‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 76 sur 123 · MŒURS DES SOMMES DE MER · texte numérisé non relu

MŒURS DES SOMMES DE MER

Un djettaptm.

J'ai souvent entendu blâmer avec raison la sévérité des lois maritimes et la brutalité des peines quelles infligent ; on s'élève contre ces chàtimens corporels, débris égarés d'une législation imparfaite que la philantropie d'un siècle éclairé aurait dû bannir entièrement de no»

(f) Le prix est de (0 livres par tonneau ; les négociant du Havre j Ont déjà acquiescé.

FAANCË

usages ; j'ai même entendu des gens qui de leur vie n'avaien; vu de navire que chez Gudin, de matelot qu'à l'Opéra, faire sur ce sujet des raisonneraens tout-à-fait concluans, des raisonneinens qui m'auraient convaincu, n'était cette petite phrase de Jean-Jacques : < Lors même , qu'on rencontre la vérité, on est sujet à se fon- » der sur des principes trompeurs. > il faut leur savoir gré de leur bonnes intentions; mais, saus creuser ce qu'il y a d'inhumain daus de pareilles punitions, sans se rejeter sur ce qu'elles ont souvent d'illusoire ou d insuflisant, ne pourraiton pas en chercher la justification dans le caractère du matelot? Les Lois doivent être faites pour les hommes; elles doivent être appropriées aux temps, aux mœurs, aux sociétés qu'elles régissent. Je suis loin de me constituer l'apologiste de cette anomalie législative. Comme homme et comme marin, j'applaudirai avec joie à l'abolition de ces peines inutilement ignominieuses, pourvu qu'on les remplace par des moyens de répression sévères, efficaces, prompts surtout; qui, de loin comme de près, sachent atteindre le coupable et ne lui laissent pas entrevoir l'impunité sous un malaise passager. J'avais pourtant eu l'intention en prenant la plume de vous dire un de mes souvenirs de marin; les considérations qui se rattachent à sa moralité m'entraînaient; pardon.

Il y a déjà quelque temps, un matelot se présenta au capitaine d'un navire de commerce en partance pour la Guadeloupe, dans l'intention de faire partie de son équipage.

L'extérieur du postulant ne lui était pas favorable. Toute sa personne offrait un aspect de désordre que ne réparait pas l'expression ignoble d'une figure plate, encadrée dans de gros favoris roux ; des yeux à fleur de tête, ombragés d'épais sourcils de la même couleur, ajoutaient un caractère prononcé d'effronterie à ce visage, sur lequel se détachaient çà et là de larges taches pourprées, témoins irrécusables d'une ivresse habituelle, arc-en-ciel d'un orage récent. Il était coiffé d'une carapousse et couvert d'une chemise de laine rouge, que venait séri er au-dessus des hanches un pantalon à lacet, vraie mosaïque de toile à voile ; du reste, trapu et carré des épaules.

Les capitaines, en général, aiment peu les matelots fashionables; pour eux seuls peut-être un habit n'est pas une recommandation ; celui-ci agréa le nouveau venu, et le nom de Pierre Blot fut porté sur le rôle.

On n'eut à se plaindre de lui qu'une seule fois pendant la traversée. Voici à quelle occasion.

On avait rais un poulet rôti au frais dans le garde-manger; pendant la nuit le poulet disparut.

A quelques jours de là, Pierre Blot maltraita le mousse, qui, pour se venger, alla le dénoncer comme l'amateur de poulets. On vériCa le fait,

fm. U m nwupit.

UARITIM&

et Pierre Mot fat mU Mais un beau maria on appela le mousse,, et te mousse ne répondit pas; on le cfaeicba partout ; pas de mousse, personne ne l'avait vu; on peoaa qu'il était tombé à la mer* il a'ea fui plu* question.

Le navire arriva i sa destination ; les pas*** gers donnèrent quelque argent à l'équipage; Pierre Blot ea eut 6a part.

Jean-Jacques a dit : « Le moindre petit plaisir > qui s'offre à ma portée are tente plus qae toutes » les joies du paradis. » Pierre Blot a avait pas lu JeanJaeques, mats il pensait quelque chose de semblable en regardant son argent ; que sais-je ce qu'il y voyait? Boabear du tafia aux blancs reflets, d'une capresse aux noirs contours, ivresse de l'aaiour, amour de l'ivresse, que de raisons pour attendre impatiemment le dimanche !

Le dimanche arriva ; on désigna eeax qui pouvaient aller à terre et ceux qai devaient rester à bord. Pierre Blot fat du nombre de ces derniers.

Ce a'était pas son compte ; il avait déeidé qu'il irait a terre. Aussi, dès qu'il vit ses camarades prêts à partir, U enfonça sa carapousse sur sa tête et se rendit derrière le navire où le capitaine était à déjeûner.

c Je voudrais bien savoir pourquoi je ne pais pas aller à terre? dit-il insolemment en entrant dans la dunette.

— Parée que vous êtes baberdais (1), et qu'il faut qu'il reste du monde à bord, lui répondit le capitaine.

— Faut-il pas cent bommes pour garder un navire? maudite barque! Au total, murmura-t-H, je n'ai que faire de permission.

— Je crois que tu fais l'insolent, lui dit le second du navire en s'avaaçaat vers lui.

— Ah! ne me touchez pas, vous, entendezvous!

— Allons, passe devant, gredin, et tais-toi,

ou bien

— Vous, qu'est-ce que vous ferez? Je vous ai dans le dos,

— Laissez-le, laissez-le, dit le capitaine au second qui s'apprêtait à le punir de son inso lence; laissez-le, je vais i terre et je vous enverrai un gendarme. >

Le capitaine partit; Pierre Blot passa devant, où, asseyant sur le guindeau, il exhala sa colère en exclamations de ce genre.

i Un gendarme ! qu'est-ce que je me fiche d'un gendarme! croit-il pas qu'il me fera brasser à culer, parce qu'il a un mauvais briquet; qu'on m'en donne un à moi, et je lui prouverai que son chien n'est qu'une bête. Infime galère! j'auralj bien voulu qu'il s'avise de me toucher, je te l'aurais amurédu bon coin. Ah! tu ne veux pas

(I) Babordais et triborâais tirent leur origine de bâbord et t H bord, c'est le nom que Ton donne k chaque partie de léquipage qui alterne dans le service.

que j'aille à terre, continua-t-il en Réchauffant; s'il n'y avait que toi pour me barrer le chemin.... Eh bien! j irai à terre; es-tu fichu pour m'en empêcher! tiens! >

Et il s'élance à la mer. Le second se met à sa poursuite avec un canot. Pierre Blot nageait bien, mais le canot nageait mieux et l'eut bientôt atteint.

c Eh bien, quoi! dit-il, je me rends. Voyons, donnez-moi la main à embarquer. »

Les canotiers sans défiance se penchent vers lui pour l'aider à se soulever; tandis qu'ils y emploient leurs forces, Pierre Blot, se laissant tomber de tout son poids, les attire sur l'extrême bord du canot, qui, cédant à la secousse, s'emplit et chavire.

En revenant sur l'eau, il aperçoit le second, qui, encore tout étourdi, se débattait auprès de lui.

c Ah! failli chien! lui dit-il, attends; c'est toi qui m'as mis aux fers, qui m'as appelé gredin ; il y a long-temps que je t'ai relevé au compas ; mais t'as péché et tu ne le porteras pas en paradis. >

Et, le saisissant par le cou, il l'étreint avec force, en lui tenant la téte plongée sous l'eau. Heureusement pour le pauvre second, que le gendarme, arrivant sur le théâtre du drame aquatique, fait d'un coup d'aviron lâcher prise à Pierre Blot , qui bientôt est saisi et hissé à bord d'une embarcation.

Parvenus à terre c Allons, descends, lui dit le gendarme.

— Descends! Si je veux.

— Descends, te dis-je, ou je vais te faire marcher.

— Toi? tiens, voilà pour toi; > et frappant fortement sur sa cuisse, en relevant adroitement la paume de la main, il lui fait ce geste de mépris si connu des matelots.

Le gendarme irrité l'empoigne au collet, et malgré sa résistance le traîne jusque sur le quai.

c Veux-tu marcher, maintenant?

— Non. Si tu veux que j'aille en prison, tu m'y porteras, t

Il eût fallu le faire, s'il ne fût survenu un piquet de grenadiers qu'on avait fait avertir.

c A la bonne heure, quatre hommes et un caporal, c'est militaire, je marcherai; il n'y a pas à tortiller; c'est pas que je craigne vos épissoirs, mais vous êtes des Français, je veux bien avoir affaire à vous. Mais à cette hirondelle de prison, que le feu de Dieu l'élingue! >

On l'écroua. Sur la plainte du capitaine, un conseil de discipline fut convoqué à bord du bâtiment stationnaire, où Pierre Blot fut transféré la veille du jugement.

Le conseil étant assemblé eut d'abord à statuer sur sa compétence. L'accusation de voies de fait envers un supérieur entraînant la peine capitale, rentrait dans les attributions d'un conseil de

guerre. Il eût fallu envoyer le coupable en France : de là, des longueurs, des obstacles et l'impunité. On résolut donc d'écarter cette question pour ne s'occuper que de la prévention d'injures et d'insubordination.

La séance se tenait sur le gaillard d'arrière du bâtiment; l'équipage entier formait l'audidoire. Pierre Blot fut interrogé, et répondit à toutes les questions avec insolence, taxant d'imposture ceux qui l'accusaient. Son effronterie ne se démentit pas un instant. Unanimement déclaré coupable, il fut condamné au supplice de la cale. .

Au jour fixé pour l'exécution, un coup de canon avertit les capitaines des bâtimeus marchands mouillés dans la rade d'envoyei leurs équipages y assister. Dès que tout fut préparé, on fit monter Pierre Blot sur le pont.

Le greffier se mit en devoir de lui lire son arrêt, c Waast, dit-il, en douceur la vergue ; me croyez-vous assez paria pour n'avoir pas vu de quoi il retourne? Hais, avant ça, je veux me donner une bosse de vérité ; je veux l'agoniser, toute cette vermine qui m'a condamné; oui, c'est une canaillerie ; j'ai été jugé sur un tas de blagues où il n'y a pas un mot de vrai.

— Taisez-vous, monsieur, lui dit par mégarde le commandant.

— Monsieur! des monsieurs comme moi et des gredins comme toi, il n'en manque pas aux galères; aussi, ami, t'as beau faire des yeux comme des écubiers, tu ne me fais pas peur avec ton chapeau brassé, carré, et ta civadière. Tu me fais donner la cale; mais il n'y a pas de soin, tu n'as qu'à bien te tenir, et pour en revenir.... >

Le commandant fit un signe ; un second coup de canon se fit entendre, le pavillon rouge fut hissé au grand-mât, et Ton entraîna Pierre Blot devant.

c Quoi! s'écria-t-il en s'adressant aux matelots, quoi! vous pouvez souffrir ça, vous autres; vous ne voyez pas qu'il vous en pend autant, et restez là vent dessus vent dedans! Ah! s'il y en avait seulement deux ou trois qui aient du cœur au ventre, nous leur trouverions leur marche, à ce tas de brigands-là!... t

Il n'eut pas le temps de continuer; au moyen d'une corde qui ceignait son corps, et sur laquelle ses bras étaient amarrés au-dessus de sa téte, il fut rapidement hissé au bout de la vergue de misaine, d'où on le laissa retomber dans l'eau, avec une vitesse accélérée par le poids de deux boulets rames qui pendaient à ses pieds. Trois fois on répéta la même manœuvre ; après quoi il fut ramené sur le pont.

c Ce n'est rien que ça, dit-il, ça rafraîchit... >

On le reconduisit en prison comme prévenu d'offenses envers le commandant. Depuis lors, je ne l'ai revu qu'une seule fois dans une cir-

FRANGE MARITIME

Constance âséet désagréable peur lui; comme je n'ai pas été témoin des faits qui se sont passés entre ces deux époques, je vais me borner à rapporter succinctement ce que j'en ai appris.

Mis à bord d'un bâtiment de guerre, Pierre Blot lassa si bien la patience de ses chefs, que le capitaine fut obligé de le renvoyer au commissaire des classes, protestant que, s'il restait à bord, il se verrait contraint de lui faire sauter la cervelle.

En attendant une occasion, le commissaire le fit mettre à la geôle f où il ne tarda pas à signaler sa présence, en ameutant avec lui les nègres prisonniers contre les gardiens. Il fut mis au cachot.

Gomme il s'y ennuyait, et qu'il n'y avait pas possibilité d'évasion, il se dit malade, et comme tel il fut transféré à l'infirmerie.

Le moment se présenta de prendre le large, il le saisit, mais ne jouit pas long-temps de sa liberté. Arrêté par les gendarmes, il fut réincarcéré en attendant une frégate sur laquelle on *vait dessein de l'expédier en France.

La frégate arriva ; mais Pierre Blot avait de nouveau filé son câble. Cette fois il fut plus heureux, et bientôt on entendit parler d'un blanc qui s'était mis à la téte d'une bande de nègres marrons, et avait fait quelques dégâts dans une habitation. On le poursuivit long-temps inutilement; enfin, à la suite d'une battue générale, on amena au commissaire un individu se disant marin , arrêté dans les mornes : c'était Pierre Blot.

c Gomment, coquin, c'est encore toi, lui dit le commissaire; me tourmenteras-tu donc toujours?

— Tenez, voyez-vous, mon commissaire, si vous voulez que je vous laisse tranquille, ni une ni deux, faites-moi fusiller, ou bien laissez-moi embarquer sur cette goélette qui va à Saint- Thomas; car, pour rester au bloc, ça ne me va pas. »

De guerre lasse, et voulant s'en débarrasser à tout prix, le commissaire consentit. Depuis lors on n'en entendit plus parler dans la colonie

Il y a trois ans environ, dans le cours d'un voyage, j'eus occasion de toucher à l'Ile-de- France. Les affaires qui m'y appelaient furent terminées en quelques heures, et je me dirigeais vers le canot que j'avais laissé au débarcadère, quand je fus arrêté par une foule immense qui remplissait la vaste place du Bazar.

Je ne cherchai pas long-temps la cause de ce rassemblement; trois hautes potences dressées au milieu de l'enceinte justifiaient d'autant mieux cette curiosité, que les condamnés étaient des blancs, spectacle extraordinaire dans les colonies, et que, presque seuls, les Anglais osent donner à leurs esdaves.

C'étaient, à ce que j'appris, les trois chefs Tom* II.

d'un équipage de pirates, pris en flagrant délit par une frégate anglaise, et dont l'un était Français.

Les patiens, debout sur la fatale plate-forme» avaient déjà la corde au cou, et l'on n'attendait plus que le signal du shériff, quand je crus m'apercevoirque la figure de celui qu'on désignait comme mon compatriote ne m'était pas inconnue ; je voulus m'en éclaircir, et, étant parvenu à me placer au premier rang des spectateurs, je reconnus Pierre Blot.

C'était bien lui, toujours le même, conservant encore le même air d'insouciante effronterie, toujours impassible; on eût dit que les rôles étaient changés, et qu'il était là spectateur de cette foule sur laquelle il promenait avec intrépidité des regards assurés, qu'il me sembla plusieurs fois voir arrêtés sur moi. Enfin, soit qu'il m'eût reconnu, soit que l'émotion qu'exprimait ma physionomie l'eût frappé, au moment où le bourreau s'avança pour lui rabattre son bonnet sur les yeux, il me fixa, et, avec un hochement de têle bien significatif dans un pareil instant, s'écria :

c Enfoncé ! >

Un capitaine au long-cours.

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