SUR LES COTES D'ALGER
DES BRIGS DE i/ÉTÀT
L'AVENTURE et LE SILENE.
Le naufrage des brigs de notre marine militaire l'Aventure et le Silène est un de ces événemens funestes dans lesquels la fortune semble se plaire à accabler les malheureux naufragés de toutes ses rigueurs. Toutes les circonstances qui peuvent rendre plus redoutables les péripéties d'un pareil désastre, la nuit, la tempête, la fureur de la mer; puis, pour théâtre de l'événement, une terre ennemie peuplée d'hommes féroces, redoutés même des Turcs, qui ne se hasardent qu'en tremblant dans le voisinage de leurs sauvages domaines : voilà les incidens de ce drame.
Depuis son retour de Tunis, le brig l'Aventure, commandé par M. d'Assigny, naviguait de conserve avec la frégate la Bellone; mais, dans la nuit du 14 au 15 mai, les deux bàtimens se trouvèrent séparés. Au point du jour, toutes les longues-vues fouillèrent vainement l'horizon : la frégate avait disparu , deux brigs se montrèrent seuls à quelque distance de l'Aventure. L'un des deux fut bientôt reconnu pour un marchand anglais ; quant au second, c'était un autre brig de l'Etat, le Silène. Il venait de Mahon. M. d'Assigny ayant orienté pour atteindre la longitude d'Alger, où il pensait retrouver la Bellone, les deux brigs français firent route de compagnie.
Le Silène courait dans les eaux de l'Aventure, la brise était fraîche, les huniers seuls prêtaient leur surface à son action. A huit heures et un quart du soir, les deux bàtimens avaient parcouru un espace d'environ sept milles depuis le moment où leur cap s'était tourné vers Alger, quand un grain chargé de pluie fondit sur l'Aventure, qui peu d'instans après ressentit une légère secousse. Le commandant , qui venait de descendre pour consulter les cartes, se précipita sur le pont ; une brume épaisse voilait l'horizon. L'ordre fut immédiatement donné de pousser la barre à tribord et d'orienter au plus près; mais, quelque rapide que fût l'exécution de cette manœuvre, il était déjà trop tard : l'Aventure venait de franchir l'accore d'un banc de sable, et la lame qui l'avait soulevé, ayant cessé, en déferlant, de lui prêter son appui, le navire porta entièrement sur le sable, présentant son travers à d'énormes lames qui, roulant sur ce bas-fond, poussèrent de plus en plus le brig vers le rivage (1). La confusion qu'une semblable catastrophe répand sur un navire est facile à se
([) Cest près do cap Bingat, à 50 lieue* environ du cap Gaktne, qu'avait échoué ÏAventurt.
Ton II.
retracer; une partie de l'équipage, livré au repos du soir, n'apprit le danger commun que par les convulsions du navire au milieu des lames où il se débattait; chaque coup de mer, en le frappant, le soulevait pour le précipiter avec fureur sur le fond, où se brisait sa coque en craquant dans toutes ses parties. L'obscurité compacte de la nuit, qu'illuminaient seulement par espaces les phosphorescences des lames qui se bridaient sur le brig, ajoutait encore à l'horreur de cette position, drame funèbre dont le dénoùment le convertissait déjà de toutes parts en menaces de mort. H. d'Assigny, ayant promptement reconnu combien la chute inévitable de sa mâture allait ajouter de dangers à ceux que courait deja son équipage, donna des ordres pour la faire abattre. Les rides des haubans une fois coupées, les deux mâts croulèrent à la fois avec toute la voilure et le gréement dont ils étaient chargés. Bien que l'Aventure fût tellement près de terre, que la chute de sa mâture établit en quelque sorte un pont volant entre le navire et le rivage, l'obscurité de la nuit était si complète, que l'éclat des lames, en s'y brisant, révélait seul son gisement voisin du théâtre de la catastrophe.
Malgré la réunion des circonstances menaçantes qui avaient accompagné l'échouement de l'Aven* êure, le commandant d'Assigny put dès cet instant espérer de sauver son équipage. Pourtant des ordres énergiques avaient défendu qu'aucune communication fût tentée avec la plage, et peutêtre cet officier conservait-il encore l'espoir d'ar racher son navire à la fureur de la mer et aux dangers de l'échouage. Par instans, l'Aventure, s'enterrant dans le sable, se maintenait équilibrée au milieu des lames qui l'entouraient et le couvraient d'un bout à l'autre ; mais cette position, qui par instdns jetait quelque espéiance dans l'âme des marins, était bientôt détruite par les lames plus courtes et plus furieuses qui se roulaient sur le fond et se heurtaient violemment contre la coque déjà ruinée du brig. Aussi se trouva-t-il bientôt renversé vers le large, livrant à la mer déchaînée toute la surface dévastée de son pont, où se cramponnait encore un équipage que tout son courage rendait impuissant contre la brutalité des élémens.
11 était temps d'abandonner le navire L'Aventure, ballottée comme un cadavre sur le fond mouvant que creusait la mer, brisait sa quille ou défonçait sa carène sur les anfractuosités du sol, autre mer solidifiée dont les vagues dressées contre le pauvre brig étaient les rochers du rivage. Partout sa destruction! la tempête entre* choque et broie tous les élémens qui naguère encore constituaient par leur ensemble une admirable machine, vivante, animée sous la volonté de son chef habile, maintenant moribonde, se tordant sur son lit de douleur, en proie à l'agonit du naufrage!
M« d'Assigny, reconnaissant que la présence de son équipage était désormais inutile sur le grand débris de son malheureux navire, ordonna qu'on établit un va-et-vient qui facilitât les communications avec la plage. À l'aide des tronçons de la mâture et des cordages dont l'écbeveau brouillé par la mer s'étendait en réseau parmi les rochers et les débris, tout le monde put, sans trop de danger, gagner le rivage, où le commandant luimême parvint le dernier, après avoir laissé sur les ruines de l'Aventure jusqu'à la dernière espérance qui pût se rattacher à sa conservation.
Un second événement avait été la funeste conséquence du premier. Le Silène, qui naviguait dans les eaux de l'Aventure, avait presqu'en même temps éprouvé un désastre aussi déplorable. L'échouage de l'Aventure avait été si instantané, que personne n'avait eu le temps d'essayer des signaux pour préserver le second bâtiment du danger inattendu, et la nuit était si obscure, qu'il eût d'ailleurs été difficile que ces signaux fussent transmis d'une manière bien intelligible. Le grain, qui avait fondu sur les deux bâtimens dans l'instant où l'Aventure avait ressenti la première commotion, n'avait pas peu contribue à obscurcir le reste de transparence à l'aide de laquelle le Silène pouvait dans la nuit observer la marche de l'Aventure. Ils se perdirent donc de vue dans cet instant, ët c'est en continuant la même route, que le second, dans l'ordre de marche, vint partager le sort du premier.
Pourtant, un avertissement malheureusement trop tardif ayant éveillé les inquiétudes de M. Bruat, commandant du Silène, ce bâtiment faillit échapper au désastre. Monté sur le pont à l'instant où le grain fondait sur son navire, cet officier aperçut à une légère distance l'écume blanche de la mer qui semblait se briser sur des rochers. Il donna précipitamment l'ordre de porter la barre sous le vent, en appelant son équipage à la manœuvre des voiles; malgré toute l'activité que ses matelots mirent à exécuter ses intentions, l'évolution du virement de bord fut très-lente; le petit-hunier resta long-temps masqué, le navire ne sentant plus son gouvernail, entièrement en butte au caprice des lames qui se brisaient sur son étrave. Le bâtiment cula beaucoup, et au moment où le commandant venait de faire amurer la grande voile pour arrêter une abattée trop forte et donner un peu d'erre au navire le Silène, un premier coup de talon, et une lame furieuse, le soulevant dans toute sa masse, 1 échoua presque aussitôt complètement.
M. Bruat s'empressa de faire couper son grandmât, conservant encore quelaue temps celui de misaine pour se rapprocher davantage de terre, en intimant formellement l'ordre que pas un homme de l'équipage n'essayât d'abandonner le bâtiment. Dans sa position sur le fond du ri-
vage, le Silène se trouvait moins endommagé
(>ar la mer que ne l'avait été F Aventure. Couché e pont vers la terre, il ne livrait à l'action des lames que sa carène à demi submergée, et si, par instans, sa masse bondissait sous l'effort de la mer gonflée par la brise, il retombait sur un lit de sable qui se creusait sous sa pression,
Iusqu'à ce que de nouvelles violences des lames 'en arrachassent encore. Ce ne fut donc qu'aux premiers rayons du jour qu'eut lieu l'évacuation, Un seul homme avait disparu 'dans la nuit et manqua à lappel quand on abandonna le navire. Le plus grana ordre régna pendant celte difficile opération; les malades d'abord, puis l'équipage, les officiers et le commandant gagné* rent la terre avec bonheur et rejoignirent les naufragés de l'Aventure, qui depuis sept ou huit heures erraient sur le rivage que leur navire avait jonché de débris.
On forma immédiatement un conseil composé des états-majors des deux brigs, pour s'occuper de la recherche des moyens à mettre en œuvre dans la fatalité des circonstances, et arracher les deux équipages aux conséquences de ce double événement. De plusieurs moyens proposés, on choisit celui-ci pour échapper à cette mauvaise fortune : ce fut de s'armer et de s'équiper le moins mal possible, à l'aide des ressources que le désastre laissait encore à la disposition des marins; puis d'essayer de joindre Alger, au risque de traverser les bandes de Bédouins dont la rencontre devait être considérée comme funeste au sort des naufragés.
On rassembla les deux équipages, puis après, à l'aide de quelques exhortations, les officiers, ayant essayé de maintenir convenablement le moral des matelots, on se mit en marche avec le peu de vivres jetés par la mer sur le rivage. Il était alors 8 heures du matin : la caravane se dirigea sur Alger, en suivant les contours de la grève.
A peine avait-on abandonné le théâtre de la double catastrophe, qu'une troupe de Bédouins armés déboucha d'un angle de la côte, et fondit sur les Français.
Un Maltais, pris devant Oran dans un bateau de pèche, faisait partie de 1 équipage du Silène. 11 savait l'arabe pour avoir long-temps navigué avec les 'marins de la régence. Cet homme essaya de se dévouer au salut de tous. Après avoir recommandé aux matelots français de ne point le contredire dans la déposition qu'il allait faire, il protesta à ces barbares furieux que les naufragés étaient Anglais. Par trois foi» on lui mit le poignard sur la gorge, afin de l'effrayer et de reconnaître par son émotion si ce qu'il avançait était vrai. Il sut combattre les craintes que pouvaient lui inspirer ces énergiques menaces, et, par sa fermeté et son courage, en imposer aux Arabes, qui, bien que médiocre*
ment convaincus en apparence, n'en éprouvèrent pas moins dans l'esprit un doute qui contribua puissamment à sauver les deux équipages.
Mais quel que fut le degré de croyance qu'ils accordassent aux assertions du Maltais, ils n'en persistèrent pas moins à vouloir guider la route des marins, et sous prétexte de les conduire à Alger par un chemin plus court et plus praticable, ils enfoncèrent toute la caravane dans les montagnes. Leur véritable but était évidemment d'attirer les naufragés dans le voisinage d'une espèce de bourg que formait la réunion de cases mal construites, qui se trouvait à un quart-d'heure de marche du bord de la grève. Arrivés là, les Arabes se jetèrent parmi les marins qu'ils pillèrent complètement ; cet acte de brigandage et de cruauté laissa ces malheureux entièrement nus, exposés aux rigueurs de la brise que glaçaient les froides ondées du nord.
Pourtant l'état de complète nudité dans lequel les laissait l'attentat des Arabes, ne pouvait entraver la marche des naufragés dont cet événement venait encore do doubler les souffrances. On reprit la marche à travers les montagnes, et après avoir parcouru un espace de plus de quatre lieues dans les sables et les plantes sauvages, les marins, toujours escortes de la première bande de Bédouins, arrivèrent à un second village, mais plus considérable que le précédent; on y fit une halte, pendant laquelle les Arabes accordèrent une petite distribution de pain . Cette halte fut de peu de durée, et bientôt la pénible marche reprit dans les accidens continuels d'une route inégale, à peine tracée, et le plus souvent coupée par des excavations de terrain ou des embarras végétaux du sol. La horde d'Arabes, qui depuis la grève accompagnait les deux équipages, les abandonna bientôt pour en transmettre la conduite à une nouvelle bande de ces misérables. A celte seconde en succéda plus tard une troisième; les cris les plus forcenés, les démonstrations les plus hostiles accompagnaient sans cesse le voisinage de ces brigands, et ce fut un véritable miracle qu'au milieu de tant de poignards, de tant de yatagans levés, le sang ne coula point; un seul matelot fut frappé à la téte, et encore sa blessure n'eut -elle aucun caractère sérieux.
Un troisième village dans lequel les Français et les Arabes parvinrent vers le soir, devait servir de halte pour la nuit. Mais il s'éleva de vives discussions parmi ces forcenés, sur les embarras que présentait le total des marins, eu égard au petit nombre de cases qui formait le village. Tout cela eut pour résultat que M. Bruat resta avec la moitié des hommes pour être logé dans le village, et que M. d'Assigny fut contraint de retourner avec les siens sur la route qu'il avait déjà parcourue, afin de trouver une retraite pour ia Mit.
Il faudrait des développemeos auxquels no§ limites ne nous permettent pas de nous abandon? ner, pour suivre dans toutes les misères de leur position chaque groupe de marins qui eut à pas» ser cette nuit terrible, au milieu de ces bordes de barbares. Nous nous contenterons de rapporter les tribulations qui assaillirent le commandant de ï Aventur$ et ses infortunés compagnons d'infortune.
Arrivés dans la oase du Bédouin qui s'était chargé de leur prêter un asile, nos marins eurent d'abord è subir les bumilians dédains des femmes qui se refusèrent à les recevoir. Quelques lignes extraites du rapport de ftf. d'Assigny initieront le lecteur à tous les accidens de cette vie de naufrage, dont la simple exposition renferme trop d'élémens d'intérêt, pour que nous ne croyions pas devoir les transcrire ici,
f Les femmes qui d'abord nous avaient rebutés, dit le commandant de l'Aventuré, finirent pourtant par s'attendrir sur notre sort, et la première maison qpi d'abord nous avait repoussés devint notre asile. On nous alluma du feu, on nous donna à manger, et deux jours se passèrent sans trouble. Le premier sujet d'inquiétude nous fut donné par quelques marins qui s'échappèrent des maisons voisines, et coururent la campagne dans l'espoir de se sauver ; ils furent arrêtés peu après, mais les Bédouins nous observèrent davantage, nous soupçonnant tous d'avoir les mêmes intentions.
• Le 18> vers le soir, les frégates de la division et quelques brigs s'étant approchés des navires échoués, envoyèrent des embarcations pour les reconnaître. Ces dispositions de débarquement jetèrent la terreur de toutes parts; tons les Arabes s'armèrent et descendirent les montagnes en hurlant; les femmes mirent leurs eqfanssur leur dos, prêtes à fuir; nous autres, on nous enferma dans les cases les plus fortes, nous menaçant de mort, au moindre mouvemeut que nous ferions pour tâcher de nous sauver.
•Nous étions au moment d'être égorgés t un coup de canon que nous entendîmes nous parut pour tous le momept du massacre ; car. de quelque côté que tournât la fortune, les Bédouins vainqueurs ou vaincus devaient se venger sur nous de leurs pertes, ou, exaltés par leurs succès, nous ajouter aux malheureuses victimes de leur fureur. Heureusement la chance tourna plus favorablement que nous ne devions l'espérer ; la frégate rappela ses embarcations, et tout rentra pour nous dans Tordre accoutumé; mais il n'en fut pas ainsi dans les montagnes.
> M. Bruat, que j'avais laissé avec vingt-trois hommes, compris le Maltais et si* officiers, fut logé d'abord dans la même maison, avec ses compagnons; mais comme elle n'était i>a* astez grande pour tout le monde, on les en fit sortir et on les plaça dans une espèce de mosquée ouverte
FRANGE MARITIME
à tout venant, ce qui les exposa à des recherches pénibles et à des mauvais traitemens. Les deux premiers jours, les Arabes qui les avaient capturés leur disaient, chaque malin, que la rivière de Bouberak, gonflée par les pluies, ne leur permettait pas de les conduire à Alger. Le troisième jour, quoique leurs intentions parussent plus hostiles encore, la vie des hommes était du moins en sûreté, lorsqu'un fils de Turc, ayant passé la rivière, vint dire dans ces villages que les officiers du dey étaient de l'autre côté pour nous protéger, mais que, pour eux , ils étaient bien sots de nous prendre encore pour Anglais.
>Le Maltais jugeait que sa présence hâterait les secours que nous attendions, étant plus à même que personne d'expliquer notre situation affreuse; à sa demande, M. Bruat le fit partir en lui recommandant toute diligence.
» 11 y avait à peine une heure qu'il était en route, que nos marins furent mieux traités; plusieurs des Arabes leur rendirent les effets dont ils les avaient dépouillés le premier jour de notre captivité ; en même temps, un des guides fit sortir le capitaine et lui fit entendre qu'il allait le conduire à la rivière. Celui-ci refusa de se séparer de ses camamdes, qu'il informa aussitôt de la proposition qui venait de lui être faite ; mais, d'un avis unanime, ils lui représentèrent que sa présence parmi eux ne serait pas, à beaucoup près, aussi utile qu'auprès des officiers du pacha. 11 se décida donc à partir ; mais, sur l'observation du commis aux revues, il obtint de changer de gardes, pour leur laisser celui qui paraissait prendre mieux leurs intérêts. M. Bruat, en passant la rivière à la nage, perdit ses effets, qui furent entraînés par la violence du courant. Arrivé sur l'autre rive, un Turc se dépouilla des siens pour l'habiller. De là, ayant été mené à la tente de l'effendi, et ne trouvant personne qui sût le français ou l'anglais, il fut interrogé en espagnol, et reçut les plus grandes assurances pour la sécurité de tous.
Sur-le-champ on expédia deux officiers dans les montagnes; on lui permit même d'écrire une lettre à son second, pour lui donner les mêmes assurances. L'effendi , tout en lui témoignant beaucoup d'humanité, lui fit plusieurs questions sur le débarquement. Il lui demanda s'il était vrai que les troupes partissent contre leur gré? M. Bruat lui répondit que la conduite de nos soldats, lorsqu'ils seraient débarqués, leur prouverait la fausseté de cette assertion. Quant au point et à l'époque où devait avoir lieu le débarquement, il lui observa que les circonstances seules pourraient en décider.
» On insista particulièrement pour savoir ce qu'étaien devenues ses dépêches; sur la réponse qu'il lit qu'il les avait déchirées quelques minutes après l'échouage, on lui fit dire par un officier turc qui parlait français, que s'il pouvait les lui
livrer, il obtiendrait sur-le-champ; sa liberté** réponse fut que, quand même ses jours y seraient attachés, il ne balancerait pas à les lui refuser. Tout paraissait tranquille dans les montagnes, le sort de nos camarades semblait être assuré; mais à environ huit heures du soir, de grands cris se firent entendre de l'autre côté de la rivière : on disait que la division s'était approchée des débris des brigs; que des Bédouins avaient été blessés par le feu de l'artillerie ; qu'enfin plusieurs Français échappés dans les montagnes y avaient blessé une femme. Ces causes réunies furent probablement les motifs du massacre. L'effendi pâlit en apprenant ces nouvelles, et se plaignit à M. Bruat de ce que la présence de ces navires avait exaspéré les Arabes, sans pouvoir nous être d'aucun secours.
> Cependant le capitaine lui observa que les bâtimens avaient fait leur devoir, dans la supposition que nous fussions encore cachés dans les montagnes; et pour les autres parties du rapport qu'on venait de lui adresser, il était probable qu'elles étaient fausses.
>Le lendemain, M. Bruat fut expédié pour Alger, d'après les ordres du dey, et y arriva le 20 au matin. 11 fut conduit chez l'aga, qui lui renouvela les questions qui lui avaient été déjà faites. Une lettre qui lui fut montrée, datée de Toulon, lui prouva qu'il recevait des informations sur tout ce qui se passait.
Le lendemain du départ de M. Bruat, des montagnes, les Arabes conduisirent à la rivière, en deux bandes, onze personnes, dont deux officiers; ils furent aussitôt expédiés pour Alger
» Enfin, le 20, à quatre heures du matin, les Arabes chez lesquels j'étais logé avec une partie des miens nous rassemblèrent pour nous conduire à la rivière de Bouberak, et nous remettre entre les mains des officiers du dey, que nous rencontrâmes un peu en deçà de la rivière. L'un d'eux, qui parlait français, nous dit que nous étions bien heureux d'avoir échappé au massacre; que déjà vingt têtes avaient été portées à Alger ; qu'on parlait d'un plus grand nombre encore. Ces nouvelles nous navrèrent le cœur,* et furent, pendant toute cette triste marche, le sujet de nos douloureux entretiens. >
On voit par ce qui précède, et plus encore dans le récit coloré qu'en fait M. d'Assigny, que les infortunes des naufragés survécurent longtemps au désastre de leurs bâtimens. Ce ne fut donc qu'à travers les événemens et les souffrances de toute nature, que le voisinage continuel des Arabes multipliait sous leurs pas, que les deux équipages parvinrent à Alger. Ils passèrent d'abord la nuit au cap Matifoux; une escorte de soldats turcs et une population nombreuse les accompagnèrent dans la ville. Conduits au palais du dey, un horrible spectacle vint jeter l'épouvante dans ces âmes déjà si cruellement impres-
sionnées par tant ae mauvais traitemens et de souffrances : les tètes de leurs malheureux camarades étaient exposées aux insultes d'une population effrénée. Après les avoir atrocement contraints à envisager ce dégoûtant spectacle, les marins français furent conduits au bagne, où se trouvaient déjà réunis quelques hommes des deux équipages.
Bien que les consuls d'Angleterre et de Sardaigne eussent obtenu du dey que les états-majors de l'Âtenture et du Silène fussent logés chez eux, MM. Bruat et d'Assigny ne voulurent point y consentir, préférant rester parmi leurs marins et partager jusqu'à la fin leur mauvaise fortune.
Le consul de Sardaigne mit à la disposition des deux commandons des fonds, qui suffirent à satisfaire les besoins les plus pressans. Le dey lui-même envoya aux naufragés les objets de première nécessité.
c Quelque affreuses que soient les suites de ce naufrage, disait M. d'Assigny en terminant son rapport au ministre de la marine, nous devons encore bénir la Providence d'avoir permis à nos soins d'en recueillir autant de débris ; car, jusqu'à cette époque, les équipages dont les bâtimens périrent sur ces côtes, entraînés par leur courant variable, ont presque tous été entièrement massacrés. Un navire même de la régence n'y éprouverait pas un sort moins funeste. Pour nous, nous avons fait ce que nous devions faire ; et, quels que soient les douloureux souvenirs dont nos âmes resteront toujours pénétrées, nous avons encore la consolation de n'avoir à accuser de notre perte que les chances malheureuses de la navigation. >
On sait que, d'après les lois maritimes, tout commandant d'un bâtiment de l'Etat naufragé, perdu ou pris par l'ennemi, doit être jugé par un conseil de guerre maritime. En exécution de ces lois, MM. Bruat et d'Assigny, commanda n s des deux brigs naufragés, furent traduits devant un tribunal composé d'officiers supérieurs et généraux, sous la présidence de M. le contre-amiral Durant eau. Ces deux officiers ont été honorablement acquittés ; l'instruction de cette procédure a démontré qu'ils étaient sans reproches dans les manœuvres qu'ils avaient ordonnées pour préserver leurs b&timens du naufrage qui les a engloutis ; des éloges ont été accordés à ces deux commandans sur les mesures qu'ils ont prises à bord et à terre, au milieu de ce désastre, pour sauver leurs équipages. M. Bruat a donné des preuves d'un dévoûment admirable lorsque, pour sauver les naufragés, il traversa à la nage la rivière très-rapide de Bouberak pour aller réclamer des secours des Algériens dont il n'avait à craindre que la mort.
L ministre de la marine a récompensé la conduite courageuse des états-majors et les équipages de l Avcntur$ et du Silène. Quant au Mal-
tais, dont le dévoAment sauva la totalité de nos marins d'une mort violente et certaine, il a reçu du gouvernement français Le présent, inestimable pour lui , d'un beau bateau de pêche approprié aux exigences de son industrie habituelle. La croix de la Légion-d'Honneur a été jointe à cette récompense matérielle.
Ahédéb Gréhàn.