Tome IL
cipiter au fond de la mèr quand il y a urgence* On mouille les ancres avec des mouilleurs en fer, qui sont aussi d'invention moderne. Les caisses en tôle, qui contiennent l'eau dans la cale et la rendent incorruptible, n'étaient pas en usage dans les guerres de l'empire. Le fer a reçu encore une foule d'autres emplois qui en rendent la consommation immense dans les arsenaux, et ont beaucoup modifié les arméniens actuels.
L'arrimage de la cale, par suite de l'emploi des caisses ou tubes en tôle, a éprouvé des modifications qui se sont étendues aux emménagemens. Ce qui avait existé à bord du Montebello ne pouvait donc pas servir de règle pour le nouvel armement. Il était important de bien exécuter cet armement, afin d'établir quelque chose de fixe pour les arméniens futurs, et par conséquent d'en confier la direction à un officier instruit, zélé, et en état de discerner, entre les innovations apportées dans les diverses marines, celles qui sont le plus avantageuses et le mieux appropriées à un vaisseau de 130 canons. M. le capitaine de frégate Turpin, qui a été désigné par le ministre pour diriger cette opération difficile, s'en est acquitté a>ec une intelligence et une persévérance dignes des plus grands éloges. Notre marine pourra montrer aux nations que si une condescendance honteuse nous avait trop longtemps condamnés à n'armer que le nombre et l'espèce de bâtimens déterminés par l'amirauté anglaise, nous ne sommes plus empêchés maintenant que par les limites du budget.
L'armement d'un vaisseau de ligne est une des opérations les plus délicates qu'ait à exécuter un officier de marine ; il ne doit pas se contenter seulement de placer avec intelligence les objets d'armement et les vivres dans l'ordre le plus convénable pour la consommation journalière, il faut eneore que le poids de chaque partie du chargement du vaisseau soit en rapport avec le déplacement d'eau correspondant: que le centre de gravité, placé à une hauteur convenable, concorde avec le centre vélique, et que la stabilité du vaisseau armé soit telle, que toutes ces circonstances réunies lui donnent les qualités désirables pour le combat et la navigation. C'est pour atteindre ce résultat que de notables changemens ont été apportés à l'armement du Montebello. Le lest en fer a été diminué pour que l'abaissement du plan de l'eau ne fasse pas trop descendre le centre de gravité; l'artillerie du pont supérieur ou des gaillards n'est plus placée aux extrémités qu'elle surchargeait, et entre les haubans qui en gênaient le tir; elle est en belle au milieu des côtés du vaisseau; le nombretotal des bouches à feu se trouve ainsi réduit à 120, au lieu de 132 que le vaisseau a portées avant 1815 , et pourtant la force réelle n'en est pas diminuée. Les voies de communication, plus vastes et mieux entendues, permettront aux 1089 hommes qui
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doivent en fortnèr l'équipagé de se présenter très-prompteraent sur le pont pour la manœuvre ou pour l'abordage» L'hôpital est emménagé et préparé avec un soin tout philantropique ; une cuisine, spécialement afféctée au service des malades, est à côté, et dans l'intérieur, une petite pharmacie pour le service journalier.
Les nvis sont encore partagés sur l'innovation qui loge l'amiral dans la troisième batterie, et le capitaine de pavillon et le chef d'état-major sous la dunette. Cette disposition, qui parait convenir parfaitement au caractère anglais, ne semble pas devoir satisfaire ég&lemént tous les officiers-généraux de notre mariàe<
L'arrimage de la cale, devenu beaucoup plus simple et plu* régulier depuis l'emploi des caisses en tôle et la substitution des câbles-chaînes aux câbles de àhanvre, a permis de placer toutes les soutes dans la cale» de mémé que le magasin général, où on loge tous les objets qui demandent plus particulièrement à être renfermés. Cependant il est à regretter que l'on n ait pas pu employer des caisses de quatre kilolitres, afin de n'avoir qu'un seul plan d'eau. C'est vraiment un chef-d'œuvre d'ordre et d'intelligence que le placement de cette multitude d'objets divers dans l'espace resserré consacré au magasin général» La cale contient six mois de vivres, six mois de rechange et cent trente»ciAq jours d'eau.
Le combat étant le but dans l'armement d'un vaisseau de guerre, tout oe qui s'y rapporte doit être disposé de rtianière que le service de l'artillerie n'éprouve aucune interruption : il faut que ce que l'on appelle le passage des poudres soit assuré de telle sorte que la confusion du combat n'en puisse apporter aucune dans la distribution des munitions aux quatre batteries de calibres différens ; il faut aussi que le transport des blessés des batteries dans la cale* où se trouvent les chirurgiens et leurs tables d'amputations, puisse être fait aveé célérité. A bord du MentebeUo, ces résultats paraissent avoir été atteints de la manière la plus complète.
Nous ne dirons pas que cet armement ait été fait avec toute l'économie possible; mais nous conviendrons qu'un premier essai excuse jusqu'à un certain point ce surcroit de dépenses. Nous désirerions seulement que ce qui a été fait pour le Montcbelfo fiât soumis à l'inspection d'une commission, et qu'un règlement définitif à suivre pour les bàthtiens du même rang fût arrêté par le ministre.
Si Toulon n'était qu'à une quarantaine de lieues de la capitale, nul doute qu'une grande partie de la société parisienne ne se fût mise en route pour aller visiter ce chef-d'œuvre des conceptions hu* moines. Le Mmtebetlo a 196 pieds de longueur et 50 pieds et demi de largeur. Il porte 120 pièces d'artillerie, dont 32 du calibre de 36, 34 de 24, W de 18, et 20 caronnades de 36. Il peut donc
vomir en une seule fois 3,500 livres de fer. Il doit être monté, comme nous l'avons dit, par 1 ,089 hommes, pour la nourriture desquels on embarque, pour six mois, 79,061 kilogrammes de biscuit, 30,580 kilogrammes de farine, 24,742 kilogrammes de viandes salées, 30,560 kilogrammes de légumes secs, et les accessoires en riz, fromage, oseille, chou-croûte, assaisonnement, eto<! 154,653 litres de vin, 4,590 litres d'eaude-vie, 55)860 kilogrammes de charbon de terre» ISO stères de bois à brûler, et 567 kilolitres d'eau, à raison de 2 litres 45 centilitres par jour pour chaque homme; pour le combat, 93*0 boulets et 160 paquets de mitraille de divers calibres, 50,750 kilogrammes de poudre de guerre, et lés accessoires en grenades, etc. La totalité de la charge est de 2,750 tonneaux, ou 5»460,00C livres* et pourtant tout cela paraît à peine; partout de l'espace, de l'air, du jour; 1,089 hommes vivent, se meuvent, et font résonner au besoin 120 bouches à feu aussi facilement qu'on le ferait au Champ-de-Mars. Qui n'a pas vu cela une fois dans sa vie a vécu d'une manière incomplète.
La surface des voiles que le vaisseau expose au vent, quand, par un beau temps, il court largue, est de 5,601 mètres carrés; l'extrémité de son grand-mat est élevée de 68 mètres, ou 209 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Voici le programme général des matériaux employés dans la construction d'un vaisseau à trois ponts :
La longueur de la quille a environ 180 pieds. L'ensemble de la construction emploie 115,000 pieds cubes de bois à six francs le pied. La largeur est d'environ 52 pieds, la profondeur de 25. Les trois batteries sont armées de différens calibres, comme nous venons de le dire pour le Montebelh> Le grand-mât a 120 pieds de longueur et 9 à 10 de circonférence : il pèse 40 à 42,000 livres. Le grand-mât de hune, qui s'élève au-dessus du grand bas-mât, a 72 pieds, et celui de perroquet qui le surmonte, avec une flèche pluslégèreencore, ensemble 52 pieds, ce qui fait souvent une hauteur totale de 244 à 250 pieds (les tours Notre-Dame n'ont que 200 pieds). La grand'vergue a 110 à 115 pieds. Le vaisseau doit avoir de 1000 à 1200 hommes d'équipage, et peut porter en outre 5 à 600 hommes de troupes. Les câbles ont 25 ponces de circonférence. Il entre dans la construction du vaisseau 140,000 livres de fer de toute espèce ; cuivre en barre et clous, 56,000; 2,600 feuilles de cuivre pour le doublage, pesant 31,000 livres; clous et cuivre, aussi pour doublage, 5,000 livres. Total général du cuivre, 90,000 livres; clous en fer, 1,000; plomb laminé, 6,500; étoupe noire, 49,000; brai gras, 23,000; brai sec, 15,000; goudron, 5,000. 11 faut 31 ,500 mètres de toile pour la voilure complète ; le vaisseau ayant ordinairement deux jeux de voiles, cette quantité de mètres se double. Le grand pa-
villon emploie seul 370 mètres d'étoffe. II faut, pour servir de lest et maintenir l'équilibre du vaisseau, 700 tonneaux de barres de fer dans la cale, Sous voiles, le vaisseau ayant son lest, ses canons, sa mâture, sa voilure, ses vivres, pèse 4,000,400,000 livres, quelques livres de plus qu'il n'y a de francs dans le budget que paie la France en 1835.
Nous jetterons un coup-d'œil rétrospectif sur les arméniens antérieurs des vaisseaux.
BIOGRAPHIE
Duquesne (Abraham), un des plus célèbres bétos de la marine française, naquit à Dieppe, en 4610. Son père, très-habile marin, étant par son mérite parvenu au grade de capitaine de vais*seau, s'appliqua & développer les talens qu'il découvrit en son fils. Le jeune Duquesne profita des leçons données par un tel maître ; mais sentant que pour la carrière qu'il se proposait de parcourir, la théorie ne suffisait pas, il parcourut les ports de France, chercha dans les conversations des marins les plus expérimentés à acquérir de nouvelles lumières; fit plusieurs voyages sur des bfttimens marchands, et ne négligea aucune occasion de s'instruire dans toutes les parties de son art.
Dès l'Age de 18 ans, le jeune Duquesne avait servi avec un succès distingué au siège de la Rochelle, entrepris par le cardinal de Richelieu.
En 46S7, il se trouva à l'attaque des tles Sainte- Marguerite, et l'année d'après il contribua beaucoup h la défaite de l'armée navale d'Espagne, devant Gattari. 11 se signala devant Tarragone, en 1641 ; devant Barcelone, en 1643, et en 1645, dans la bataille qui se donna au cap de Gates, contre l'armée espagnole.
En 1644, les troubles qui s'élevèrenten France, à la minorité de Louis XIV, empêchant qu'on ne poussât la guerre avec vigueur contre l'Espagne, Duquesne demanda et obtint la permission d'aller servir en Suède, où il était déjà connu avantageusement. La célèbre Christine, fille du grand Gustave, occupait alors le trône de ce pays. Il y fut fait major de l'armée navale, puis vice-amiral. Il avait ce dernier titre dans la bataille où les Danois furent entièrement défaits, et ou Ghristiern IV, leur roi, aurait été fait prisonnier lui-même, si ce prince n'avait été obligé, par une blessure dangereuse, de sortir, la veille de la bataille, du vaisseau qu'il montait.
En 1647, Duquesne rappelé en France, où son courage et ses talens pour la marine étaient alors nécessaires, fut destiné à commander l'escadre envoyée à l'expédition de Naples, en 1649.
Gomme la marine de France était fort déchue
de son premier lustre, Duquesne armu plusieurs navires à ses dépens, en 1650. Ce fut avec sa pe* tite flotte qu'il obligea Bordeaux, révolté contre le roi, et appuyé par les Espagnols, à se rendre. Les Espagnols étaient arrivés dans la rivière en même temps que lui; mais il entra à leurs yeux, et malgré eux. Ce fut en allant à cette expédition qu'il rencontra une flotte anglaise, dont le commandant voulut lui faire baisser pavillon, c Le canon, dit Duquesne, en décidera : et la • fierté anglaise pourra bien céder aujourd'hui. • 11 bat la flotte anglaise, quoique supérieure en nombre. Anne d'Autriche, connaissant toute l'importance du service que Duquesne venait de rendre à l'Etat, par la soumission de Bordeaux, voulut le récompenser en reine, et d'une manière digne de cette action éclatante. Elle lui donna le château et l'Ile d'Indre, en Bretagne, qui 6ont de son domaine, en attendant qu'on lui remboursât ses dépenses, et elle le fit chef d'escadre.
Louis XIV, ayant déclaré la guerre aux Hollandais, le 6 avril 1672, Duquesne se mit à la tète de ses troupes, et s'empara de plusieurs villes.
Le roi d'Angleterre, mécontentdes Hollandais, leur avait aussi déclaré la guerre; il mit en mer, au mois de mai de la même année, une flotte composée de quarante vaisseaux de guerre, de plusieurs frégates et brûlots. Elle fut jointe par la division française, composée de trente gros vaisseaux, de plusieurs frégates et brûlots, aux ordres du comte d'Estrées, vice-amiral de France.
Celle des Hollandais était de soixante-douze vaisseaux de guerre, de quarante autres bâtimens, tant frégates que brûlots, yachts, barques et avisos, et commandée par le fameux Ruyter
Les deux flottes se rencontrèrent près de Soults-Baye, sur les côtes d'Angleterre, Le combat commença le 7 juin, sur les cinq heures du matin, et dura jusqu'à neuf heures du soir.
Duquesne, qui commandait la seconde division de l'escadre française, eut affaire à Evertzen, vice-amiral de Zélande, le battit, et lui fit essuyer une perte considérable.
La bataille fut sanglante ; Ruyter dit qu'il n'en avait jamais vu de si terrible. On s'attribua la victoire de part et d'autre, comme c'est l'usage, quoiqu'on eût perdu des deux côtés plusieurs vaisseaux, avec un nombre considérable de braves officiers et de braves soldats.
L'année suivante, 1675, les flottes combinées partirent le 30 mai, pour aller chercher celle de Hollande, qui était à l'ancre devant Schoonvel t. La bataille s'engagea ; le comte d'Estrées et Duquesne y firent admirer leur courage et leur prudence. Mais cette bataille, qui fut aussi sanglante que la première et que celles qui suivirent, n'amena aucun résultat.
En 1674, Louis XIV envoya des vaisseaux sur les côtes de Sicile, au secours de Messine, qui s'était révoltée contre l'Espagne. Le duc de Vfc
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vonne, secondé par Duquesne, attaqua les Espagnols avec tant de fureur, qu'il les obligea à prendre la fuite, après une perte considérable d'hommes et de plusieurs vaisseaux, et fit ensuite son entrée dans Messine.
Les Hollandais, pour protéger les Espagnols eontre la France, dirigèrent du côté de la Sicile une flotte de dix-huit vaisseaux de guerre et de cent bâtimens, commandés par l'amiral Ruyter.
Duquesne, envoyé à Versailles pour demander du secours, si l'on voulait conserver Messine, fut nommé pour commander la flotte de vingt vaisseaux de guerre que Louis XIV fit équiper à Toulon, et reçut en même temps le grade de lieutenant-général des armées navales de France.
Duquesne se trouve en présence de l'amiral Ruyter, qui lui fermait l'entrée de Messine. Ils se battirent vaillamment tous deux; un des vaisseaux hollandais fut coulé à fond, mais l'entrée du phare de Messine n'en était pas moins fermée aux Français. Duquesne, en général habile, fit le tour de la Sicile et arriva à Messine par le sud.
Le roi, instruit du triomphe de Duquesne, et de l'avantage qu'il avait su en tirer, lui en écrivit une lettre de félicitation.
Le 22 avril 1676, les deux flottes se trouvèrent en présence.
La flotte française était composée de trente vaisseaux de guerre, de trois frégates et de sept brûlots.
Celle des ennemis était de vingt-sept vaisseaux de guerre, tant espagnols que hollandais, de neuf frégates et de quelques brûlots.
On se battit de part et d'autre avec fureur ; plusieurs officiers furent tués dans le combat. Un éclat de bombe emporta à l'amiral Ruyter le devant du pied gauche, et lui brisa les deux os de la jambe droite.
Les Hollandais firent retraite vers Syracuse, où Duquesne ne put les suivre, à cause de l'obscurité. Le lendemain, dès la pointe du jour, il fit voile vers cette ville, se mit en ordre de bataille, et provoqua les ennemis au combat, qu'ils ne jugèrent pas à propos d'accepter.
Le brave Ruyter mourut le 2& avril. Le capitaine Kallembourg, qui montait une frégate légère, fut chargé de transporter en Hollande le cœur de cet illustre marin. Ayant été pris par les Français, et conduit à Duquesne, celui-ci passa sur le vaisseau du capitaine, alla à sa chambre, qui était tendue en noir, et lorsqu'il fut près du vase qui contenait le cœur de Ruyter, il leva les mains au ciel, et dit : c Voilà donc les restes d'un » grand homme ; il a trouvé la mort au milieu » des hasards qu'il a tant de fois bravés. » Se tournant ensuite vers le capitaine Kallembourg, il ajouta : c Votre commission est trop respectable » pour que je vous arrête.» 11 lui donna un passeport.
Par une action du 2 juin, les ennemis perdi-
rent sept gros vaisseaux de guerre, six galères, sept brûlots, plusieurs autres bâtimens, sept cents pièces de canon, près de cinq mille hommes. Par l'explosion de plusieurs vaisseaux, le port de Païenne fut presque entièrement détruit, et plusieurs édifices renversés ; les Espagnols furent mis hors de combat, et les Hollandais retournèrent dans le nord.
Duquesne croisa ensuite dans la Méditerranée, pour contenir les corsaires de Tripoli et d'Alger, fit brûler dans le mêle de Barcelone un vaisseau espagnol, monté de soixante pièces de canon et de trois cents hommes d'équipage, et coula à fond, dans le port de Ghio, un grand nombre de bâtimens tripolitains.
Le roi, pour récompenser Duquesne de ses services, lui donna une terre près d'Etampes, qu'il érigea en marquisat, sous le nom de Duquesne, lui faisant entendre que s'il n'était pas protestant, il l'aurait récompensé par le bâton de maréchal de France. Duquesne, de retour chez lui, ayant rapporté à son épouse les propos que le roi lui avait tenus : c Cent diables (1), lui dit- » elle, il fallait lui répondre : Oui, sire, je suis » protestant, mais mes services sont catholi- » ques. » Ce que Duquesne ne jugea pas à propos de répliquer.
En 1681, Duquesne poursuivit les corsaires de Tripoli, et leur fit rendre leurs prises. Il fut chargé ensuite de l'entreprise hardie d'aller bombarder, avec des galiotes à bombes, Alger, dont Louis XIV voulait punir l'insolence (2). Ce bombardement jeta la plus grande désolation dans la ville, qui eut beaucoup de maisons renversées, la grande mosquée entièrement détruite, et une grande quantité de personnes écrasées sous les ruines.
Cette exécution terrible ne corrigea point les Algériens, qui commencèrent leurs coursescontre les Français. Duquesne, envoyé contre ces pirates, en 1683, fit contre la ville un nouveau bombardement, qui leur coûta encore plus cher que le premier. Avec dix vaisseaux de guerre, sept galiotes à bombes et quelques vaisseaux de transport, il rendit suppliante cette ville superbe et barbare, peuplée de forbans, qui avait plus de quatre cents pièces de canon, une garnison de douze mille hommes aguerris, et qui se préparaient à une vigoureuse résistance depuis deux ans, puis l'obligea de rendre sans rançon les nombreux prisonniers qu'elle avait faits dans les courses de ces pirates.
Cet événement causa la mort du roi d'Alger, Baben-Assen, que Mezzo-Morto fit massacrer dans la ville, après avoir soulevé contre lui une partie de la milice (5), en répandant le bruit que
(1) C'était le Juron particulier de Duquesne.
(2) Cette entreprise audacieuse était si nouyelle alors, que lorsque Renaut en fit la proposition dans le conseil, elle fut traitée d'extravagance.
(3) Cette milice, toujours composée d'un ramas de Turcs lerés dans les États du sultan, faisait et défaisait à sou gré les
c'était un lèche, incapable de régner, puisqu'il avait rendu les esclaves chrétiens sans avoir les esclaves turcs.
Mezzo-Morto, qui succéda tout de suite à Baben-Assen, se refusant aux conditions imposées parDuquesne, le bombardement recommença.
Le barbare Mezzo-Morto avait fait mettre le père Levacher, consul de France à Alger, dans un des plus gros canons qu'il avait fait tirer, et qui avait crevé. Ayant fait plusieurs prisonniers, entre autres M. de Choiseul, il en fit attacher dix à la bouche des canons, auxquels on mit le feu; il y fit mettre M. de Choiseul lui-même, et ordonna de tirer. Mais un capitaine de corsaire, que dans une autre circonstance M. de Choiseul avait fait prisonnier, qu'il avait traité avec les plus grands égards, et qu'il avait même renvoyé sans rançon, ce corsaire, dis-je, qui avait déjà sauvé plusieurs fois son libérateur de la mort, voyant qu'il ne pouvait obtenir sa grâce du farouche Mezzo-Morto, se plaça à côté de lui, le serra entre ses bras, dit au canonnier de mettre le feu, qu'il voulait mourir avec son ami et son bienfaiteur, puisqu'il ne pouvait le sauver. La fureur de Mezzo-Morto, qui était présent, se changea en admiration; il fit détacher M. de Choiseul, et consentit même, peu après, d'après les sollicitations du capitaine, à le faire échanger.
Duquesne voulait faire payer aux Algériens les pertes qu'ils avaient occasionées dans leurs courses sur les vaisseaux français ; il était sur le point de les y forcer, lorsque le défaut de bombes et l'approche de la saison des tempêtes l'obligèrent de retourner en France. Il quitta la rade d'Alger le 19 avril 1683, emmenant avec lui plus de six cents esclaves que les Algériens n'auraient pas rendus pour200,000écus, après avoir ruiné presque entièrement cette ville, l'avoir mise hors d'état de faire, pendant plusieurs années, aucune entreprise contre les chrétiens, après avoir détruit presque toutes ses maisons, brûlé tous ses magasins, brisé la plupart de ses vaisseaux, l'avoir épuisée de munitions de guerre, et mis presque tous ses canons hors d'état de servir.
Après de tels désastres, Mezzo-Morto, redoutant la vengeance des Français, était décidé à s'ensevelir sous les ruines de la ville. Mais les Algériens, qui avaient éprouvé toutes les horreurs d'un bombardement effroyable, et tenus renfermés dans leurs ports par les vaisseaux que Duquesne avait laissés pour croiser sur leurs rades, se virent forcés par la misère de demander la paix à la France. Louis X1Y eut la gloire de voir ces fiers pirates s'humilier devant lui, dans la personne de l'ambassadeur qu'ils lui envoyèrent en 1684, et se soumettre aux conditions qu'il voulut leur imposer.
On n'ignorait pas, dès 1683, que les Génois
rois ou deys d'Alger; et il est peu d'exemples qu'un dey soit mort dans son lit.
favorisaient sourdement , mais de tout leur pouvoir, l'Espagne , contre laquelle la France était en guerre; des insultes et des vexations gravés avaient eu lieu contre des Français. Louis XIV, qu'on n'offensait pas impunément, résolut de les en punir ; il fit équiper dans les ports de la Méditerranée une flotte dont il confia le coihmandement à Duquesne et à Tourville. Cette flotte était composée de quinze vaisseaux de guerre , de vingt galères , de dix galiotes à bombes , de deux brûlots , de huit flûtes , de vingt-sept tartanes et soixante-dix Mtimens à rames.
Duquesne, arrivé devant Gênes le 17 mai 1684, avant de commencer les hostilités, demanda satisfaction aux Génois. Pour toute réponse, ils firent une décharge de toute leur artillerie sur l'armée de France. Alors Duquesne fit tirer sur la ville, et dès le 20 les bombes avaient déjà brûlé et renversé plus de trois cents maisons , plusieurs palais, entre autres celui du doge et celui de Saint-Georges, où était le trésor de la république ; l'arsenal était entièrement détruit aussi bien que le magasin général ; toutes les marchandises qui y étaient , et qu'on estimait à des sommes considérables, avaient été consumées. Le bombardement dura jusqu'au 28, et le chevalier de Tourville fut laissé sur les côtes de Gènes avec une petite escadre, qui empêchait tous les vaisseaux génois de sortir du port.
Alors ils cherchèrent à calmer le ressentiment de Louis XIV, ils implorèrent leur pardon par le moyen du pape. Les articles du traite furent que le doge actuellement en charge et quatre sénateurs se rendraient, au commencement de l'année 1683, à Marseille, d'où ils viendraient trouver Sa Majesté ; que, pour être admis à son audience, ils seraient revêtus de leurs habits de cérémonie; que le doge porterait la parole au nom de la république , témoignerait au roi l'extrême regret qu'elle avait d'avoir déplu à Sa Majesté; qu'il emploierait les expressions les plus respectueuses et les plus soumises; que le doge et les quatre sénateurs, étant retournés à Gênes, continueraient d'exercer leurs charges jusqu'à ce que le temps de leur gouvernement fût expiré. Il y avait en outre des articles stipulés pour congédier les Espagnols, réduire le nombre des galères , et réparer les pertes des Français. Toutes les conditions furent acceptées, et le traité exécuté. Le doge et les sénateurs parurent aux pieds du trône; cette cérémonie eut lieu dans le plus pompeux appareil; et Gênes se vit obligée de faire taire dans cette circonstance la loi qui portait que son doge ne pouvait sortir un seul instant de la ville sans perdre sa dignité. Aussi, comme on demandait à celuici ce qu'il trouvait de plus extraordinaire à Vep. sailles et à Paris, il répondit • Cest de m'y voir.
Le bombardement de Gênes fut la dernière
expédition qui signala Duquesne. Ce brave marin , quoiqu arrivé à une extrême vieillesse , désirait encore combattre , et servir son pays. Louis XIV le remercia en ces termes flatteurs :
c Monsieur Duquesne, un homme qui a servi » aussi long-temps et aussi utilement que vous > doit se reposer. Ceux qui vont commander dans 9 la marine suivront vos leçons et vos exemples. » Ce sera encore vous qui conduirez mes flottes. >
Ce brave marin se retira dans le sein de sa famille, figé de 75 ans, et y mourut à 78 , le 2 février 1688, laissant deux fils : Duquesne-Monnier et Duquesne-Guiton, qui prirent et brûlèrent plusieurs vaisseaux anglais et hollandais.
Le règne de Louis XIV rayonna d'une foule de noms, dont le reflet s'étendit surtout sur la marine ; il suffit de nommer Duquesne, Duguay- Trouin , Jean-Bart , Tourville , etc*