‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 88 sur 123 · AU DÉSERT DE SAHARA · texte numérisé non relu

AU DÉSERT DE SAHARA

Le capitaine Quesnel, commandant le navire français l'Olympe, monté par vingt hommes d'équipage, partit du port de Brest au com-

(1) Dans l'espace d'environ vingt-cinq ans, on compte les naufrages de quarante navires de toutes les nations oui ont péri sur cette côte. La même caaae « produit ma <U-

FRANGE MARITIME

mencement de septembre 1827, affrété par une maison de commerce du Havre, pour transporter à Buénos-Ayres des passagers embarqués au compte de cette république. Ces passagers étaient au nombre de deux cent soixantetreize. C'étaient des familles d'artisans engagées par une société parisienne ; elles portaient leur industrie à l'étranger, après avoir souscrit à la condition de payer, sur le produit de leur travail, le passage, dans le cours de cinq années, à dater de leur arrivée sur le territoire buénosayrien.

Le vendredi 21 septembre fut le jour fixé pour le départ du Havre. Le vent soufflait de la partie sud-ouest. Le capitaine Quesnel fit embarquer tous les passagers, et ordonna les préparatifs nécessaires pour appareiller. La joie était peinte sur le visage de quelques-uns des passagers; ils rêvaient la fortune ; d'autres, moins confians en ses faveurs, se dérobaient aux regards des curieux. L'équipage et les passagers halèrent le navire entre les portes du bassin, où le bateau à vapeur vint le prendre à la remorque pour le conduire jusqu'à la petite rade.

Nous appareillâmes, dit l'auteur de cette narration, témoin oculaire des événemens que nous allons rapporter, avec une brise très-fraîche; le capitaine lit serrer les perroquets, et nous louvoyâmes sous nos huniers et nos basses-voiles, pour nous tenir écartés de la côte. Pendant la nuit, le vent souffla avec violence de la partie du nord-ouest, ce qui nous obligea à rentrer le lendemain dans le port du Havre. Notre relâche ne dura que quatre jours, qui furent employés à remettre tout en ordre à bord, et à rétablir les passagers, dont la plupart avaient été très-incommodés du mal de mer.

Le 26, nous sortîmes du port avec une bonne brise qui nous éloigna bientôt du rivage. La nuit approchait, et le froid commençant à se faire sentir, les passagers descendirent dans l'entrepont pour se mettre à l'abri. Des cabanes y avaient été préparées pour les recevoir.

Le 27, nous eûmes connaissance de l'Ile d'Ouessant; nous la perdîmes de vue avant la nuit. Cette lie était la dernière terre de France. Nous lui fîmes nos adieux avec cette émotion qu'on éprouve en quittant sa patrie.

Le 10 octobre, le nombre des passagers se trouva augmenté par la naissance d'un enfant, qui fut baptisé au milieu des tempêtes. Cet événement fit quelque diversion à la monotonie du voyage.

Nous eûmes pendant sept jours une navigation pénible.

Le 17, nous aperçûmes les îles de Palme et de

•astres : ce sont des courans dangereux qui entraînent les bâti mens vers la côte occidentale d'Afrique. Tant d'événe- ■icns deyraient faire tenir sur leurs gardes les marins qui fréquentent ces parages : on ne saurait déployer une sur- «•iUanoe trop attire dans cette navigation.

Fer (1). Nous gouvernâmes alors dans l'espoir de prendre connaissance de l'île Saint-Antoine (2).

Le 21, nous passâmes le tropique du Cancer avec beau temps. Un second baptême eut lieu ; mais, cette fois, il fut presque général. Les passagers, qui jusqu'alors avaient été malades, commencèrent à se réjouir. Tout le monde prit part aux cérémonies dont le bonhomme Tropique faisait les honneurs. La nuit vint trop tôt mettre un terme au premier jour serein dont nous avions joui depuis notre départ. À regret on quitta le pont pour se livrer au sommeil! le ciel était si pur, la nuit si fraîche ! Bientôt pourtant aux jeux les plus bruyans succéda le plus grand silence.

Le second, M. Caubrière, avait pris le quart (3). Le navire faisait bonne route, et il n'y eut rien de remarquable pendant ce laps de temps. A minuit, M. Caubrière quitta le pont pour aller se reposer . Il ne tarda pas à s'endormir; mais ce sommeil fut

de courte durée Vers deux heures du matin,

on crut apercevoir la terre ; une frayeur subite s'empara des matelots ; on courut à la chambre du second, et l'on ouvrit sa porte avec fracas, en criant : La terre est devant nom! Réveillé par ces cris, ce jeune homme se lève précipitamment, et vole sur le pont, tremblant que cette terre ne fût la côte d'Afrique, sur laquelle nous aurions été jetés, ou par les courans, ou par une déviation de boussole. Ses craintes n'étaient que trop bien fondées; il reconnut que le danger était inévitable, et que toute manœuvre devenait impossible, et n'aurait pu nous soustraire au péril qui nous menaçait.

Le capitaine, éveillé en sursaut, courut aussi sur le pont, pour reconnaître la cause de ce bruit épouvantable, et pour rétablir l'ordre; mais quel fut son étonnement en apercevant la terre à un mille de distance !

Attéré par un semblable contre-temps, et voyant la perte presque certaine de son navire, il commanda quelques manœuvres qui furent inutiles : il était trop tard.

Bientôt le navire donna un coup de talon, un second s'ensuivit, et, malgré la promptitude que l'on mit à amener les voiles et à mouiller une ancre, Ferre que portait le navire le mit bientôt dans les brisans du plain, où notre gouvernail se rompit

A ce terrible choc, tous les passagers montèrent en foule sur le pont, remplis d'effroi, et demandant la cause de cette violente secousse. Ils ne tardèrent pas à apprendre qu'ils étaient

échoués sur les côtes d'Afrique La terreur

s'empara de tous les esprits.

Il s'ensuivit une de ces scènes de désespoir, d'autant plus affreuse, que trois cents personnes

(l)Iles des Canaries.

(2Y Ile du Cap-Vert.

( Quart, en terme de marine, lignine quatre heures dt Teille sur le pont

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se voyaient menacées dans leur existence. Puis à cette scène de tumulte et d'horreur succéda un moment de silence, calme trompeur que pourrait confondre avec la résignation celui qui ne connaîtrait pas le cœur humain.

On parvint, non sans beaucoup de peine, à calmer un peu les plus timides, en leur montrant la terre qui était auprès de nous, et en leur faisant entendre que nous gagnerions le rivage à l'aide de nos embarcations, sans courir les risques de perdre la vie.

Le jour commençait à poindre lorsque nous découvrîmes les sables brûlans de l'Afrique. Le capitaine releva la position sur sa carte, et reconnut que nous avions été entraînés sur un banc, à l'entrée du golfe Saint-Cyprien, dans le désert de Sahara (i). On ne tarda pas à s'apercevoir que le navire était crevé, et que les deux pompes qui jouaient avec force ne pouvaient pas franchir l'eau qui y entrait. Ce fut alors que nous perdîmes tout espoir de le relever.

Le capitaine fit assembler les hommes de l'équipage, et demanda l'avis de chacun. Le second, qui jusqu'alors avait insisté et fait ses efforts pour qu'on relevât le navire, se rendit à l'opinion générale, qui était de songer aux moyens les plus sûrs et les plus expéditifs de gagner la terre, et par conséquent de sauver les passagers. La plus grande difficulté était de mettre les embarcations à flot par une mer si houleuse.

En attendant le jour, nous dépassâmes les mâts de catacois et de perroquet pour soulager le navire qui déjà donnait la bande sur tribord; la mâture pouvait le faire coucher entièrement. Vers cinq heures du matin, tout fut disposé pour mettre la chaloupe à la mer, qui était alors si grosse, que chaque lame passait par-dessus le pont. Le second, accompagné du maître d'équipage, s'y embarqua, et, après avoir croché les caliornes, on la mit à l'eau. A peine y étaitelle, qu'elle fut remplie par une lame qui manqua d'enlever plusieurs hommes de dessus le pont. Cependant on parvint, non sans peine, à la faire dériver sous le beaupré, où on l'amarra fortement après l'avoir vidée.

Le capitaine, ayant résolu de faire un radeau, nous appela pour aider à le construire; nous remontâmes à bord pour accélérer ce travail. Tandis que nous étions occupés sur le pont, le capitaine s'aperçut que la chaloupe se remplissait; il le dit au second, qui fut encore obligé de se jeter à la nage avec un matelot pour aller la vider.

Le radeau fut construit sur-le-champ avec des

(I) Sahara, nom qu'on donne au désert de Barbarie qui «'étend au nord de la Nigritie, depuis la rive d'Albacn , vis-à-vis des Canaries, jusqu'à l'Egypte et la Nubie, en allant de l'ouest à l'est, et depuis la même rive jusqu'à l'embouchure du Sénégal, en allant du nord au sud, pays stérile, couyert de sables brûlans, parcouru plutôt qu'habité par des peuplades aussi affreuses que cet affreux climat.

mâts de hune, de perroquet, des vergues, etc. ; nous clouâmes dessus des planches, qui produisirent un très-mauvais effet; car, aussitôt qu'il fut lancé en mer, elles furent enlevées par la força des lames.

Le second descendit sur le radeau avec quelques hommes qui savaient nager, pour le faire dériver sous le beaupré. Afin de le consolidei pour qu'il pût résister aux vagues et aux cou rans, on envoya du bord des barriques, des mâtures de rechange, pour le faire flotter à fleur d'eau. Les hommes qui étaient dessus couraient le plus grand danger; à enaque instant, ils étaient couverts par les vagues, et sur le point d'être tués par les matériaux que nous jetions du bo^d et que l'impétuosité de la mer renvoyait sur eux avec violence. Un espar tomba sur la té te du second et faillit l'écraser ; il fut obligé de remonter à bord avec le secours de quelques personnes.

L'ardeur et le courage dont ce jeune homme était animé lui firent prendre à peine le temps de panser sa blessure. La vue des femmes éplorées qui l'entouraient, le sort affreux auquel tant d'infortunés étaient exposés, doublaient son énergie et lui étaient le sentiment de sa propre douleur. Déjà il était sur l'avant du navire, lorsque les deux grelins cassèrent, et le radeau fut jeté sur le rivage avec les huit hommes qui le montaient, et qui furent assez heureux pour gagner la terre sans accident.

Cette fatale circonstance fit renaître le désordre parmi les passagers; tout notre espoir avait fui avec le radeau. Il ne nous restait plus d'autre ressource que d'envoyer à terre un va-etvient au moyen de la chaloupe. Nous essayâmes de le faire. Presque tout le reste de l'équipage s'embarqua dans la chaloupe, que nous laissâmes dériver au gré des flots sur une bonne amarre que nous tenions à bord du navire. Lorsque nous la vîmes presque arrivée à terre, le calme se rétablit, et l'espérance commença à renaître. On reprifeourage : les hommes, les femmes et les enfans travaillaient, à Fenvi l'un de l'autre, à faire leurs préparatifs pour débarquer. Tout-àcoup, au moment d'aborder, une lame prit la chaloupe par le travers, cassa l'amarre que nous tenions à bord, et la fit chavirer. La chaloupe et les hommes furent jetés au plain.

Il est impossible de peindre ce que nous éprouvâmes en voyant nous échapper ce dernier moyen de salut. Cette perte nous fut plus sensible que la première, attendu qu'à l'aide de cette embarcation, nous aurions pu, sans danger, débarquer tout le monde ; il fallut aviser à d'autres expédiens.

Le capitaine et le second, dans cette circonstance, conservèrent le plus grand sang-froid, et encouragèrent les passagers par leur exemple. En ce moment, toutes nos ressources étaient

ITt FRANCK

épuisées, ei il semblait impossible que le canot de porte-manteau qui était encore à bord pût nous être d'ua grand secours. Mous essayâmes cependant, et nous le mimes à la mer, monté par deux hommes de l'équipage; mais ce fut peine inutile ; celte embarcation était trop faible pour résister à une mer si affreuse; elle chavira, et les matelots furent jetép à terre comme ceux de la chaloupe. Nous la halàmes sons le beaupré pour la vider. Le second y descendit, et voulut essayer de nouveau, espérant mieux réussir que les autres ; mais le capitaine s'y opposa, et la pria de remonter à bord, attendu que sa présence y était indispensable.

On fit embarquer un novice, le seul homme de l'équipage qui restait à bord, après nous être assurés qu'il savait nager, et un passager nommé Roche, qui demanda à l'accompagner; ce ne fut pas sans répugnance que nous y consentîmes; le canot étant bien amarré, nous le laissâmes dériver,, Hélas 1 oe faible esquif, jouet des flots en fureur, ne tarda pas à éprouver le même sort que la première fois : le novice gagna la terre à la nage; mais le passager, moins heureux, se trouvant pris sous le canot, périt à nos yeux, sans qu'A fût en notre pouvoir de lui porter secours.

Cette perte fut vivement sentie.

Persister à se servir de nette embarcation, c'était exposer h une mort certaine quiconque y descendrait; aussi nous l'abandonnâmes pour construire un second radeau. Le mât d'artimon fut coupé et jeté à la mer. Le second fut obligé de monter *n haut, puisque nous n'avions plus de matelots à bord, pour envoyer la grande vergue, qui, i l'aide de quelques personnes, fut lancée à l'eau; ensuite, il descendit sur la vergue pour l'amarrer avec te mit d'artimon. Cet ou* vrage achevé, il remonta à bord. Tandis que tout le monde s'occupait à amener la vergue du grand-hunier, un passager descendit furtivement sur le mât d'artimon, coupa les amarras de la grande vergue, et se laissa dériver dessus; nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il ne fut plus temps de la retenir à bord. Après avoir été long* temps ballotté par la mer, il arriva à terre sain et sauf.

Le capitaine s'étant aperça que l'anssière qui tenait le mit d'artimon était presque coupée, fit redescendre le second pour l'assujettir. Comme la journée s'avançait, il résolut de se servir seulement du mât d'artimon pour envoyer tout le monde à terre. Cet expédient faillit coûter la vie à plusieurs personues ; mais, avant de se hasarder sur ce mât, le second attacha des cordes de distance en distance pour amarrer chaque personne, de crainte qu'elles ne fussent enlevées par les vagues. Cette besogne ne se fit pas sans beaucoup de peine ; car à chaque lame il était soulevé et jeté entre le mût et le navire, où il fut tellement froissé, qu'il avait le corps tout meur-

AfARlTIME.

tri. Au moment de finir ces préparatifs, il reçut un coup qui le renversa, et l'on n'eut que In temps de le monter à bord. Nous lui prodiguâmes tous les soins que la reconnaissance peut inspirer à des malheureux qui comptaient sur l'adresse et le courage de ce jeune homme pour conserver leur existence.

Il y avait encore beaucoup à craindre pour ceux qui s'exposeraient sur ce mât, sans cessa agité par une mer en courroux, et dont le peu de solidité ne donnait pas beaucoup d'assurance aux hommes même les plus hardis. Comment donc débarquer des femmes et des enlans, et 1ns y attacher, puisque le second, qui était un mafia éprouvé, n'avait pn y résister? Il fallait cepeu? dant essayer. Alors quatre hommes se basar* dèrent à descendre et à s'attacher sur le mit d'artimon. Cette mesure, bien que nécessaire, faillit leur coàter la vie ; car le poids de leur* corps fit aussitôt chavirer le mât, et ils auraient tous infailliblement péri, si l'intrépide Caubrière ne se fit jeté i la mer pour les secourir.

Le capitaine ne voulut exposer la vie de personne : il chercha encore à envoyer un va-etrvieat. Tandis qu'il s'occupait i installer ce qui était nér cessaire, le second descendit dans la chambre pour y prendre quelques alimens.

Un des passagers, nomme Guilbert, profita de ce moment pour attacher sa femme et ses deux enfans sur un panneau d'écoutjlle, et 1ns mettre à La mer, dans l'espérance qu'ils seraient poussés par les vagues sur le rivage. Ce malheureux père fut trompé dans son attente : il eut la douleur de voir périr sous ses yeux ce qu'il avait de plus cher au monde. A cette nouvelle, le second sortit précipitamment de sa chambre pour aller les se* courir; mats il était trop tard ; le panneau était déjà chaviré, et trop loin du navire pour qu'il fû| possible de les sauver. Les cadavres des troi* victimes de cette imprudence furent jetés à terre sans aucun mouvement. Les passagers et les ma» rins qui étaient sur le rivage cherchèrent à les rappeler à la vie ; mais ils avaient cessé d'exister)

Dans une semblable position, l'homme n'est pas tellement égoïste que le malheur d'pmtrui ne vienne esciter 6a sensibilité ; mais les momens en sont de courte durée. Une lartpe fut donnée à ces infortunés, et chacun reprit son travail; car la nuit approchait, et les ténèbres sont ce qu'il y a de plus affreux dans un naufrage.

Le capitaine ayant réussi à envoyer un va-etvient à terre, le maître d'équipage l'amarra sur la chaloupe, qui fut derechef lancée à la mer, et que nous halimes à bord.

Il fallut procéder à rembarquement, ce qui était très-difficile. Pour cela, nous rentrâmes le bout-dehors du grand-foc, que nous inclinâmes sur la vaut du navire, pour servir à embarquer le monde. Comme nous lavons dit plus haut, il n'y avait plue de matelots à bord : le second fut

FRANCK MARltlMR.

obligé de descendre dans la chaloupe pour y recevoir les passagers; les enfans étaient enfermés dans des sacs. La frayeur et leurs cris alarmaient vivement leurs tnères : plusieurs d'entré elles, oubliant toute prudence, roulaient se précipiter darts là chalotipe, malgré les efforts qu'on faisait

?our les repousser : c'était une confusion épottfentablé;

Cependant, à force de remontrances, le capitaine parvint à rétablir l'ordre. Dans la précipitation de l'embarquement, plusieurs personnes tombèrent à la mer, et ne dtirënt leur salut qu'au courage du second, qui së jeta à la nage pour les ramener à la chaloupe.

Après Oh*é voyages successifs, M. Caobrière fut obligé de descendre à terre i il vënait dé reëevoir un coup à l'œil droit, et l'excès dé la fatigué le rendait incapable de continuer son sertice. Lë maître d'équipage, qui le remplaça* ne flt que trois voyages, après lesquels il embarqua un matelot qui n'eut pas le courage d'en faire plus d'un. II retourna dire au second dë faire embarquer qui bon lui semblerait : il ne voulait plus t'en charger, parce qu'il y avait de trop grands risqties à courir.

Le second allait encore sé rembarquer, lorsque lë capitaine flt haler la chaloupe à bord. Un inconvénient que cet officier n'avait pas prévu, tfest que les femmes ét une partie des hommes ne pouvaient pas s'embarquer seuls dans la chaloupe : il fut donc obligé lui-même d'y descendre pour les recevoir, afin de continuer l'embarquement, qui devenait de plus en plus pénible et difficile par l'obscurité et le manque d'hommes accoutumés à cet ouvrage. Son dévoûment faillit lui coûter la vie ; car à peine avait-il mis lë pied dans la barque, qu'un? lame déferla par-dessns lë navire, fit casser l'àmarre do va-et-vient par le tangage ( ou coup de ressac ) * et la chaloupe fUt jetée au plain avec le capitaine ét cinq passagers qui s'y étaient embarqués. Ils furent cependant assez heureux pour ne recevoir aucune blessure, quoiqu'ils courussent le danger cfétrë écrasés contre le navire.

Gomme il était alors tout-à-fait nuit, nous amontâmes la chaloupe, nous promettant de finir le débarquement le lendemain.

La plus grande agitation régnait parmi les passagers à bord. Us craignaient que nous ne les abandonnassions sur le navire, qui menaçait à chaque instant de s'ouvrir. Ses craquemens, le mugissement des flots, les lamentations et les cris des femmes ët des enfans, au milieu d'une nuit obscure, tout portait dans notre âme une frayeur mortelle! Utt père appelait son fils à ton secours; une mère, ses enfans qui pleuraient sur le rivage; une femme, à genoux sur le pont, et tremblante sur le sort de son mari, lui adressait un dernier adieu !

Pendant que cette scène d'épouvante et d'ef-

froi së passait ft bord, une autre nèn tarins triste avait lieu sur le rivage. Le second avait fait creuser des trous dans le sable brillant, pour y déposer lës restés de madame Qullbert* cent dé ses deux enfans ët d'un autre passager qui venait d'expirer sur le rivage. Ce devoir religieux fut rendu à ces infortunés avec le plus profond re* cueillement. La consternation était peinte sur tous les visages.

J'étais du nombre des personnes débarquées à terre. Le capitaine avait exigé que j'y fusse pour faciliter le débarquement. Je distribuai entre mes compagnons d'infortune les provisions que le lot nous apportait du navire déjà tout érevé : chacun d'eux fut suffisamment pourvtr pour faire tin repea*

Nous avions le plus grand besoin de repos : le lieu où nous nous trouvions n'était guère propre à nous en faire goûter les douceurs. A la chaleur la plus ardente avait succédé le froid le plus vif; nos tètemens; mouillés d'eau de mer, glaçaient nos membres engourdis par la fatigue t il fallut se résoudre à se coucher sur le sable, auprès des fëux que nous avions allumés.

Cette nuit fat cruelle. Le lendemain, au point du jour, nous nous approchâmes dn capitaine en lut demandant à délibérer sur le parti que noua devions prendre.

Il fallait nécessairement adopter une prompte détermination : chacun manifesta librement sa pensée. En faisant route vers lé nord pour atteindre l'une des villes du royaume de Maroc, nous ne pouvions éviter d'être pris par les Maures, qui nous auraient fait souffrir des tourmens mille fois plus redoutables que la perte de notre existence, en nous réduisant à un affreux esclavage.

Si nous tournions nos pas vers le sud pour gagner le Sénégal, nous avions des rivières et des déserts immenses à traverser, des montagnes à gravir, des peuplades à combattre, la faim et la ëoif à redouter.

Ce dernier parti était celui qui offrait le plus de chances favorables t nous Saurions adopté, malgré tous ëes obstacles, si nous n'avions eu avec nous des vieillards, des femmes et des enfans, incapables de supporter tant de fatigues.

Quel est l'homme assez fort, assea courageux

Kur entreprendre un voyage de deux cents ues, sans vivres et sans eau, sous un soleil brûlant, et dans des sables où l'on est à chaque instant menacé d'être englouti.

Cette réflexion nous fit renoncer au projet de franchir cet immense espace, et nous décidâmes presqti'à l'unanimité que le capitaine s'embarquerait dans la chaloupe avec six hommes pour aller au Sénégal y rendre compte de notre position, et qu'il expédierait de là un on plusieurs bôtimens pour nous transporter où il jugerait convenable. Ce moyen nous paraissait d'autant plus facile, que nous pouvions recueillir asset do pria-

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visions sur le bord pour vivre pendant son absence.

Nous avions encore à craindre que la nouvelle de notre naufrage ne se répandit dans l'intérieur, et que les Maures ne vinssent nous attaquer. De crainte de surprise, nous nous armâmes le mieux qu'il nous fut possible. On verra par la suite que cette précaution aurait pu ne pas être inutile.

Aussitôt qu'il y eut possibilité de le faire, le second se mit à la mer pour aller à bord du navire, qui s'était beaucoup approché pendant la nuit : il ne perdit fond qu'à une très-petite distance du bâtiment. Dès qu'il y fut arrivé, il fit jeter à la mer une grande partie des effets et des vivres; ensuite il disposa en forme de radeau quelques espars et des planches qui étaient restés dans l'entrepont. Nous ne cessions de regarder dans le lointain, espérant toujours découvrir quelque navire. Au moment où nous nous disposions à mettre le radeau à la mer, nous distinguâmes au large une voile qui venait vers nous. Nos yeux attachés sur ce bâtiment le suivaient avec anxiété; déjà nous nous voyions sauvés; nos cœurs bondissaient de joie, et l'espérance brillait sur le front de tous les naufragé. Intimement persuadés qu'on nous avait vus, nous regardions notre délivrance comme certaine : nous bénissions Dieu de nous avoir envoyé ce secours inespéré. On mit les pavillons en berne pour signaler notre détresse. Le second, après avoir fait lancer le radeau, vint rendre compte au capitaine de la position du navire, et lui demander à faire réparer la chaloupe pour tâcher d'aller à la rencontre du bâtiment que nous avions aperçu. Notre espérance fut cruellement déçue : au bout d'une demi-heure, il changea de direction, heureusement pour peu de temps; car nous le vîmes bientôt mettre en panne, et, un instant après avoir fait cette manœuvre, deux de ses embarcations se dirigèrent vers nous. Comme elles ne pouvaient aborder au lieu où nous avions fait naufrage, elles firent voile vers un point de la côte éloigné de nous d'une demilieue environ, parce que la mer y brisait moins que sur la plage où nous étions. Le capitaine s'y rendit aussitôt, et il apprit que le navire en vue était la goélette de pèche la Foi, de l'île de Palme, qui, nous ayant aperçus, était venue nous porter secours. Le capitaine se fit porter à bord pour parler au commandant de la goélette, qui lui promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour nous être utile : il ajouta qu'il ne pouvait nous prendre à l'endroit où nous nous trouvions, parce que la mer y était toujours grosse ; mais que nous devions nous rendre sans différer à un petit havre nommé la Roquette, situé à huit lieues plus au sud ; que là nous pourrions nous embarquer facilement, et sans courir aucun risque.

Le capitaine Antonio (c'était le nom du commandant de la goélette) nous envoya sur-le-champ

deux Espagnols de son bord, pour nous rendre compte de ce qui avait été décidé, et nous servir de guides. Ils nous invitèrent à partir sans délai, afin de ne pas retarder l'embarquement.

Tout fut disposé pour ce voyage. Nous voulûmes faire prendre des vivres à chacun ; ils nous en détournèrent, en disant qu'il serait imprudent de nous charger trop, parce que le chemin était très-pénible, et qu'il y avait à craindre les attaques des Maures. Pour rendre notre cortège plus imposant en cas d'agression de la part des féroces habitans de ces contrées, nous donnâmes aux femmes des habits d'homme dont elles se vêtirent, et, nous étant armés le mieux qu'il nous fut possible, nous nous mimes en route sans penser à ce qui pourrait arriver en chemin.

Nous partîmes au nombre d'environ deux cents, laissant au camp du navire le maître d'équipage et quelques passagers qui s'occupaient à ramasser les vivres que le flot jetait sur le sable. Ils ne parvinrent à débarquer ceux qui étaient restés à bord que quatre jours après notre départ. Nous marchâmes toute la journée, et la nuit nous fûmes obligés de nous arrêter; car les femmes et les enfans étaient excédés de fatigue. Nous passâmes le reste de la nuit sur une petite hauteur. Au point du jour on se remit en route, et vers midi nous arrivâmes à l'endroit indiqué. Là, nous trouvâmes les deux embarcations de la goélette qui nous attendaient ; une vingtaine d'enfans furent aussitôt embarqués : ils partirent tout de suite; on leur recommanda de prier le capitaine Quesnel de nous envoyer de l'eau, car nous souffrions horriblement de la soif.

Au même instant, nous vîmes accourir un jeune homme qui venait nous apprendre qu'à une demi-lieue de nous se trouvaient deux femmes qu'il avait laissées mourantes; il nous pria instamment d'envoyer quelqu'un à leur secours. Le second retourna sur ses pas, accompagné du jeune homme; après une demi-heure de marche, ils arrivèrent à l'endroit où ces deux infortunées gisaient sans connaissance, exposées à l'ardeur du soleil. A l'aide d'un peu d'eau de Cologne qu'ils leur firent respirer, elles revinrent à la vie, se relevèrent avec beaucoup de peine, et s'acheminèrent lentement vers nous. A peine avaient-ils fait la moitié du chemin, qu'ils rencontrèrent, au détour d'un monticule de sable, quatre hommes revêtus de peaux, et armés de lances et de poignards. A cette apparition aussi soudaine qu'imprévue, le premier sentiment qu'ils éprouvèrent fut celui de la frayeur, parce qu'ils n'avaient aucun moyen de défense contre ces brigands. M. Caubrière, plus prompt à secourir l'humanité qu'à penser à sa sûreté personnelle, avait laissé au camp une paire de pistolets et un poignard dont il s'était armé en partant du navire. Mais les craintes furent bientôt dissipées. Lorsque les Maures furent tout-à-fait près d'eux, ils déposèrent

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leurs armes à terre, et se mirent à genoux en leur faisant des signes d'amitié. Cet acte d'humilité rassura nos voyageurs; ils continuèrent leur route, laissant derrière eux un petit paquet contenant deux robes et d'autres effets de femmes, que les Maures ramassèrent, et dont ils parurent très-satisfaits.

- A leur arrivée, ils nous racontèrent cet événement : plusieurs hommes voulurent courir après les Maures pour s'en emparer, de peur qu'ils ne portassent la nouvelle de notre naufrage dans l'intérieur, ce qui n'eût pas manqué de faire arriver quelques centaines de ces barbares. Gomme nous n'étions que soixante-trois hommes armés de bâtons et de quelques poignards, M. Gaubrière foiyna huit escouades, mit un chef à la téte de chacqpe d'elles, et nous assigna les postes que njwdevions occuper en cas d'attaque.

Ces dispiètttkms étaient terminées, quand arriva une emÎNiiratipfr qui remità M. Caubrière une lettre du capitaine Quesnel, conçue en ces termes :

€ Je vous envoie un peu d'eau; .je vais appa- » reiller à l'instant pour aller chercher un autre » navire, afin de pouvoir emporter le monde, et » je serai de retour après-demain. Prenez cou- » rage, soyez persuadé que je ne vous abandon- » nerai pas. Envoyez chercher des vivres à bord. » Je vous recommande surtout d'être toujours » armés, et de ne marcher qu'en force, de crainte » des Maures qui sont dans l'intérieur. Les côtes » ne sont habitées que par des pécheurs qui ne » sont pas à craindre. Tout a vous,

» Quesnel. »

(La suite à la page 302.)

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