TRADITIONS MARITIMES
Uaptëme #ow la ligne.
« Le trident de Neptune est le sceptre du monde. »
( Vrri du siècle, plat on moiot eompria par le tiède et ton auteur.)
Rien n'indique dans l'histoire de la marine ancienne quelle époque et quels événemens ont pu donner naissance à cette saturnale, que nous ont léguée les traditions maritimes. Est-ce la corruption de quelque cérémonie païenne, sur laquelle le passage du catholicisme a laissé les lambeaux de ses rites mystérieux? est-ce le culte profane d'une religion indécise, se rattachant à un astre dont les bienfaits palpables ont motivé l'adoration? Les initiations successives par lesquelles chaque époque a amené cette cérémonie burlesque, ont peu à peu altéré ses formes. Les traits primitifs se sont effacés dans la nuit des temps, semblables à ces monnaies antiques qui, Tome. II.
en passant de main en main, ont perdu leur millésime et leurs caractères.
Le choix des latitudes sous lesquelles la tradition a placé cette cérémonie semble donner quelque poids à notre opinion, que le culte du soleil, ou tout au moins uu hommage et une admiration passagère pour l'astre des régions torrides, est le point de départ de ces fêtes nautiques, auxquelles, à leur passage dans ces latitudes, nos marins se cramponnent encore aujourd'hui, comme à ces rares distractions que leur offre parcimonieusement leur monotone existence. N'y a-t-il pas une liaison directe entre les croyances mythologiques des anciens et les besoins qu'éprouvèrent les premiers navigateurs grecs, de se rattacher par la foi à une puissance conservatrice, et par l'espérance à la protection de quelque divinité ? Les cérémonies de la ligne n'étaient-elles point l'expression fervente de cette religion? Ceci est une des faces de l'idée qui préside aux recherches quuu essaie ici de faire sur l'origine des fêtes équatoriales. *
Maintenant, quel fil pourrait rattacher une butv lesque mascarade, telle que nous la voyons aujourd'hui, aux pratiques consciencieuses et sévères d'un culte ou d'une croyance religieuse! Établissons nettement notre opinion :
. L'expérience du grand art de la marine ne s'est acquise qu'après bien des catastrophes et bien des luttes avec les élémens ; les moyens de s'abandonner avec confiance à l'Océan et à ses tempêtes, de pauvres et timides qu'ils ont été dans l'enfance de la navigation, ne se sont développés qu'en raison des enseignemens de l'expérience, des progrès de l'art, des déveioppemens de la science. Sans doute à cette première époque de tâtonnemens et de timides essais,, passer d'un hémisphère dans l'autre était une courageuse tentative ; le besoin de se confier à une puissance protectrice, au moment où une mer inconnue s'étendait devant eux, a dû porter les anciens navigateurs à se purifier par des ablutions et à consacrer un culte au soleil en passant dans les régions qui sont les plus directement soumises à sa puissance. Mais à mesure que la pratique de. la navigation aura fécondé les leçons de l'expérience et vulgarisé les moyens de triompher des événemens de mer, la pieuse cérémonie aura . perdu de son caractère primitif, et l'usage traditionnel nous est arrivé altéré d'époque en époque,' et, à mesure qu'il se rapprochait de notre science nautique , il se convertissait en une sirriple distraction, bonne pour remplir un jour dans les jours nombreux d'une occupation uniforme. N'ayant plus rien à redouter des hasards d'une navigation lointaine, lorsque la pratique et la science lui en dévoilaient les secrets, le marin a retiré sa foi de toute protection surnaturelle, mais n'a pas voulu que le privilège de son grade ou de son âge s'étendit jusque sur ceux qui débutent ou ne font que passer
FAA9CE MARITIME
dam cftttt carrière, dont il a payé si cher les
prérogatives. Dépouillée de toute idée sérieuse, la cérémonie religieuse se sera convertie en comédie. Le canevas se sera vu peu à peu recouvert par les capricieuses broderies des détails.
Avec son origine voilée d'oubli, la féte de la ligne, telle que le temps en nous l'apportant nous Ta faite, est une mascarade dont pas un détail n'a conservé un caractère sérieux. Comme aux fêtes de Saturne, elle enveloppe dans sa folie d'un jour tous les rangs, tous les hommes, qui oublient leur grade dans le laisser-aller général ; plus de hiérarchie, plus de discipline ; chacun s'évertue & enfanter mille extravagances ; une idée bouffonne est couronnée, les travestissemens se drapent et se griment sous le caprice des imaginations les plus fertiles et les plus originales. Le matelot verse au dehors toute sa sauvage poésie, les plus étranges esquisses se tracent et s'effacent dans chaque partie du tableau. Quel malheur que les femmes, les cabarets et ces mille délices du matelot à terre ne puissent l'aider à clore dignement cette orgie de ses sens et de ses pensées! Comme sa tête, fermentant sous de capricieux désirs, convertirait promptement la saturnale en une bacchanale dévergondée 1 Que faire après rire et boire ? L'amour de l'ivresse fait désirer plus vivement l'ivresse de l'amour; il ne leur reste donc qu'à se battre , lorsqu'ils ont épuisé toutes les ressources que laisse l'Océan. Puis vient la fatigue qui engourdit leurs sens, et le réveil qui leur montre cette bruyante journée confondue avec les rêves que l'exaltation de leur cerveau a tirés de leur sommeil ; la hiérarchie s'est rétablie; Tordre efface le désordre, le bruit de la veille s'est éteint dans le calme du lendemain. Cette fête a passé sur les marins , comme le sillage du vaisseau sur la mer
La scène bouffonne que représente notre gravure appartient au second acte de cette comédie traditionnelle, comédie qui fut d'abord un mystère et qui s'est transformée peu à peu en représentation théâtrale ; comédie fort peu classique dans son plan comme dans ses détails, car le prologue joué la veille en rompt l'unité de temps, comme le sillage du navire l'unité de lieu. On nous a dit pourtant que certains officiersde la marine anglaise sacrifiaient vingt-quatre heures du temps précieux d'une bonne navigation, aux plaisirs bachiques dont le passage de la ligne était pour eux le prétexte ; les voiles étaient en majeure partie serrées sur leurs vergues, afin de n'avoir nul souci de la tempête; comme un grand oiseau fatigué, le navire reployait ses ailes et se laissait indolemment balancer par la héule; l'orgie courait tous les rangs, nivelait tous les grades, hébétait tous les sens ; les chefs se mêlaient aux refrains des matelots, les matelots se mêlaient à l'aristocratie des chefs ; c'était une ivresse générale au milieu de laquelle ie pouvoir, détourné de sa vraie source, tombait
aux mains de celui qui criait le pU» fort. Puis an soir la chaleur de ces latitudes torrides, la fatigue d'une folle agitation, l'épuisement des force» à grand'peine galvanisées par l'exaltation fébrile du vin, l'abattement enfin ployait tous ces çorps dans un lourd et fatigant sommeil. Pendant une nuit encore, le navire, que pas une volonté, pa* une intelligence n'animait» flot tait comme un grand cadavre sur l'abîme de l'Océan, étrange théà* tre de ces scènes déréglées. Les oiseaux de mer étonnés, passaient, voltigeaient avec craint* autour du colosse endormi, puis, comme vaincu* par la curiosité, s'y posaient timidement sans reployer leurs ailes, toujours prêtes à les enlèvera» large. Tout dormait. Un marin croira difficilement à de semblables extravagances de la part d'une grande nation maritime $ comment penser qu'ua navigateur enraie ainsi son navire pour s'assoupir dans l'orgie I La mer a des passions soudaines et terribles; son engourdissement apparent n'est souvent qu'un court entr'acte à ses fureurs et à ses orages. Dormir sur l'Océan sans une vigie attentive, bon Dieu ! Il y a bien des épaves dans un vaisseau, et la mer les entrechoquerait paisiblement quelques heures après les avoir furieusement détachés du pauvre navire. On ne saurait croire, répétons-le, à un semblable usage de la navigation anglaise ; on nous l'a dit, nous le disons, parce que c'était ici la place d'accuser ces étranges choses. Comme les lecteurs, nous faisons nos réserves.
Sur nos navires, le baptême tropical ou équatorial a considérablement perdu de son importance et de son appareil. Ce n'est plus à vrai dire aujourd'hui qu'une petite spéculation des marins de l'équipage, tolérée plus qu'encouragée par les officiers, et qui a pour but d'obtenir des passagers quelques gratifications que leur arrache la peur de ce baptême fantasmagorique. Ajoutons à cela que n'ayant pu encore complètement divorcer avec cet usage, le commandant du navire est placé, par là tradition de cette féte, flans l'obligation d'accorder une sorte de congé à son équipage, de lui faire mesurer quelques rations de vin, de suspendre les travaux secondaires et de détendre un peu les lignes démarcatives que trace la discipline. Le matelot ajoute à tout ce qui lui est permis la liberté de faire tout ce qu'on ne lui défend pas, et cette journée est encore aujourd'hui assez remplie, au milieu des jours mo* notones qui, dans ces latitudes accablantes, se suivent et se ressemblent. Comme les marins s'en occupent quelque temps à l'avance, et quelle laisse des souvenirs qui survivent quelques jours à sa durée, cette féte est une halte pour leur imagination trop inoccupée entre le départ et l'arrivée au port : la tempête ne lesdistrait guère ! toutes les tempêtes se ressemblent; la première qu'on a vue condamne les autres au plagiat à perpétuité.
La veille du jour où se passe la scène que re*
trace notre dessin, un courtier est descendu, vers le soir, du haut de la miture ; l'accoutrement de ce personnage est assez -complet dans son ensemble; il porte une énorme cocarde tricolore sur son chapeau ciré, — ce qui, aujourd'hui, fait présumer que le dieu des tropiques est amateur de la révolution de juillet : c'est po^ible t — Il est vétu d'un frac Weuâtre *ur les coutures duquel on a faufilé de larges galons de papier; il a des bottes de pécheur, des éperons en cercle de barrique, un fouet et une queae. La queue est en étoupe, le fouet est naturel.
On se range en cercle autour de lui, parce que la corde de son fouet décrit un cercle qu'il serait dangereux de vouloir rétrécir. Il marche et s'avance vers le chef du bâtiment, qui, prévenu de l'arrivée, par des régions inconnues, d'un courrier qui le demande, a subitement quitté 6a chambre et s'est gravement venu placer sur le gaillard-d'arrièrc. Le fouet s'est calmé, un mur de têtes superposées s'échelonne autour du messager de haut lieu, et chacun écoute avidement ce qu'il va dire.
c Mon commandant! je viens d'ousque vous savez peut-être, vous annoncer que mon maître, le vénérable sultan des Trois-Piques et de la ligne, a reluqué votre frégate par le trou d'un nuage usé. et qu'il se bichonne pour s'affaler dessus, demain à Theure de sa commodité et de la vôtre, mon commandant; c'est pourquoi que si vous veuleriez bien me dire ça que vous avez à lui dire pour la chose, à seule fin.... qu'il saurait pour.... pour que j' lui répétasse.... i
Les matelots ricanent.
c Pour que je finissions.... pour que j' descenderions.... »
Les matelots rient aux éclats.
f Pour que mon patron et sa princesse.. Enfin suffit, mon commandant, que j' vois bien qu' vous avez joliment compris la chose.... Congédiez-moi, mon commandant, ça m' jugule q* ce tas de mateluches-là m'embêtent.... >
Le commandant,(Tuncoup-d'œil, impose silence à cette foule qu'égayait l'embarras du courrier des célestes régions, et répond mille politesses pour le puissant dominateur des latitudes équaforiales ; puis, ayant exprimé le plaisir qu'il éprouverait à recevoir cette noble visite, il ordonne que le digne messager soit convenablement traité â sa propre office, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'enfourcher son nuage et de porter à son auguste maître le résultat de la démarche si glorieusement accomplie par l'éloquent postillon.
Il n'en est plus question pour ce jour-là. Le messager s'envole dans la brume, personne ne le voit partir. La nuit est belle et limpide comme dans ces brillans parages ; la brise faible, la mer indolente, la frégate peu Mtive.
Venons à la grande solennité, et, pour la décrire, transportons-nous en idée sur la frégate où se trouvaient les originaux groupés par l'artiste :
Dès le matin, le soleil naissant eneadra d'un cercle d'or le brillant miroir dont la surface unie s'étendait jusqu'à l'horizon. Des nuages indécis de forme et de marche tamisaient les rayons de l'astre qui, à mesure qu'il s'élevait, traînait sur l'eau un sillon diamanté ; les voiles de la frégate teignirent leur molle superficie de la lumineuse ré* verbération de la mer et du ciel; la stagnation de l'air était complète : c'était un magnifique calme.
Il y avait à bord de cette frégate, qu'une mission appelait à Maurice, la belle Ile de nos regrets et de nos souvenirs, quelques passagers dont nous équisserons brièvement les traits et le caractère.
Madame et mademoiselle Paturel.
Madame Paturel, veuve d'un colonel tué à Waterloo.... Sa fille ne se rappelle point son père dont on lui a pourtant montré le portrait ; elle s'en rapporte en tout à sa mère , — laquelle â pour lieu commun : feu M. Paturel, ou feu le colonel, lorsqu'un souvenir lui représente quelque acte de sa vie passée, ou qu'elle juge à propos de rappeler à ceux qui l'approchent la distinction aune alliance qu'aux yeux de quelques personnes elle est bien faite pour faire oublier.
Madame Paturel est courte, grasse et enluminée; elle est modiste par état. Sa fille est grande, mince et assez chiffonnée; elle est modiste par vocation.
Ces deux dames possèdent des lettres de recommandation pour les élégantes de Vile de France. Elles ont dans la cale de la frégate huit caisses dont elles s'occupent beaucoup, comme de marchandises fort précieuses. — Achaaue changement de quart, la mère s'informe si l'eau ne les atteindra pas. — Elle a plusieurs fois donné quelques sous à un pilotin pour s'assurer de leur parfait arrimage. — On avait tout lieu de croire sur la frégate que ces caisses contenaient de la toile gommée pour les gigots et des passes de chapeaûx de femme.
A un autre : M. Poirot.
Pacotilleur, ancien cuisinier de navire ; bas de coton bleu, cols pointus, cheveux clair-semés, souliers à boucles, nez au vent, rédingote de pinchina, et jambes en manches de gaffe.
C'était un créole. Le créole porte beaucoup d'habits de pinchina et de jambes grêles. L'un et l'autre sont légers pour les chaleurs.
À une autre : mademoiselle Esthcr.
Robe de mérinos puce, passée à l'état chronique ; cheveux noirs à l'Isabelle, teint de limonadière, très-brillant au gaz ou à l'huile ; vingt-six ans, bonne fille, la jambe dure et le cœur tendre.
En plus, et sous son adoption directe, une petite fille de quatre à cinq ans, assez pareille à ladite demoiselle Esther, mais qui n'est bien certainement que sa nièce. Jamais le moindre colonel n'est mêlé par ses souvenirs aux conversations de la I grande brune. Pas le plus petit mot non plus sur l le but du voyage. M. Poirot est d'une galanterie
exagérée avec mademoiselle Esther, et d'une patience modèle avec la petite, qui lui fait par jour mille espiègleries, que sa tante rachète par des sourires dont se paie le pacotilleur.
Tout ce monde-là a obtenu passage sur la frégate à divers titres. — Mademoiselle Paturel était protégée par un lieutenant du bord» qui a sollicité son embarquement : la mère s'est trouvée prise par-dessus le marché. — M. Poirot est fournisseur adjoint des indigos de l'armée; il se rend à Calcutta.— Mademoiselle Esther n'a pas trop justifié de ses titres. On dit que M. Poirot s'est intéressé à son passage : c'est galant. — Enfin, le jour où nous prenons la frégate était un splendide jour de ces chaudes régions. Les trois dames étaient fort intriguées de la visite que leur avait faite la veille le postillon aérien ; c'était le thème duquel découlaient toutes les suppositions possibles ou impossibles. — M. Poirot, souvent consulté, se rengorgeait dans un vaniteux silence : l'indigotier avait déjà, dans ses voyages d'outremer, subi plus d'une épreuve tropicale. C'était la première fois pourtant qu'il traversait l'équateur; mais, plein de confiance dans ses chevrons de navigation caraïbe, il s'escomptait à l'avance le plaisir de voir les victimes d'une cérémonie à laquelle il pensait bien devoir échapper. Les questionsdes dames ne l'étonnaient donc pas.
Il y avait pourtant à bord du navire une certaine agitation dont la monotonie habituelle de la route n'avait jusqu'ici donné nul exemple.
Il était près de midi à l'horloge de la boussole. Les officiers, les élèves, appuyés sur les bastingages ou sur les caronades du gaillardd'arrière, s'occupaient, à l'aide de leurs instrumens de mathématiques, à observer la hauteur méridienne du soleil. Les calculs approximatifs du matin faisaient penser au commandant que le résultat des observations serait de trouver une latitude nulle, signe certain du passage de la frégate par l'équateur.
Une brise chaude et molle balançait la voilure, qui battait par intervalles inégaux contre les mâts grinçans dans les jointures de leur échafaudage; la mer, un peu houleuse, roulait par momens, contre le flanc du navire, des lames sourdes qui, brisées par sa masse, se panachaient d'écume et retombaient en palettes brillantées par l'éclat de cette belle journée.
c Attrape huit ! sonnez midi! > cria aux timonniers de quart un officier supérieur qui tenait fixée à l'horizon la lunette de son sextant, d'un cuivre si poli qu'il échangeait avec le soleil des rayons éblouissans.
La lourde cloche du gaillard-d'avant répéta les frêles tintemens de la clochette de l'arrière; puis, se balançant à toute volée, elle frappa bruyamment ses parois sonores de son infatigable marteau de fer. L'éveil fut donné partout, jusqu'aux coins les plus reculés du navire, aux ma-
rins que l'intervalle de leur service avait permis de se livrer au repos sollicité par ces molles températures. Les tintemens assourdissans de la cloche, plus émue ce jour-là que de coutume, en annonçant le diner de l'équipage, parvinrent jusque dans les chambres reculées des femmes qui, plus aiguillonnées par la curiosité que retenues par la crainte, abandonnèrent leur sieste pour s'enquérir par elles-mêmes du sujet de ce bruit inaccoutumé. Madame Paturel arrêta un officier qui traversait la batterie, pour s'informer si ses caisses n'étaient pas en danger.... Mademoiselle sa fille grimpa rapidement le dernier escalier, où se cramponnait déjà contre les mouvemens du roulis sa co -voyageuse Esther, également poussée par la curiosité vers les ponts supérieurs de la frégate.
Mais arrivées à produire leurs tètes par l'ouverture, les deux filles s'arrêtèrent; mademoiselle Paturel ne voulait pas monter la première, l'autre non plus. Un élève était près d'elles; il reçut toutes leurs questions; dix questions à la fois, avec les commentaires pour complément.
L'élève apprit à ces demoiselles que l'on allait passer sous la ligne ; cette ligne dont il avait tant été parlé ; cette ligne, la seule chose au monde sur laquelle se tùt M. Poirot et dont l'événement de la veille avait réchauffé les craintes et les appréhensions.
c Où donc est-elle, monsieur? dit l'une des filles, en s'élevant d'une marche et en penchant son corps dans la direction d'un sabord voisin ouvert sur la mer; peut-on la voir? Montons donc, mademoiselle, le navire ne remue pas... »
L'élève donna la main aux dames, les appuya contre le bastingage, et les pria d'attendre qu'il eût apporté sa longue-vue.
La longue-vue tarda un peu, puis arriva enfin. Le jeune officier avait tendu un fil noir sur son objectif, de manière à partager sa circonférence en deux parties égales ; lorsque l'on eut trouvé un point d'appui en rapport avec la taille des deux curieuses, l'élève leur fit appliquer leur œil avide sur le petit verre. Pleines d'une bruyante admiration, elles certifièrent qu'elles voyaient une magnifique ligne noire sur la surface bleue de la mer.
Il n'y eut plus à en douter : une foule de réflexions, que firent tout haut les officiers groupés à l'arrière, convainquirent complètement les passagères ; elles se retirèrent rayonnantes de joie en se communiquant toutes leurs pensées sur ce phénomène. L'une prétendait que le navire passerait dessus, l'autre disait dessous. Elles descendirent en continuant cette polémique.
Le maître d'équipage reçut alors les ordres du lieutenant en premier, qui régla les apprêts de la cérémonie, qu'il était nécessaire de préparer avec une certaine pompe, en faveur des passagers et de quelques marins de l'équipage
lesquels, pour la première fois, traversaient ces parages traditionnels.
Le dîner des marins ne traîna point en longueur. A peine fut-il achevé, que les quartiersmaîtres se répandirent dans toutes les parties du bâtiment pour veiller aux apprêts de la cérémonie. Maître Larack se multipliait dans la transmission des ordres qui se croisaient en tous sens. Par ses soins, un échafaudage de barriques vides, étayées et surmontées de planches, s'adossa au grand mât de la frégate. Les caissons de la timonnerie déroulèrent leurs pavillons de mille couleurs, et un autel improvisé s'en enveloppa sur toutes ses faces. Une tente en. toile légère mit de l'ombre sur le sanctuaire réservé ; des faisceaux de piques, de haches d'armes, se groupèrent en rayons sur le fond de l'autel; des cap-moutons, dans les trois trous desquels on planta les bougies jaunes de la timonnerie, s'échelonnèrent en candélabres sur les marches élevées; deux tableaux empruntés à la cambuse s'adossèrent à la façade principale sur laquelle ils se détachaient : l'un représentant les abords d'une barraque de théâtre forain ; l'autre, le valeureux Don Quichotte de la Manche pourfendant, aux ébahissemens de son admirable écuyer, un paisible troupeau de moutons, converti en phalange de géans dans l'imagination du preux amant de la dame du Toboso.
Les faces latérales de l'échafaudage n'étaient pas moins heureuses en décorations; c'était d'un goût tout-à-fait original. Deux mâchoires de requin avec des flammes d'embarcation qui en sortaient comme des langues tricolores; une queue de marsouin en éventail à moitié frite par le soleil; des tapes de caronades avec leurs étoiles de cuivre, disposées çà et là, dans l'ensemble, avec un .tact très-sûr; puis, comme à la façade de l'édifice, des tableaux à maigres bordures noires représentant les quatre parties du monde, toutes personnifiées par un choix voluptueux dans le beau sexe d'Europe, d'Asie , d'Afrique et d'Amérique; puis à droite et à gauche, sortant raide, de derrière un cadre, se courbant sur la queue du marsouin, de brillantes plumes d'oiseaux nuancées de toutes les couleurs qu'offrent les pierres précieuses ; des pipes en terre noircie appuyées sur les dents d'une mâchoire; des chaînes d'argent détachées des sifflets des maîtres, se festonnant sur toutes les saillies; et mille autres choses toutes étrangères les unes aux autres, groupées, superposées, clouées à l'envi sur cette étrange arabesque. Ajoutez encore à droite et à gauche, dans les angles, au fronton, des faisceaux de sabres, de pistolets, de baïonnettes brillantes; puis, sur les fonds, de capricieux ornemens en papier découpé, attachés avec des épingles sur l'étamine des pavillons, et enfin le barriolage des couleurs sur lesquelles tous ces accessoires ressortaient avec des phy-
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sionomies si étonnantes, et en même temps si
étonnées. Représentez-vous tout cela et vous au* rez une ébauche de cette magnifique construction à l'ensemble de laquelle présida maître Larack, et dont chaque matelot enrichit les détails suivant son caprice, et la richesse ou l'originalité de son imagination.
Sur le devant du grotesque autel, une cuve haute et large , sur laquelle s'étendait une planche d'une médiocre longueur, était mystérieusement enveloppée dans un immense pavillon qui en déguisait presque la forme sous ses plis nombreux. Cette cuve était un des principaux accessoires de cette licencieuse parodie de religion, les fonts-baptismaux de la liturgie matelotesque. On distinguait encore sur un des coins de l'autel plusieurs ustensiles d'un usage effrayant et inconnu, tels qu'un énorme rasoir peint avec des couleurs trompeuses, une assiette pleine de farine, une hache et un billot, du noir de fumée, des tenailles et une férule de cuir.
Sous un prétexte futile, les passagers avaient été retenus dans les chambres basses pendant les mystérieux apprêts de la cérémonie. Quand tout fut prêt, un vigoureux coup de sifflet en porta l'avis dans tous les coins du navire ; madame Paturel frissonna pour ses caisses, M. Poirot trembla pour sa peau*
c Tout le monde en haut ! cria maître Larack, de sa voix à casser les vitres.
— Sans doute nous passons sur la ligne, dit un lieutenant à mademoiselle Esther, qui ne pouvait s'arracherà un vaguesentiment de crainte depuis le jour où pour la première fois on avait signalé l'approche de cette ligne perpétuellement invoquée; permettez-moi de vous conduire en haut, mesdames, c'est un spectacle curieux et intéressant; on ne voit pas des choses semblables deux fois en sa vie, à moins d'en faire son métier; sans doute nous allons voir à cheval, sur la ligne, le vénérable dieu de ces climats brûlans. Montez, montez, mesdames, je me charge de vous bien placer,..!
M. Poirot ayant engagé mademoiselle Esther à céder aux instances du jeune marin, elle donna l'exemple que suivirent les dames Paturel, en arrangeant mutuellement leur toilette avant de paraître par-devant l'équipage et l'état-major assemblés.
Un banc enlevé à la cambuse et que recouvrait un large pavillon rouge était adossé, pour les dames, au cabestan sur lequel s'appuyaient quelques officiers. Il y avait sur l'arrière de la frégate une foule de marins, échelonnés sur toutes les élévations, ricanant entre eux à la venue des néophytes, comme aux apprêts d'un spectacle long-temps désiré. L'ouverture ne se fit pas attendre : ce fut une foudroyante détonation de fusils et de pierriers, à laquelle répondit une explosion d'éclats de rire, de trépignemens, et de huées provoquées par le paroxisme d'une joie
bruyante; la feule s'ouvrit, et le ôortége du dieu de la ligne apparut.
Des porte-voix venus en ne sait d'où, répandaient dans l'air des aocens étrangers ; une grêle abondante rebondit sur le pont, sans que les femmes s'aperçussent que le baril au haricots du maître coq en avait fourni les élémens; puis de nouvelles détonations éclatèrent derrière l'autel en l'enveloppant de fumée, et un houra .général accueillit le cortège qui sortit d'une tente jusque là masquée par les groupes.
Deux gendarmes parurent d'abord ; deux beaux hommes, avec des moustaches qui se nouaient derrière leurs oreilles. Madame Paturel prétendit à plusieurs reprises que le brun ressemblait, à s'y fourvoyer, au feu colonel mort à Waterloo. Un gendarme peut très-bien ressembler à un colonel. — On en fait avec.
Les gendarmes firent bravement leur métier en forçant les curieux à reculer.— Moins ceux-ci eurent de surface sur le pont, plus ils s'élevèrent; «— les matelots passeraient une journée le piedsur une ficelle ou un bâton, comme les perroquets.
Après les gendarmes s'avança, traîné par deux animaux d'une forme indescriptible , un chariot ou affût de canon, pavoisé de brillantes couleurs, et sur lequel trônait une jeune femme élégamment parée en reine, couronnée avec un petit panier d'osier renvèrsé, surmonté de découpures de carton ; d'épaisses boucles de copeaux sortaient de la corbeille , et encadraient de leurs blonds anneaux la fraîche figure de la souveraine, fort occupée, par contenance peut-être, d'un nourrisson pendu à sa ceinture; laquelle ceinture soutenait à peine des appas hors de toute proportion imaginable. Un observateur de sang-froid eût facilement reconnu dans cette reine de l'équateur un petit novice de la frégate, frais comme une algue marine, et dont les traits prêtaient merveilleusement à une semblable métamorphose, mais on n'y prit pas garde. Immédiatement après le char, duquel descendit la reine, on aperçut un vieillard complètement perdu dans les peaux de moutons dont se composait son ajustement roussàtre; une longue chevelure, formée de tout ce que l'étoupe du bord avait présenté de plus convenable en cheveux blancs, ombrageait son front plissé par l'âge, sa barbe pendante et touffue encadrait sa face rougie, grimaçant la gravité et l'importance. Le trident de Neptune, le eceptre du monde, lui servait à appuyer sa marche; ses pieds nus s'entortillaient de bandelettes d'étamine blanche qui se découpaient sur le ton bistré de la peau du vieillard.— Ces pays-là brunissent la peau en diable.
A la suite de ces deux principaux personnages, suivaient, en s agitant, une foule de gens de cour à l'usage des dieux de la ligne, les damnés du trû, les démons, les valets des dieux marins, tous noircis de goudron, les uns saupoudrés de toutes
les plûmes mises depuis long-temps en Hteerve
par le grand sacrificateur des volailles, les autres ornés de chaînes de cuisine, lesquelles ils secouaient fort agréablement à la manière des difcbles de théâtre :
C'était fort bruyant.
Quand madame Paturel eut aperçu oéttfc tin vasion du navire par tant de gens inconnus, elle se glissa adroitement vers l'escalier principal, et s'en fut prier un marin, que son poste retenait dans l'entrepont, d'aller visiter ses caisses; elle se jura de ne pas quitter le panneau par lequel on les avait introduites, que l'épouvantable visite n'eût abandonné le bord.
Tout le cortège ayant pris place en dedans du cercle formé par l'équipage, le père La Ligne fit un Signal, auquel répondit un vigoureux coup de sifflet, qui convertit brusquement en silence les chuchotemens des spectateurs ; le dieu marcha gravement jusqu'au cabestan, 06 se tenait le commandant de la frégate, entouré de son étatmajor, puis, après avoir passé à plusieurs reprises sa main dans la barbe qui flottait à son menton, il laissa lentement tomber utie à une ces énergiques et mémorables paroles :
c Où est le commandant? *
Celui-ci se détacha un peu du groupe» et se montra.
c Oh! c'est votts, M...I vous êtes un vieil enfant de l'Océan ♦ et plus d'une fois déjà vous avez traversé les régions où s'étend ma puissance.... Soyez le bienvenu; moi, mon épouse, mes officiers, toute ma coûr enfin, sommes à vos ordres, mon commandant.
— En effet, vénérable vieillard, il v a fort long-temps que j'ai reçu les saints baptêmes de l'équateur et des tropiques, aussi n'aurai-je à vous demander vos bontés que pour quelquesuns de nos compagnons de voyage.
— C'est bien! mon secrétaire va les enregistrer sur le grand livre de l'équateur ; ils déposeront entre ses mains les sermens d'usage, pendant quoi je vais me recueillir un instant, pour leur adresser ensuite un petit discours que j'ai coutume de faire, lorsque, comme ceux que vous m'avez amenés, mes voyageurs Sont des personnages de distinction. •
Il y eut un instant de calme. Le dieu se retrancha dans sa peau de mouton, et relut un chiffon de papier, sur lequel la rhétorique d'un élève avait rapidement suppléé à la faconde du vieux loup de mer. Puis les diables secouèrent un peu leurs chaînes, les matelots se serrèrent entre eux, et sortirent leurs oreilles de leur chapeau ; les deux dames se rapprochèrent l'une contre l'autre ; M. Poirot regarda obliquement la cuve dont il avait enfin deviné la présence sous les pavillons qui la recouvraient.
Un nouveau coup de sifflet se fit entendre, et le dieu ayant étendu les bras, à la manière
France maritime.
des beaux prédicateurs, commença comme suit :
c Mes enfansl lorsque naquit le inonde, le soleil chargé d éclairer la terre ne devait d abord que parcourir une ligne droite qui est l'équateur. Hais... mais dès que ç'eùt été un peu comme ça.., comme ça... ça n'allait pas bien. Sous la ligne on rôtissait, que la peau s'en fendait au soleil comme du brai sec ; sous les pôles, on y gelait, qu'on y avait pas moyen de boire son quart de Tin. — Bon. »
Ici le vieux cbiqueur fit une pause, attendu que ses souvenirs commençaient à se brouiller, et qu'il ajoutait ses propres idées aux images dont était chargé le discours qu'il avait oublié d'apprendre. Pourtant il reprit :
c Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler dans la société, sur mer» sur terre, ou ailleurs enfin, d'un nommé Phayim, W vigoureux farceur, fils cri* du soleil, qui est censé avoir voulu
prendre la barre et conduire la lumière Alors
(d'ailleurs j ai lu ça dans un livre qui est dans mon sac, et que je pourrai bien vous prêter) la barque chavira, et tout le soleil tomba sur la terre, qu'il grilla beaucoup de personnes qui se promenaient, d'autant plus que l'eau n'est si chaude ici qu'à cause qu'il en tomba beaucoup ici, du soleil. — Bon. »
Un bruit moqueur, précurseur de mille éclats de rire, agita la foule assemblée; remuant ses peaux de mouton, le matelot-dieu parvint à ressaisir au hasard quelques lignes du manuscrit qu'il avait entre les mains, et poursuivit :
c Oui, mes enfans, leclystique! on la créa, l'éçlystiqpe, avec les deux jumeaux qu'elle eut du soleil, qui sont aujourd'hui les tropiques. Y en a qui disent les trois piques, mais c'est les tropiques ou les cent piques qu'on doit dire, qui signifie que le soleil y pique ferme.... Voilà.... Oui, mes frères, t
La voix éraillée du vieillard s'éteignit dans l'explosion écrasante d* hilarité que la continuation de son discours provoqua dans la foule. Le commandant lui-même, qui jusque là avait à grand* peine maintenu un sérieux correspondant à celui de l'orateur, le commandant se prit ouvertement à rire. Le dieu, qui, retranché dans son épaisse barbe, n'était pas fâché de la tournure qu'avait prise son allocution, en profita habilement pour se soustraire à la péroraison à venir, et, se retournant vers ses familiers, il ordonna avec empressement qu'on eût à commencer l'application du baptême.
Quelques coups de sifflet résonnèrent; habitué à ce commandement, l'équipage se calma peu à peu, et quand la paix fut rétablie, le père La Ligne alla partager avec son épouse un siège établi pour eux sur l'estrade adossée à l'autel. Les personnages symboliques, revêtus de leurs costumes traditionnels, formèrent une haie à droite et à gauthe, ensuite le puissant ordonnateur de la fête fit
signe à ses gendarmes de s'emparer 4e M. Poirot M. Poirot voulut réclamer. Il certifia s'être déjà baigné dans les eaux du tropique, et, opposant son entêtement à l'éloquence des sbires célestes, chercha à échapper par la persuasion à l'opération dont ou lui offrait Tétrenne. II ne réussit pas. — Il menaça. — Cela n'eut pas plus de succès. — 11 se débattit; — mais deux hommes, habillés en gendarmes, le façouuèrent promptement à leur volonté. — Il fallut en passer parleur caprice; il n'eut que les honneurs de la rçsUtjnçe.
D'abord le pacotilleur ne sut pas trqpcçquorç voulait de lui. L'opiniâtreté qu'on mettait £ triog}* pber d'une volonté aussi épergiquemeut formuléç que la sienne, lui fit seule sentir que le but (Je cette violence devait être quelque chose de peu agréable pour lui, et rendait sa résistance plus entêtée. Quoi qu'il fit, on l'assit sur la cuve ; c'était pour le moment un siège assez élégant, et qui ne manquait même pas de jeter une certaine distinction sur celui qui l'occupait, vu qu'il était plus orné et plus extraordinaire que les autres, un peu dur, mais recouvert de couleurs brillantes. Quand il y fut assis, M. Poirot sentit sur chacune de ses épaules la large main de ses gardiens, qui s'appuyait de manière à l'empêcher de se lever dans le cas où il lui en prendrait envie. Un personnage qui jusqu'alors ne s'était pas produit et qu'une couronne hérissée de plumes terminait par son extrémité supérieure, s'approcha de lui, et tenant dans un vieux pot à confitures un mélange de détestables ingrédiens de cuisine, brandit un énorme pipceau à barbe, dont il frotta long-temps le menton du pauvre patient; puis le balai à barbe s'éclipsa devant le gigantesque rasoir dont il a été fait mention, et qui par quatre ou cinq fois râcla le bas du visage du passager, lequel était ni plus ni moins barbu que la semelle d'un vieil escarpin.
Quand il fut bien rasé, un autre employé au service du père La JJgne, orné de deux petites cornes naissantes et d'un rabat de sacristain, apporta la férule de basane, frottée de blanc d'Espagne d'un côlé, de noir de fumée de l'autre; il la lui fallut embrasser, et s'en laisser appliquer un côté différent sur chaque joue ; après quoi, on le laissa un instant se reconnaître ; puis, avant qu'il eût repris une volonté à lui, la planche qui tenait en travers sur la cuve fut subitement retirée, çt la victime du baptême s'enfonça subitement dans le bassin rempli d eau à dégorger. Ce ne fut là qu'un prélude. Au même instant dix seaux d'eau, préparés à cet effet derrière l'autel, lui croulèrent en avalanche sur la tête. À mesure que le malheureux voulait, eu se levant, se soustraire à ce déluge, une nouvelle cataracte, en fondant sur lui, le forçait à cher* cher un refuge au fond du cuvier; l'eau amollit son co! empesé, appliqua sur ses formes grêles la mince étoffe de son vêtement, colla se» rares
cheveux àson visage, et confondit ses traits dans un atroce mélange de noir de fumée, de craie et de vieille sauce, dont à plusieurs reprises on l'avait barbouillé.
L'explosion de plaisir que cette scène provoqua parmi l'équipage serait impossible à exprimer. Haletant, incapable de proférer un son, le pauvre passager se débattait instinctivement contre ce chaos où son esprit se perdait. Ce ne fut que fatigués de rire et de noyer ce pauvre diable, que les marins consentirent à le laisser, libre et honteux, sortir de l'effrayante cuve où l'avait amené une puissance infernale. Trempé, ivre, hébété, le pacotilleur put à peine distinguer un passage pour se soustraire aux rires humilians dont il était l'objet; encore lui fallut-il passer devant mademoiselle Esther, qui, à travers une compassion asseznaturelle, lui parut éprouver une gaîté offensante pour lui, victime de la cérémonie. Pourtant, quelque monnaie eût préservé l'indigotier de cette cruelle avanie ; mais, trop fier de ses campagnes ultra-tropicales, il n'eût pas voulu descendre à un arrangement, d'autant moins recherché par les matelots, que la somme qu'ils auraient tirée d'un seul homme eût été trop faible pour compenser la joie qu'ils devaient se donner en le baptisant.
Ce fut là le fait capital de la féte, la scène à effet de la burlesque comédie. Les femmes, pour lesquelles les officiers intercédèrent, s'en tirèrent pour quelques verres d'eau dans le cou et dans les manches. Seulement, l'étoffe légère dont était vêtue mademoiselle Paturel moula coquettement ses formes; aussi le lieutenant, son protecteur, promit-il double ration de vin en faveur de la réserve toute française de MM. les suivans du dieu de la zone torride.
Ce fut après ces opérations préliminaires que, sur l'autorisation du commandant de la frégate, commença dans l'équipage un véritable combat qui ne tarda pas à confondre dans un baptême général les nouveaux embarqués et les vieux marins. Retranchés sur le gaillard-d'arrière (1), les officiers encourageaient de leur propre galté la joie de l'équipage, qui se dédommageait alors, en s'ébaudissant à son gré, de la contrainte imposée long - temps à ses caprices, par la discipline du service de mer. Jusqu'à l'heure du souper, ce fut un affreux ravage sur l'avant de la frégate; l'eau fut constamment l'arme avec laquelle les ennemis se renversèrent; au hasard, quelques coups du contenant leur noircirent un peu la peau ; mais on n'y songeait guère. Le navire était pour ainsi dire entre deux eaux. Au milieu de ce tapage, maître Larack eut toutes les peines imaginables à faire remplacer à tour de rôle le timonnier et l'homme de vigie.
(1) Voir le Dictionnaire pittoresque de Manne, complément de U France Maritime*
Quand vint le soir, au quart de la nuit, la brise était chaude et molle, le ciel bleu, émaillé d'étoiles qui tremblaient dans les petites lames qui moiraient la mer. La navigation était facile et agréable. — Assis sur l'arrière de la frégate, les passagères plaisantaient M. Poirot de son abondant baptême. — Madame Paturel exprimait des craintes pour ses caisses que l'eau avait pu atteindre. — Mademoiselle Esther avait couché sa nièce, et regardait mélancoliquement la mer. — Les officiers que leur service retenait sur le pont se promenaient en livrant au vent la fumée odorante de leurs cigares de contrebande.
Pourtant, si le gaillard-d'arrière de la frégate et la mer sur laquelle glissait doucement sa carène étaient calmes et silencieux, il n'en était pas ainsi de l'avant et d'une partie de la batterie où pêle-méle se confondaient encore les attirails de la cérémonie, les débris des costumes, les décorations de l'autel, et les matelots qui s'en étaient amusés ; la rigueur de la discipline endormie laissait encore déborder par intervalles quelques trop-pleins d'ivresse, quelques réminiscences de joie éteinte sous le poids de la fatigue. On entendait parfois quelques cris, quelques noms rauques et inintelligibles qu'on se jetait d'un côté à l'autre du navire. — Des danses et des jeux, animés par une distribution de vin de cambuse, avaient bruyamment terminé le jour ; puis, peu à peu, l'orchestre improvisé avait assoupi ses notes dans le sommeil de la lassitude, l'étourdissement avait succédé à l'exaltation et au délire de la fête , l'affaissement du corps et de la pensée aux cris et aux trépignemens du bal!...
Un bal au milieu de l'Océan I
Oh ! pour qui a vu toutes les physionomies de cet Océan, pour qui connaît combien sont courts les entr'actes du calme et de la tempête, que de sauvages et sinistres poésies dans cette idée de fête sur un pareil théâtre !
Un bal au milieu de l'Océan ! sur les profondeurs de l'abîme des mers, un bal où les hommes croient au plaisir, lorsqu'à chaque moment la voix sourde des lames et les sifflemens ironiques du vent dans les cordages, peuvent produire un effrayant concert avec leurs menaçantes harmonies !
Un bal au milieu des solitudes de l'Océan, lorsqu'en quelques instans les vagues furieuses peuvent étendre leur suaire d'écume sur ces puérils hochets de féte!
Les huit caisses de madame Paturel arrivèrent à Maurice sans avoir été ni mouillées ni endommagées.