DE FORBIN ET DE DUGUAY-TROUIN
Deux escadres, formant ensemble quatorze voiles, quittèrent le port de Brest le 9 octobre 1707 : elles étaient commandées par le comte de Forbin et par Duguay-Trouin. Le but de leur croisière était d'attendre, au passage, un fort
oonvoi de troupes et de munitions que l'Angleterre envoyait en Portugal.
Il était fort essentiel que ce convoi Tût détruit ou au moins dispersé, car la victoire remportée par le maréchal de Berwick, à Almanza, sur l'archiduc, rendait les approvisionnemens qu'il portait à ce prince indispensables pour rétablir la balance de ses besoins matériels ; cette capture devait donc lui porter un terrible échec.
Les deux escadres restèrent à croiser à l'ouverture de la Manche, en tenant leurs vigies attentives. Aucun navire, pendant les trois premiers jours, ne passa dans leur horizon. Le comte de Forbin prit alorsrta résolution de changer son poste d'observation, et s'avança dans la Manche. Duguay-Trouin l'imita; mais inférieur en marche, sa division, en quelques heures, avait déjà perdu quatre lieues sur le comte de Forbin, lorsque celui-ci changea subitement sa manœuvre. Duguay-Trouin continua sa route, présumant que quelque découverte avait motivé l'évolution de Forbin. C'était en effet le convoi qu'on attendait; il était renforcé de plusieurs navires marchands, qui s'étaient joints à lui pour profiter de son escorte. Les forces militaires de ce convoi étaient commandées par M. Richard Edouard, chef d'escadre d'Angleterre. Elles se composaient de cinq vaisseaux, qu'on sut plus tard être le Cutnberland, de 82 canons, que montait le chef d'escadre ; le Devonshire, de 92; le Royal-Oak, de 76; et le Chester et le Rubi, de 54 ou 56.
Duguay-Trouin, qui avait couvert ses navires de voiles afin d'atteindre le comte de Forbin, avec lequel il voulait se concerter pour le combat, s'aperçut que celui-ci avait arboré pavillon de chasse, en faisant route sur la flotte anglaise, naviguant sous le vent de son escorte, qui s'était mise en ligne, attendant les Français, qu'elle prenait pour une troupe d'armateurs dont elle faisait peu de cas. Cette erreur de la part de l'ennemi eût entraîné l'entière destruction du convoi, sans un malentendu qui survint entre les deux chefs de divisions. Le comte de Forbin mit tout-à-coup en travers et serra une partie de ses voiles. Duguay- Trouin, que la hiérarchie maritime plaçait après le comte, quelque étonné qu'il fût de cette manœuvre, fut contraint de l'imiter. Le résultat de cette évolution fut de retarder d'abord la jonction des deux flottes, puis enfin de démasquer, aux yeux du général anglais, la qualité des forces qu'il avait légèrement cru reconnaître pour des vaisseaux marchands. On vit bientôt tous les bâtimens convoyés, prenant une allure libre, essayer de s'éloigner en se couvrant de voiles. Le dispersement du convoi motiva enfin l'attaque; les vaisseaux français arrivèrent à plat sur la division anglaise. Le Royal-Oak fut bientôt attaqué par M. de Beauharnais; M. de Courserac aborda le Chester; Duguay-Trouin se réserva le Cumberland; le Devonshire et les autres bâtimens plus affalés sous
le vent restèrent au comte de Forbin. En faisant route sur le Cumberland, Duguay-Trouin essuya la bordée du Chester, à laquelle il ne répondit pas. Son équipage était couché à plat-ventre sur le pont. Le Chester, trompé sur l'attitude de Duguay-Trouin, laissa arriver sur lui afin de le maintenir plus long-temps sous son feu; mais tout-àcoup celui-ci vint au vent, et par ce mouvement engagea dans ses grands haubans le beaupré du Cumberland, qui ne put éviter cet abordage. Alors il fit un feu si terrible de son artillerie et de sa mousqueterie , que le pont et les gaillards de l'ennemi furent bientôt jonchés de morts. M. de la Jaille, qui ne pouvait en ce moment s'approcher de son commandant à cause de sa position, s'en fut aborder le Cumberland bord à bord, en jetant sur son pont tout son équipage. Le beaupré du vaisseau anglais venait enfin de se briser, et Duguay-Trouin ne pouvait plus, qu'avec beaucoup de peine, lancer son monde à l'abordage. Pourtant un contre-maître parvint à franchir le bord ; mais au moment où il abattait le pavillon ennemi, un groupe de soldats anglais s'élança sur lui, et il n'eut que le temps, avec une présence d'esprit admirable, de se lancer à la mer, emportant son trophée. Une chaloupe du vaisseau ennemi, qui était à la traîne, lui servit pour rejoindre un des bâtimens français.
Le Cumberland était réduit. Duguay-Trouin s'en détacha pour juger la face du combat général. M. de Courserac s'était rendu maître du Chester, et le Rubi amenait pour Forbin. Un désastreux événement avait fait échapper le Royal* Oak à M. de Beauharnais. Le feu, au milieu de l'action, avait envahi l'arrière et communiqué à un amas de gargousses; les ponts et les gaillards avaient été dévastés, et plus de cent hommes avaient péri dans l'explosion.
Duguay-Trouin, qui se trouvait le plus au vent, prit d'abord la poursuite du Royal-Oak, qui fuyait en serrant le vent. Il gagnait déjà un bon sillage sur l'ennemi, lorsqu'il s'aperçut qu'une des frégates de l'escadre française pliait sous les bordées formidables du Devonshire. Abandonnant le soin de sa propre gloire, il laissa arriver sur le vaisseau ennemi. Le Devonshire n'était pas seulement redoutable par sa grandeur et ses quatre-vingtdouze pièces d'artillerie, mais encore par la force de son équipage , qu'augmentaient encore plusieurs centaines d'hommes de troupes qui passaient en Portugal sous son pavillon. Le feu de l'ennemi fut si violent, si nourri, qu'en moins de trois quarts-d'heure de combat à portée de pistolet, il mit trois cents hommes hors de combat à bord du vaisseau français. Duguay-Trouin n'osait l'accrocher, parce qu'il remarquait depuis long-temps une énorme colonne de fumée qui s'élevait de la poupe et qui lui donnait des soupçons d'incendie ; pourtant, comme le désastre augmentait d'instans en instans sur son bord, Duguay allait se décider à
aborder le Dcvonshirc, lorsqu un de ses lieutenant lui fit observer que l'incendie s'était déclaré sur le vaisseau ennemi, et que la flamme, qui se faisait jour parles ouvertures du pont, gagnait déjà les haubans et la voilure. Duguay-Trouin ne songea plus qu'à s'éloigner pour préserver son bâtiment du contact de ce désastre. L'événement justifia la prudence de sa mesure; à peine en était-il à quelques encablures, que, l'incendie se développant avec rapidité sous l'action de la brise, tout le pont du vaisseau ennemi ne fut plus bientôt qu'une fournaise, qui en moins d'un quart-d'heure le consuma entièrement. Sa mâture croula peu à peu, en élévant parfois les flammes jusqu'à une hauteur inouïe. Tout périt sur le Devonshire, les uns par le feu, les autres dans la mer. II était impossible qu'on se hasardât à les approcher, dans la juste crainte de l'explosion qu'allait déterminer l'incendie de la Sainte-Barbe. L'événement réalisa bientôt ces prévisions : toute l'escadre et le convoi furent couverts des débris qu'arracha l'explosion au malheureux vaisseau ruiné.
Pendant ce dernier combat, les divisions françaises s'étaient efforcées de rejoindre les membres séparés du convoi : il ne restait plus d'ennemis à combattre. Les bàtimens français se rallièrent et firent voile pour différons ports de France, avec trois vaisseaux anglais et soixante bàtimens de transport. Plusieurs corsaires profitèrent de la déroute de ce convoi, et firent particulièrement des prises considérables. Le peu de bàtimens qui s échappèrent se réfugièrent en Irlande, sous la protection du Royal- Oak. Pas un ne réussit à atteindre le Portugal.
Un officier de marine.