l'espacé de la côté qu'il avait pu reconnaître, et dont jusque là aucun ptah ne portait la trace, il avait ajouté des noms français aux appellations anglaises de la partie connue du Groenland: les noms de Rigny, Gourdôn, Grivel, d'Aussy, Beaupré, Brongniart,'f upinier, tester, Pouyer, Bréauté, H'Aunay et ftulhiêre, avaient été appliqués par lui aux différons points que traçait la configuration de la côte découverte.
Il terminait ah^i une de ses lettres : c Les glaces sont impénétrables, et c'est sans danger, en me tenant en dehors d'elles comme sur une côte, que j'espère terminer d'ici à vingt jours ma reconnaissance. » îl se louait beaucoup de ses officiers, de son pilote* Defrance, et de tout son équipage; il reconnaissait à son navire de bonnes qualités pour le genre de navigation périlleuse qu'il avait entrepris.
Ces lettres, datées du lô juillet, sont les dernières nouvelles qu'on ait reçues de la Lilloise. Ses instructions portaient de rejoindre un port de France en septembre 1833!
Les premiers retards de cette expédition furent attribués à différens motifs plus ou moins plausibles ; ceux qui réunissaient le plus de probabilité étaient une reiâche en Norwége pour
des expériences magnétiques, ou enfin un hivernage forcé en Islande. Le temps qui s'est écoulé depuis ces suppositions en a fait évanouir la possibilité. L'encadrement de la Lilloise dans les glaces polaires, est la seule opinion qui ait pu résister aux chances de probabilité que le manque de nouvelles n'ait pas complètement anéanties.
Le gouvernement ayant vu s'écouler l'époque estimée du retour de la Lilloise, écrivit en janvier 1854 à tous les consuls que leur position dans les places maritimes du Nord mettait le plus à même de s'enquérir du sort de ce bâtiment, afin qu'ils fissent tout ce qui dépendrait d'eux pour recueillir quelques renseignemens à ce sujet.
On se souvient que le célèbre Ross fut retenu trois ans dans les glaces polaires. L'invitation que fit à son sujet le gouvernement anglais à tous les bâtimens pécheurs se dirigeant dans ces parages, de recueillir religieusement tous les indices qui pourraient mettre sur la voie où s'était égaré l'habile capitaine, a aussi été enjointe à notre marine des mers du Nord. Nous ne pensons pas qu'il soit encore absolument permis de renoncer à tout espoir.
Le 7 mai 1834, le ministre de la marine fit appareiller deDunkerquela canonnière-brig la Bordelaise, sous le commandement de M. Dutaillis, lieutenant de vaisseau, pour aller parcourir les mers polaires à la recherche de la Lilloise de Blosseville.
M. Dutaillis se dirigea d'abord sur Vapnafiord, dans l'espoir de recevoir, sur le compte de la Lilloise, quelquerpremfers J^uspjgoemeus dans ce point de la côte qu'elle passait pour avoir abandonné en dernier lieu. Son attente fut trompée, la rigueur d'un hiver d'exception avait privé les habitans de toute communication avec le nord, et rien sur la destination de la Lilloise n'était parvenu dans ce comptoir depuis le jour où elle en avait appareillé. Pourtant un brig du commerce apprit au commandant de la Bordelaise que Blosseville avait bardé de fer certaines parties de l'avant de son brig, circonstance dont son rapport à la marine ne partait pas.
Tout intérêt à Vapnafiord était épuisé, M. Dutaillis appareilla pour pénétrer dans les baies du nord et de l'ouest de l'Islande; mais les bancs de glaces lui en obstruèrent complètement l'accès. Ayant cherché à contourner l'île en passant par le sud, la Bordelaise rencontra plusieurs Mtimens baleiniers qui prétendaient avoir vu la Lilloise, du 12 au 14 avril 1834 les uns, du 20 au 25 les autres, dans les parages de Secundo-Fiorth, et que l'obscurité et le mauvais temps les en avaient séparés. M. Dutaillis poursuivit avec courage et talent sa laborieuse navigation en courant dans l'Ouest; sa relâche à Salknafiord fut toujours sans succès sur l'objet de son importante ir.ission. Les avaries que la sévérité du temps occasiona à la
Bordelaise, même dans le mouillage des baies, ne découragèrent pas son commandant qui, par un coup de vent très-prononcé, appareilla d* nouveau pour gagner les côtes situées le plus au nord. Mais de graves avaries rejetèrent la Bordelaise à Dyrefiord, où plusieurs Mtimens pêcheurs s'étaient réfugiés, dans l'impossibilité absolue d? gagner davantage dans le nord de la côte groënlandaise.
Nous ne suivrons pas davantage dans sa laborieuse navigation le commandant Dutaillis, dont le dévoùment le plus absolu dans sa dangereuse mission n'a pas trouvé la récompense dans une réussite peut-être impossible. Après avoir quitté Dyrefiord, puis enfin Scutuls-Fiord, où il s'était rendu ensuite, ainsi que dans une multitude d'autres points de la côte d'Islande, le commandant Dutaillis se vit contraint de remettre le cap vers la France après une campagne périlleuse de plus de 4 mois de durée.
Dans le courant de l'été de 1854, quelques riverains du Sund, dans le bailliage de Romsdal, trouvèrent au large une petite caisse de bois contenant des cartes des côtes d'Islande, presque complètement gâtées par l'eau.
Une de ces cartes portait l'empreinte de pointes de compas et de signes au crayon qui, s'étendant du nord vers l'Islande, annonçaient assez régulièrement la route que le navire avait suivie; mais les marques cessaient dans les parages des lies de Grimsei et d'Ofyord. Le naufrage du bâtiment d'où provenaient ces cartes avait-il eu lieu dans cette latitude? Si ces cartes, comme une foule de raisons le portent à penser, ont appartenu à la UUoitt, il serait probable que ce bâtiment aurait péri, non par une submersion, mais bien entre les glaces qui l'auraient enfermé. L'équipage, dansce cas, aurait couru de moindres dangers et aurait pu se sauver sur ces glaces et gagner la terre ferme ou l'approche de quelques Mtimens. Mais les débris de la Lilloise, qu'en aurait fait la mer? auraient -ils été entraînés au large? Et son malheureux équipage, quels grands obstacles ne se seraient pas offerts à lut au milieu de cette solitude glaciale ! Mais que ne peuvent pas les efforts réunis du courage et de la persévérance dans le malheur? L'histoire de la navigation compte des retours de pécheurs plus désespérés encore que celui de Blosseville et de ses infortunés compagnons.
Le ministre de la marine, dans sa sollicitude sur le sort de la Lilloise, vient d'expédier pour un nouveau voyage dans les mers polaires, à la recherche des membres de cette malheureuse expédition, un brig d'une construction appropriée à cette dure et périlleuse navigation.
Le Mémorial Dieppois rapporte avec détails la nouvelle mission et l'armement du bâtiment qui a mis à la voile de Cherbourg, le 27 avril dernier, sous le commandement de M. Tréhouard.
France maritime.
Le nom de Recherche, donné à ce navire, qui est l'ancienne gabarre la Pourvoyeuse, annonce assez, dit ce journal, dans quelle intention furent transmis les premiers ordres de l'expédition. Un peu plus tard il survint de l'hésitation ; mais enfin il a été décidé que la Recherche, outre la mission de protéger nos pécheurs sur la côte d'Islande, irait au Groenland, et s'efforcerait de retrouver les traces de la Lilloise. La présence de M. Gaimard à bord de la corvette annonce aussi que les sciences auront leur part dans cette honorable entreprise.
La Recherche a été rendue aussi solide que possible ; elle a reçu un soufflage en partie doublé de fer. Toutefois, malgré toutes ces précautions, elle reste peut-être d'une faible construction. Vouloir faire plus que ce que l'on a fait eût été bâtir sur du sable mouvant.
L'état-major est composé ainsi qu'il snit : MM. Tréhouard, lieutenant de vaisseau, commandant;
Massias, enseigne de vaisseau , second ;
Troudet, enseigne de vaisseau ;
Méquet, même grade ;
Malmanche, même grade ;
Gaimard, chirurgien de première classe.
L'équipage est presque entièrement composé de matelots de Dunkerque.
M. Gaimard est célèbre par ses découvertes en histoire naturelle dans les expéditions autour du monde commandées par MM. les capitaines de vaisseau Freycinet et Durville, et depuis par ses voyages en Russie et en Angleterre, où le gouvernement l'envoya .étudier la marche du choléra.
Lorsqu'il fut question, au commencement de l'hiver dernier, de cette nouvelle expédition, le Mémorial Dieppois forma le vœu d'y voir employer deux navires d'un faible tonnage, mais construits aussi solidement que ceux, par exemple, qui sortent de ses chantiers.
M. Zahrtmann, de Copenhague, dont les conseils sont d'un grand poids en pareille matière, a émis une opinion semblable à celle-là. Un publiciste qui porte le plus vif intérêt aux recherches à tenter pour retrouver l'infortuné Blosseville et ses compagnons, ayant consulté M. Zahrtmann sur les moyens à employer, ce savant explorateur des mers du Nord répondit le 10 janvier dernier :
f II faudrait armer deux bâtimens d'à peu près 80 tonneaux chacun, gréés en yacht, en sloop ou en galiote.
> Ils doivent être munis d'une doublure de baleinier en planches revêtues à fleur d'eau de plaques en fer.
» Chaque bâtiment doit être monté par trois officiers, deux chirurgiens, un maître et dix-huit marins, porter des approvisionnemens convenables pour une telle expédition, pour onze mois, Ton* IL
et des embarcations nombreuses, fortes, mais légères.»
Comme on le voit, il y a une grande différence entre ce qui est ici conseillé et ce qui a été fait. Toutefois, il est plus que probable que le ministre de la marine n'a rien négligé de ce qui était en son pouvoir, et que l'expédition qui vient de partir est tout ce que M. l'amiral Duperré a pu entreprendre avec les moyens existant dans nos ports.
L'hésitation qui s'était manifestée dans ces derniers temps venait de certaines nouvelles qui paraissaient détruire tous les doutes sur le sort du navire de Blosse ville. On prétendait qu'un ministre de la religion réformée, habitant Dyre- Fiord en Islande, aurait vu couler bas un brig qui ne pouvait être que la Lilloise.
Mais celte nouvelle, aussi obscure que le lieu d'habitation du ministre islandais est bruineux , n'a pu prendre consistance, et Ton n'a pas dû s'y arrêter.
L'apparition d'un brig, le 35 août 1833, à petite distance de la pointe de Staalbierg, apparition rapportée par le capitaine du navire de pêche la Gabrielle; le nid dp corbeau placé à la tête du mât de misaine de ce brig, indication donnée aussi par ce même capitaine; le silence profond enveloppant le sort de ce bâtiment inconnu, et qui était d'ailleurs battu par la tempête; tout cela semblait devoir se rapporter au brig la LU* loise, que l'on supposait avoir dû se trouver alors dans ces parages; et l'on en tirait cette conclusion : que la Lilloise était perdue corps et biens.
Les doutes ont prévalu; et, sur l'insistance de la Société de géographie, de nouvelles recherches vont être faites avec un armement bien plus satisfaisant que celui de l'an passé.
Nous ignorons le contenu précis des dernières instructions que la Recherche emporte avec elle. Selon M. Zahrtmann, qui pense que, si M. de Blosseville eût fait naufrage au sud du 65° de latitude, la nouvelle en serait parvenue infailliblement aux établissemens danois, le plan de campagne qui offrirait les meilleures chances de succès serait de rallier la côte du Groenland à 75° de latitude, et de la longer vers le sud au tant que possible. Ce ne serait qu'après avon rencontré des obstacles insurmontables dans cette direction, qu'il faudrait tâcher de gagner la haute mer pour faire un dernier essai et pousser, à travers les glaces, au sud de 67°. L'époque la plus favorable pour cette dernière tentative serait vers la fin d'août et de septembre, surtout si l'expédition se trouvait favorisée d'un vent de S.-O.
Puissent nos infortunés compatriotes, s'ils ont survécu aux deux hivers qui se sont écoulés depuis leur perte, apercevoir enfin, du milieu des glaçons où l'espérance sera venue les^ soutenir, comme elle en a soutenu tant d'autres jetés coin-
me eu* aux ejUr^mités do monde dans des déserts dévorans; puissent Blosscville et ses compagnon* apercevoir enfin les blanches voiles de la Découverte et Je drapeau de la patrie, de la France affligée oui les redemande avec de nouvelles instances ! La France entière, toute l'Europe, qccojppagnent de leurs vœux l'expédition
Îui çingle en çe fnoment vers les tristes rivages u Groénland.
Mais, si les nouveaux navigateurs ne retrouvent p^s les traces 4P teu*s prédécesseurs, qu'ils achèvent au moin§ l'entreprise que ceux-ci avaient commencée; quç notre marine compte un voyage de plus, prpûtable aux sciences; que lps mystères du pôle magnétique soippt pénétrés ; que le savant Gairaqrd rattactyç aussi à l'histoire des races humaines ces familjes d'Esquimaux logées sur le pôle nord, et qui chérissent du plus vif amour de la patrie cette terre affreuse, que la plus barbare législation n'oserait choisir compiQ Ijeu d'exil.
Moins heureux dins cette expédition que dans |e tombai d'Qblîgadopù le fera ?e commandant Tréhouart a gagné si vaillamment le grade <ie Contre-Amiral, }\ n'est plus permis aujourd'hui de douter du sort qu'ont éprouvé le malheureux Blosscville et ses compagnons d'infortune.
VARIETES
Pari* et le fy$vvç
Le Havre est devenu le faubourg maritime de Paris, et aujourd'hui il n'est guère plus permis à un habitant de la capitale, de n'avoir pas visité le premier port de la Seine-Inférieure, que de n'avoir jamais mis le pied à Bercy ou à la Râpée, quartier-général de la marine parisienne, comme on sait.
Aussi compterait-on plus facilement les rochers du rivage que le nombre de curieux quj nous arrivent avec le printemps ou l'été, pour se jiâter, en débarquant des wagons du chemin de fer , de chercher des émotions sur nos grèves brumeuses ti souvent battues par les tempêtes ! Le Havre est devenue enfin le Tivoli-Marin des oisifs de Paris ; et pour peu que la boutique puisse compter sur quelques jours de vacances dans la morte- Maison de la vente, il n'est pas de marchand un peu comme il faut, qui refuse à sa chère moitié, et à sa petite famille, l'ineffable jouissance de voir un port de mer.
Sînt lelunS \ZtntideplaittLVT^D} ,e»»nedi soir de Paris et reye-
Le Havre, dans ces momens de migrations 6adaudes, cesse en quelque sorte d'appartenir à ses habitans. Ce sont les étrangers qui, nouveaux conquéransdu pays, s'emparent de tous les hôtels et de toutes les chambres garnies. L'occupation règne enfin, et la nationalité se cache pendant cette fièvre d'invasion; mais la nationalité normande ne s'efface cependant pas d'une manière tellement absolue, <BtWJe ne cherche à faire payer cher aux envahlgjjpts le plaisir de la conquête. Les hôtels et les tables d'hôtes se chargent quelquefois du soin de venger le pays du vandalisme civilisé des hordes de visiteurs qui osent y planter momentanément leurs tentes.
Malheureusement pour ceux-ci, la saison qu'ils choisissent pour se familiariser avec l'aspect sauvage de la mer, ne leur offre que bien rarement l'occasion d'admirer le spectacle imposant et sublime qu'ils ont rêvé avant leur départ, et qu'ils cherchent à leur arrivée . En été les tempêtes sont rares, et n'en a pas qui veut. J'ai vu de bons Parisiens s'en retourner chez eux, après une ou deux semaines d'attente, sans avoir pu réussir à se faire mouiller autre chose que le petit bout des pieds par la lame qu'ils allaient défier intrépidement chaque matin sur les tranquilles bords de nos rivages ; et si en dégustant l'onde amère, de l'extrémité du doigt, ils ne lui avaient pas trouvé la saveur salée traditionnelle, ces bonnes gens auraient été de force à soutenir qu'on les avait trompés, et que Tonde au'on leur avait fait voir n'était autre chose qu'un lac d'eau douce, ou quel-
3ue mare artificielle, creusée aux dépens des flots e cette Seine embourbée qu'ils venaient de laisser à Paris. Rien, en effet, ne donne une idée plus désavantageuse de la majesté de l'Océan que la portion de merque l'on aperçoit duhaut des jetées du Havre. Autant vaudrait-il avoir sous les yeux l'onde inanimée d un beau lac, que ces flots bourbeux sémillés par les eaux de la rivière, et prosaïquement encadrés par les côtes assez insignifiantes qui semblent gêner, dans leur mouvement naturel, les lames jaunâtres dont notre rivage est quelqueiois sau. i^ucéan, avec ses longues vagues bleuâtres et sa houle éternelle, serait en effet bien difficile à deviner en présence du lambeau de mer que Ton vient admirer chez nous. Notre rade, prise pour spécimen de l'Atlantique, calomnie, on peut le dire, la haute mer, et c'est là cependant tout ce que nous avons à offrir de mieux aux étrangers qui nous font l'honneur de se déranger pour venir admirer nos curiosités.
Cependant, pour être juste, nous devons tenir compte de quelques autres sujets d'histoire maritime, bien dignes, à coup sûr, d'exciter l'intérêt et d'exercer le goût des amateurs.
Au nombre des navires magnifiques qu'on peut leur montrer avec un certain orgueil nautique, on distingue d'abord les paquebots américains, chefs-
é'œavre de luxe encore plus que de construction et de gréement. Tout, dans ces beaux et nobles bâtimens (1), mérite d'être examiné avec soin et discernement. Mais, par malheur, la plupart des curieux qui les visitent apportent dans leur inspection rapide aussi peu de méthode que d'envie réelle de s'instruire. Un Parisien (qu'on me pardonne cette dénomination qui, en marine, a quelque chose de sacramentel), un Parisien, disions-nous, arrive à bord d'un paquebot, en parcourant d'un pas incertain la planche commode et solide qu'on a préparée pour faciliter aux étrangers le passage de la terre ferme à bord. La première chose qu'il demande à voir en sautant sur le pont du navire, c'est la chambre du capitaine et des passagers. Le seul objet qui le frappe, c'est le boudoir élégant réservé à chaque voyageur. Il passera une demi-heure à fouler complaisamment les riches tapis qui recouvrent le tillac, à admirer en détail, et la fine ébénisterie des emménagemens, et le génie parfait avec lequel on a réussi à transporter dans ces salons de navire tous les raffinemens du luxe que l'art peut inventer pour décorer les plus beaux hôtels de nos capitales. Mais ne croyez pas que notre observateur pousse plus loin ses recherches ! Il se contentera d'admirer, dans l'installation du bâtiment, les choses et les objets qu'il a mille fois vus à terre dans de riches appartemens, et qu'il pourra retrouver, quand il lui plaira, tout aussi bien dans un hôtel garni qu'à bord d'un trois-mâts. Ce qui fixe le plus invariablement son attention, c'est ce qu'il connaît déjà. Ce qu'il négligera, c'est à coup sur ce qu'il n'a jamais vu. Si vous voulez lui faire remarquer la roue du gouvernail du paquebot, et la boussole transparente, nichée si brillamment dans son habitacle de cuivre, il tournera le dos à ectinstrumentsi précieux, providence des marins abandonnés sur les flots, pour aller voir l'office lu maitre-d'hôtel ou la cabane enfumée du cuisinier! Parlez-lui du gréement du navire, et il jettera a peine un regard distrait sur cette haute mature et ces cordages si frêles, et pourtant si puissans, destinés à braver les tempête:* de l'Océan. Essayez de lui faire mesurer de l'œil la profondeur de la cale et l'étendue de l'entrepont, vous n'obtiendrez de lui ni un seul cri de surprise, ni une seule de ces questions que l'étonnement place comme une inspiration sur le bout des lèvres des curieux. Peu lui importent les prodiges que l'art le plus extraordinaire et le génie le plus prévoyant sont parvenus à réunira bord d'un bâtiment de 100 pieds de long ! Ce n'es! pas le chef-d'œuvre de l'esprit humain que * eut admirer notre observateur, il a bien autre ëhose à faire, ma foi! C'est de la confortabilité de la vie de bord qu'il cherche avant tout à se rendre compte :
(i) Les Anglais, en parlant d'un beau et élégant navire, clivent que c'est un nobU-slùp. Cette belle expression {Manqua <katt le taugago usuel àm marin* français.
ce sont les détails du ménage maritime qu'il veut enregistrer sur ses tablettes; et après avoir demandé le prix du passage pour New-York, et hà longueur ordinaire de la traversée, il quitte le paquebot, enchanté, enthousiasmé d'avoir trouvé sur un vaisseau marchand un piano de Hertz, une bibliothèque française, et un cuisinier qui dît avoir fait ses classes chez Yéfour ou chez Véron !
Tous les explorateurs parisiens, cependant, ne méritent pas le reproche de frivolité que nous venons d'adresser à la masse des visiteurs. Il en est qui, s'attachant avec une persistance inexorable au solide des choses maritimes dont ils veulent avoir une idée exacte, veulent à toute force, en arrivant dans un port de mer, essayer des tempêtes, braver des orages, le ciel fût-il serein, et la mer fût-elle unie comme une glace. A des pèlerins aussi exigeans, les gens du pays s'arrangent pour offrir des bourrasques artificielles etde* naufrages factices; car si Paris sait quelquefois éblouir les provinciaux par l'éclat ou l'illusion de ses merveilles, la province aussi peut de temps à autre étonner à force d'industrie la présomptueuse curiosité de nos métropolitains.
Il est dans nos ports de merdes marinsretraités, de vieux pêcheurs invalides qui ne pouvant plus gagner leur pain sur ces flots dont ils ont été si rudement battus pendant vingt-cinq ou trente ans de leur pénible vie, se mettent avec une frôle embarcation à la disposition des étrangers à qui M prend fantaisie de faire une petite excursion sur rade. Ces braves gens, placés sur un quai, à quelques pas du canot qui attend des pratiques, ressemblent assez à ces pauvres diables qui invitent les passans à se donner le plaisir de la lanterne magique, dont un modeste et sale rideau couvre les prodiges d'optique. La lanterne magique de nos vieux marins, c'est la mer : les fils dont il se servent pour montrer les tableaux qu'ils tiennent en réserve, sont les drisses de leurs voiles, les écoutes de leur misaine et de leur taille-vent. Le prix qu'ils exigent pour révéler aux yeux des amateurs leur pièce curieuse à eux, diffère seul un peu de la simple rétribution au moyen de laquelle on peut se procurer sur les boulevarts la satisfaction de voir la bataille brûlante de Marengo, ou d'assister au passage foudroyant du Pont-d'Arcole. Ils prennent un peu cher, les industriels de nos rivages; mais aussi quelles curiosités ils vous montrent pour votre argent !
Les conditions du marché qu'ils passent avec vous avant la promenade se ressentent presque toujours de l'ambiguïté que les Normands ont soin de laisser subsister dans leurs engagemens, en apparence les plus positifs. Si vous leur demandez combien ils vous prendront pour vous charroyer, ou, selon leur expression, pour vous trinqueballer une heure sur l'eau, ils ne vous répondront pas : cil ne vous en coûtera que la simple
FRANGE MARITIME
bagatelle de 15 ou 20 francs ; » ce serait là se lier trop évidemment pour une somme déterminée d'une manière trop précise. Mais s'ils sont trois hommes, par exemple, ils vous diront avec autant de feinte bonhomie qu'il leur sera possible .f Messieurs, ce sera une pièce de cinq francs pour chacun de nous. > Et vous, abusés sur l'identité des bases du marché, vous vous confierez sur les flots, à ces cicérones malicieux, croyant n'avoir qu'une quinzaine de francs à payer pour votre excursion hauturière ; mais quand arrive le moment de régler les comptes, et que vous croyez n'avoir que trois pièces de cent sous à payer à vos trois créanciers, ils vous prouvent qu'au lieu de trois, ils sont quatre, et si, jaloux de ne lâcher vos espèces qu'à bon escient, vous les questionnez pour découvrir le quatrième et mystérieux individu de l'équipage, ils s'écrieront d'un air goguenard : t Et pour qui donc prenez-vous ce bateau ?» — Car vous saurez que, dans le partage des bénéfices, le bateau compte toujours pour un homme! C'est là un cours de droit nautique qu'il faut faire, quand on veut apprendre à naviguer dans nos ports de mer, et se donner le plaisir de se faire promener en rade avec deux ou trois matelots possesseurs d'une barque qui compte toujours pour un homme, eu égard aux frais qu'exigent son entretien et les avaries qu'elle peut éprouver d'un moment à l'autre.
Les bateaux d'excursion destinés aux flâneurs sont presque toujours pourvus d'une boussole, meuble de bord inutile s'il en fût, pour des embarcations qui ne s éloignent jamais de plus d'un quart de lieue du rivage. Mais cette précaution, indispensable pour les grands navires seuls, devient au moins fort utile pour commencer le cours de petites mystifications que l'expérience des bateliers prépare à l'inexpérience de leurs crédules pratiques.
Aussitôt que la barque a quitté les bords du quai, et que Jes voiles ont été livrées à la douce brise qui les enfle mollement, le patron, l'œil fixé avec préoccupation sur sa boussole, ordonne la manœuvre, gourmande quelquefois ses gens, et va même, quand la physionomie de ses passagers encourage sa hardiesse, jusqu'à faire semblant de consulter la hauteur de l'astre qui parcourt tranquillement le ciel que l'on voit jaunir à l'horizon. Dans ce moment solennel pour les promeneurs, les matelots et le patron entament une conversation technique, destinée à produire son effet sur ceux qui se taisent pour n'en pas perdre un mot. L'un des interlocuteurs parle du temps qui menace dans l'ouest; l'autre fait remarquer que la mer brasille, et qu'avant vingt-quatre heures, il en fusillera de sud-est ou de nord-ouest. Le patron, le dernier de ces petits prophètes, n'interrompt l'entretien que pour commander aux jaseurs, d'une voix de Stentor, de bien veiller devant par rapport aux dangers!
A ces mots, comme on le pense bien, les passagers frémissent. C'est le dénoûment du petit drame qu'on leur a préparé, et qui s'avance pour eux de toute la vitesse du canot, qui continue à filer toutes voiles dehors.
L'embarcation, en effet, vient de toucher sur un écueil ou sur le fond du rivage, et elle a touché d'autant plus sûrement que le patron a gouverné tout droit sur le rocher ou sur la grève, pour ne pas manquer son coup. Pour peu que l'eau soit tiède et bonne, les matelots, afin de rendre la scène plus vraisemblable, se troussent les culottes, et descendent à la mer le long du canot qu'il s'agit alors de remettre à flot. Le commandement imposant du patron, daus cette circonstance périlleuse, prend un ton plus grave, acquiert une portée plus haute. Les marins sont attentifs et dociles : les passagers pâlissent; c'est l'heure du dévoùment ou de la peur. Le chef de l'équipage, convaincu de l'inutilité des moyens employés jusque là pour r a flouer le bateau qu'il fait pencher tant qu'il peut, pour mieux épouvanter son monde, a recours aux fhesures extrêmes, c Jetons le lest à la mer, s'écrie-t-il, et poussons dur sur nos avirons. > L'ordre est exécuté; la douzaine de gros cailloux qui pesaient sur la carlingue est envoyée par -dessus le bord. Chacun saisit un aviron, qu'il appuie sur le fond et qu'il pousse de toutes ses forces à l'autre extrémité. On chante des ohé ! et des ah! hop! pour agir ensemble et réunir la masse des efforts au même instant, afin d'atteindre le but commun. Les passagers les moins intimidés, demeurés jusque là spectateurs oisifs de toutes les peines qu'on s'est données pour les sauver du naufrage, ne veulent pas rester en arrière de zèle; ils s'emparent aussi d'une rame ou d'un manche de gaffe, et, à l'imitation des marins qui donnent l'exemple, ils s'efforcent, le plus maladroitement du monde, de se rendre le plus utiles qu'ils peuvent pour échapper au danger dont les malicieux matelots rient sous cape, tout en faisant mine d'être fort inquiets sur l'issue de cet événement de mer.
Enfin, au bout d'une demi-heure de travail et de fatigue, la chaloupe qui d'elle-même se serait remise à flot sans les efforts qu'ont faits les marins pour la tenir échouée, la chaloupe glisse en arrière sur le fond : sa poupe fait un bond : un dernier houra de l'équipage achève de l'arracher au rivage sur lequel sa quille tenait encore. La lame du large clapote le long de ses bords et lui imprime doucement le mouvement régulier du roulis et du tangage. Tout est sauvé : l'avare Neptune a manqué sa proie. Les passagers, ivres de joie et de bonheur, reverront Paris, leurs familles et leurs amis. Un peu d'eau de mer, il est vrai, est entrée dans la cale, a mouillé les escarpins et les bas à jour des imprudens ou des imprudentes qui ont bravé tous les périls pour
faire une promenade sur l'eau. Mais que sont ces légers inconvéniens pour des gens qui viennent d'échapper à leur perte! Plus le danger couru a été imminent, plus il est doux de revoir le port et de pouvoir raconter les angoisses par lesquelles on a passé. Les voiles, abattues pour un instant, sont rehissées à tête de mât ; le pavillon national, que I on a mis en berne en signe de détresse , flotte majestueusement sur l'arrière de l'embarcation, arrachée aux écueils qu'elle a labourés. Les matelots, pour rétablir leurs forces épuises, boivent une lampée de grosse eau-de-vie dans la gourde qu'ils se passent de main en main. Les passagers, devenus presque marins par la vertu du danger qu'ils croient avoir couru, s'identifient tellement avec les mœurs du bord, qu'ils prennent aussi la gourde et qu'ils hument le coup d'eau-de-vie avec leurs hôtes. L'idée du péril commun rapproche si vite la dis* tance et nivelle si bien toutes les conditions à la mer! Souffrir, craindre et se sauver ensemble, n'est-ce pas faire le cours le plus complet d'égalité sociale!
La barque a orienté pour regagner le port. Nos navigateurs voient bientôt se dessiner distinctement devant eux les jetées qu'ils ont quittées quelques heures auparavant, et qu'ils ont été sur le point de ne plus revoir, Avec quel plaisir ils retrouveront leur hôtel, un bon dîner bien chaud et des vêtemens bien secs! Que de fois, dans leur vie paisible, ils se rappelleront leur barque penchée, battue par la vague mugissante, le commandement sinistre du patron, et la pâleur des gens de l'équipage se jetant à l'eau pour échapper à une mort presque certaine !
La chaloupe a touché le quai. La terre a reçu nos promeneurs; et leurs pieds tremblent encore comme s'ils foulaient le tillacdu canot agité qu'ils viennent de quitter pour toujours. On est tout à l'ivresse dans des momens aussi doux ; mais les hommes du bateau suivent leurs passagers qui, ramenés par l'importunité de leurs conducteurs au détail des choses vulgaires, se rappellent qu'il faut payer les plaisirs qu'ils se sont donnés. On solde le compte convenu. On avait fait un prix pour la promenade, mais le naufrage n'avait pas été prévu, et les hors-d'œuvre se paient toujours en sus. Dans le moment critique de leur navigation, nos Argonautes auraient bien donné toute leur fortune, peut-être, pour toucher le moindre petit coin de terre ferme ; mais une fois ce moment passé, les espèces sonnantes ont recouvré tout leur prix. Les bateliers demandent 10 à 12 fr. pour le sauvetage qu'ils ont opéré en se dévouant. Les gens sauvés, après avoir débattu long-temps le prix qu'ils attachent à la vie, consentent à leur donner une pièce de cent sous pour toute indemnité, et les marins ont l'air de se repentir d'avoir fait des ingrats.
Amédée Gréhjui.
Capture et Ctm^tan,
Le corsaire la Ce'sarine, armé de quatorze canons, et monté par cent dix hommes d'équipage, partit de la Pointe-à-Pitre, en mars 1797, pour établir sa croisière dans l'est de la Barbade.
C'était une belle embarcation très-convenable pour sa destination, marchant bien, tirant peu d'eau, et portant la voile sans jamais s'en fatiguer.
Après en viron un mois de croisière le corsaire se trouvait à 50 lieues de terre, lorsque la vigie, qui depuis long-temps n'avait eu à signaler que des bâtimens caboteurs sans importance, cria du haut de la mâture qu'elle apercevait une voile au vent du corsaire.
Toutes les longues-vues se dirigèrent bientôt sur le point que le soleil faisait briller à l'horizon en frappant les voiles; on gouverna le plus près possible du lit du vent, et peu de temps suflit aux impatiens croiseurs pour reconnaître dans cette rencontre un bâtiment marchand . L'irrégularité de son allure ne laissa bientôt plus de doute à cette supposition, et la Ce'sarine, ayant double de voiles, poussa de fréquentes bordées afin de l'approcher aussi promptement que possible. La dérive du marchand était du reste assez grande pour réunir bientôt les deux navires.
Une heure et demie après le moment où il avait été signalé par la vigie, on en était à portée de canon.
La Ce'sarine hissa son pavillon en l'assurant d'un coup de ses gaillards. Le bâtiment chassé répondit sur-le-champ en déployant à sa corne le yack anglais, qui s'effaça un moment dans la fumée de son coup de canon. Les deux pavillons furent les enjeux de la partie.
L'intervalle de temps que la distance eût encore apporté à la réunion des deux navires fut lout-â-coup diminué par la manœuvre du bâtiment anglais, qui laissa arriver pour prendre poste de combat.
Le capitaine du corsaire reconnut alors qu'il avait affaire à un paquebot monté d'un grand nombre de passagers et d'un nombreux équipage, et qu'il était armé de seize canons, d'un calibre plus fort que le sien.
Le combat s'engagea, et des deux côtés le feu fut vif et maintenu; la défense était aussi opiniâtre que l'attaque ; les explosions se succédaient avec rapidité. Le bâtiment anglais, dont la coque élevée dominait les gaillards du corsaire, lui faisait un dégât affreux dans son gréement et parmi son équipage, tandis que les boulets d*
celui-ci allaient trouer les préceintes du marchand, à bord duquel régnait la plus grande ardeur. Les choses, en durant ainsi, ne pouvaient que deveuir fatales au corsaire, qu'une avarie dans sa mâture pouvait d'un instant à l'autre réduire à sa seule défense; aussi, son capitaine jugea-t-il qu'il fallait tenter l'abordage.
Les grappins furent hissés, des paquets d'artiûces prêts à être lancés sur le pont du trois-mâts, et le commandement de loffer donné au timonnier. Mais quoique la distance qui séparait les deux bâtimens fût peu considérable, le corsaire n'eut point assez d'erre pour arriver à temps contre l'ennemi, qui, prévoyant cette manœuvre, avait lui-même porté son cap dans le vent, de sorte que, n'ayant pu effectuer l'abordage, la Césarine se trouva sous la hanche du bâtiment anglais, et, dans cette position peu favorable pour la première, le combat continua, vigoureusement soutenu par la monsqueterie.
L'abordage était pour le corsaire français la seule chance favorable qu'il eût de mettre à fin un engagement dont la perte de ses hommes rendait le résultat inquiétant pour lui. Aussi, dès ce moment, tous les efforts du capitaine français se résumèrent-ils à faire dans la mâture de l'ennemi quelques avaries qui l'empêchassent à l'avenir de refuser l'abordage. Depuis quelques instans les canons de la Césarine avaient ralenti leur feu, et les hommes, armés d'espingoles, s'étaient précipités sur le beaupré d'où, choisissant mieux leurs ennemis, ils en abattaient un grand nombre. Mais le capitaine du corsaire, se servant d'une pièce à pivot dont la longue volée rendait fort juste le pointage, parvint avec un rare bonheur à abattre le grand-mât de hune du troismâts. Désemparé de la sorte, le navire arriva sous Faction de ses voiles d'avant, maintenues hautes, et tout le fardage, qu'avait entraîné, dans sa chute, le mât de hune, sa vergue et ses manœuvres; ces débris servirent merveilleusement de pont aux Français qui, le sabre au poing, s'élancèrent en masse sur le pont du bâtiment anglais.
En quelques instans le pavillon tomba ; la partie était gagnée.
Mais la longueur du combat et la position désavantageuse que la Césarine avait gardée pendant quelque temps sous la portée du trois-mâts, avaient causé la mort de beaucoup de marins. Dix-neuf hommes, officiers et matelots, étaient hors de combat. Le premier lieutenant avait reçu deux balles dans la tète, au moment où il s'élançait à l'abordage.
Le deuxième lieutenant, que la mort de son supérieur élevait à son grade, fut chargé par le capitaine du corsaire d'examiner la prise. Blessé lui-même, cet officier, suivi de seize hommes, s'avança sur le pont du bâtiment capturé pour en prendre possession et y arborer le pavillon de France. Mais la longueur du combat, l'enivre-
ment que cause une longue mêlée, l'odeur do la poudre et la soif de la victoire avaient tellement exaspéré ces matelots, que, brunis par la fumée, tachés de sang et enthousiastes de la réussite de cette longue affaire, ils tombèrent à bord du bâtiment anglais, plutôt comme une bande de démons que comme des vainqueurs généreux. L'alarme fut générale; l'équipage et les passagers s'enfuirent dans les parties les plus reculées du navire.
Quelque pacifiques, malgré leur dehors alarmant, qu'eussent été les intentions des corsaires en prenant possession de leur prise, plusieurs furent choqués de cette réception, qui accusait leur générosité ; aussi s'élancèrent-ils à la poursuite des Anglais, qui se réfugiaient dans l'entrepont, dans le poste et dans toutes les parties les plus obscures du bâtiment ; en vain le lieutenant les appelait-il en se faisant lui-même une contenance calme qui leur imposât. Il réussit à grand'peine à calmer l'humeur exaltée de ses hommes, qui, en fouillant l'avant du navire anglais, y avaient trouvé blottis cinq prisonniers français, provenant d'une capture faite par le trois-mâts sur un brig bordelais rencontré l'avant-veille.
L'ordre parvint peu à peu à être rétabli. Les marins français, dont le nombre se trouva renforcé des cinq prisonniers, s'occupèrent des détails de la manœuvre et de la réparation des avaries. Le trois-mâts anglais était monté par soixante hommes d'équipageetdîx-huit passagers. Un colonel qui se trouvait parmi ces derniers, et qui avait pris part à l'action, fut blessé dans la mêlée; le nombre des hommes mis hors de combat avait été de vingt marins, plus le colonel passager.
Vers le soir, les deux bâtimens firent route de conserve pour la Guadeloupe.
Les passagers reprirent leurs cabanes dans la chambre du paquebot, et toute la nuit fut employée à réparer le désordre du gréement, et â faire le plus de toile possible. Le corsaire se tint à distance jusqu'au matin.
Au point du jour, on aperçut un navire dans le vent : l'attention de la vigie s'étant portée dessus, on reconnut bientôt que c'était une frégate qui, couverte de voiles, paraissait vouloir donner la chasse aux deux bâtimens.
Aussitôt que les observations du capitaine du corsaire ne lui eurent plus laissé de doute sur les intentions de ce nouveau bâtiment, il donna ordre à son premier lieutenant, qui montait la prise, de changer de route en faisant le plus de toile possible; dans le cas où cette chasse dût les séparer, le rendez-vous fut donné au vent de l'île qu'on devait atteindre.
Dès que la frégate se fut aperçue que les deux bâtimens prenaient une route différente, elle mit le cap sur le trois-iaâts, et lui appuya la chasse.
Le corsaire continua sa route.
La frégate marchait bien ; la brise était fratche; en moins d'une heure elle commença à cauonner le paquebot, qui, tout en livrant au vent ce qu'il avait de voiles, ne pouvait se soustraire à la poursuite dont il était l'objet. Bientôt les deux bâtimens furent bord à bord, et tout espoir d'échapper étajU évanoui, le trois-mâts hissa son yack renversé, en masquant ses voiles de l'arrière.
La frégate prît à son tour possession du navire que roanq&uvraient depuis le matin les matelots français. Aussitôt que son équipage y fut installé, elle essaya de rejoindre le corsaire, qui paraissait encore à l'horizon. Mais la nuit étant survenue, e)ïe fut obligée de renoncer à l'espoir de cette nouvelle paptufe.
Le surlendemain, au point du jour, la frégate et le paquebot anglais mouillèrent en rade d'Antjgues, et les prisonniers descendirent dans les chaloupes pour être conduits sur les pontons.
Cette frégate, venue de nouveau river les fers des malheureux marins bordelais, qui un moment avaient respiré ('air de la liberté, était la Thamar de §. M. britannique.
Dans la même journée du ipoui liage, en petite rade d'Antigwes, de, la frégate anglaise avec sa prise, une embarcation chargée de prisonniers se dirigea vers un vieux ponton échoué dans le fond de la rade. 4Q marins français, que gardait un détachement de troupes anglaises, reçurent les compagnons d'infortune que les chances de la guerre livraient à cette misérable vie de pontons, dont le souvenir fait encore inal, malgré les trente années qui semblent avoir cicatrisé les plaies qu'ils firent à nos vieux marjns.
Le traitement que subissaient les malheureux entassés sur le ponton était déjà tellement rigoureux, que l'arrivée de prisonniers nouveaux ne pouvait que rendre plus misérable leur situation, en limitant davantage l'espace déjà fort rétréci que la capacité du bâtiment laissait aux anciens prisonniers. La nourriture que chaque jour on distribuait aux Français était si détestable, que beaucoup d'entre eux étaient tombés dans un état de dépérissement qui du corps avait gagné l'intelligence, et que des maux de toutes sortes s'entassaient chaque jour dans ces cachots flottans. L'eau même n'était pas buvable; puisée dans un étang voisin du rivage, elle était offerte aux malheureux avec son limon et les mille insectes qui la peuplaient; pour la boire, il fallait qu'elle subit des préparations d'autant plus difficiles à accomplir, que les prisonniers étaient privés des meubles de première nécessité dans la vie domestique. Le biscuit, dont une faible ration était chaque matin distribuée à chacun
d'eux, avait vieilli dans les magasins de File; la moindre pression le réduisait en poussière, les vers même semblaient s'en être retirés. Enfin, tout ce qui constitue les exigences matérielles de la vie manquait ou était défectueux autour des habitans du ponton sur lequel l'équipage de la Césarine montait pour partager les maux qui y régnaient déjà.
Ce ponton était un bâtiment marchand d'environ trois cents tonneaux, ruiné dans toutes ses parties. A demi coulé, l'eau battait dans sa cale, et s'élevait presque jusqu'aux planches qui formaient l'entrepont, sur lequel étaient entassés les prisonniers; cette eau, corrompue par le séjour qu'elle avait fait dans le bâtiment, exhalait des miasmes que pestiférait la chaleur. Sur le pont, le soleil brûlant du jour ne laissait que le choix du supplice, entre les deux parties du navire où il poursuivait les prisonniers. Les marins apprécieront l'horrible position de ces infortunés, qui, retirés dans leurs mauvais hamacs au milieu d'un air empesté, recevaient jusque dans leur couche l'eau que le mauvais état du pont laissait filtrer auand il pleuvait. Point d'abri, une nourriture détestable et insuffisante pour le corps, et pour l'âme l'obsession d'une éternelle pensée de liberté !
Le ponton était gardé par un détachement de soldats allemands, qui, par intérêt, apportaient pourtant quelques soulagemens au sort de ceux des prisonniers qui possédaient encore quelque argent. Aussi avait-on essayé plusieurs foisde mettre à profit leur cupidité, en la faisant servir à quelque acte d'évasion nocturne. Mais la vigilance était si grande, et le respect pour leur consigne si superstitieux chez les gardiens, qu'il était presque impossible de tenter un coup de main aussi important avec quelques chances de réussite.
Pourtant , les marins provenant de la Césarine s'étaient, dans leur malheur commun, jusque là presque toujours réunis pour leurs projets de liberté. Un soir que le temps était calme, et que la nuit promettait de la sérénité, un joli côtre anglais vint mouiller en rade, au large du ponton, fixé lui-même sur de fortes ancres à une lieue de terre. A la vue de ce petit bâtiment, dont les voiles venaient d être roulées contre le mât, et qui avait toute l'allure d'un bon marcheur, un frisson de liberté parcourut les prisonniers français; des regards s'échangèrent, qui traduisirent les pensées; tacitement, et comme d'un commun accord, chacun conçut l'espoir de s'emparer du côtre, et d'en faire une planche de salut. La difficulté consistait à se dérober à la surveillanc des gardes pour abandonner le ponton ; mais l'espoir, qui diminue les difficultés, prépara en secret chaque scène du drame qui pouvait se dénouer ou tragiquement ou avec bonheur, et l'enjeu de cette hasardeuse partie, c'était la liberté. Quels risques
ne pouvait-on pas affronter pour la conquérir!
Il y a chez les hommes qu'une longue captivité a retenus au milieu des privations de toute espèce un abaissement des facultés morales qui les rend indifférens aux événemens qui les entourent. Pour eux, ce qui peut arriver de plus heureux, c'est une amélioration dans le traitement qu'ils subissent. Ils semblent s'être arrangés pour une existence qu'ils ont acceptée, et dont rien ne pourra intervertir la monotonie normale; l'idée de se soustraire à leur misérable existence ne parvient à leur intelligence qu'à travers mille difficultés qui ont à leurs yeux un aspect insurmontable pour ce qui leur reste d'énergie ; l'âme s'est hébétée à mesure que se ruinait le corps, tous les événemens passent sur eux comme la pluie sur le marbre ; les sensations ne pénètrent pas au-delà de l'épiderme. L'idée fixe se rattache à des petites améliorations domestiques; il semble que tout ce qui dépasse une certaine portée leur soit étranger. Chez d'autres hommes, au contraire, toute la vie se réfugie dans le cerveau, quand le corps se débilite; ils vivent en avant du temps qui passe ; leur âme se consume en projets que l'avenir ne réalise jamais ; mais l'espoir qui les trompe a toujours sa douceur; celui de la liberté les soutient, et l'intelligence qui s'en nourrit communique de sa force au corps défaillant. Je ne sais de ces deux positions laquelle est la moins malheureuse.
A la vue de ce côtre, mouillé à deux encâblures de leur ponton, une douzaine de prisonniers s'émurent de ce besoin de liberté qui reste toujours vivant chez le plus grand nombre de ceux que n'abattent point les douleurs physiques. Quelques-uns résolurent, dès cet instant, de profiter de la nuit pour la périlleuse tentative, dont la présence de ce petit bâtiment rendait plus probable les chances de réussite. Un des prisonniers, le capitaine Bablot, qui aujourd'hui commande à Bordeaux un bâtiment de commerce, et de qui nous tenons les détails de cette évasion, observa sur la côte un moulin qui pouvait servir à aider la direction à prendre pour rejoindre le côtre à la nage.
Le côtre, le ponton et le moulin étaient sur une même ligne. On conçoit qu'en quittant un de ces points pour se diriger sur l'autre, il suffisait de se maintenir dans cette ligne qui les réunissait tous. L'important pour nos prisonniers, c'était que le petit bâtiment n'appareillât point avant le lendemain matin.
La nuit venait; chacun fit secrètement ses préparatifs de voyage. A sept heures, l'obscurité était assez complète pour favoriser la fuite des prisonniers ; mais il fallait attendre que Tordre régnât sur le ponton, et que les consignes fussent remplies. On fit descendre les prisonniers; chacun d'eux gagna son hamac; sept ou huit seulement, plus favorisés par les soldats de garde,
restèrent sur le pont, afin de distraire eeùx-ei d'une vigilance qui eût compromis la réussite du projet nocturne. Quelques bouteilles de tafia, dont on fit le sacrifice, avec tout ce qu'on put rassembler d'argent parmi les fuyards, suffirent pour détourner l'attention des gardes de leur surveillance au dehors.
Quand l'épaisseur de la nuit fut complète', tous ceux des prisonniers qui sentaient en eux l'énergie nécessaire pour fuir aussi périlleusement, se dirigèrent vers une partie du ponton qui communiquait avec la mer par un sabord voisin de la flottaison. Chacun d'eux était nu jusqu'à la ceinture; un pantalon de toile ceignait leurs hanches; un mouchoir enveloppait leur tète.
Armés de ce qu'ils avaient pu rassembler de couteaux, au milieu de la surveillance dont ils étaient l'objet, ils se glissèrent un à un dans l'eau qui battait à quelques pieds au-dessous du sabord. Un rocher que la mer laissait à découvert à une petite distance du ponton, sur la ligne qui menait au côtre, fut le premier point où l'on convint de se réunir; là, mieux qu'à bord, on pourrait se concerter sur les dernières mesures à prendre avant de gagner le côtre, et ce premier repos servirait à retremper les forces de ceux des marins qui se sentiraient fatigués par une nage trop pénible pour leur corps affaibli.
Au milieu de l'opération, un accident qui prit d'abord un certain caractère de gravité, vint compromettre le résultat de cette hasardeuse tentative. Un des prisonniers français qui s'était avancé au sabord, se trouva arrêté au passage par l'étroite dimension qu'il offrait à l'épaisseur de son corps. Ses camarades, qui, restés derrière lui, attendaient avec une impatience qu'on appréciera le moment de se lancer dans la mer„le poussaient au dehors sans égards pour les souffrances qù'ils causaient à ce malheureux; ses cris, quoique étouffés, pouvaient, en se multipliant, parvenir aux oreilles des gardes, en même temps qu'un plus long retard approchait d'instans en instans l'heure où la première ronde de nuit constaterait l'absence des fuyards. La position des prisonniers était des plus critiques; étonnés de n'être passui vis par leurs camarades, ceux des marins qui étaient déjà dehors, sans connaître l'accident qui entravait la sortie des autres, n'osaient s'avancer au large, dans la crainte de se voir découverts. Le malheureux marin parvint pourtant à attirer sur lui leur attention, et, reconnaissant la cause du retard qu'éprouvait son évasion, ils se rapprochèrent de la carène du ponton pour essayer de lui porter secours. Mais l'auxiliaire des prisonniers du dedans devait être plus efficace; leurs efforts parvinrent à retirer de l'étroit sabord leur malheureux camarade, qui, rentré dans l'intérieur du bâtiment, se trouva si souffrant des incroyables efforts qu'il avait faits potr avancer ou receler dans cette position
malencontreuse * qu'il renonça à l'évasion dont jusque là il avait été un des plus chauds partisans. Alors tous ceux des prisonniers qui jaugeaient la mesure rigoureuse se présentèrent au sabord, et plongèrent dans la mer. Quelle devait être la torture morale de ce malheureux qui voyait un à un se séparer de lui ses camarades de captivité ! Une fois encore, lorsque les premières douleurs de sa première tentative se furent peu à peu apaisées, il essaya de nouveau de franchir cette barrière qui s'était ouverte pour ses compagnons ; mais ce fut inutilement : le dernier s'échappa, le malheureux resta le pied rivé à la chaîne ! Les prisonniers dirigèrent leur nage vers le rocher dont nous avons parlé plus haut.
Les plus habiles nageurs arrivèrent les premiers; neuf s'y trouvèrent d'abord réunis; on ignorait au juste le nombre des prisonniers échappés. L'un des derniers arrivés assurait être sorti du ponton après douze ou quinze de ses camarades. Dans ce moment une agitation de lumière sur le ponton indiquait une ronde de nuit que les gardiens avaient coutume de faire, mais qui n'avait point d'heure réglée. Ce soir-là, la précipitation avec laquelle les surveillans semblaient y procéder était un bien vif motif de crainte pour les pauvres fuyards qui avaient à redouter la découverte probable de leur évasion. Le rocher était étroit , recouvert d'algues et de mousses marines; sa surface glissante offrait peu de prise aux matelots pour s'y cramponner ; leur nombre excédait déjà ce que pouvait en porter son étendue. Pourtant, si l'inquiétude que causait à ces malheureux la visite de ronde qui s'effectuait probablement sur le ponton, était poignante, leur humanité la combattait et les empêchait de fuir, en pensant à ceux de leurs camarades qui leur manquaient encore. L'état de faiblesse où plusieurs étaient réduits pouvait leur être fatal dans ce premier essai de leur reste de vigueur, et il y avait encore à redouter qu'inhabiles à se guider dans la nuit, ces pauvres marins ne parvinssent pas à rejoindre le rocher, premier point de station arrêté d'un commun accord avant le départ. La petite maison située sur la côte était devenue, en ^illuminant, ie phare que, pour se guider dans l'obscurité, chaque nageur devait prendre soin de conserver derrière lui; de cette manière il devait infailliblement trouver le rocher d'abord, puis, en poursuivant, le petit côtre dont la masse noire estompée par la nuit ne pouvait se distinguer qu'à trèspetite distance.
L'iuquiétude des prisonniers était à son comble. Groupés sur leur rocher, le manteau de mousse qui le recouvrait rendait leur position très-fatigante; quelques-uns préféraient se tenir sur l'eau en faisant la planche, comme disent les nageurs. Pourtant, les fanaux dont les lumières avaient un moment disparu dans l'intérieur du