LA RELACHE DU PIRATE
Par une sereine matinée, le brig l'Âgésilas s'avançait dans les eaux du golfe du Mexique. Le vent était bon et l'horizon si bleu que la voilure blanche du navire s'y dessinait comme les ailes entr'ouvertes d'un goéland. A bord, sur l'arrière, l'équipage jouissait du loisir que lui accordait le beau temps, tandis qu'un homme, sur le pont, se penchait vers une jeune fille assise à ses pieds, et lui parlait avec feu. L'homme était un pirate qui commandait à ce bâtiment, et la jeune fille, une mulâtresse de Porto-Rico qui commandait à tous deux.
c Elise, disait le capitaine, tuas un grand tort d'exiger que je te raconte cette histoire jusqu'à la fin. Arrêtons-nous là. Ce sera comme en amour où le début est toujours si beau...
— Qu'on presse toujours le dénoûment, n'estce pas? Racontez, je vous prie. J'écoute.
— C'est être, pour mon esclave, bien impérieuse, madame. >
Mais elle se retourna et prolongea un regard plein de tendresse dans le regard irrésolu de ce maître impérieux.
tVa maintenant, dit-elle.
— Du reste, peu m'importe, reprit le capitaine, vous en penserez ce qu'il vous plaira. Où donc en étais-je?
— Vous me disiez que vos matelots vous avaient laissé seul avec Vélina, et que votre fureur ne connaissait plus de bornes, alors... Alors?
— Je la saisis aux cheveux , qu elle avait longs et noirs , comme vous; je lui ordonnai de recommander son âme à Dieu, et je la traînai jusqu'à cette place. Là, je la soulevai, et lorsque je fus parvenu à dégager ses pieds du bastingage, je la laissai tomber dans la mer.
— Elle est tombée dans la mer, dit Elise.
— Oui, continua le pirate, et si je l'avais crue innocente, je l'en eusse retirée, car il était affreux de la voir lever les yeux au ciel, tendre ses bras nus, crier et lutter contre le courant qui l'emportait.
— Et qu'ont-ils dit, vos matelots?
— Rien.
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— Ce sont des lâches l Moi, je vous eusse nonseulement appelé assassin, mais encore arraché le poignard qui pend à votre ceinture, et il y aurait eu deux victimes au lieu d'une. »
Le capitaine Marius se contenta de sourire.
€ Jacques, dit-il au lieutenant, veillez au grain, et faites relever ces cordes. Je me retire dans ma chambre.
— . . . Ët elle est tombée dans la mer ! » répéta la mulâtresse à voix basse et en s'approcbant des sabords. Involontairement et peu à peu sa tête s'inclina sur sa main, son c$i\ 6e fixa sur le flot, et elle demeura dans cette immobilité de corps qui ferait croire que l'âme a le pouvoir de s'affranchir de oette lourde enveloppe pour parcourir plus librement l'espace . De ses lèvres seulement, par intervalles, s'échappaient quelques paroles ; mais c'étaient toujours celles-ci : Elle est tombée dans la mer I
Cette rôverie si triste et si monotone dura plus d'une heure. En se réveillant, Elise appela le lieutenant et lui dit s
c Jacques, ma bouche est amère ; je voudrais bien goûter un de oes beaux fruits que vous avez l'art de conserver si long-temps.
— Des ananas» madame?
— Non, lieutenant. Lorsque je courais dans les savanes de mon ile, j'ai assez mangé d'ananas* Je n'en aime plus aujourd'hui que le parfum. A vous dire vrai, je préférerais une orange.
— Les dernières, par malheur, ont été mangées hier, madame.
— Vous avez raison de dire par malheur, Jacques ; car c'est le seul fruit qui me tente dans ce moment, et je crois que j'échangerais volontiers tous mes colliers contre quelques oranges. Cherchez, je vous prie. >
Jacques revint et répondit :
c J'ai cherché, madame, mais je n'ai pas trouvé, Madame veut-elle des citrons?
— Madame veut des oranges, répondit l'Espagnole avec impatience. Elle en veut et prétend qu'on en trouve.!
Au bruit de la contestation, Marius sortit de sa chambre. C'était moins un homme qu'un ours. De l'homme il avait les membres et l'habitude de porter les vétemens. La dépouille de ses victimes le parait avec richesse; puis, comme il avait lu au collège beaucoup de livres où il était parlé de la mine rébarbative des pirates, il avait décidé dans son admirable bon sens qu'en devenant pirate, une paire de moustaches était aussi indispensable à ses lèvres qu'une paire de pistolets à sa ceinture. Le classique poignard n'y manquait pas, à plus forte raison. Il l'avait choisi d'une longueur démesurée, et, grâce à sa barbe inégale et rousse, il s'était complété, de cette façon, un aspect suffisamment formidable et repoussant.
Choisi par des négocia ns de Sainte-Lucie pour commander un négrier, il avait monté leur bâti-
ment, qui n'était autre que VÂgtoilat, et, pendant le voyage, il en avait été tellement satisfait, que, de retour, il avait jugé à propos de ne rendre ni le brig ni la cargaison. L'équipage, tout composé de nègres créoles qui aimaient leur pays, avait d'abord murmuré et refusé d'obéir ; mais il en avait tué trois, et le reste s'était soumis. Avec ce petit nombre de brigands, il désolait le golfe du Mexique , déjouant adroitement les poursuites combinées des frégates françaises, et rançonnant sans pitié tous les navires, de quelque pays qu'ils fussent.
«Quel est ce bruit? demanda-t-il en paraissent sur le pont.
— delui d'un refus du lieutenant Jacques, répondit la mulâtresse. Monsieur m'offre des ananas quand je désire des oranges.»
Le lieutenant fut étourdi de l'accusation* c Que ceci est injuste ! s'écria-t-il. Puisse donc
présenter à madame ce que nous n'avons pas ici?
Les dernières oranges ont été mangées hier,
— Eh bien ! qu'on m'en aille chercher à terre t
— Où donc? reprit le capitaine avec un gros rire.
— A Saint-Pierre, parbleu? Ne sommes-nous pas près de Saint-Pierre ?
— On me les enverrait oueillir à la potence. Est-ce votre désir?
— Mon désir est de manger des oranges; je n'en ai pas d'autre.
— Vos désirs, madame, continua le pirate, les sourcils froncés, sont aussi déraisonnables que votre mémoire. Je lui ai confié, ce matin, une histoire curieuse et instructive, et elle ne l'a pas retenue. Que ce ridicule caprice ait un terme I Sur ce brig, je suis le seul maître après Dieu t
— Après Dieu et après les trois armateurs de Sainte-Lucie 1 >
Une énorme lame d'acier brilla dans la main droite du pirate; de la gauche, il courba la mulâtresse jusqu'à terre aussi facilement que si c'eût été une feuille de bananier.
c Demande grâce, fille du démont
— Non,» répondit-elle.
Le madras qui couvrait son cou vola de côté, et la lame du poignard sillonna, comme un éclair, la chair nue de cette belle poitrine.
c Grâce l grâce ! cria quelqu'un qui arrêtait le bras levé sur la tête d'Elise. C'était Jacques.
— Monsieur, lui dit rudement Marius, vos goûts sont peu marins. A la première occasion, je vous jetterai à terre, et vous aviserez à ce que les jolies femmes que vous paraissez aimer le reconnaissent en vous sauvant de la corde. En attendant, que je ne vous voie plus.»
Il se retira tout confus, le pauvre Jacques, murmurant contre l'injustice du sort, qui livrait à ce tigre la jolie femme qu'il eût voulu adorer et servir à genoux. Cependant le pimte remettait son poignard dans le fourreau, et permettait à sa
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maîtresse de se relever. Elle s'éloigna, portant au cou les marques d'une aussi détestable brutalité. La pointe de l'arme avait couru sur son sein, et tracé presque tout le cercle d'un collier qu'on aurait juré de corail.
Elle retourna s'appuyer sur la rampe du pont, et son œil se fixa de nouveau sur les vagues ; mais cette fois il était sec et flamboyant de résolution. Cette fois, elle ne parut nullement songer à la triste Vélina, et elle ne répéta pas son lamentable refrain : t Elle est tombée à la mer. » Elise, au contraire, souriait en regardant les lames se former, s'abattre ou moutonner, et le joyeux satanite étinceler, comme une aigrette, à leur cime croulante. Son visage était si calme, et la pose de sa tête si gracieusement nonchalante, qu'on l'eût prise pour une de ces belles dames que Wateau mène au balcon regarder un riche paysage, oti le soleil couchant secoue sa poussière d'or.
t Jacques, dit-elle au lieutenant, n'est-ce pas que ces différens aspects sont variés et sublimes? J'espère bien que vous n'êtes pas insensible au spectacle de la nature? Rien n'annonce davantage un mauvais cœur. J'ai connu à Porto-Rico un vieillard qui avait perdu tous ses enfaps. Ses esclaves s'étaient enfuis dans les bois; enfin, il ne lui resuit de sa splendeur passée (ju'une petite maisonnette au bord de la mer. Figurez-vous, mon ami, que ce chétif débris d'une immense fortune suffisait amplement au vieux colon, parce qu'il avait la liberté, chaque soir, de se promener sur le sable et de laver ses pieds dans l'eau salée. Cétait son bonheur. En vérité, Jacques, je pense que Dieu a mis dans ses ouvrages quantité de motifs de consolation pour ses créatures.
— Je le pense aussi, madame,» répondit Jacques; et j'ignore ce qu'il allait ajouter, lorsque le pirate, ennuyé de se promener seul de l'autre côté, et peut-être de les voir ensemble, interrompit brusquement leur causerie.
t Que dites-vous donc là?
— Nous parlons, répondit Elise, des beautés de la nature et des remèdes qu'elle offre aux âmes tendres.
— Il paraît, reprit Marius, d'un air ironique, que votre interlocuteur aime singulièrement les beautés de la nature. Moi, j'ai peur des âmes tendres, et je les prie d'aller goudronner des cordes sur le gaillard d'avant. Ce sera plus utile. »
Et le maître de ïAgésilas reprit sa promenade. Mais depuis long-temps sa colère était apaisée. Il avait même reconnu l'horreur de son action. Ses yeux s étaient presque mouillés en apercevant du sang à la pointe de son poignard, et, s'il avait osé, il eût demandé grâce à son tour à la dédai-
?[neuse Espagnole, D se rappelait combien elle ui avait prodigué de soins et d'amour, combien elle l'avait guidé avec sagesse dans des circonstances difficiles, combien elle l'avait consolé de Tostracisrae de la société et de la perte de sa pa-
trie! c Cette belle Elise!» dit-il; et il but un immense verre de rhum, agité qu'il était par cet état peu ordinaire d'attendrissement et de repentir. Il s'avoua dans son cœur qu'il était une créature misérable, et il vida une seconde fois son verre; puis il recommença à se promener.
La soirée s'annonçait d'une beauté ravissante. Le soleil du tropique s'endormait dans toute sa pompe; la brise oui gonflait les voiles du navire entraînait pêle-mêle de légers nuages, auxquels l'astre, comme un prince qui congédie ses courtisans, semblait encore sourire de loin. L'onde frissonnait si doucement, que l'on ne savait si c'était le renflement de quelque lame ou le bruit du passage d'un esprit céleste. Peu à peu les profondeurs veloutées de l'azur se peuplèrent comme les estrades d'une salle de bal. Chaque étoile, ainsi qu'une jeune danseuse toute en fleurs, apparut à sa place. Déjà, on peut le prévoir, c'est une de ces soirées magiques des zones tropiques, soirées où tout est harmonie, dans la splendeur du ciel, dans les murmures de la brise voluptueusement rafraîchissante, dans les bruits vagues et mélancoliques des eaux qui caressfcnt amoureusement le navire l Une de ces soirées si splendides, qu'on se sent vivre d'une vie plus large, où le cœur bat plus, où le sang bouillonne dans les artères, en se précipitant violemment vers le cœur, où l'esprit se jette dans de brûlantes illusions. Soirées énivrantesl soirées de bonheur que l'Europe ne connaît pas, car H faut à leurs enchantements l'inaltérable dôme du ciel américain !
Le capitaine Marius les connaissait, lui ! il les connaissait et les attendait avec prédilection dans le temps où la fille de Porto-Rico rougissait d'amour à ses côtés. Mais quand la nuit lascive vint cette fois, il était seul; seul il parcourait les planches de son brig. Loin de lui se tenait Elise, et il croyait s'apercevoir qu'elle regardait le lieutenant Jacques. Sur mer comme sur terre, il savait qu'il ne manque pas d'amis officieux pour profiter de nos désastres. Bien plus, dans les veines du caoitaine grondait l'effroyable tempête des désirs. Ses yeux devenaient fixes et flamboyants dès qu'il contemplait l'adroite esclave. Ce soir, pour son malheur, il la trouvait mille fois plus séduisante. Elle était belle de toute sa passion, à lui ! Il trouvait au feu de ses prunelles la puissance magique d'un talisman, à ses pieds nus des formes d'une élégance grecque, à ses épaules nues l'éclat d'un rond bouclier de cuivre, et il buvart, buvait de longs et inutiles verres de rhum. Le rhum, loin d'éteindre son ardeur, l'attisait encore. Jusqu'au vent, qui semblait le railler en pressant autour du corps merveilleux dT^ lise les plis d'une jupe flottante, en lui portant les parfums de cette chevelure, dont il aurait alors payé chaque cheveu un million ! Les coinf de sa Jjouche se relevaient énergiquement, et le
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sang, par soudaines bouffées, envahissait son visage. II vint tomber plutôt que s'asseoir aux genoux (l'Elise.
c Elise, lui dit-il, quel vin m'as-tu donc versé à table? J'ai le cœur qui bat à coups pressés, mes oreilles qui tintent, mes mains qui tremblent. Je brûle et j'ai froid.
— C'est du vin de Porto, capitaine Marius, ou de ce rhum de la Jamaïque.
— C'est ton regard, Elise ! Je n'ai pas besoin de le demander, c'est ce regard qui fait tant de bien et tant de mal à la fois!
— Capitaine Marius, le brig PAgésilas sombrera cette nuit, tant d'éloquence n'est pas chose naturelle.
— Elise, Elise, ne ris pas ainsi ou j'en mourrai. Je te jure que c'est ton regard, ou bien c'est ton sourire.
— Ce n'est ni l'un ni l'autre. Cherchez encore, capitaine Marius.
C'est toute cette magie, dont tu es entourée, qui se répand sur ce qui t'approche ; c'est toi tout entière, mon Elise bien aimée 1 Pourquoi donc reculer?
— Parce que vous vous trompez , mon beau corsaire. C'est.... que je suis la seule femme à bord.
-—Vous êtes une sotte, répondit le pirate consterné.
— Oui, parce que je suis femme, et que dans votre Âme bouillonnent de grossières passions. Venez-vous cicatriser avec vos lèvres la blessure que vous m'avez faite ce matin?
— Eh bien ! j'implore mon pardon. La colère m'emporta trop loin ; mais quelquefois tu es si folle ! Enfant, c'est aux femmes à ployer.
— Pas à cette heure, monsieur. A cette heure nous sommes reines.
— Va donc pour cette seconde royauté ! car tu es déjà ma souveraine par ta grâce et ta beauté. Oublie mon crime et qu'il n'en soit plus question. Parlons plutôt de ta main ; c'est qu'elle est fort jolie, cette main !
— Si vous le voulez bien, nous parlerons en même temps de mes oranges : c'est qu'elles sont fort bonnes à Saint-Pierre.
— Oh ! que m'importe Saint-Pierre ! Je donnerais Saint-Pierre et toutes ses maisons, et toutes ses campagnes, pour un seul baiser de ta bouche !
— Et mes oranges?
— Je n'ai pas d'oranges, mon amour; mais veux-tu de l'argent? veux-tu de l'or? veux- tu des diamans?
— Je vous réponds, mon amour, que je ne veux que des oranges.
— Au diable vos oranges, madame !
— Comme il vous plaira, monsieur ; mais au diable vos tendresses ! »
Le pirate se leva : il était à genoux.
c Jacques I cria-Ul au lieutenant, faites mettre le cap sur Saint-Pierre ; faites distribuer des armes à l'équipage; qu'on prépare des pavillons; qu'on nettoie et dispose les canons. J'ignore la quantité de sang que peut coûter un panier d'oranges. »
Lorsqu'il eut donné ces ordres, d'un ton rude et colère, car il ne lui était pas possible de se dissimuler le danger qu'il allait braver, et la cause inexcusable qui l'y poussait, il revint prendre sa place aux pieds d'Elise, avec le sourd grommellement d'un ours qui obéit malgré lui.
t Ma chère, dit-il, et il avait quelque chose de solennel dans la voix,* quoique nous soyons dans Y hivernage, Saint-Pierre ne demeure pas sans défense. A défaut de frégates, les navires marchands, auxquels j'ai nui si souvent, sont assez hardis pour me donner la chasse. La goélette de la douane peut me rencontrer. Si je suis arrêté, c'est la mort.
— Mais si notre canot aborde, des oranges pour six mois au moins !
— Vous aimez donc bien les oranges?
— Pas plus que les pommes, mais autant.
— Oh ! ces filles d'Eve 1 toujours semblables à leur mère ! quand ce n'est pas la pomme, c'est l'orange.
— Et notre volonté, capitaine Marius?
— Si c'est de la vôtre qu'il s'agit, elle e6t accomplie. Me m obéirez -vous pas à votre tour? Dis-moi si tu m'aimes?
— Si je t'aime , mon ange ! pourquoi le demander? J'adore ton visage brûlé par la poudre et le soleil; j'adore tes exploits, ton mépris de la vie et des hommes, ton courage téméraire ; j'adore jusqu'à tes fureurs contre moi. Le lion aussi rugit contre sa femelle. Mais ce que vous me demandez n'a pas le sens commun. J'ai juré de ne vous rendre certain de vos droits que lorsque vous les réclamerez des oranges à la main. Or, vos mains ne sont-elles pas vides ?
— Que l'enfer te confonde ! > hurla le pirate avec un horrible juron.
Et il recommença sa promenade solitaire, passant et repassant la main sur son front, et toujours dévorant Elise de ses yeux fixes et tendres. Ils brillaient si fort qu'on eût dit deux de ces globules de feu que le sillon du navire faisait jaillir du choc des grandes lames.
Oh! que Saint-Pierre est beau par ce court instant d'aurore qui précède le soleil ! qu'il est beau vraiment ! Le sable est le lit d'or sur lequel repose sa forme svelte et longue ; les mornes qui l'entourent sont les colonnades d'émeraudes de cette couche; ils soutiennent son dôme vacillant de vapeurs où les plus brillans oiseaux se mêlent et voltigent, comme des fleurs sculptées sur de merveilleux rideaux ! Les orangers se balancent pour embaumer et rafraîchir l'air; les roses se dressent sur leurs tiges, et leurs boutons s'ou«
vrent comme de petits yeux. Quel doux concert dans les champs de cannes 1 Leurs panaches blancs s'ébranlent en son honneur ; au loin des palmiers s'aiment et se fécondent. Saint-Pierre, c'est le jeune Hyacinthe qui languit pendant que le dieu son ami est absent des cieux. Mais le voilà. Les nuages rougissent; on entend le hennissement des quatre coursiers ; il entre dans l'espace, et son premier rayon frappe sur les lèvres endormies du bel adolescent, qui en tire un soupir, soupir plus mélodieux que les tiens eux-mêmes, 6 roi du monde et de la lyre ! Ils se tendent les bras, se saluent, et, comme des voiles importuns, repoussent de côté et d'autre les nuées qui les couvraient.
Ainsi Saint- Pierre apparut à mes pirates le matin de ce jour où ils y allaient chercher des oranges. Debout sur le pont, Jt près de la fille de Porto-Rico, Marius lui disait le nom de chaque lieu. Sur celle savane, il avait joué jadis avec de jeunes filles, mariées aujourd'hui, et ne se souvenant plus des baisers ravis derrière les tamarins. Au pied de ce morne, dont la cime se divise en deux mamelons, souvent il avait promené ses inquiètes passions et rêvé d'amour et de sang. Là il s'était battu, et le bruit de son pistolet et celui d'un cadavre avait chassé pour toujours les crabiers au long cou, habitans silencieux de ces marécages. Dans ce beau livre de la nature, où chaque montagne, chaque vallon figurait pour une page, chaque fleur pour une ligne, il avait trouvé moyen, le malheureux ! d'écrire toute une horrible histoire de crimes et de déceptions.
Pendant ce temps, sur la Batterie Desnotz affluaient les oisifs habitans de Saint-Pierre, avec des milliers de lunettes et de télescopes. C'était à qui devinerait ce nouvel arrivage; mais le navire, hélas 1 était pour eux pavoisé d'énigmes. Jamais, au bout de leurs verres concaves ou convexes, ils n'avaient aperçu de pareilles couleurs. Les vieux arbres de la batterie secouaient euxmêmes leur feuillage d'une manière étrange. 11 était facile de voir qu'il y avait là-dedans quelque chose d'extraordinaire. Le sucre baissa à l'instant d'un franc vingt centimes, et le vieil Etienne Paolo promit qu'il paierait ses créanciers.
Cependant le canot s'approchait, s'approchait de plus en plus de la terre. Enfin il y toucha, et deux matelots, précédés d'un officier, sans doute le lieutenant Jacques, débarquèrent sur la place Bertin. A quelques toises de la potence, une vieille négresse vendait des mangues, des sapotilles, des oranges, et de ce bon maby que mes belles compatriotes aiment tant ! Le lieutenant ordonna à ses matelots d'emporter sur leur barque les deux plus grands paniers d'oranges qui se trouvaient là. La vieille, ravie du marché, les aida ellemême ; mais lorsque ce lut pour payer, Jacques déclara qu'il avait oublié son argent à bord. L'officier de police (car partout où luit le soleil,
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luit aussi l'uniforme de ces respectables magistrats), l'officier de police accourut aux cris de la négresse.
t Pourquoi ne voulez-vous pas payer? dit-il sévèrement à celui qui paraissait commander aux autres.
— Parce que ce n'est pas notre usage.
— Et qui étes-vous donc?
— Nous sommes des pirates. »
Immense fut la rumeur. L'officier de police regarda fuir le canot dans un stupide étonnement. Les autorités furent immédiatement convoquées; le commissaire commandant se mit dans son écharpe tricolore, le procureur-général dans sa robe noire, la milice s'empara de toutes les avenues de la ville, le gouverneur improvisa un discours sensé, dans lequel il déclara qu'il mourrait les armes à la main, ou sauverait la colonie et ses moindres habitans.
Ces efforts héroïques aboutirent à dépécher la goélette de la douane à la poursuite de ces brigands et de leur navire. L'Agésila* avait été reconnu. Mais la pauvre goélette, je le dis à regret, avec ses sabords dégarnis la plupart de canons, ressemblait beaucoup à ces vieilles femmes qui ouvrent de grandes bouches sans dents. Elle déploya une énorme quantité de voiles, se remua, s'agita en tous sens, et finit pourtant par s'élancer. Son rival eut l'insolence de l'attendre... Il paraissait jouer avec elle comme un véritable écolier mal appris à respecter la vieillesse.
Par un heureux hasard, le vent souffla plus fort. L'épée nue des officiers de la douane étincelait au soleil d'un feu guerrier. De toutes parts, ainsi que dans les temps antiques, on prodiguait des guirlandes et des vœux à la goélette caduque, et elle s'en allait avec majesté, dédaignant les hommages comme les railleries. On eût dit une de ces vieilles dévotes qui s'acheminent, le dimanche matin, aux oraisons qui précèdent la messe ; leurs têtes branlent, leurs coiffes sont surchargées de dentelles, leurs robes à fleurs flottent orgueilleusement, et les petits polissons du quartier s'appellent çà et là ; mais ces saintes créatures méprisent leurs attaques et continuent à égrener leur chapelet. Ainsi de la goélette sexagénaire : elle fendait l'onde de sa poitrine décharnée, sans s'occuper des poissons, qui ouvraient d'un air étonné leurs jolis yeux verts, et sautaient par Danaes autour d'elle, sans doute pour narguer son impuissance.
A bord de FÂgésilas, au contraire, le calme était profond. Rien n'annonçait l'approche d'un combat : les matelots chantaient, on suspendait le canot; le lieutenant Jacques recevait sa grâce à cause de son courage, et à condition qu'il ne chercherait plus à pénétrer les beautés de la nature. Sur le pont s'élevaient avec ostentation les deux paniers d'oranges.
c Jacques, dit le pirate, cette goélette me fa-
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