DRAMES DE MER
£a pe$U à box*.
L'air était frais, quelques nuages glissaient vaporeux et rapides sur un ciel bleu, et le vaisseau le Glorieux devait lever l'ancre le lendemain à la pointe du jour, car depuis quarante heures le vent soufflait bonne brise, fixé au sud-est. Il s'agissait dune expédition dans la mer du Sud, le voyage devait être long : les adieux le furent aussi. Les eaux transparentes et calmes du Tage reflétaient le vaisseau illuminé sur tous les points par ordre des officiers, qui avaient offert ce soir-
GoogI<
FRANGE MARITIME
là un Banquet à une députation de leurs compatriotes venus à Lisbonne : c'était une fête brillante où Ton oubliait les tristesses du cœur pour se livrer aux épanchemens de l'espérance*
Or rien n'exprime la joie bruyante d'une féte d'une manière aussi pittoresque, aussi ravissante, que l'aspect d'un vaisseau de guerre paré avec toute sa coquetterie marine ; et, certes, le Glorieux avait bien déployé en cette occasion toutes les ressources de l'art.
L'avant-pont était couvert d'un tendelet formé de pavillons cousus ensemble, dont les couleurs, partie rouges, resplendissaient merveilleusement éclatantes à la lueur toujours vacillante des mille lampions suspendus de toutes parts en guirlandes, aux cordages et agrès du vaisseau. Et puis c'était un étrange tableau que cette féte dont l'image se reflétait à la surface du fleuve, renversée et brisée par les vagues.... Mais aux yeux des matelots de l'équipage, qui, grimpés sur les vergues d'arrière, ou appuyés en foule le long des sabords, contemplaient, de la partie la moins éclairée du vaisseau, les groupes joyeux d'officiers et de dames animés de vin et inondés de lumière, c'était comme une féte champêtre au milieu d'une lie enchantée, comme une vision fantastique planant au-dessus des réalités de la vie. — Tout était joie, bonheur, enivrement apparent, et on n'eût pas songé, à voir la danse passionnée de ces marins, que dans vingt-quatre heures il y aurait entre eux et leurs belles danseuses un espace incommensurable même à des yeux d'amans; car ils ne semblaient pas songer qu'il faudrait, dès le lendemain, briser à de rudes manœuvres ces membres alors mollement pliés sous la mesure !
Mais il y avait là, dans cette assemblée pétillante, deux invités dont la physionomie offrait un étrange contraste , car les souffrances morales passent sur les traits aussi vite que le sang du cœur à la tète ; et la brillante illumination ne servait qu'à faire mieux ressortir la pâleur fébrile de leurs visages d'amans. Sur les traits du jeune homme, on découvrait les traces d'un violent chagrin, refoulé au-dedans par une volonté forte ; dans ses yeux, à elle, sur ses lèvres et ses narines gonflées, on lisait cette douleur sans contrainte, libre, torture inexprimable et qu'il n'est donné qu'aux femmes de supporter en silence avec leur angélique résignation.
C'étaient Jules de... et Irma L..., mariés depuis quelques jours. Ils passaient l'un près de l'autre leur dernière soirée d'enivremens avant le départ de Jules, que le Glorieux allait transporter parmi ses passagers pour le Brésil. Pourquoi ils se séparèrent sitôt, je ne m'arrêterai pas à le dire : c'est chose trop commune que ces exigences de la vie réelle que le hasard jette comme une pierre sous nos pas pour nous faire tomber, ou changer le cours de notre destinée.
Us avaient dansé une seule fois, mais ensemble,
et attendant impatiemment que l'orchestre marquât la dernière mesure ; puis ils s'étaient retirés à l'écart, vers l'arrière du pont, et, pressés l'un contre l'autre derrière une manœuvre, ils avaient détourné leurs yeux de cette assemblée insoucieuse, pour contempler au loin la terre qui se dessinait pareille à un voile de deuil derrière le vaisseau illuminé et sur un ciel étoilé.
Jules joignait à une sensibilité profonde une incroyable force d'âme ; caractère admirable dont le type le plus pur se rencontre parmi les Allemands. C'était ûn de ces hommes flegmatiques , ou légers et pétulans en apparence, parce que leur énergique volonté aspire au dedans tout le feu de leurs passions non moins fortes, et qui bouillonnent et se consument intérieurement comme un amas de soufre sous une couche de glace
Le lendemain le soleil se coucha pour eux sur un horizon de vagues dorées, et les matelots avaient balayé jusqu'aux moindres débris de la féte; et ce n'étaient plus les sons harmonieux de l'orchestre, avec ses mesures sautillantes, qui soulevaient les marins étourdis, mais c'étaient la moulure endormeuse du sillage et le fade balancement du roulis qui les berçaient tristement silencieux, et Jules avait perdu de vue cette terre qui la veille se déployait encore derrière lui !
Le second jour de la traversée, il demeura frappé à l'aspect d'un jeune matelot qui parcourait le pont, et dont le teint était d'une pâleur livide et cadavéreuse, impossible à rendre. Il l'appela donc, lui demanda s'il était malade, et, avec sa douceur sympathique d'homme souffrant, lui conseilla de redescendre et d'aller se mettre au lit. Le marin ne prit pas garde à cet avertissement, et, un instant, plus fort que la maladie, il continua de travailler et de monter dans la mâture pour serrer une voile; mais au moment de poser le premier genou sur la vergue, il défaillit, et, glissant entre les voiles et les cordages, il alla tomber lourdement sur le pont. Jules courut à lui, et le releva ; mais le malheureux était mort, et ses traits, si subitement désanimés, avaient déjà pris l'aspect pâle et verdâtre d'un cadavre qui tourne à la putréfaction.
Cela n'empêcha pas que le jeune matelot ne fût inscrit dans le rôle d'équipage* comme mort par accident, en tombant du haut du grand-mât. Mais de la maladie, il n'en fut pas même fait mention : le décès fut constaté sur le rôle, comme la pluie et le beau temps sur le journal de la traversée : voilà tout. Seulement on se hâta de jeter le corps avec son boulet au fond de la mer, sans doute de peur que l'accident ne dégénérât en épidémie. Jules eut beau faire remarquer l'étrange et subite putréfaction du cadavre, on ne l'écouta point.
Cependant, dès le lendemain, plusieurs hommes de l'équipage restèrent couchés, et au bout de
PAAKCK MARITIME.
tiigHfëfttfë bêtt/eft> lié ftdttl et les malades eotfUneaeêren t à se suticéder fréquemment . Alors seulement le oàpitaiue en prit l'alarme, et on ne arda pas à entendre circuler à voix basse, parmi les hommes du bord, le bruit mystérieux que cela tenait dé quelque main portugaise qui, par esprit de vengeance ou de haine, avait glissé du poison dans les viandes que les officiers avaient fait distribuer avec tant de profusion pour le banquet d'adieu dans le Tage. Mais Jules, avec • in naïveté d'Allemand, repoussa cette odieuse insinuation* et n'osa cependant pas se laisser aller A croire que le fléau partait d'une main plus puissante et d'une vengeance plus terrible que celles d'un Portugais.. «m
Le dixième jour, le vent, constamment favo rable jusque là, tomba tout-à-coup, et h Glo* rieux, fut arrêté en pleine mer par un calme plat. Tel était fêtât de l'air que, malgré les énormes vagùes dont l'Océan se hérissait au large, le vaisseau semblait un rocher immobile, et qu'il fut impossible, pendant quatorze jours consécutifs et en dépit de l'observation la plus minutieuse, de constater la moindre variation de latitude ou de longitude» Pour comble de maux, le soleil des tropiques dardait ses brûlans rayons perpendiculairement sur le pont, en sorte que les marins, altérés d'air frais et incapables d'ailleurs de résister aux émanations méphitiques ou putrides qui s'élevaient de l'entrepont et de la cale, rampaient autour des écoutilles, brûlés par la chaleur qui venait du ciel, ou, s'ils étaient abrités par une voile, osant à peine respirer, de peur d'absorber l'infection d'en bas avec l'air d'en haut C'était un spectacle épouvantable, que de voir les malades se tordre convulsivement les membres et appeler la mort avec leurs voix éteintes qui râlaient d'étranges et lugubres
dialogues Enfin, la consternation tourna en
désespoir, et ceux des matelots qui exécutaient encore les manœuvres n'étaient plus soutenus que par cette énergie de résignation que l'espérance laisse après elle dans notre âme. Vous eussiez dit ces mourans abandonnés qui se lèvent encore pour faire leur lit le soir de leur mort, ou qui, dans les hallucinations de l'agonie, demandent qu'on change leurs draps pour s'envelopper dans un linceul plus frais. -—Ces pensées-là font frémir!»
Jules regardait autour de lui avec une incroyable force d'âme. Frappé de cette idée sublime qu'il ne faut jamais se laisser glisser dans la tombe, alors surtout qu'on tient dans sa main la main d'un autre, il s'était appuyé sur l'amour pour ne pas tomber dans le désespoir. Oh ! si alors des hommes vulgaires avaient eu le temps d'épier sur les lèvres du jeune Allemand un sourire doux et calme, ils l'eussent maudit sans doute, ne pouvant comprendre ces rêves de bonheur qu'il ta créait à lui seul au milieu des morts et
des moUrans. Mais il y avait sur d'autres lèvres des sourires non moins étranges, car plus d'un malheureux croyait ressaisir l'existence au moment où, engourdi par la douleur, il ne se sentait plus souffrir parce qu'il s'éteignait...
Cependant Jules commença à douter de luimême, lorsqu'il eut vu succomber les plus braves de ses compagnons ; et, pénétré de la pensée mystérieuse que le bras de Dieu devait s'appesantir sur tous jusqu'au dernier d'entre eux, il se tourna vers le nord-est et murmura deux fois un adieu que les vagues semblèrent lui rapporter comme un écho.
Un soir, après avoir soigné quelques malades, il vint se jeter tout fatigué sur son lit, espérant endormir avec lui les lugubres pensées qui pesaient sur son Ame. Mais voilà qu'il se sentit surpris par des souffrances d'agonie vagues et inexprimables : c'était comme un étourdissement cérébral, comme si tous ses nerfs eussent vibré ensemble ; il lui semblait que son lit tournoyait sur un pivot, et que ses jambes, empêchées par les cloisons de son étroite cabane, ne pouvaient suivre ce mouvement de rotation. Mais, entre deux crises de cette nature, il réfléchit plus froidement, et, interrompant une prière ébauchée en vue de la mort, il reconnut que la fièvre lui troublait la raison. Il fit donc un effort sur luimême et demanda de l'eau; mais personne ne lui répondit. Alors il se traîna sur le pont, espérant y trouver Un peu d'air frais à respirer, car le soleil était couché depuis quelques heures déjà. Etendu sur le dos, les yeux levés au ciel, la bouche ouverte, il ne respira qu'un air lourd et chargé de vapeurs humides, et l'atmosphère lui parut un poids insupportable sur la poitrine. Il appela le chirurgien, mais il n'y avait plus de chirurgien, et son aide avait plus d'occupations que n'en comportaient ses forces physiques et morales. Enfin, une main amie lui apporta un verre d'eau, mais cette eau elle-même était tiède et semblait saturée d'infection morbide. Jules éprouva cependant un léger rafraîchissement et s'endormit bientôt après avoir bu. Mais, bon Dieu ! qui décrira jamais ce sommeil avec son cauchemar pestilentiel ?
Le vaisseau lui apparut comme un théâtre immense éclairé de tous côtés par des jets de phosphore et de soufre, dont la flamme verte, bleue et blanchâtre épanchait une teinte livide et sépulcrale sur les acteurs muets d'une tragédie mystérieuse : il y avait une fascination infernale dans leurs regards, et leur haleine infecte arrivait jusqu'aux spectateurs qui applaudissaient
avec rage en détournant la tête Puis.
la lampe s'éteignit, une fumée noire, épaisse, empestée, roula ses tourbillons dans l'enceinte, poussée par un souffle invincible et puissant; puis enfin, le vaisseau reparut, mais d'une grandeur prodigieuse, et, à la lueur des cordages transfor-
ftées en spirale* pfcos pberesotntee, le grand-m&t allait déchirer le ciel pour laisser voir le tube sonore d'une trompette qui sonnait l'appel foudroyant du jugement dernier Jules étendit la
main pour saisir celle d'une femme à genoux près de lui; le spectre disparut, le malade se sentit tomber dans un abîme : il s'éveilla!
En essayant de se remuer pour secouer toutà-fait cette vision effrayante» il sentit son cou raide, enflé et distendu, au point qu'il ne pouvait plus tourner sa tête sur ses épaules sans éprouver une douleur inouie. D'autres symptômes de maladie vinrent encore lui révéler que l'infection avait passé dans son sang, et cette pensée, qu'il avait tant de fois repoussée comme une marque de faiblesse, vint s'accroupir ainsi qu'un cadavre nu et putréfié devant ses yeux ; car elle sembla dissiper un instant le délire de la fièvre; il se sentit la force de se traîner jusqu'à une des lampes de nuit, et là il reconnut sur sa poitrine les taches pourprées de la maladie. Oh t alors il comprit que c'en était fait de lui, et, se tournant péniblement vers l'horizon mouvant qui lui cachait les côtes du Portugal, il s'écria d une voix mourante t
t Adieu 1 encore une fois adieu ! je vais me réveiller avant l'aurore, et je t'attendrai jusqu'au soir! t
Ce fut un effort terrible de pensée, et comme une fibre qui se rompait dans son cœur. Il s'ensuivit un abattement morne, un calme d'agonie, ét le malheureux appela le chirurgien en second, qui s'arracha du chevet des autres malades et s'approcha de lui.
€ Sa ves- vous bien, Monsieur, lui dit Jules eus* sitôt qu'il le vif, savez-vous maintenant enfin quel est le fléau qui est descendu sur nous? t
Et lui découvrant sa poitrine avec une effrayante solennité d'expression :
t Eh bien ! Monsieur, moi je vous l'apprendrai, e'est la peste l Oui, la peste, entendez-vous?.., Et veillei bien sur le capitaine, car si vous doutes encore, je vais vous donner bientôt un cadavre de plus à étudier t »
L'homme de l'art n'avait jamais douté du mal, et, se penchant vers Jules, il lui dit a voix basse avec un épouvantable sang-froid :
t Eh 1 mon ami, nous le savons, nous l'avons reconnue dès le principe : croyez-vous donc que c'est pour arrêter l'effet des viandes empoisonnées par les Portugais, que j'ai fait distribuer tant de tabac pour renouveler l'atmosphère avec de la fumée, et que j'ai séparé autant que j'ai pu les malades du reste de l'équipage I Au nom de Dieu, ne dites rien : ce serait jeter le découragement, c'est k mort....
t Silence donc, mon ami; j'ai encore l'espoir d'arrêter les progrès de la contagion.*»
Mais le malade n'entendit pas ces derniers mots; car il retomba dans le délire, et sesmem-
MÀMTIMK. tJi
bres s'agitèrent convulsivement comme dans un accès de fièvre ardente, Le chirurgien lui administre une potion calmante, puis le laisse là comme un cadavre qui n'est pas encore froid ; et insouciant pour lui-même, car il se croyait désormais assuré contre le mal, il mettait le pied sur l'écoutille pour descendre dans l'entrepont, quand il se sentit chanceler. Tous ses organes vitaux semblèrent se briser au même instant; atteint par le fluide corrosif, il tomba mort, et dès ce moment l'équipage cessa de croire k la Providence. Tous les marins qui se trouvaient sur le pont se précipi* tèrent dans la chambre du capitaine, toais le capitaine aussi était un cadavre en putréfaction l
A partir de cet instant le drame devint dus poignant à chaque scène, il n'y a pas de mots dans la langue des hommes pour exprimer ce tableau de vengeance divine 1 Qu'il se figure, si cela est possible, celui dont l'imagination est assez forte et froide en même temps, qu'il se figure ces malheureux abandonnés par le Ciel dans leur prison flottante, vomissant des imprécations ayeG leur sang tourné, mourant l'un sur l'antre, les membres tordus comme des branches vertes qui se dessèchent quand la flamme dévore le tronc de l'arbre ; et puis, qu'il assiste par la pensée à ces funérailles fraternelles célébrées par des agonisans qui présentent pour eux-mêmes une agonie sans secours, un sommeil sans sépulture et sans linceul, car ils avaient trop à faire de souffrir, de
s'aider à mourir et d'ensevelir les morts,..» \
Ce fut, autant qu'il a pu le calculer, cinq jours après la mort du chirurgien que Jules sortit de sa léthargie, où plutôt de ce sommeil de plomb qui avait succédé au délire de la fièvre. 11 lui sembla se réveiller dans un monde d'où il était ab» sent depuis long-temps déjà, et quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il pût se reconnaître et voir où il en était, il se retrouva encore sur le pont, mais couchp sur un matelas et dans un hamac. Auprès de lui on avait posé par terre un verre de vin et une portion de viande salée. Il avala le vin d'un trait, mais ne put supporter le goût de la viande, car elle était là depuis plusieurs jours, sans doute, sous le soleil et l'atmosphère putride.,.,, Cependant, il recouvra par degrés l'u+ sage de ses sens, mais ils ne reprirent leur pri* vilége que pour être affectés de hideux et horri* bles objets.
Le soleil, planant perpendiculairement au* dessus du vaisseau, semblait décompose* les ma» tières animales pour absorber l'infection. Jules n'eut pas plus tôt ressaisi la conscience de son existence qu'il éleva la voix pour appeler, puis retint son haleine et prêta l'oreille pour ne pas perdre un son ; mais il ne lui arriva pas seulement un murmure, un souffle de respiration» Alors un sentiment indéfinissable d'horreur arrêt* les battemens de son cœur, et il demeura quel» ques instans dans cet état de torpeur qui n'ae*
France iiAftif me.
cuse ni la circulation du sang, ni l'absence de l'âme dans le corps. Enfin, grâce à l'énergie habituelle de sa volonté d'homme, il rassembla ses facultés intellectuelles avec ses forces physiques et se leva sur le pont.
Mais pour quel spectacle, grand Dieu! se levait-il, la bouche béante, les yeux avides de voir! C'étaient de tous côtés autour de lui des cadavres plus ou moins marbrés de putréfaction, infiltrés de sang noir; et ils présentaient, ces cadavres, des poses singulièrement variées, horriblement pittoresques. Celui-ci, mort en désespéré, avait encore les doigts convulsivement enlacés dans ses cheveux; celui-là, qu'une souffrance atroce avait foudroyé, laissait voir sous des lèvres serrées, des dents déracinées, des mâchoires tordues; et, çà et là, des yeux sortis de leur orbite, sur un visage calme, accusaient une mort sans regret, après une épouvantable agonie. Enfin, Ton en voyait que la mort avait frappés comme un coup de foudre, mais avec d'autant plus de violence, qu'elle lesavait moins torturés, car leurs cadavres s'étaient putréfiés dans l'espace de quelques secondes, et ils seraient maintenant tombés par lambeaux dans le linceul qui les aurait reçus..***
Le Glorieux, naguère le plus intrépide vaisseau qui eût été lancé contre l'ennemi, le plus fin voilier qui eût jamais défié la chasse d'un lougre, le Glorieux, qui filait encore peu de jours auparavant ses dix nœuds vent largue, flottait maintenant sur l'eau comme une bouée nonchalante, comme un cimetière détaché du continent, ou pareil à la baleine assoupie dont le soleil de cette zone torride berce la sieste avec ses rayons endormeurs.
Pas une brise perdue, pas une ondulation sonore dans l'air, pas une voile à l'horizon, et le ciel ne semblait borner l'hémisphère que pour resserrer dans un cercle plus étroit les exhalaisons pestilentielles du bord.
Jules resta stupéfait à cette vue : le cœur lui manqua un instant : il détourna la téte avec un sentiment de désespoir, et alla se cacher la figure dans le hamac d'où il venait de sortir; car il avait besoin de se reposer après cette scène d'horreur. Là, sa première pensée fut pour une prière vague, et la seconde pour s'armer d'une résolution terrible ; puis il avala, pour s'animer encore plus, une dose de rhum, qui l'eût enivré dans toute autre circonstance, et il se trouva la force de visiter l'entrepont et les cabanes, pour voir s'il n'y aurait pas encore quelque mourant à secourir, et afin d'ensevelir, à lui seul, dans les flots, tous les cadavres de ses malheureux compagnons.
Il lui fallut s'accoutumer par degrés à l'air empesté de l'intérieur avant d'y pénétrer tout-à-fait; et puis, il y avait quelque chose de poignant, et qui serrait le cœur dans cette immobilité silencieuse et morne des morts, qu'interrom-
paient par intervalle les grincemens rauques de la mâture balancée par les flots. Jules étouffa ses appréhensions comme sa répugnance : il visita de longues rangées de hamacs, les uns vides, les autres encore tendus sous leurs cadavres; car il n'y avait plus qu'un homme vivant à bord du vaisseau.
Jules avait résolu de rendre les derniers devoirs à ses compagnons, et il se mit à l'œuvre avec résignation. Au premier cadavre qu'il tenta de soulever, il succomba sous le fardeau, et sentit bien qu'il lui fallait reprendre ses forces avant de commencer son office de fossoyeur. Hais comment rester vivant au milieu de cet amas de corps qui tombaient en lambeaux?
La nuit s'abaissa sur la mer pour la première fois depuis que le malheureux était seul dans sa bière flottante, et ce fut alors que son imagination allemande se laissa dériver au courant de ses rêveries.
Seul! se disait-il, seul! et pas même elle avec moi !... Et Dieu soit béni pour n'avoir pas permis qu'elle me Suivit!... Et quand je songe qu'il me faudrait faire trois cents lieues, peutêtre, pour rencontrer un homme, et je ne puis faire seulement cinquante pas sur ce vaisseau sans arriver au bord d'un abîme, ni un pas sans marcher sur un cadavre; et, si un vaisseau venait à passer, il me laisserait avec ces morts, et je n'ose moi-même respirer trop fort, de peur de m'empoisonner!...
Cette première nuit fut longue et terrible à son esprit penseur, à son cerveau ébranlé par la fièvre. Chaque fois qu'une lueur sulfureuse sillonnait le ciel bleu de ces brûlans parages, il croyait voir surgir dans l'entrepont, et du milieu de l'obscurité, un des cadavres dont il avait la garde; et les craquemens des manœuvres lui semblaient un râle de mourant qui demande à boire avec une voix éteinte. Hais ces fantastiques visions de poète disparurent bientôt sous les réflexions du philosophe, et pourtant il était bien permis, dans une situation semblable, de se laisser aller aux terreurs d'une imagination frappée....
Les forces lui revinrent assez promptement, comme il arrive ordinairement après des maladies de cette nature, et dès le lendemain matin il se sentit en état de jeter les morts à la mer. Plus d'une fois cependant son cœur se souleva, les forces lui manquèrent, et il s'assit pour ne pas tomber évanoui.
Le soleil déclinait à l'horizon quand le dernier cadavre glissa le long du bord et disparut dans les flots. Alors Jules voulut accomplir jusqu'au bout sa mission; et comme il savait la langue de ses malheureux compagnons, il se pencha sur le sabord avec une Bible, et psalmodia l'office des morts en anglais, et selon le rite anglican. Au moment où if récitait les dernières stances, le 10-
FRANGE MARITIME
leil épanchait ses rayons mourons sur la mer, que la nuit couvrit presque aussitôt, car, dans ces régions, il n'y a point de crépuscule.
c Dormez, braves compagnons, ajouta Jules avec un accent de tristesse profonde; dormez jusqu'à ce qu'une voix plus forte que la mienne vous réveille, et que la mer rende au ciel ses morts! »
Comme il baissait les yeux en prononçant ces derniers mots, il vit avec horreur les affreux requins soulever leur tête au-dessus de l'eau, pour voir s'il n'y avait pas d'autres cadavres à dévorer.
Plusieurs voiles basses étaient encore serrées. Jules réfléchit qu'il serait bon de les larguer sans les border; car il valait mieux pour lui, à tout hasard, être jeté sur les rochers d'une côte inconnue que de rester ainsi dans cette prison flottante. 11 exécuta donc cette manœuvre, non sans peine, car ses forces étaient épuisées; puis il redescendit sur le pont.
Ce fut alors qu'il appela de toutes les forces de son âme la main bien-aimée d'Irma, pour essuyer au moins la sueur de son front ; et alors aussi, presque disposé à se croire heureux, il •ût voulu partager son vaisseau avec elle
Si au moins il avait su diriger un navire, il aurait sué nuit et jour pour faire à lui seul une partie des manœuvres de tout un équipage; mais il sentait l'impossibilité de remplir cette tâche, et cette idée l'accablait !
Et le soir, il s'abandonnait avec un charme indéfinissable à ses poignantes réflexions; puis, la nuit venue, il se couchait sur le pont, enveloppé dans son manteau; et quand les clapotemens veloutés des lames venaient murmurer à son oreille, son imagination de jeune homme se livrait encore à de vagues espérances.
c Mon Dieu! pensait-il, cette nuit peut-être, une lame viendra tout-à-coup balayer le pont du vaisseau et lui enlever son dernier cadavre ! Cette nuit, peut-être , le vent m'ira fracasser, moi et mon vaisseau, sur un rocher. ... Mais j'ai là-bas un ange qui prie pour moi et qui m'aime et me pleure. »
Il s'endormait paisible et rêvait d'amour! Des jours, des semaines, s'écoulèrent ainsi ; Jules ne comptait plus le temps; il regardait à l'horizon, écoutait attentivement la plus légère brise, consultait la flamme du grand-mât et le pennon du plat-bord ; puis il mesurait ses vivres ; puis il amassait des images et des pensées : voilà tout.
Le vent se remit enfin à souffler; mais tout-àcoup et avec une telle violence , qu'en peu d'heures Jules vit les vagues verdir et se panacher d'écume à leur sommet. Il sourit à l'idée d'une tempête, et, la nuit venue, il regarda long-temps la mer qui devenaitde plus en plus houleuse, et se coucha sur le pont, plus heureux, plus tranquille que jamais, et enveloppé de son manteau. Vers le milieu de la nuit* la bourrasque grossit Tome II.
et devint une tempête horrible. Jules se sentit rouler violemment; et alors il se leva, puis il se mit à contempler le gros temps avec des transports de joie ; car le vaisseau, abandonné à lui-même, filait vent arrière avec ses quatre voiles mal orientées, que le vent avait bientôt gonflées violemment.
«Quel bonheur, s'écriait Jules, de respirer l'air frais à pleine bouche ! d'entendre les sifflemens des vents dans les cordages ! de laisser égarer ses yeux sur l'avant avec l'espoir de voir la terre, et de voir sur la côte une femme qui me tend les bras, ou bien un rocher pour me broyer le crâne!.... »
Pauvre Jules ! il ne savait pas que le vaisseau, mal calfaté depuis long-temps, avait deux légères voies d'eau près de la quille, et que sa marche rapide avait arraché quelques bourres d'étoupe qui les fermaient à moitié. Mais quand il vit l'eau gagner rapidement la cale , il regarda encore une fois à l'horizon, puis il répéta son adieu ! que le vent emporta cette fois....
Le vingtième jour qui suivit, Jules se réveilla dans un magnifique appartement dont les fenêtres et les balcons avaient vue sur de vastes jardins inondés d'air frais, de soleil brûlant et de parfums qu'exhalaient de toutes parts des orangers et des citronniers en fleurs.
Après un long délire, et lorsqu'il ouvrit ses yeux encore étincelans de fièvre, ce fut la main d'Irma qui essuya la sueur de son front.
11 avait été sauvé des flots près de la coque submergée de l'Invincible, et ramené à Lisbonne par le capitaine d'une galiote hollandaise.
VARIETES
£a petite goélette folle.
Un gros navire portugais, revenant de Goa à Lisbonne, cheminait lourdement près des lies du Cap-Vert, favorisé par une belle brise de sudest qui, après avoir effleuré les flots à peine agités, venait arrondir, en se jouant, les voiles hautes du riche et paisible trois-mâts.
Le ciel, ce jour-là, déployant toute sa magnificence sur la mer d'azur qu'argentaient à l'horizon les rayons éblouissans du soleil, semblait avoir concentré les nuages errans du matin sur les pics des lies que le navire allait bientôt perdre de vue ; et, sans les douces risées qui venaient par intervalles secouer les tentes de gaillard du galion portugais et faire clapoter les lames légères sous sa proue, on aurait cru la nature inanimée et les élémens endormis sous le charme de ces parages délicieux.
Une chapelle dressée sur la dunette du galion avait réuni, vers dix heures du matin , les nom-
Dreux passagers et les dévots matelots du bord. Ce jour-là était une grande fête, et un chapelain de Goa avait chanté la messe dans la petite chapelle improvisée....
Au moment de l'élévation, et pendant que toutes les têtes de l'équipage, pieusement penchées vers le tillac, se disposaient à recevoir en silence la sainte bénédiction, le timonier, qui seul, en ce moment de recueillement, osait promener les yeux autour au navire, aperçut un bâtiment au vent au galion... * il fit un signe au capitaine, et le capitaine, arraché un instant à sa religieuse préoccupation, regarda le bâtiment que loi montrait le timonier....
C'était une petite goélette, ses basses voiles et ses focs dehors, filant, comme une flèche, sur le dos des lames qu elle renvoyait derrière elle, en mobiles flots d'argent. La brise, qui à peine faisait haler quatre à cinq nœuds au pesant galion, lui suffisait à elle pour diviser avec une prodigieuse vitesse la mer sur laquelle ses voiles blanches se secouaient à chaque petit coup de tangage, comme les ailes d'une mauve qui s'abat sur l'onde quelle caresse en frémissant. Sa mâture effilée, tout-à-fait penchée en arrière, paraissait fuir en se projetant sur le bleu de l'horizon, comme ces jets vaporeux que le soleil, dans les jours d'orage, se plaît à faire courir au loin sur le rideau nuageux de l'atmosphère. Et puis, lorsqu'aprés avoir prolongé sa bordée au large du trois-mâts, la petite goélette avait presque disparu sous les gerbes du soleil étincelant, elle revirait capricieusement de bord pour cingler de côté et d'autre, en revirant encore, tantôt vent devant, tantôt vent arriére, pour courir de nouveau, pirouetter un moment après et s'ébattre enfin au souffle de la brise dont elle semblait se jouer avec une turbulencë d'enfant.
Etonné de la singulière manœuvre de ce petit navire foil* mais rassuré sur ses intentions par la faiblesse qu'indiquait sà frêle apparence, le capitaine portugais suivait avec curiosité plutôt qu'avec inquiétude les rapides évolutions du sémillant aviso. Une bonne batterie couverte , de douze pièces de canon et six coulevrines élongées sur ses gaillards, lui répondait des événemens à venir. La messe une fois dite dans la chapelle élevée sur la dunette, on tinta le diner, et la petite goélette, pour imiter la sécurité du galion, fit tinter aussi le diner à son bord au branle d'une sonnette dont les tin-tins aigus et criards, apportés par la brise aux oreilles de l'équipage du trois-mâts, égayèrent beaucoup les matelots déjà rangés autour des gamelles fumantes.
Vers le soir, alors que le soleil, allant jeter ses derniers feux sur le groupe des îles du Cap-Vert, disparaissait au loin dans un océan de lumière volcaninue, on prit des relèvemens pour la nuit à bord du troîs-màts; et quand le capitaine, tour-
napt les fils du compas aximuUl vers l'astre
qui s'éteignait à 1 horizon, voulut diriger son œil sur le centre du soleil, il aperçut Juste dans cette direction la petite goélette.
c Êncore ce maudit navire foui s'écria-t-il
Mais voyez comme ses voiles paraissent rouges dans la ligne du soleil 1... On dirait, par Notre- Dame de Padoue , dont nous avons aujourd'hui célébré la fête, de la toile peinte avec du vermillon...!
Il observa son amplitude après avoir prononcé ces mots, et bientôt la nuit vint autour de lui envelopper de ses ténèbres les cieux, les flots et la petite goélette si vive, si folle pendant le jour.
Avec les premières ombres du soir quelques nuages s'étaient élevés à l'horizon, et avee ces nuages, poussés dans l'air par un vent incertain et frais, quelques rafales passèrent sur le galion. On ordonna pour la nuit de serrer par précaution lës perroquets et la grande voile, et vers dix heures, lorsque lès matelots de quart, montés sur les vergues, se livraient à oette opération, l'officier qui veillait derrière fut surpris et presque effrayé de voir par la hanche de dessous lèvent du galion, un navire dont personne à bord n'avait encore remarqué le voisinage. C'était la petite goélette qui, légère et blanche comme un flocon de coton, et rapide comme une hirondelle, s'était approchée du trois-mâts sans qu'on eût entendu son sillage et sans qu'on se fût douté de son arrivée. Le premier mouvement de l'officier fut de la héler pour savoir son nom.... Au son de la voix du chef de quart, le capitaine portugais saute sur le pont. La petite goélette n'était tout au plus qu'à une dizaine de brasses du trois-mâts. Elle continue d'approcher toujours sans répondre un seul mot à la question qui vient de lui être adressée, et, au moment où le capitaine lui-même, impatienté de ce silence, va saisir le porte-voix pour interroger de nouveau ce voisin si impoli, cinq à six grenades, lancées avec forée dans les airs, franchissent, en sifflant et en Vomissant des gerbes de feu, la distance qui sépare la goélette du trois-mâts, pour venir éclater sur le gaillard d'arrière de celui-ci.... À vos pièces ! à vos pièces ! crie alors le capitaine : feu sur cette gueuse de goélette! Vite, vite, une mèche allumée, et feu dessus!
Oui, mais avant que les hommes présens sur le pont aient saisi et allumé une mèche, détapé, réamorcé et pointé un canon, la petite goélette a laissé arriver et a disparu sous le vent, sans laisser une seule trace, un seul remous sur les flots, ni une ombre au milieu des ténèbres qui ont favorisé sa fuite.
c C'est égal, dit le capitaine portugais, cette attaque, quelque vaine qu'elle ait été, nous avertit {le nous tenir sur nos gardes. Ses grenades ne nous ont heureusement fait aucun mal ; mais si la coquine nous accoste encore, tenons-nous pa-
FBAKCfi MARITIME.
ris à ne plut badiner avec elle et à la couler comme un plomb, dès qu'elle tara à petite portée c)e nos pièces de gaillard, t
Pendant près dé deu* heures, lps matelots, la mèche allumée, veillèrent avec attention autour du navire. Rien ne parut. Le* rafales se succédaient, et ou manoeuvrait k bord du galion pour recevoir les grain*» *au* perdre de vue les point* par Lesquels pourrait arriver encore lp petite goélette folle pour inquiéter le gros troi*-*n4ts.
A minuit, à l'Ivre où l'offinier de service faitait changer le qnark une fprte grainasse, char? gée de ven* et de pluie, tombe, eu sifflant, sur le galion, qu'elle enveloppe d'un tourbillon d'eap battante et d'épaisses vapeurs. JLe navire se penche sqr le oôté ; les voiles bâient avec plus d'effort sur lenrs vergpes qu'elles font plier, Les homme* de l'éqnip*ge sautent en double sur }e* disses des fenniérs et sur les cargnes des basses voiles, h* capitaine et les officiers crient damner et dp laisser arriver. Le grain noir redouble de vîofençe : nne pluie raide et froide avengle, inonde les matelots qui courent avec confusion pour e^éçnter dans l'obscurité la manœuvre qu'on leur commande avec trop peu d'ordre et de précision—? Up coup de foudre, on du moins quelque ebose de semblée à un coup de foudre , se fait entendre an milieu du tumulte qu'ont redoublé les éclats du tonnerre. Le pont vienf d'être couvert de fen, et ce feu partit êtrp parti du *>in fa la graia*sse qu* le najrire essuie encore en ce moment. Une fumée suffo? cante s'élève de la batterie dans laquelle les carreaux électriques semblent ?voir péuéfré par les panneaux. Op se jiettp sur les objets que cet incendie si soudain a déjà enflammés. ]> feu est à bord, et l'on crie au capitaine que ce n'es* pas la foudre, mais que ce sopt des grenades qui viennent d'éclater da«S la batterie. Et quand le grain, en s'éloignant encore furieux, sous le vent avec lequel il mugit, permet au capitaine de jeter les yeux un peu au large, il aperçoit encore, à une petite distance de lui, la maudite petite goélette qui cingle dans le vent, se§ basses voiles amurées, et qui, en s'éloiguant, semble mêler sa forme aérienne aux dernière* vapeurs de l'orage passager, duquel elle s'est enveloppée pour approcher le galion.Plusde doute, c'est elle qui, dans le moment d'alarme occasioné par la grainasse qu'on vient de recevoir à bord, a lancé sur le pont cette pluie de grenades que l'on a prise pour un coup de tonnerre. Infernale goëlettel burle avec désespoir le capitaine portugais : elle vient de mettre le feu dans la batterie... De l'eau l de Veau! En bail répète-t-il à son équipage. L'incendie va nous gagner. . . Etouffons-le sous une masse d'eau, et noyons d'abord les poudres de la Sainte-Barbe...
Mais c'est en vain que l'équipage se consume en efforts pour exécuter ces ordres sinistres.
L'incendie triomphera des obstacles qu'on cherche à lui opposer ; et la flamme rugit déjà ea tournoyant dans le gréement du galion qu'elle va dévorer..,.
Que faire contre un danger aussi pressant et en présence de la confusion et de l'effroi qui régnent à bord?.,. Fuir en abandonnant le navtrp au fléau qui déjà s'est rendu maître du peut et de la batterie. Les embarcations sont mises à la mer t les passagers et l'équipage , chargés de tout ce qu'ils peuvent arracher de plus précieux à la destruction, se précipitent dans les canots. La nier est encore belle : les lies du Gap-Vert ne soqt qu'à une petite distance. Le capitaine suit, consterné, l'exemple que Ipii ont déjà donné ses officiers et ses matelots. Il se sépare les larmes aux yeux de son bâtiment que doivent bientôt se disputer l'eau et le feu. Ses regards consternés s'arrêtent encore, et pour la dernière fois, sur son malheureux galion, et, en les reportant sur la flamme dévorante qui vn lut ravir tout ce qu'il a de pins cher au monde, il reste stupéfait de voir la goëlette, l'exécrable goélette s'approcher du navire incendié, s'attacher à lui et présenter impunément aux flammes mugissantes ses voiles sur lesquelles se reflète le brasier rouge du mobile volcan* $ C'est le navire du démon, s'écrient à cette vue les matelots portugais... C'est Lucifer qui est a bord de cette goélette... Il n'y avait pas à lutter contre lui... t
Et les superstitieux matelots, agenouillés dans le fend des embarcations oit ils se sont groupés, adressent des vœux expiatoires au Ciel, pendant que la goélette escorte le navire qu'elle semble disputer comme son bien, comme sa proie, au feu qu'ellerméme a allumé dans ses vastes flancs.
Avec les premières lueurs dit matin les embarcations du gaUeo portugais se trouvèrent à vue des îles du Cap-ieri, ver* lesquelles elles ramaient pour chercher un refuge; mais* à son grand désespoir, le capitaine put voir aussi la petite goélette fuyant au large le long du troisr mâts, qu'elle était parvenue à arracher à l'incendie et au danger que les marins portugais effrayés s'étaient trop tèt empressés d'éviter. Quelle était eette petite geëktte folle? Un pirate? Oui, san* doute. Maïs fon nom? Jamais on ne le sut.
Edouard CoawÉME.
naufrage te l '©Ijmtp*