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Catamaran* (1) attelai*,
rftAGVSPT PP l/flIST0IRE DJ3 LA GRANDS FLOTTILLE DE BOULOGNE.
L'historien de la guerre maritime qui suivit la rupture du traité d'Amiens pourrait, dès le début de sa tâche, éprouver un grand embarras s'il n'avait, pour éclairer son jugement, que les opinions si diverses que l'on a émises sur le gigantesque armement préparé par Napoléon, dans les années 4805, 1804 et 180$, pour l'invasion de l'Angleterre.
Ainsi, l'on prétendit dans le temps, et quelques personnes souiiennentencoreaujourd'hui, que les Anglais n'ont jamais regardé comme sérieux les projets de l'empereur, et n'ont eu aucune frayeur de la descente, Heureusement le contraire a été prouvé par les faits, et c'est désormais chose bien avérée que les Anglais crurent à la descente et passèrent près de deux années en proie aux plus vives alarmes.
Ces alarmes redoublèrent surtout lorsqu'ils vinrent à soupçonner auelque chose du plan que Napoléon avait si habilement concerté pour éloigner de l'Europe une grande partie de leurs escadres à la poursuite des nôtres, et faire arriver à llmproviste dans la Manche plus de soixante vaisseaux français, espagnols et hollandais, qui, maîtres de cette mer pendant quelques jours, eussent assuré le passage de la flottille, et le débarquement de cent cinquante mille hommes sur les rivages britanniques. Mais ce plan admirable, et dont le succès tint à si peu de chose (2), ne fut mis à exécution qu'environ six mois après les événemens que nous avons entrepris de raconter,
Nous ne rappellerons pas ici les efforts que firent les Anglais pour empêcher la réunion de la flottille à Boulogne et dans les ports voisins, puis, lorsqu'ils y eurent échoué, tout ce qu'ils imaginèrent et mirent en œuvre pour la détruire ou la paralyser. Nous parlerons uniquement de l'entreprise aussi folle que ruineuse qu'ils formèrent dans le dessein d'incendier les bâtimens de notre flottille, soit sur la rade de Boulogne, quand ils y étaient rangés en ligne d'embossage pour protéger ce grand quartier-général de l'invasion, soit dans les ports mêmes qui leur servaient d'abri,
(1) Dans la plupart de dos dictionnaires de marine, on trouve ce mot écrit catimaron; mais nous lui conservons l'orthographe anglaise, parce que quelques auteurs français l'avaient adoptée, et que d'ailleurs on l'a employée dans les journaux et autres écrits où il est parlé de 1 expédition qui fait le sujet de notre article.
(2) À ce que le ministre Decrès, par des motifs d'affection et de camaraderie, ne proposa point à l'Empereur le remplacement d'un «mirai qui, se rendant justice, l'avait •#lUcité lui-même.
Les tentatives de bombardement de nos ports et d'attaque de vive force contre nos bàtimenç, lorsqu'ils se montraient sur les rades, précédèrent cette entreprise. Ce ne fut qu'après avoir reconnu l'impossibilité d'arriver à leur but par les moyens qu'on emploie d'ordinaire à la guerre, que les Anglais eurent recours à des moyens odieux, et l'on peut à juste titre qualifier ainsi ceux qui ne présentent aucune espèce de danger pour les assaillans.
À la tête de l'amirauté anglaise se trouvait alors, comme il est assez ordinaire, non un de ces grands hommesde mer qui s'étaient illustrés dans le commandement des armées navales, mais un homme d'État tout-à-fait étranger aux affaires de la marine. Élevé à ce poste eminent par des considérations purement politiques et des convenances de parti, lordMelville était doué d'une haute capacité ; mais le défaut de connaissances spéciales, et l'ardeur de sa haine contre la France le rendaient par trop accessible aux faiseurs de projets pour l'anéantissement de notre marine. C'est ainsi qu'il avait primitivement adopté l'idée extravagante de renfermer la flottille dans les ports de Boulogne, Wimereux et Amble te use, en coulant des navires chargés de pierres à l'entrée du chenal de chacun de ces ports. Il ne faut donc pas s'étonner de l'empressement qu'il mit à accueillir, dans l'été de 18Ô4, un autre plan pour consommer d'une manière infaillible la destruction delà flottille. N'envisageant que l'immense importance du résultat qu/on lui promettait et séduit par ce qu'offrait en apparence de tres-ingénieux certains détails dç plan proposé, il l'adopta d'enthousiasmé, et fit construire à grands frais, et avec tout le secret possible, une
Îuantité considérable de machines infernales de iverses espèces. Le ministère ehtier partagea son engpuement et ses espérances.
.Quand tout fut prêt, lord Melville, voulant être témoin du succès attendu d'une expédition qu'il avait encouragée et favorisée de tout son pouvoir, se fit transporter à bord du Monarch, vaisseau de l'amiral Keith, qui commandai tles forces anglaise* réunies devant Boulogne. Pitt lui-même vint, avec plusieurs autres ministres, s'établir en observation à Walnier-Castle, fief attaché à son titre de lord-gardien des cinq ports, et que le duc de Wellipgton possède aujourd'hui en cette même qualité. Ce château, situé sur le haut des falaises opposées au rivage français, lui procurait la station la plus favôrable pour jouir (quoique de fort loin) du spectacle délicieux que devait lui offrir l'embrasement de la flottille.
Tel était l'état des choses de l'autre côté de la Manche. En deçà du détroit, sous les apparences de la plus entière sécurité, on prenait toutes les précautions pour se garantir d'une surprise.
Le gouvernement français n'ignorait pas les projets du premier lord de l'amirauté anglaise»
et connaissait jusqu'à un certain point les travaux mystérieux dont on s'occupait sans relûche dans l'arsenal de Chatham et à Londres même. Les espions de l'amiral Bruix l'en avaient informé. Sans savoir précisément le nombre et l'espèce de machines qui devaient être employées, il ne lui restait aucun doute sur la nature do l'attaque méditée contre sa flottille, et il avait pris les mesures qu'il jugeait les plus efGcaces pour la repousser. L'époque précise où elle aurait lieu était incertaine, attendu qu'elle exigeait un concours de circonstances qui ne permettait pas de la fixer. à l'avance; mais c'était une chose dont il comptait juger par les mouvemens de l'escadre ennemie.
Dans les derniers jours de septembre, le nombre des bâtimens de la station anglaise reçut un accroissement successif et considérable. L'amiral français en conclut que l'instant était proche. Les Anglais établis à leur mouillage ordinaire, à environ une lieue et demie de la ligne d'embossage française, présentaient, le 2 octobre au matin, une masse de cinquante-deux bâtimens parmi lesquels se faisaient remarquer plusieurs vaisseaux de ligne. Pêle-mêle avec des bâtimens de guerre de grandeur et d'espèce différentes, que leur simple aspect décèle toujours si bien au coup-d'œil exercé des marins, on remarquait vingt à vingt-cinq brigs et cutters de mesquine apparence : ou jugea que c'étaient des brûlots. Pendant toute la matinée, à l'exception de nombreuses allées et venues de canots qui indiquaient de fréquentes communications entre les bâtimens ennemis, il n'y eut aucun mouvement remarquable. Au commencement de l'après-midi, une division corn posée d'un vaisseau de ligne, trois frégates, deux brigs et plusieurs cutters, se détacha du gros de la station et vint jeter l'ancre hors de portée de canon, au vent de l'aile gauche de la ligne française : dès-lors il n'y eut plus lieu de douter de la proximité de l'attaque. Le temps, d'ailleurs, était le plus favorable aux desseins de l'ennemi. On approchait de la nouvelle lune, ce qui promettait une nuit obscure, et la force du courant de syzygie, jointe à une bonne brise de l'O.-S.-O., offrait les plus grandes facilités pour lancer des brûlots contre les bâtimens français.
L'occasion était belle, sous un autre rapport. Le grand nombre des bâtimens qui se trouvaient réunis sur la rade de Boulogne offrait d'autant plus de chances qu'il y en eût d'abordés et de détruits par les machines infernales. La ligne d'embossage, Tune des plus fortes qui eussent été établies jusqu'alors, comptait environ cent cinquante bateaux de toutes les espèces qui composaient la flottille (sauf les transports et les paquebots). Elle était disposée sur trois rangs : le premier et le plus au large, entièrement formé de canonnières; le second, de bateaux plats, et le troisième, de pénichesetdecaïques.Au centre du rang
des canonnières se trouvait la prame la Ville de Mayence, armée de douze canons de 24, et sur laquelle flottait le pavillon du contre-amiral Lacrosse. Cet officier-général, qui, à raison de ses fonctions de commandant en second et de directeur supérieur de l'armement de la flottille, était chargé de tous les détails de son organisation, ne roulait pas pour le commandement de la ligne d'embossage avec îes autres contre-amiraux et chefs d'escadrille. Mais on est fondé à croire que la détermination exceptionnelle prise par l'amiral Bruix lui fut dictée par la gravité des circonstances et par un autre motif qui ne fait pas moins d'honneur à son noble caractère. Il voulut sans doute que le contre-amiral Lacrosse, qui avait déployé tant de talens, de zèle et d'activité dans l'armement et l'organisation de la flottille, eût la gloire de défendre une portion considérable de ces nombreux bâtimens, parmi lesquels il avait établi un ordre si admirable (4).
A la chute du jour, tout était prêt, d'un côté pour l'attaque, et de l'autre pour la défense. Tous les capitaines des bâtimens de la ligne d'embossage avaient reçu des instructions détaillées sur les manœuvres qu'ils devaient faire, dans les divers cas qui pourraient se présenter. Tous les canots de grande dimension et plusieurs péniches à obusier prussien avaient été postés en védette, en avant de la ligne d'embossage, pour avertir de l'approche de l'ennemi, combattre ses embarcations armées, ou accrocher ses brûlots et les écarter de la ligne.
Vers neuf heures et demie, quelques coups de fusil se font entendre au large de l'aile gauche de la ligne d'embossage ; des coups d'obusier leur succèdent : ce sont nos védettes aux prises avec les embarcations que l'amiral anglais a détachées de son escadre pour soutenir les machines incendiaires, et empêcher de les détourner de leur direction.
Ici commence le grand drame préparé depuis plusieurs mois avec tant de soin et de mystère. Le sort en est jeté. L'arrêt prononcé par le terrible lord Melville va recevoir son exécution. Toute la partie de la flottille impériale qui a osé s'aventurer en rade va être dévorée par l'incendie ou abîmée dans les flots; et, animés par ce premier succès, les audacieux marins de la Grande-Bretagne iront, au milieu de la consternation répandue à terre par ce grand désastre, conduire leurs machinesinfernalesentre les jetées et jusqu'au sein du port de Boulogne. Alors, mal-
(1) «Grâce aux dispositions que le contre- amiral Lacrosse régla et prescrivit, tant pour l'installation et la tenue des bâtimens, aue pour le service des officiers et marins, et à la rigidité avec laquelle il les fit exécuter, on vit régner parmi l'expédition maritime, la plus nombreuse sans doute des temps modernes, un ordre tel que n'en présenta jamais aucune force navale de quelque puissance que ce soit. »
Victoires et Conquêtes, t. XVI, p. Jf.
heur à la flottille! malheur à la ville même, qui sera détruite de fond en comble! Navires, édifices, tout sautera en l'air ou deviendra la proie des flammes ! Une soudaine et effroyable catastrophe confondra les orgueilleux desseins de Napoléon, et l'Angleterre sera sauvée du plus grand péril qui jamais l'ait menacée.
Malheureusement pour son pays alarmé, et dont le salut, pour ainsi dire miraculeux, vint d'ailleurs, le premier lord de l'amirauté anglaise, qui se flattait d'avoir si habilement combiné, avait oublié de faire entrer un élément essentiel dans ses savans calculs. Il n'avait pas compté sur la froide intrépidité qui s'allie si bien au courage fougueux dans le caractère de la nation française. . . Mais poursuivons notre récit.
Aux premiers coups de feu, les cris de vive l'empereur! qui retentissent dans toute la ligne d'embossage, annoncent que tous ceux qui la montent, officiers, marins et soldats, brûlent du désir de combattre l'ennemi, et de renouveler, s'il osait se présenter à l'abordage, les prodiges de la glorieuse nuit du 28 thermidor an IX (1).
Parmi les embarcations de l'escadre ennemie paraissent plusieurs cutters et brigs à la voile. Nos védettes font sur eux un feuirès-vif de mousqueterie et de mitraille; mais ils continuent d'avancer sans riposter. Nul doute que ce ne soient des bâtimens incendiaires ; on cherche à les joindre pour les accrocher et les détourner de la ligne d'embossage; mais les embarcations ennemies s'opposent à cette manœuvre, et pendant le temps employé par les nôtres à les combattre et à les mettre en fuite, les bâtimens qu'elles protégeaient, poussés par le vent et la marée, ont pu arriver jusqu'auprès de la ligne d'embossage. Là, on les accueille à coups de canon pour tâcher de les couler. Le premier, qui était un fort cutter, tombe néanmoins dans la ligne, et est sur le point d'aborder une canonnière et ensuite un bateau de deuxième espèce, placé au second rang ; les capitaines de ces deux bâtimens manœuvrent sur leurs câbles, et réussissent à éviter un abordage aussi redoutable. Mais tout-à-coup le cutter saute entre les deux premiers rangs de notre ligne, sans y causer heureusement) aucun dommage. Deux de nos marins seulement sont blessés par ses éclats.
Arrêtons-nous pour citer ce que nous écrivions à ce sujet, il y a plus de quinze ans :
t Cette explosion subite, accompagnée d'une détonation épouvantable, causa quelques alarmes à terre, et même dans la ligne d'embossage. A l'aspect de l'immense gerbe de feu qui s'éleva tout d'un coup vers le ciel, on crut voir sauter en lair.un des L-Uimens de la flottille, par suite d'un
(1) Celle où le célèbre Nelson échoua si honteusement ' dans son attaque contre une précédente flottille sur cette même rade de Boulogne.
accident malheureux qui avait mis le feu à la soute aux poudres. Le cœur de tousses spectateurs se serra en pensant aux nombreuses victimes de ce désastre. Cette erreur était très-naturelle ; suivant les usages ordinaires de la guerre, au moment où l'on abandonne les brûlots, on y met le feu, et ils s'avancent tout en flammes vers les bâtimens contre lesquels ils sont lancés. Ici, aucune trace d'embrasement ne s'était fait apercevoir avant l'explosion, et l'on ne pouvait penser que ce fût un brûlot qui fit son effet. Une seconde explosion semblable vint bientôt dissiper l'erreur, et l'on put, avec moins d'effroi, admirer le magnifique bouquet d artifices qu'offrait en éclatant chacun de ces bâtimens ou des machines infernales d'une autre espèce (2). >
Ces explosions se renouvelèrent dé temps à autre pendant presque toute la nuit, mais la plupart avec moins d'effet encore que la première ; on en compta douze depuis environ dix heures du soir jusqu'à trois heures et demie du matin.
A la suite des brigs et cutters dont nous avons parlé, les Anglais lancèrent un nombre considérable d'autres machines infernales qui, dépourvues de mâts et de voiles, et lestées de manière à être maintenues à fleur d'eau, étaient bien plus difficiles à apercevoir, et par conséquent à éviter; mais il paraît qu'elles ne produisirent aucun effet.
En conséquence de la direction du vent et de la marée, les bâtimens et machines incendiaires de l'ennemi ne menacèrent que successivement les diverses parties de la ligne d'embossage: mais, tandis qu'ils la parcouraient ainsi de la gauche au centre et à la droite, les embarcations de l'escadre anglaise cherchaient sur tous les points à inquiéter nos bâtimens, soit en dirigeant sur eux un feu très-vif de mitraille et de mousqueterie, soit en lançant à bord des artifices embrasés. De la sorte, dès le commencement de l'action et pendant toute sa durée, la ligne entière ne discontinua pas de tirer.
C'était un beau spectacle ! Les mâtures de nos bâtimens, qui s'étaient effacées dans l'obscurité d'une sombre nuit d'automne, apparaissent maintenant et se dessinent d'une manière confuse au milieu d un nuage de feu et de fumée, qui tranche sur le fond noir du ciel et se reflète sur la mer, comme ce large bandeau grisâtre qu'on voit régner le soir à l'horizon, dansles plus grandes ardeurs de l'été, et que des éclairs de chaleur viennent nuancer d'une teinte d'or et de pourpre. A mesure que la nuit s'écoule, l'artillerie et la mousqueterie, qui n'ont cessé de retentir, se ralentissent. D'abord c'était un fracas terrible et non interrompu, un roulement continuel ; puis quelques pauses entre des décharges encore tonnantes; bientôt on pourrait compter
(2) riclotres et Conquêtes, t. XVI, p. 40.
les coups , ils ne partent plus qu'isolés, et à des intervalles de plus en plus longs ; la lueur rougeâtre qu'accompagne une légère détonation n'apparaît plus que faible et rare; enfin tout rentre dans l'obscurité et le silence.
Voilà quel fut l'aspect de la rade pour les milliers de spectateurs qui couvraient les falaises de Boulogne; et aussi ce qu'il dut être pour les Anglais placés de l'autre côté et à une distance à peu près pareille du théâtre de l'action.
Qui pourrait dire tout ce qu'éprouva lord Melville pendant cette nuit d'espérance et d'anxiété? Mais il est assez facile de l'imaginer. Ce qu'il avait pu voir suffisait pour le convaincre que l'effet de ses fameuses machines était bien loin d'avoir répondu à son attente. Nulle apparence d'incendie n'était venue réjouir ses yeux et son cœur, et une douzaine d explosions distantes et isolées devait lui annoncer que ses machines seules avaient sauté.
Quels sentimens aussi durent agiter l'amiral Keith, lui qui, pourtant, avait fait depuis longtemps ses preuves, mais dont l'honneur se trouvait malheureusement associé dans cette folle entreprise avec celui du premier lord de l'amirauté? Supposons-le au point du jour, braquant sa longue-vue sur la flottille. Qu'aperçoit-il? Nos bâtimens sont à leur poste, sans qu'il paraisse en manquer un seul ; leurs rangs ne présentent aucun vide, et sont formés avec autant de régularité que la veille. — Tout au moins, ils auront éprouvé des avaries graves. — Mais non ; tous les mâts sont debout, toutes les vergues en croix... 0 honte! ô désespoir!... Que reste-t-il à faire? Lever l'ancre, regagner la rade des Dunes, et avouer tristement son échec, ou mentir avec effronterie à la face du peuple anglais. Mais mentir est un misérable expédient ressource d'un jour, là où il y a une presse libre, pour proclamer dès le lendemain l'humiliante vérité.
De notre côté, que s'était-il donc passé, et comment nos bâtimens avaient-ils échappé à une destruction imminente? Cette nuit mémorable fut pleine de dangers pour nos braves marins ; mais ils surent les affronter et s'y soustraire. Non-seulement quantité de bâtimens durent aux efforts de leur équipage de n'être point accrochés par les cutters et les brigs incendiaires, mais encore plusieurs, qui avaient été accrochés, parvinrent à se débarrasser et à éloigner d'eux ces formidables machines, qui devaient les faire sauter avec elles. En un mot, la flottille fut préservée par la bonne contenance des hommes de tout grade et de toute arme qui la montaient, et par leur zèle à seconder l'exécution des dispositions qu'avait prescrites le général commandant la ligne. C'est là, on doit le dire, ce qui contribua principalement à faire échouer des projets qu'on ne saurait regarder comme impraticables, après le funeste succès qu'ils obtinrent quelques années plus tard.
Pourquoi faut-il qu'à Rochefort des capitaines de vaisseau qui avaient blanchi dans les combats n'aient pas montré autant d'intrépidité et de sangfroid que des officiers jeunes et d'un rang très-subalterne en avaient déployé à Boulogne ?
L'ordre du jour publié par l'amiral Bruix, le lendemain de l'affaire, fit connaître les officiers qui s'étaient distingués, et signalait particulièrement les enseignes Lemonnier et Coulonne, le lieutenant Guidon du 56e régiment de ligne, le lieutenant de vaisseau La salle, et le capitaine de vaisseau Pevrieu, ce brave commandant de notre ligne d'embossage dans la brillante affaire du 28 thermidor an IX.
Le contre-amiral Lacrosse lui-même, non content d'ordonner et de diriger, avait aussi payé de sa personne. Dans la tournée qu'il fit, durant la première partie de l'action, alors que la gauche seule était engagée, afin de s'assurer si ses ordres étaient bien exécutés et en seconder la parfaite exécution par sa présence, il aperçut un des bâtimens incendiaires de l'ennemi, et se dirigea sur lui avec son canot pour l'accrocher et l'écarter de la ligne. Il n'était plus qu'à une demi-portée de pistolet de ce bâtiment, lorsqu'il vint à sauter. Le canot fut couvert d'eau et d'éclats; mais, par un bonheur extraordinaire, deux matelots seulement furent atteints et blessés très-légèrement.
Un seul bâtiment français périt par suite de l'héroïsme de son équipage, qui se dévoua pour le salut commun : c'était une péniche à obusier prussien. Ayant aperçu un canot à la voile, qui paraissait remorquer une machine incendiaire, elle s'en approche; une partie de ses hommes sautent dans le canot anglais, où ils ne trouvent personne; mais au même moment la péniche vient à heurter la machine, qui éclate et l'engloutit avec tous les hommes restés à bord ; ceux qui se trouvaient dans le canot anglais, au nombre de vingt-sept, gagnèrent le port de Wimereux. Les victimes furent un officier, sept marins et treize soldats. A l'exception de quelques blessés, ce fut l'unique perte qu'éprouva la flottille française dans cette affaire. Quant aux Anglais, ils prétendirent n'en avoir éprouvé aucune. On sait assez combien leurs assertions sur le chapitre des tués et des blessés ont toujours été véridiques.
Essayons maintenant de décrira les machines infernales dont le gouvernement anglais s'était promis tant de succès. Notre tâche sera facile, quelques-unes de ces machines ayant été arrêtées par nos embarcations, et d'autres recueillies à la cote. L'amiral Bruix nomma une commission pour en lever les plans et en faire la description. Nous avons eu sous les yeux, dans le temps même et vingt ans plus tard, le rapport de cette commission. Elle n'y présentait qu'une description succincte, et renvoyait, pour les détails, aux plans
FRANGE MARITIME
qu'elle avait fait faire avec le plus grand soin, et aux explications qui les accompagnaient : ce sont ces plans, long-temps égarés, et retrouvés par • tuite de l'établissement d'une section historique au dépôt de la marine, qui ont servi de modèles aux planches ci-jointes.
Les machines en question étaient de trois espèces : la première se composait de bâtimens (cutters ou bngs), ne différant des brûlots ordinaires qu'en ce qu'aucune trace d'embrasement ne s'y faisait remarquer avant l'explosion, ce qui les rendait plus dangereux, en les laissant apercevoir plus tard, et en donnant lieu de les prendre pour des bâtimens de guerre. Cette erreur pouvait exciter à tenter de s'en emparer à l'abordage, et devenir fatale aux Français qui se porteraient à cet acte de bravoure, si conforme à leur caractère impétueux. Nous ignorons si les Anglais s'en étaient servis auparavant; mais depuis on les vit en faire un fréquent usage, et ils formèrent, dans la nomenclature de leurs forces navales, une classe particulière désignée sous le nom d'eay/o- »ion vessels.
La seconde espèce de machines infernales (figure ire) consistait en coffres de bois d'environ 21 pieds de longueur, 5 pieds et demi de largeur et 2 et demi d'épaisseur, dont la figure, géométriquement parlant, était celle d'un parallélipipède rectangle, sur chacune des deux plus petites faces duquel on aurait appliqué un prisme triangulaire à bases équilatérales. Deux guérites, réunies par leurs bases, peuvent en donner une idée assez exacte aux personnes étrangères à la géométrie. Ces coffres formaient une sorte de bateaux plats à poupe et à proue aiguë. Les Anglais leur avaient donné le nom de catamatons, à cause de leur ressemblance avec les radeaux ainsi nommés dans l'Inde, et que Ton construit en accolant trois, cinq ou sept troncs d'arbres de longueur inégale. Chaque catamaran contenait environ cinq milliers de poudre en grenier, et, par-dessus cette poudre, cinquante à soixante pelotes d'artifice. Ces pelotes (iig. 8 et 9), assemblées deux à deux par un bout de corde, et au moyen d'un œillet et d'un cabillot, avaient la forme et la grosseur d'un melon; elles étaient composées de fil de carret ou de bitord, fortement goudronné, entourant une boule d'artifices,au milieu de laquelle se croisaient deux tubes de bois chargés comme des fusées de bombes et garnis d'étoupilles. Elevées en l'air, et dispersées de tous côtés par l'explosion de la poudre sur laquelle on les avait posées, ces pelotes devaient (à ce que l'on s'était imaginé ) retomber à bord des bâtimens français, et le bout de corde qui les accouplait devait les faire s'accrocher à quelque partie du gréement et y porter l'incendie. Ces pelotes ne produisirent aucun effet, et il était impossible qu'il en fût autrement. L'explosion de la poudre qui les supportait, devant mettre en
pièces la charpente solide du catamaran, devait, à plus forte raison, les réduire en atômes, au lieu de les projeter sur nos bâtimens, comme on avait eu l'absurdité de le supposer.
Les machines de la troisième espèce (fig, 6 et 7) étaient simplement des barriques remplies de poudre et de pelotes d'artifices. Quelques boulets enfermés dans une toile clouée sur les douves, du côté opposé à la bonde, devaient les maintenir à fleur d'eau, ce qui les rendait moins visibles, et en même temps s'opposer à tout mouvement de rotation qui eût pu, lors de l'explosion, faire que les pelotes d'artifice se trouvassent ailleurs qu'à la partie supérieure.
On ne sait pas précisément comment le feu était communiqué aux machines de la première •espèce; mais on présume que c'était par les mêmes moyens qu'aux brûlots ordinaires, c'està-dire à l'aide d'un saucisson et d'une mèche. Le moyen employé pour les deux autres espèces de machines (fig. 5) était tout-à-fait différent, et on le croyait neuf. Peut-être ne l'était-il pas ; car qui oserait se flatter de connaître toutes les inventions de nos devanciers, non pas seulement en artillerie, mais dans une science ou un art quelconque ? Toutefois, voici en quoi il consistait (i) : Une boîte plate en cuivre, hermétiquement fermée par la pression de vingt-cinq à trente vis sur une bande de cuir huilé, placée entre ses bords repliés en dehors et la plaque qui la recouvrait, était appliquée à la machine, à l'aide d'une douille à vis chargée d'artifices. Cette boite renfermait un mouvement d'horlogerie et une forte platine de fusil dont le bassinet communiquait avec la douille; lorsque le chien était armé, le bout coudé ou doigt de la détente portait sur l'épaisseur d'un disque en cuivre, placé audessus du tambour et tournant avec lui. Ce disque était plein environ aux cincj sixièmes, et une entaille profonde occupait le sixième restant; il retenait la détente Jusqu'à l'instant où l'extrémité de celle-ci venait à rencontrer l'entaille ; le chien s abattait alors sur la battent, et le feu se communiquait du bassinet à la douille, et de la douille à la poudre du catamaran ou de la barrique. On pouvait de la sorte obtenir l'explosion au bout d'un nombre précis d'heures et de mi-» nutes : pour cela, il suffisait de donner au disque une position telle aue le bout de la détente se trouvât éloigné de 1 entaille d'un arc qui fût, à la circonférence du disque, dans la même proportion que l'espace de temps donné l'était à la durée d'une révolution entière du tambour. Par ua moyen ingénieux, on s'était réservé la faculté d'arrêter l'horloge et de la remettre en marche à volonté. Un piston dont la tête sortait en dehors de la boîte et que l'on pouvait ainsi pousser et tirer
(I) Les dimensions linéaires de la figure 5 «ont U mol* tié de celles des objets représentés.
FiUftCE MARITIME.
sans ouvrir celle-ci, s'engrenait entre deux dents de la roue du tambour, c'est-à-dire du premier mobile de l'horloge, et l'arrêtait. Ces mouvemcns d'horlogerie, exécutés avec un soin remarquable, et qui prouvait toute l'importance que les Anglais attachaient à l'expédition, avaient très-probablement été montés et arrêtés à Londres par l'horloger qui les avait fabriqués; et, avant d'abandonner les catamarans, leurs conducteurs ne devaient plus avoir qu'à enlever la clavette qui tenait le piston poussé.
La diversité dans les espèces de machines infernales en dut amener dans les moyens de les conduire et de les diriger. Celles de la première espèce furent conduites à l'aide de leurs voiles, et accompagnées par des canots qui les abandonnaient lorsque la ligne d'embossage commençait à tirer dessus. Les catamarans et les barriques furent dirigés autrement.
Après les avoir fait remorquer par des canots jusqu'au point où l'on présumait, en raison de la force du vent et de la marée, qu'il ne leur faudrait pas plus de temps pour atteindre nos bâtimens que celui pour lequel ils étaient montés, les Anglais en laissèrent aller une certaine quantité en dérive vers la ligne d'embossage. Ils se proposaient de conduire le reste jusque parmi la flottillé ; mais, ayant reconnu l'impossibilité d'y parvenir de vive force ou de tromper la vigilance des marins français, ils imaginèrent un moyen à la faveur duquel ils comptaient pouvoir arriver au milieu de nos Mtimens, par une nuit obscure, sans être aperçus. Ils fabriquèrent quantité de machines, dont voici la description, et que la figure 2 représente, vue par-dessus; la figure 3, vue de profil, et enfin dont la figure 4 offre une coupe transversale, montrant comment étaient placées les rames. Deux coffres d'environ 17 pieds de long, et de moins d'un pied de large, construits en bois mince et léger, et remplis de liège pour les rendre insubmersibles, plats en dessus, façonnés en dessous et à leurs extrémités, comme une pirogue, formaient la partie principale de la machine. Une planche de 9 à 10 pieds de long, établie au milieu de l'espace intermédiaire, sur trois plates-bandes de fer ou de cuivre transversales et doublement coudées de chaque côté, fournissait, à environ 1 pied au-dessous de !a partie supérieure des coffres, un siège pour deux hommes qui, s'y plaçant, soit à califourchon, soit en alongeant les jambes sur la planche même, se trouvaient dans l'eau à peu près jusqu'au nombril, et manœuvraient chacun deux petites rames. Pour obvier au bruit que font ordinairement les rames, celles-ci étaient passées dans un collier de fer ou de cuivre garni de basane et porté sur un pivot et une double charnière bien huilés, qui leur permettaient de se mouvoir en tous sens avec facilité et sans le moindre bruit. Les caisses, en pyramide triangulaire
tronquée, que l'on voit sur la planche intermédiaire, devaient servirde point d'appui pour le dos des rameurs, en même temps qu'elles les garantissaient du choc de l'eau; la forme aiguë de ces caisses leur avait été donnée pour diviser plus facilement le fluide. Quant aux espèces de grillages placés vers les deux bouts de l'appareil, on n'a pu deviner précisément leur destination. L'appareil, chargé de deux hommes, ne s'élevait que d'un pouce ou deux au-dessus de l'eau, ce qui fit présumer que les grillages ne pouvaient être destinés à porter des artifices d'un certain poids, mais peut-être seulement à faciliter l'embarquement des rameurs.
Les catamarans et barriques qu'on laissait aller en dérive avaient, à l'une de leurs extrémités, un cordage et un grappin soutenus sur l'eau par quelques flottes de liège. On espérait que le grappin accrocherait le câble de quelqu'un des bâtimens français, et que, par l'effet du courant, la machine infernale viendrait se fixer contre le flanc du bâtiment, pour y éclater par l'effet de son mouvement d'horlogerie. L'attente des auteurs du plan incendiaire fut déçue en cela, comme dans presque tout ce qu'ils avaient imaginé.
Quand on songe aux sacrifices énormes que fit le gouvernement britannique pour l'expédition que nous venons de raconter, et que tous ces sacrifices furent faits en pure perte, on ne peut s'empêcher de lui appliquer le proverbe anglais : Much ado about nothing, beaucoup d'embarras pour rien! et l'histoire , en rapportant ses vanteries, dira que jamais entreprise pompeusement annoncée ne rappela mieux la fable de la montagne en travail. Lord Melville, à son retour, fut assailli de quolibets, on vit pleuvoir contre lui une foule de caricatures, et il demeura marqué du sceau indélébile d'un sanglant ridicule. Ainsi se venge ordinairement John Bull; mais, dans ce cas, une telle vengeance ne pouvait suffire, et, de toutes les parties de l'Angleterre, il s'éleva un cri d'indignation contre les auteurs et protecteurs de cette honteuse expédition, appelée dans le pays l'expédition des catamarans.
Nous croyons ne pouvoir mieux terminer qu'en citant ce passage de VAnnual Register pour 1804:
c Ainsi finit l'expédition des catamarans , entreprise aussi follement conçue que dispendieusement exécutée. Ce sera à jamais une tache imprimée à la mémoire des hommes puissans qui furent assez faibles pour approuver et faire exécuter un tel projet, mélange absurde d'ignorance et de témérité. »
Tel fut le jugement d'un contemporain, écrivain grave et impartial; tel sera sans doute celui de la postérité, plus impartiale encore.
J.-T. Parisot, Cbef de la eectioa historique du ministère de la marine,
FRANCE MARITIMÉ.