‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 84 sur 123 · DANS LE NORD · texte numérisé non relu

DANS LE NORD

Dans un précédent article sur les pêcheries de moules de La Rochelle, nousv avons prouvé à nos lecteurs combien les industries les plus curieuses sont souvent inconnues, bien qu'elles touchent souvent à nos besoins normaux ; les détails qui suivent sur la pèche à la seine sous les glaces des mers septentrionales, méritaient également une place dans notre recueil. Nous sommes persuadés qu'ils intéresseront nos lecteurs.

Tout ce que nos ateliers, nos ports, nos arsenaux, nos cultures, notre économie domestique, nous offrent de plus admirable, est le résultat d'expériences séculaires, des recherches et des travaux d'une longue suite de générations, de perfectionnemens graduels : voici, au contraire, une industrie qui fut dès sa naissance ce qu'elle est aujourd'hui; qui ne peut rien perdre sans être anéantie, et qui ne paraît pas susceptible d'accroissement; anomalie remarquable dans l'histoire des arts.

Promener la seine sous une glace de plusieurs pieds d'épaisseur , faire parcourir à ce filet un espace de 60 à 80 arpens, semble, au premier coup-d'œil, une entreprise chimérique : et pourtant c'est par ce moyen que les habitans du Nord savent tirer de leurs lacs, au milieu de leurs rudes hivers, une grande abondance de poissons. Voici comment ils procèdent à cette pêche, lorsque l'opération est faite dans un lac ou dans une rivière dont le courant est à peine sensible.

Le directeur de la pêche a fait préalablement la reconnaissance des lieux, et il trace le plan des opérations, car il faut un tracé. 11 marque le

point de départ, c'est-à-dire le lieu d'introduction du filet sous la glace, et le point d'arrivée. Ce dernier doit être à uue place où l'eau soit peu profonde. La distance entre les deux points ex* trémes est quelquefois d'un quart de lieue. A droite et à gauche de cette longue ligne, on en trace deux autres qui lui sont parallèles, à la distance de 40 à 50 toises ; on fait alors les ouvertures d'entrée et de sortie du filet : la première est perpendiculaire à la direction que le filet doit parcourir; on lui donne au moins 2 toises de Ion* gueur sur un peu plus d'une 1/2 de largeur. L'ouverture de sortie est beaucoup plus large, et sa longueur est dans le sens de la marche du filet.

Ce travail préalable étant terminé, deux courbes symétriques sont dirigées à partir des deux extrémités de l'ouverture d'entrée pour aller joindre les deux lignes latérales ; deux autres courbes analogues partent des mêmes lignes, et aboutissent à l'ouverture de sortie, et le tracé est fini. La géométrie n'y a point de part ; le coupd'œil exercé du pécheur y supplée.

Chacune des lignes latérales jointe à ces deux courbes est divisée en parties égales, d'environ 6 toises de longueur; chaque division est l'emplacement d'un trou que l'on réduit aux dimensions nécessaires pour que l'ouvrier puisse atteindre l'eau, y plonger la main, et faire quelques manœuvres qui seront décrites plus loin. Lorsque la glace est très-épaisse, les ouvertures que Ton y fait doivent être coupées en talus, afin d'en mettre le fond à la portée des travailleurs. Ainsi, outre les deux grandes ouvertures pour l'entrée et la sortie du filet, on a besoin de plusieurs centaines de trous intermédiaires; on voit donc que ce travail préparatoire exige beaucoup de temps, et doit précéder le jour de la pêche. La glace s'est reformée au fond des ouvertures; mai» comme elle n'est que le produit d'un jour et demi au plus, elle n'a que quelques pouces d'épaisseur, et l'-on s'en débarrasse facilement et promptement.

Le jour de la pêche est ordinairement une occasion de divertissement. Les traîneaux arrivent en grand nombre, chargés de spectateurs et de provisions de bouche. Le filet est apporté sur plusieurs traîneaux, car son volume oblige à le composer de plusieurs parties qtron réunit au moment d'en faire usage. On lui donne quelquefois 3 à 400 toises de longueur, et il ne peut avoir moins de 3 toises de large sur la plus grande partie de son étendue. Lorsqu'il est recomposé, on le dispose sur le bord de l'ouverture d'entrée, et ses deux bouts sont armés de perches un peu plus longues que l'intervalle qui existe entre chaque trou. Une des extrémités de ces perches est attachée au filet par un cordeau, dont la longueur surpasse encore celle du bois, et qui se replie pour aller se rattacher, par son autre ex*

trémité, au prolongement des cordes qui bordent le filet : Tune eu haut et armée de lièges; l'autre en bas et chargée de plombs. Chacune de ces cordes est prolongée de 7 à 8 toises au-delà du filet, Les perches sont en bois de pin, droites, légères et lisses, d'une raideur suffisante pour ne point plier, à moins qu'elles ne rencontrent un obstacle qu'il serait nécessaire d'enlever, en ouvrant la glace au point où il se ferait sentir.

Lorsque le filet est pourvu de tous ses agrès, on le plonge dans l'eau, mais avec ordre et lentement, en commençant par les deux extrémités qui cheminent d'abord en sens contraire, en suivant chacune l'une des lignes de trous. Les perches sont dirigées d'un trou à l'autre par un homme qui les fait cheminer, tandis qu'un autre observe leur arrivée au trou suivant. Dès que celui-ci en aperçoit le bout, il le saisit, et au moyen du cordeau, il tire à lui les deux cordes du filet, et avec le secours de son compagnon, il le fait venir jusqu'à l'ouverture où il a fait sa ma* nœuvre. Cette opération est répétée à chaque trou, sur toute la longueur de la ligne. On chemine donc lentement, et lorsque le filet est entièrement développé, le travail devient pénible, le filet ne peut plus être conduit par deux hommes sur chaque ligne, et il faut un renfort de bras, Pendant ce temps, ta glace est sillonnée dans tous les sens par les traîneaux ; les courses et les jeux des spectateurs, les appels bruyans, le galop des chevaux, ne dérangent nullement l'opération essentielle ; le poisson se laisse entraîner par le filet. Son immobilité, dans les eaux refroidies au degré de la congélation, ressemble à un engourdissement ; cependant un froid plus grand encore lui rendra le mouvement, comme on le verra tout-à-l'heure.

Pour mieux juger de l'état du poisson dans les eaux refroidies au degré du zéro thermométrique, il faut rapporter le fait suivant. Le filet rencontre quelquefois, soit au fond de l'eau, soit à la surface inférieure de la glace, un obstacle qu'il ne peut franchir. Ce contre-temps ne fait pas perdre le fruit- du travail précédent; les pêcheurs prolongeant sur chaque ligne la direction des cordeaux qu'ils tirent avec force, déterminent par cette géométrie naturelle la place de ce point d'arrêt; ils ouvrent la glace, saisissent le filet, et lui font franchir ce mauvais pas. On ne remarque pas que la pêche en soit moins abondante.

Les deux divisions de travailleurs ont eu soin d'avancer de concert, et s'arrangent pour arriver en même temps à l'ouverture de sortie. C'est le moment de la récolte, mais aussi le plus laborieux. Le nombre des prisonniers est quelquefois si considérable qu'il faut en évacuer une partie, avant la fin de l'opération. Des hommes armés de trubles enlèvent, autant qu'ils le peuvent, le poisson à mesure que le filet vient le mettre à leur portée, tt cependant il en reste encore une

masse énorme, lorsqu'à force de bras on est parvenu à retirer la seine hors de l'eau. Le poisson qui se trouve exposé subitement à l'air extérieur, par une température de 90 à 25 degrés au-dessous de zéro, reprend toute son agilité et la conserve assez long-temps ; phénomène digne de l'attention des naturalistes.

Le produit de chacune de ces pécpes est souvent de plus de 20 quintaux métriques de poissons dont les espèces sont variées ; celle du brochet est une des moins estimées, quoique ce poisson n'ait rien perdu, vers le Nord, du mérite qu'on lui trouve dans nos rivières.

Si on examine avec attention les procédés employés à cette pèche, on sera convaincu de leur extrême simplicité ; on reconnaîtra que tout y est d'une nécessité absolue, et que rien ne peut y être ni supprimé, ni changé; l'invention en appartient donc tout entière à un seul inventeur , car elle ne peut être le résultat d'une suite d'essais et de perfectionnemens. Le génie qui la conçut vit aussi qu'elle devait être pratiquée sur une très-grande échelle, afin d'obtenir d'autant plus de produit en raison du travail qu'on y consacrerait. Ce génie était sans doute capable de plus grandes choses ; mais ce n'était peut-être qu'un de ces hommes que nous regardons comme sauvages, en les comparant à notre civilisation. L'homme du Nord mérite bien qu'on l'éludie ; nous avons assez de preuves de ce qu'il sait foire et de ce qu'il ose entreprendre.

Quoique l'homme aux prises avec la nature, et parvenant à la dompter sans autres moyens que ceux que son intelligence sait créer, soit le spectacle le plus digne des regards du philosophe , les pays du Nord lui offriraient encore d'autres sujets d'intéressantes études. 11 voudrait savoir pourquoi les animaux ont, en général, plus d'instinct dans ces contrées qui nous semblent si désolées, que dans les pays où une nature plus belle et plus féconde a fixé la demeure des plus puissantes nations, développé l'industrie et toutes ses merveilles. De ces observations sur les animaux il tirerait probablement d'utiles vérités applicables à l'homme ; il éclaircirait des faits d'histoire naturelle, que nous ne connaissons que trop imparfaitement; il nous apprendrait peut-être comment le guillemot, oiseau pécheur qui no sait ni marcher ni voler, parvient à subsister pendant les hivers si longs et si rudes des contrées boréales, lorsque le lac dont il ne peut s'écarter est couvert d'une glace dont l'épaisseur augmente continuellement. Il ne dédaignerait pas de s'occuper du troglodyte, qui, après lui avoir fait una visite au printemps, égayé sa solitude pendant la belle saison, fuit à rapproche des frimas, pour aller prendre son quartier d'hiver à quelques centaines de lieues plus au sud, car il ne pourrait s'arrêter à une moindre distance, sans s'exposer à mourir de faim et de froid. Ce n'est que par un

aes

séjour prolongé dans cëS contrées* que Ton counaîtra les éffets des grandes variations de température sur les êtres vivans. Un observateur habile y voit beaucoup de choses en passant, et il eft fait deâ récits très-séduisans ; c'est un météore 4UmtoéUx qui répand àur les objets dont il s'approche une lumière insuffisante pour faire apercevoir leur véritable formé* et qui disparaît biefctôt. Pallas entrevit la Sibérie, et donna sur bette vaste contrée dés observations très-exactes et quelques-unes très-erronées \ niais il n'a rien dit de la pèche qu'on vierit dé décrire» et à laquelle H ëfti pu assister plus d'une fois.

RECBXERGHES ARTISTIQUES.

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