DES CÔTES DE FRANCE
Il est peu de pays dont le littoral s'offre avec plus de variétés que les côtes offertes par la France à ses trois mers. Ce sont des dunes de sables, des plaines nues et pelées, dont l'aspect est celui des steppes arides de l'Asie, des bancs de noirs récifs, sur lesquels brise la mer, ou bien enfin des grèves unies où se roulent et bondissent les lames; mais aucun de leurs points ne se présente avec une plus sauvage bizarrerie que la plage bretonne : une ceinture de rochers que les flots houleux de l'Océan couvrent continuellement de leur écume semble devoir perpétuer les traditions barbares qui abondent dans l'histoire maritime de ce pays. Cette presqu'île armoricaine, contre laquelle râle convulsivement la mert a conservé dans la nature cette physionomie sombre qui s'harmonise si bien, soit avec le culte sanguinaire des druides, à qui ses rocs offraient des dolmens naturels pour ses sacrifices humains; soit avec les mœurs de ses populations féroces, qui ne vivaient presque que des débris des naufrages trop souvent provoqués par leurs ruses.
Pen-Marck est un des promontoires où cet âpre caractère est le plus fortement accusé. On ne peut se créer une image de cette côte, toute hérissée de brisans, dont les noires sommités tigre nt la mer phosphorescente et savonneuse.
Nous devons dire que si dans ces parages la rive offre une sauvagerie que ne peuvent effacer ni les écueils de Koscoff, ni les brisans du Raz, les populations de cette localité, autrefois célèbre, avaient puisé dans les nombreux rapports,
nés de leur commerce avec des days plus civilisés, des mœurs dont la douceur et l'humanité contrastaient vivement avec la férocité des autres habitans des rivages bretons.
• Pen-Marck fut long-temps, en effet, un des points les plus importans de la Basse-Bretagne. La source de sa prospérité était l'activité de, sa population, entièrement adonnée à la pèche. Ses salaisons étaient tellement estimées, que n*nseulement elles approvisionnaient les villes et les monastères de la contrée, mais qu'elles étaient très-recherchées dans les, provinces intérieures de la France. La sévérité avec laquelle Étaient observées les abstinences prescrites par: la loi catholique, avait imprimé le plus grandi mouvement à ce commerce. On peut en juger parla tradition, qui porte à 20,000 le nombre des marins que l'on pouvait lever à Pea-Marçk et dans les villages qui l'a voisinaient.
Cette ville se tint long-temps en dehors des lois qui régissaient cette presqu'île, dont elle s'était isolée par sa constitution démocratique ; sa forme de gouvernement était à peu près celle des républiquescommerçantesde l'Italie. L? {orée que cette petite souveraineté populaire trouva dans ^s constitutions fut telle, que les malheurs que les guerres de la Ligue firent se succéder sur la Bretagne comme dans presque toutes les provinces de France , ne purent troubler sa tranquillité intérieure. L'agression brutale de Fotitenelle vint seule y mettre un terme. Quittant à l'improviste l'île de Tristan, où il était depuis peu établi, cet ennemi se précipita sur Pen-Marck, qu'il livra aux flammes après en avoir égorge un grand nombre d'habitans.
Cette république eût peut-être survécu à cette catastrophe, si les circonstances, en tarissant les sQurces de sa prospérité, ne l'eussent empêchée de sortir de ses cendres. St.-Malo, sa compatriote, dont les navigateurs venaient de découvrir les contrées septentrionales de l'Amérique, et l'île de Terre-Neuve, aux e&ox si poissonneuses, avait fondé des établisseinens de pêche sur ces plages lointaines, dènt ses arméniens apportèrent bientôt les produits. Les morues, que cette exploitation nouvelle mit dans le commerce, ne tardèrent point à anéantir le privilège dont Pen- Marck avait joui jusqu'à cette époque. La supériorité de ce poisson tarit dans quelques années les richesses que la république bretonne avait trouvées dans ses pêcheries. Ce qui arrive à toute place industrielle, dont les événemens anéantissent le commerce, dut nécessairement lui advenir. Les capitalistes étrangers, que l'espoir des bénéfices appellent sur les points où une industrie productive leur donne les chances les plus nombreuses de succès, ne tardèrent point à donner à ses riches bourgeois un exemple qu'ils ne tardèrent point à imiter, en portant sur d'autres points leurs ressources et leur activité mercant
Ainsi disparut la prospérité qui avait longtemps avivé cette plage, et que n'attestent plus aujourd'hui que quelques débris.
L'antiquaire observateur y trouve encore à chaque pas, comme le dit H. Ernest Ménard, les traces de son importance, échappées aux ravages du temps. Les champs sablonneux, brûlés par le vent de la mer, qui s'étendent devant chaque maison, sont enclos d'une ceinture de pierres, la plupart taillées carrément; quelques-unes offrent encore des vestiges bien conservés d'inscriptions et de moulures; d'autres, gisant sur le sol, nous ont montré, enfouies bous une croûte de vase, des armoiries à face de gueules qui décoraient autrefois la porte principale d'un noble castel voisin ; puis, sous te toit de enaume où vivent pêle-mêle hommes et bestiaux, vous trouverez les débris d'un àtre gothique, dont le manteau, supporté par des colonnettes, passait peut-être autrefois pour un modèle de sculpture; l'auge où se gorgent des pourceaux fut creusée dans le fragment d'un pilier à cannelures torses, et l'on peut voir à trwver» une i eue ire à ogive, bordée d'une guirlande de pampres, l'intérieur d'une écurie, dont la porte disloquée a pour palâtre un chapiteau.
C'est surtout dans le trajet du bourg de Pen- Marck aux côtes que ces vestiges d'une antiquité glorieuse s'offrent en foule aux regards; vous diriez, aux masses de granit répandues autour des champs, les fondemens d'une ville détruite. A chaque pas l'attention est attirée par un reste de ciselure, une agrafe, un pendentif, une arabesque brisée ; un sentiment religieux vous fixe devant ces débris, et bientôt, la curiosité dominant, désireux de savoir s'ils ont droit à vos hommages, vous cherches à deviner le caractère de l'édifice où ces pierres étaient placées, le lieu qu'elles y occupaient ; et l'imagination crée des figures bizarres pour y adapter le fragment d'une caryatide ou compléter un de ces monstres grotesques que l'architecture gothique avait empruntés aux Arabes.
Arrivé sur le bord de la mer, votre pensée, .déjà attristée par l'aspect de ces plaines où la végétation voile à peine de quelques broussailles pauvres et chétives les décombres dont elles sont couvertes, s'assombrit encore au spectacle qui vient se dérouler devant les yeux; ce n'est plus une destruction accomplie, à laquelle survivent seulement quelques ruines, c'est une destruction menaçante, une destruction active : ce sont des bancs de récifs qui s'échelonnent, qui s'entassent, et où roule, hurle, bondit et tourbillonne une mer effrayante, même dans ses marées les moins fortes et dans ses jours les plus sereins, et au large des masses de rochers plus sinistres encore, et dont les lames assiègent et battent éternellement les noirs escarpemens. Une construction, dont le bâtiment figure une nef, dont
la partie septentrionale offre une plate-forme d'observation, sert de base à une tour carrée; un mât dressé au sommet sert à arborer les pavillons nécessaires à la transmission des signaux. Ce sémaphore est la seule pensée conservatrice par laquelle la civilisation est représentée sur cette côte où la vue ne rencontrerait sans elle que des images ou des menaces de ravage et de mort.
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