MŒURS CREOLES
fe |JUttteur
Ce fut, autant que j'ai pu m'en assurer, vers la fin de l'année 1772, quelques mois avant l'expédition du colonel Fourgeoud contre les nègres rebelles de Surinam, qu'un grand bâtiment, venant d'Amsterdam, déposa sur le quai de Paramaribo le jeune Jansen Houtwyn , pauvre, venant chercher fortune et décidé à l'obtenir. Dans ce bon temps de la traite, passé probablement sans retour, faire fortune n'était pas chose bien difficile dans les colonies, et tout fils de bonne mère,
(t) Nous aimons à reposer l'esprit du lecteur sur une idée eonsolante, eu lui faisant remarquer que cette peinture odieuse du sort des nègres, se rapporte A la date de 1772, et que depuis lors la condition des esclaves n'a cessé d'être améliorée par les réglemcns successifs des métropoles et par les progrès de la civilisation dans les possessions d'ou-
par les pr >r«-mcr.
(if. du B.)
qui se sentait le courage de partir pour les îles, ou qu'une prudente famille envoyait faire pénitence de ses fredaines, était un grand sot, si tôt ou tard il ne se mettait à même de jouer le rôle d'un oncle de comédie. Aujourd'hui, c'est une autre affaire.
Qui eut perdu de vue, en ce moment, Jansen Houtwyn, et l'eût retrouvé douze ans plus tard, n'eût certes pas reconnu dans le riche planteur de la Coraewine, propriétaire de quinze cents esclaves, membre du conseil de justice de la colonie, écrasant les plus orgueilleux du luxe de ses chevaux et de ses équipages; n'eût pas reconnu, dis-je, dans ce parvenu superbe, l'humble jeune homme qui, à son arrivée, s'était estimé heureux d'obtenir une place de sous-officier sur l'habitation dont il était alors le maître. Pendant deux ans il avait fait un rude métier; surveillant les nègres dans les plantations depuis les premiers rayons du jour jusqu'à la nuit, exposé aux pluies diluviennes de l'hivernage ou au soleil brûlant de la saison sèche, en proie à la fièvre du pays ou dévoré des maringouins; de plus, faisant maigre chère. Mais son zèle et son entente de la chose l'ayant fait remarquer, il était devenu officier, puis teneur de livres, puis régisseur en chef à 10,000 fr. d'appointemens ; puis enfin maître de l'habitation à la mort du propriétaire, et tout ce que nous l'avons vu plus haut.
Ainsi, Jansen Houtwyn avait toujours été croissant en richesses et en honneurs. Mais, en même temps, pour parler comme il l'eût fait, son compte allait grossissant là haut, et l'ange qui tient les écritures du ciel n'avait jamais passé un jour de ces douze années sans avoir à enregistrer la plainte de quelque esclave fouetté, mutilé, torturé, qui s'élevait douloureuse jusqu'à lui, ou quelque acte de .luxure qu'il recueillait en rougissant. La colonne du débit de ce compte était donc lamentablement noire et chargée : quant à la colonne opposée, elle était toute blanche ou peu s'en faut.
Mais, ici-bas, on jugeait autrement de la vie du planteur. Les blancs enviaient son opulence et tenaient à honneur d'être invités à ses fêtes,. Sa voix était prépondérante dans le conseil : un signe de sa tète n'était pas sans importance. Qui n'eût, en effet, recherché les fêtes de Jansen? Ses festins étaient longs et spiendides; ses convives buvaient dans le cristal et dans l'or les vins du Cap et de France, de la Grèce et des Canaries; de jeunes filles esclaves, choisies entre les plus belles et les plus voluptueuses, à demi voilées de tissus trnnsparens, circulaient autour de la table chargée des mets des deux mondes, agitant l'air avec de larges éventails : le bruit des instrumens se mêlait aux transports de joie. Ainsi s'écoulaient les jours du planteur à la ville, et quand il se rendait sur son habitation, deux ou troii l'année, il retrouvait d'autres jeunes f
FBANCE MARITIME.
de m tailla» d'autres vin* à boira dans la cristal où dans l'or, et d'autres nuits de caresses q{ d'amour. Cette prospérité dura de longues années*
î>ar une matinée resplendissante d'octobre» à l'époque de la récolte des cannes» une belle embarcation, montée par huit vigoureux nègres, curieusement sculptée sur tous ses plats-bords, et portant à l'arrière une cabine à claire-voie, dorée, avec des rideaux de mousseline blanche des Indes» fuyait dans îa rade, de Paramaribo, évitant de droite et de gauche les navires à l'ancre» dont les matelots la regardaient passer, nonchalamment appuyés sur les bastingages. Quatre jeunes nègrès, vêtus de riches livrées et perchés sur la cabine, exécutaient sur le cor des airs alors ft la mode dans les concerts de la Hollande» dont Us faisaient retentir au loin le fleuve et les forêts de ses bords. Cette embarcation portait jansen, cou*ché mollement sur de frais coussins remplis de feuilles de bananiers et recouverts de fines nattes. Elle traversa obliquément le fleuve» et longeant la rive opposée a ta viue jusqu a la hauteur du fort d'Amsterdam 9 elle tourna brusquement sur la droite, et entra dans la Cotlica, qui, dtmSoet endroit» vient mêler ses eaux rafraîchies par les ombrages des bois aux tiède* eaux de la Surinam*
L'embarcation volait sous les coups redoublés des rameurs; les riches habitations, les champs de cannes à sOcre, de cotonniers, de câfliers verts, les terres inondées et leurs palétuviers disparaissaient tour à tour sur les deux rives, comme là scène changeante d'un panorama mobile. Bientôt elle entra dans la Gomewine aux eaux limpides,, aut riantes solitudes, troublant de ses fanfare* et du bruit de ses pagaies le silence des déserts* Les habitations devinrent plus râres, la végétation pltts sauvage, et le surlendemain elle déposa son maître sur une plantation itnménée, mais iso* lée et perdue dans les forêts.
. Jansen venait, suivant Sa coutume, inspecter les travaux de la récolte* Son principal régisseur accourut le recevoir, et, l'aidant à mettre pied à terre, l'accompagna, chapêau bas, jusqu'à une superbe maison entourée de vastes dépendances, derrière laquelle on pouvait voit* à distance les cases des nègres alignées sur un triple ràftg, et formant par leur réunion un village» Autour de eétte opulente demeure passaient et repassaient des esclaves Iffairés et silebcienx ; d'autres montraient leurs figures noire* aux fenêtres» et une partie dtt sérail du planteur était acéourne sons la galerie potir être témoin de ton arrivée» Depuis plusieurs jours il était àttendu. Jansen enfin sous la galerie, prêtant l'oreille aux longs ré-* cita du régisseur, et s'arrêta pour jeter un coupd'oeil sur sa prô j>rlété où tout était mouvement ét travail. Dans le lointain, les carrés verdoyans de cannes s'éclaircissaient rapidement bous le sabre
des esclaves ; de pesantes* barques naviguaient
lentement sur le» canaux | d'autres abordaient, au moulin qui dévorait leurs charges ; des amas de caunes écrasées séchaient au soleil \ sous les hangars se pressaient de longues files de barriques déjà pleines des produits de la récolte. Jansen vit ce spectacle en homme accoutumé à joair de ses riehesses»
Le lendemain» à sort réveil, le planteur assis majestueusement daûs uh fauteuil, sa maigre et bilieuse figure ombragée par un large chapeau de feutre à ganse d'Or» et fumant sa pipe avec la gravité d'un rajah indien, rendait la justice sous sa galerie. Une bande de négrillons joufflus» au ventre rebondi» Venait de passer devant lui, sous la conduite d'une vieille négreàse, en criant trois fois : t Bonjour, maître ! • et en frappant des mains. Le régisseur parut d'un air sombre.
* La récolte ne fait qué commencer, dit-il, et déjà vos nègres se plaignent de ce qu'oh les fait travailler tlngt heures sur viégt*quatre ! cette nuit, l'un d'eux a osé me faire des représentations . . ,
— Des represeittationsL*..! s'écrih Jansen, bohdissant sdr son siège et les yeux étincelans \ faites-le venir pdur recevoir cent coups de fouet» ici, en ma présence* •
Peu d'instans après» un nègre de hante taille parut, un homme qui» en posant la main sur le planteur, l'eût écrasé; mais le hasard avait ihter* verti les rôleë» Il s'arrêta devant Son maître, le regardant d9un Sir calme»
t Mtchaël !... > Lé nègre fronça le sourcil, c Les blancs m'appellent Mibhail; dans mon pays, mon nom ést Fadlalah» -^J'avais dit cent, reprit le planteur; maintenant, c'est deux cents. Michaél..*
«— Merci» maître» interrompit Fadlalah en sou-» riant. C'est deùx éent cinquante. Michagl, tu as déjà été mfarbn?..» i Le nègre réleva la tête. tOui, maître, je suis allé nnè fois en maroti dans les bots. J'ai rencontré le tigre dans les bois, et lé tigre a tremblé dans ces matas* Quand le tigre y tombait, c'était un tigre mort*» Et il montrait des bras et des mains à faire peur»
t Ce sera trois cents I cria Jansen furieux. Tit l'ai voulu ; couche-toi lù, misérable ; si tu ajoutes un mot». » Fadbtah resta hnftiobile»
i Maître, Fadlalah est fort et peut travailler long-temps sans dormir; mais Fadlalah a une fèmmè et de petits enfatls qui ne peuvent pas vèiller comme lui; laissez-les dofmir un peu; Fadlalah travaillera ù leur place, et restera ton* jours bon nègre.
— Ta femfene ! tes etffansl » dit Jansén avec un rire amer * et se tournant vers le régisseur : «De* main, vous armerez une barque, et vous les ferea conduire à Paramaribo pour les vendre, dussé-je perdre deux cents francs au mfcrché.
— Grâce 1 maître, grâce ! s'écria le nègre ton**
FftANCE
bant à genoux et étendant les mains vers le planteur ; mes enfans n'ont rien fait ; ne les punissez pas pour Fadlalah. Grâce, maître ! » Et voyant sa prière inutile, il s'élança, en bondissant comme un jaguar, pour sauter sur Houtwyn; mais le régisseur et trois robustes nègres de la maison, se précipitant sur lui, le terrassèrent.
Jansen avait pâli, autant de surprise d'une audace aussi inouïe, que de frayeur. C'était la première fois qu'il voyait, lui Jansen, dont le nom faisait frissonner les nègres, rien qu'à l'entendre prononcer, un esclave lui tenir tète. Il s'était levé et se promenait à grands pas sous la galerie, les lèvres contractées par la fureur, et broyant entre ses doigts le tuyau de sa pipe qu'il venait de briser contre terre. Il avait beau jeu, en vérité. A cette époque, la loi punissait par la perte d'un membre tout esclave qui osait lever la main sur un blanc, et Fadlalah, livré à la justice, eût été heureux de racheter sa vie au prix d'un bras ou d'une jambe, au choix de son maître. Mais Jansen voulait mieux que cela.
La famille du nègre fut vendue; lui réduit, dans peu de temps, à n'être plus qu'une chose pour laquelle on n'a pas encore inventé de nom, un corps vivant sorti des mains des bourreaux après avoir tout éprouvé, hors le coup de grâce.
Le malheureux résistait encore; une lutte horrible s'étàit établie entre lui et son maître, à qui se lasserait, l'un de punir, l'autre de braver les supplices. Ses forces cédèrent enfin à un dernier châtiment emprunté à l'enfer, et dont Surinam a été plus d'une fois témoin. Sanglant, couvert d'ulcères et hideux à voir, il fut enchaîné près du fourneau de la sucrerie, sans autre aliment que de l'eau et des bananes crues, nourriture avec laquelle l'homme le plus robuste ne saurait prolonger son existence au-delà d'un mois. Là, exposé à la chaleur dévorante de la fournaise qui, nuit et jour, reflétait sa lueur rougeâtre sur ses membres amaigris, se tordant sans pouvoir dérober aucune partie de son corps à ce lent et affreux supplice, Fadlalah sentit que son courage allait s'éteindre ; mais la folie vint à son secours : la pensée abandonna son cerveau épuisé, ou, flottant dans un délire tranquille, ne jetait plus qu'une lueur incertaine comme celle d'une lampe défaillante. Sa fin paraissait inévitable et prochaine.
Les pluies vinrent tard cette année-là. La récolte avait été superbe, et le planteur eut le lemps de la terminer sans en rien perdre. Ses nègres, il est vrai, n'avaient eu de repos ni jour ni nuit, et quelques-uns étaient morts à la peine; mais il faisait deux cents barriques de sucre de plus qu'à l'ordinaire, et, toutes pertes calculées, il y gagnait et de reste. Il partit dans toute sa gloire, en donnant, dans un moment d'humanité, l'ordre de mettre soq nègre en liberté.
Une année s'écoula, année de splendeur et de joie pour le planteur, mais dont chaque jour devait être sans anniversaire pour lui. La coupe était remplie : la main de Balthazar était prête. Son esclave avait été délivré de ses fers : l'insensé ! que ne l'avait-il laissé s'éteindre? Un de plus n'eût pas pesé beaucoup dans la balance. Fadlalah, libre, mieux nourri, avait repris peu à peu ses forces; ses muscles se dessinaient de nouveau sur ses membres athlétiques ; seulement le ressort de l'intelligence paraissaità jamais brisé dans sa large et forte tête. Etait-ce imbécillité réelle ou ruse de nègre? C'est ce qu'on n'a jamais su. On le traitait assez doucement, car il avait perdu tout envie de s'enfuir. De son propre mouvement, il s'était installé pêcheur de l'habitation, et on l'avait laissé faire : il gagnait du moins sa nourriture à ce métier. Quant à la vengeance, le pauvre fou n'y pensait sans doute guère. Ses compagnons d'esclavage ne s'étaient jamais mieux portés; le feu ne consumait pas les plantations, les animaux domestiques erraient paisiblement sans qu'on en trouvât jamais un de mort par une cause inconnue. Il n'y avait donc rien à craindre de la part de Fadlalah.
Les cannes à sucre jaunirent encore une fois ; la barque du planteur parut de nouveau dans la Comewine. Quinze jours se passèrent sur l'habitation dans les travaux accoutumés.
Enfin l'heure de la rétribution sonna : le compte de Jansen allait se régler là-haut. On le vit, un soir, au sortir de table, prendre son fusil et se diriger, accompagné seulement de son petit nègre favori, sur les bords de la crique, près des canots de l'habitation. Fadlalah revenait de la pêche à son heure ordinaire. Le planteur lui donna l'ordre de le conduire sur une plantation voisine; on vit le nègre sauter dans un canot, et, le dégageant de ceux qui l'entouraient, le conduire près du bord, afin que son maître pût y entrer sans peine.
Jansen entra dans la barque, et, s'étendant sous la tente de l'arrière, tira l'un des rideaux pour affaiblir l'éclat de la lune dont les rayons tombaient sur son visage. Le petit nègre se mit à la barre, et Fadlalah, appuyant sa pagaie contre le rivage, poussa d'un seul coup le canot au milieu de la Comewine.
C'était une de ces nuits qu'aucune langue humaine ne saurait peindre, une nuit des déserts de la Guyane. La lune planait sur les forêts endormies, couvrant leurs cimes d'un tapis argenté, et changeant leurs troncs en fantômes. Hors une voix lointaine, de petits cris étouffés d'oiseaux, le frémissement de la couronne d'un palmier dans les airs, le battement d'aile d'un héron dans les palétuviers, tout était au repos dans la nature. Des lampyres jouaient comme de légers phosphores dans les broussailles ; l'air était tiède avec une senteur de marécage. »
France maritime.
L'habitation est déjà lôin. Pendant un quartd'heure la barque a glissé rapide, silencieuse comme un oiseau de nuit, à la surface unie de la crique ; mais Fadlalah s'est ralenti ; sa pagaie ne plonge plus qu'à de longs intervalles dans l'onde; de temps en temps elle repose sur ses genoux, et alors il semble en proie à l'attente, ou bien il tourne la tète et se penche, l'imprudent, pour regarder dans l'asile de son maître. Ses forces sont-elles épuisées, ou veut-il faire de nouveau connaissance avec le fouet du commandeur? Une fois même il s'est levé ; sa téte crépue a pénétré dans la tente, et il a osé y prendre quelque chose qu'il a déposé avec précaution dans la crique : l'objet a disparu sans autre bruit qu'un imperceptible murmure.
Au détour d'une pointe, la Gomewine s'enfonce en ligne droite sous d'épais ombrages pour reparaître brillante de clarté à l'extrémité du canal. Fadlalah a retrouvé sa vigueur accoutumée; il précipite de nouveau les coups de sa pagaie \ le canot vole pendant quelques instans dans les ténèbres, et s'arrête à la lumière. Une sa vanne noyée s'étend à perte de vue sur la droite de la crique; les arbres de la forêt projettent de grandes ombres à sa surface ; çà et là se dresse immobile une touffe échevelée de bambousiers, ou la tige grêle d'un palmier sur la cime duquel s'est perché quelque sapajou qui se gratte et fait sa grimace à la lune.
Cette fois Fadlalah a déposé sa pagaie sur le banc du canot, et s'est dressé de toute sa hauteur. Cependant il paraît indécis ; les bras croisés, il eontemple en silence la tente où dort son maître. Ses yeux blancs ont retrouvé leur expression d'autrefois; sur ses lèvres erre un sourire étrange et qui sera fatal à quelqu'un. Il se retourne du côté de la nappe d'eau et pousse un cri doux et plaintif, puis prête l'oreille... Tout se tait aux environs... Il recommence plus doux et plus plaintif que la première fois, puis écoute encore... Au loin, dans la savanne, un bruit se fait entendre eomme d un corps tombant dans l'eau, et un cri pareil a répondu au sien. Fadlalah fait un signe de joie : t Ah ! le caïman connaît encore Fadlalah ! »
A dix reprises différentes il a renouvelé son appel, et dix fois on lui a répondu; mais maintenant ce n'est plus une voix isolée. A droite , à gauche, de loin, de près, des cris pareils à des aboiemens sortent des roseaux, se multiplient et se croisent en se rapprochant du canot. La savanne s'éveille ; des monstres cuirassés de larges écailles s'agitent de toutes parts, plongent ou nagent en montrant leurs dos verdâtres à découvert. Cinq minutes après, vingt museaux béans se faisaient voir hors de l'eau, à deux pas de la barque. Le rideau de la tente s'ouvrit brusquement.
cQu'est-ce que j'entends là? s'écria le planteur, Ton IL
que l'immobilité du canot et le bruit avaient tiré de son sommeil.
— Silence 1 maître , là-bas, dans la savanne, le caïman appelle ses petits ; pauvre caïman t comme Fadlalah, il a perdu ses petits !
— Pagayeras-tu, misérable? cria James écumant de fureur.
— Silence ! maître, le caïman connaît Fadlalah le pêcheur, et Fadlalah ne connaît plus de maître. La lune fait taire le caïman ; mais Fadlalah sait le faire parler toujours. »
Le planteur, hors de lui, voulut s'élancer de la tente; mais son nègre, étendant la main, le fit retomber comme un faible enfant.
t Ah ! scélérat ! tu portes la main sur ton maître ! Mon fusil, Quaco ! donne-moi mon fusil; tu es libre, mon bon Quaco, si tu me donnes à l'instant mon fusil.»
Quaco voulut faire un mouvement; mais son regard rencontrant celui de Fadlalah, il quitta la barre en tremblant, et se blottit sous la plateforme de la tente.
Le planteur cherchait son fusil, mais ce fut peine perdue : il était à une demi-lieue de là dans le fond de la crique. Fadlalah le regardait faire en silence. Alors James vit bien que c'était fait de lui, et que son heure était arrivée; il jeta un regard effaré sur son nègre, qui lui parut avoir dix pieds de haut; des frissons glacés couraient dans tout son corps, et l'œil du nègre, agissant sur lui comme celui du crotale sur un petit oiseau, il recula machinalement, et se tapit en se pelotonnant dans un coin de la tente, la bouche béante, les yeux étrangement ouverts. Peut-être en ce moment songea-t-il à sa vie passée, mais ce fut sans recommander son àme à Dieu.
Les caïmans poussèrent leurs cris lugubres et firent claquer leurs mâchoires.
t Silence! mes caïmans; le maître n'est pas encore prêt... pauvre maître! »
Fadlalah resta immobile encore quelques minutes. Enfin, alongeant le bras sous la tente, il en retira sans efforts le planteur presque sans connaissance, et le prenant entre ses bras, comme fait une mère de son nourrisson, il le caressait :
cVous, monsieur James, vous toujours bon maître; ce n'est pas vous qui avez pris à Fadlalah ses petits : oh ! non, n'est-ce pas? Fadlalah bon autrefois; maintenant Fadlalah fou! Fadlalah méchant ! oh!...»
11 éclata de rire et laissa tomber le planteur dans l'eau.
On ne put rien distinguer. Ce fut une mêlée horrible, un froissement d'écaillés, d'arêtes de fer, un tourbillon d'eau, d'écume dans l'air, qui secoua la frêle barque comme une tempête sur mer. Le reste se passa sous l'onde. Rien ne parut à la surface, si n'est un nuage sanglant que la paisible Comewine emporta dans son cours. Le
nègre le suivit de l'œil un instant; puis, s'asseyant sur son banc, il prit sa pagaie, et en deux coups atteignit le rivage opposé. Il sauta à terre et s enfuit marron dans les bois*
Huit jours après, le placard suivant était affiché sur la grande place et dans les principales rues de Paramaribo :
tPar ordre du conseil de justice de cette colonie, il est fait savoir à tous qu'il est accordé deux mille florins à tout blanc, mille florins à tout mulâtre ou nègre libre, la liberté à tout esclave qui livrera mort ou vif le nommé Michaël, dit Fadlalah, esclave de l'honorable M. James, de son vivant membre de ce conseil, et assassiné par ledit Michaël, dit Fadlalah. »
Suivait le signalement du coupable.
c Les commandans des postes militaires de la Sarameca, de la Gottica, du Maroni et autres rivières, feront connaître cet avis aux Indiens de leurs districts respectifs. La prime pour lesdits Indiens sera de cinq cents florins en argent ou en marchandises, à leur choix.
» Le secrétaire du conseil, Daniel Vookvvs. »
Deux ans se passèrent sans que personne vint réclamer la prime. A cette époque, pendant la saison des pluies, un Indien ArrowOuka» venu des bords de la Sarameca, se présenta un matin chez M. Daniel Yooryms, et demanda audience. Introduit en présence de l'honorable secrétaire, il lui fit le salut indien sans proférer un mot, et, ouvrant un panier en jonc qu'il avait apporté, il en tira, par les cheveux, une tête noire (jui paraissait coupée depuis peu. Sur quoi, l'habile magistrat voyant du premier coup-d'œil que cette tète n'avait qu'une oreille, et portait d'autres signes à lui connus : t C'est, dit-il, la tète du nègre Michaël, dit Fadlalah, l'assassin de notre ami et collègue, le regretté M. Houtwyn. — Que l'on donne à ce brave Indien la récompense promise. »
Th. Lacordaire.