Tome II
ponton, se montrèrent de nouveau; mais aucune agitation ne décelait qu'on se fût aperçu de l'évasion des marins de la Césarine; car, après quelques allées et venues nonchalantes, tout se replongea dans l'obscurité, à l'exception de far* rière du bâtiment, où un feu resta tremblant comme une étoile, pour aider les fuyards à rejoindre le point où ils se rendaient, en leur indiquant d'une manière précise celui qu'ils devaient fuir.
Soulagés du poids d'une aussi grave inquiétude, nos marins reprirent courage et conûance dans la réussite de leur aventureuse entreprise. On proposa de se remettre en route pour rejoindre le côtre sans attendre plus long-temps l'arrivée des traînards, que quelque nouvel accident imprévu pouvait avoir retenus près du ponton ; au moment de partir, l'agitation des lumières trahie par l'eau pouvait les avoir rendus craintifs à s'écarter dans ce moment ; mais plus d'une heure s'était écoulée depuis que les premiers avaient quitté le navire ; une petite brise qui s'élevait de terre rendait plus chanceuse leur
position On fit route pour le point où l'on
pensait rencontrer le petit bâtiment sauveur.
Quelques hésitations s'étaient bien manifestées parmi les marins au moment de reprendre la mer : les avis se partageaient entre la terre qu'on voyait assez distinctement , et qu'on était bien sûr de ne pas manquer, et la recherche du bateau caché dans la nuit; mais les plus résolus représentèrent les dangers qui entoureraient encore les prisonniers sur l'île, les difficultés que présenterait, une évasion sans omettre combien seraient chanceuses pour leur liberté les recherches qu'au jour l'autorité ne manquerait pas de faire en reconnaissant leur évasion du ponton. Cette dernière observation entraîna à l'avis de celui qui l'émit tous les marins; la brise qui commençait à gonfler les lames défendait tous nouveaux retards ; les nageurs attaquèrent conséquemment la mer.
Un reflet pâle qui se levait à l'horizon donnait un peu de transparence à la nuit, et semblait promettre le secours précieux de la lune. Nos marins nageaient avec toutes leurs forces en se dirigeant vers la pleine mer, sur laquelle la brise, qui augmentait d'instans en instans , roulait les lames plus courtes et plus multipliées. Après trois quarts-d'heure du plus pénible exercice , n'apercevant point le côtre , et s'étant parfaitement tenus dans la direction convenable, les fuyards commencèrent à sentir l'épuisement de leurs forces. Pourtant le courage moral les soutenait encore; un seul, plus abattu que les autres par la fatigue, résistait difficilement aux lames qui passaient sur lui ou brisaient sur sa tête; en s'étant tenus jusque là aussi rapprochés que possible les uns des autres, ils avaient pu s'observer mutuellement et veiller à ce qu'ancun
de leurs camarades ne restât en arrière ; mais les lames qui se grossissaient sous l'effort de la brise rendaient cette observation plus difficile d'instans en instans, et le malheureux, dont l'affaiblissement des forces compromettait l'existence, disparut dans une lame qui se brisa sut lui.
Cette position était atroce, on avait à craindre que le côtre n'eût quitté la rade depuis le soir ; et comme aucun point désormais ne se présenterait au large pour s'y reposer de nouveau , les prisonniers n'osaient se hasarder davantage vers la pleine mer , bien qu'aucun d'eux , sans doute, ne se sentît en état de rejoindre la terre, le ponton ou la roche sur laquelle ils s'étaient déjà reposés.
A chaque moment, les plaintes de ces malheureux devenaient plus multipliées; les lames, qui étouffaient leurs cris, augmentaient leurs souffrances. Deux ou trois d'entre eux, seulement, avaient conservé assez de force dans leur corps, et d'empire sur leur abattement, pour résister au découragement qui s'emparait de leurs camarades. Uue circonstance les sauva... La lune, que leséchancrures des montagnesavaientloug-temps dérobée à la nuit, se montra tout-à-coup sur le versant d'une colline qu'elle semblait gravir. La mer se couvrit d'une teinte transparente, dans laquelle les yeux fatigués des nageurs cherchèrent avidement le côtre. Il était à 100 pieds d'eux.
Cette vue ranima leur courage ; les membres engourdisse retrempèrent dans l'espoir. Le petit côtre, dont le mât noir se balançait sous les rafales du vent, fut le but vers lequel chacun dirigea ses regards et ses efforts. En dix minutes, tout le monde était le long du bord.
Ici, des mesures de prudence devenaient nécessaires. C'était sur le pont de ce côtre que devaient se dénouer les incidens de la hasardeuse tentative des prisonniers. 11 fallait donc que toutes leurs mesures tendissent à en assurer le succès. Un canot, qui était amarré à la traîne, servit provisoirement de retraite aux nageurs; puis on convint que l'un d'eux grimperait à bord par la corde qui retenait l'embarcation, tandis qu'un second se jetterait de nouveau à la mer pour gagner l'avant et s'emparer du câble pour atteindre le pont. Une rapide inspection suffirait, et les autres marins, prévenus de l'état apparent du bateau, s'empresseraient d'y monter afin d'en prendre possession avec les chances de réussite que présenterait l'avantage du nombre.
Tout était silencieux à bord. Les marins grimpèrent avec précaution, et ne purent se compter que dans cet instant. Ils étaient huit...
Quatre matelots anglais qui dormaient dans une voile, sur l'avant du bateau, furent roulés et enlevés avec leur toile pour linceul ; on les jeta par-dessus le bord.
Le capot de la chambre, que la chaleur avait
engagé le capitaine sans doute à laisser ouvert, fut barricadé à tout événement* Tout allait bien.
On juge de l'empressement que mirent les marins français à appareiller le petit côtre auquel ils allaient devoir la liberté. Les uns coupèrent le câble, les autres déferlèrent les voiles et les livrèrent au vent. Un homme s'empara du gouvernail et dirigea l'avant du bateau vers le large ; tout cela se fit sans parler, et comme par convention. Jamais appareillage ne fut plus rapide. La fatigue de ces malheureux se trouva en quelque sorte galvanisée par toutes les probabilités de réussite qui entouraient désormais leur entreprise.
Détaché du fond par la rupture de son câble, le bateau céda à l'impulsion de la brise de terre qui enflait ses voiles à mesure que les marins les déployaient.
La petite rade d'Antigues est gardée par un fort à la portée duquel il était impossible que ne passât pas le côtre. On voyait au loin, de-
fmis quelques instans, une grande agitation de umière sur le ponton, et tout faisait présumer aux fuyards que leur évasion était connue. En effet, un conp de canon parti de ce point porta bientôt dans la rade un signal de vigilance. Peu à peu les forts s'éclairèrent, on vit des lumières glisser sur l'eau avec les embarcations qui se détachaient à la poursuite des prisonniers. Le fort, sous la volée duquel allait passer le côtre, illumina ses embrasures, et la lune, qui s'était élevée audessus des grandes montagnes, vint donner à la nuit une transparence qui pouvait révéler la fuite des prisonniers.
Mais la brise, qui depuis plus de deux heures fraîchissait toujours, vint en aide aux prisonniers en précipitant leur course. La conformation de la rade et la disposition des roches exigeaient que le bateau passât à une petite distance du fort; mais ce dernier danger était peu capable d'effrayer des hommes qui brisaient leurs fers. Le fort jeta ses boulets vers le petit côtre, dont rien ne paralysa la course. Les boulets s'égarèrent dans la nuit; le bateau n'en tint pas compte; il tanguait sous l'effort de sa voilure, emportant joyeusement les hardis marins qui s'en étaient rendus maîtres. On courut toute la nuit au large. Au jour, le bateau se trouva à portée d'une frégate qui hissa son pavillon, en l'assurant du coup de canon de guerre. Mais c'était les couleurs françaises. A défaut de pavillon, le côtre, en dirigeant sa route sur la croisière, fit suffisamment comprendre la nature de ses intentions. Un quart d'heure après, les Français étaient parmi leurs frères, le patron d'Antiffues aux fers dans la batterie, et le petit côtre à la remorque de la frégate.
Ulf OFFICIER DE MARINE.