LA MARINE FRANÇAISE
Quatre époques principales comprennent tonte l'histoire de la marine française.
Les navigations des Gaulois, nos ancêtres, sont une introduction naturelle aux nôtres, et en sont comme la première époque.
Le vide immense qui se trouve depuis l'établissement de la monarchie jusqu'à Cbarlemagne, donne lieu de fixer la seconde époque au glorieux règne de ce prince.
Les croisades, expéditions malheureuses, et plus utiles à la marine qu'à la religion qui en faisait l'objet, appartiennent à la troisième époque.
La quatrième commence au règne mémorable de Louis XIV.
La marine fut cultivée avec soin par les anciens Gaulois; leur habileté dans la navigation les servit utilement pour le commerce, pour l'établissement de leurs colonies, pour la défense de leurs côtes, et pour les descentes qu'ils eurent occasion de faire sur celles de leurs ennemis. Mais cette nation toute guerrière n'a laissé aucun monument historique qui soit parvenu jusqu'à nous; il faut en chercher l'histoire dans les écrivains grecs et latins, qui ne donnent cependant que des notions vagues et des éclaircissemens peu satisfaisans.
Quoi qu'il en soit, rien ne fait mieux voir combien la marine a été florissante dans l'ancienne Gaule, que le grand nombre de ports célèbres que ses babitans possédaient sur Tune et l'autre mer.
Le port d'Arles, sur la Méditerranée, était fameux du temps de César, qui y fit construire douze galères.
Celui de Narbonne, qui ne subsiste plus, était une espèce d'entrepôt, ou abordaient les flottes de l'Orient, celles de l'Afrique, de l'Espagne et de la Sicile.
Le port d'Aiguesmortes, que les sables amoncelés par le Rhône ont détruit, et ceux de Montpellier, de Toulon, d'Antibes et de Fréjus, où se retiraient les vaisseaux d'Auguste, étaient trèsconsidérables.
Sur l'Océan, étaient les ports de Rordeaux et de Vannes, ceux de la Saintonge et du Poitou, et celui de Gorbillon, sur la Loire, que quelquesuns prennent pour Nantes, d'autres pour Blois.
Au temps de Jules-César, la marine des Gaulois paraît alors dans un mouvement extraordinaire, par la quantité prodigieuse de Mtimens Tome H#
qu'armaient dans leurs ports ces peuples et les Romains, leurs conquérans ou leurs alliés.
Les plus célèbres navigateurs, parmi les Gaulois, étaient les habitans de Marseille, qui se rendirent puissanssur mer, et redoutables à leurs voisins; ils bâtirent des villes au milieu des terres et sur les rivages de la Méditerranée. Nice, dont le nom vient du mot grec NiAh, qui signifie Victoire, est incontestablement une de leurs fondations. Us firent des lois nautiques, à l'exemple des Rbodiens, et leur expérience maritime leur attira la considération des Romains.
Les habitans de Vannes n'étaient pas moins puissans sur mer que ceux de Marseille. Du temps de César, cette première ville, située à deux lieues de la mer, avait une grande autorité sur toutes les villes maritimes; tous les ports des côtes voisines étaient sous sa domination, et elle était liée avec l'Angleterre par les intérêts du commerce.
Les peuples de la Saintonge et les Poitevins étaient encore puissans sur mer, et César se servit de leurs vaisseaux contre ceux des habitans de Vannes.
Voilà tout ce que l'on a de plus certain sur la navigation des Gaulois, avant et après leur assujettissement aux Romains.
Jetons maintenant un coup-d'œil rapide sur les différens états de la marine, depuis la conquête des Gaules par les Français.
La navigation a été peu connue en France sous la première race de nos rois; et depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Charlemagne, nous n'avons aucun événement qui ait rapport à la marine, si ce n'est ce qui se passa sous Thierri.
Fils naturel de Clovis, ce prince, en vertu de son droit d'aînesse, avait partagé le royaume de France avec les enfans légitimes de son père : il jouissait de la portion qui lui était échue, lorsque son repos fut troublé par un essaim de pirates danois, qui vinrent ravager son royaume d'Austrasie. Ces barbares, qui avaient une flotte considérable, entrèrent par l'embouchure de la Meuse, et après avoir fait un grand dégât et un riche butin, ils ne songèrent plus qu'à se rembarquer.
Thierri envoya son fils Théodebert contre les Danois, avec une armée de terre et de mer. Les vaisseaux français, qui étaient bien armés et bien équipés pour le temps, tombèrent brusquement sur ceux des pirates, les attaquèrent avec beaucoup de résolution, ét les enlevèrent presque tous, ainsi que les prisonniers et les richesses dont ils étaient chargés. Théodebert tua leur chef de sa propre main. C'est la première action où les Français paraissent s'être signalés sur mer.
La marine se ranima sous Charlemagne. Pour s'opposer aux incursions des barbares, il fit construire un grand nombre de bâtimens, entretins
des vaisse&ux garde -côtes, bkla équipés et bien armés» et battit plusieurs fois les flottes des Sarrasins et des Normands.
Louis le Débohnaire et ses successeurs n'eurent pas fort à cœur l'entretien de la marine ; ils laissèrent les Normands et les Sarrasins infester les mers, et ravager leurs Etats.
Les voyages d'entre-mer ou croisades, qui commencèrent sous Philippe Iery obligèrent les Français à équiper des vaisseaux, et la marine parut alors se rétablir en France.
Philippe-Auguste eut de grandi démêlés avec l'Angleterre, pendant lesquels la marine de France fut plus florissante qu'elle n'avait jamais été. Il mit en mer une flotte de mille sept cents vaisseaux ou b&timens, dans le dessein de conquérir l'Angleterre. On sait quel fut le résultat de cette grande entreprise.
Louis VitI n'eut aucune occasion de s'attacher à la marine, et Louis IX ne parut la ranimer que pour les expéditions contre lès Infidèles.
Sous Philippe-de-Valois, la marine reprit uto certain éclat; les arméniens que ce prince fit contre les Anglais ne furent pas inutiles.
La guerre qui dtira continuellement entre Charles V et les Anglais obligea ce prince à entretenir des armées navales; il équipa beaucoup de vaisseaux, avec lesquels il tint en bride les Anglais.
Il y eut quelques expéditions maritimes sont Charles Yl, mais qui se bornèrent à peu de choses.
La marine fut languissante sous Charles VII et Louis XI. Elle se ranima un peu sous Charles Vf II, et prit quelque accroissement sous Louis XII.
François Ier entretint ordinairement cinquante à cinquante-cinq galères et quelques vaisseaux sur la Méditerranée, soit pour favoriser ses desseins, soit pour écarter les ennemis de ses côtes ; mais, depuis 1524, il augmenta ses forces maritimes, avec lesquelles il sut soutenir et faire respecter le pavillon français.
Henri II se rendit redoutable sur la Méditerranée, et c'est sous le règne de ce roi que la marine française commença à s'illustrer;
Dans tout l'intervalle de temps qui s'écoula depuis l'année 1557 jusqu'au règne de Louis XIII, l'histoire ne fait mention que de deux expéditions maritimes de quelque importance. La première fut le siège de la Rochelle sous Charles IX, et la seconde se fit sous le règne de Henri III, en faveur d'Antoine, duc de Portugal, qu'on voulait rétablir sur son trône.
Le reste du règne de Henri III se passa sans qu'il fût question d'aucune antre expédition maritime ; et l'on peut juger de l'état où se trouvait la marine sous le règne de Henri IV par ce que îe cardinal d'Ossat en écrivait à M. de Villeroi.
Il se plaignait continuellement à ce ministre
de ce que Henri IV n'avait aucun vaisseau sur mer, ni dans fies forts, quoiqu'il eh eût ûû besoin ex tréme, tant pour imposer aux puissances voisines en temps de guerre, que pour les soutenir en cas d'alliance.
Le rétablissement de notre marine paraissait réservé au cardinal de Richelieu, l'un de ces hommes rares qui naissent à des intervalles immenses pour relever la gloire d'une nation, comme il en paraît souvent d'autres pour en être l'opprobre. Dirigeant en personne le siège de la Rochelle, il fut à même de se convaincre que ce n'était que pat* la marine qu'il pourrait donner à la France, sur les nations étrangères, cette supériorité dont il aspirait à la doter, et qu'elle a toujours conservée depuis, quand on ne s'est pas écarté des principes de sa politique.
Tandis que le cardinal assiégeait la Rochelle, les Anglais, alliés des Rocbellois, tentèrent de s'emparer de l'Ile de Rhé, dont le sieur deThoiras était gouverneur ou commandant pour le roi. Ne pouvant emporter la place d'emblée» comme ils l'avaient cru, ils entreprirent de l'affamer en bloquant le port avec leurs vaisseaux.
Thoiras avait déjà soutenu sept semaines de siège ; mais il se voyait vivement pressé et en danger de succomber. L'armée du roi était devant la Rochelle ; il n'en recevait ni secours ni nouvelles; il était important à ceux qui la commandaient de les informer de l'état dans lequel était la place : la chose était presque impossible ; un soldat gascon se chargea néanmoins de l'entreprise. Après avoir passé à la nage de l'île à la grande terre, il côtoya ensuite le rivage depuis Saint-Martin jusqu'à la Prée. Pour ménager ses forces et sa vie, tantôt il marchait à pied sur les bords, et quand il approchait des corps-de-garde, qui étaient postés d'espace en espace, il se jetait dans l'eau, et passait hardiment an milieu des vaisseaux ennemis qui étaient à l'ancre.
Étant ainsi arrivé au fort de la Prée, oh il reçut des lettres du gouverneur, il prit la grande mer, et traversa, avec une rare et courageuse vigueur, un espace de deux lieues. Les monvemens qu'il était obligé de se donner en nageant frappèrent l'attention des ennemis : quelques barques anglaises furent détachées pour reconnaître ce que c'était ; mais, quand il les voyait s'approcher, il essàyait de leur donner le change en faisant le plongeon. Ce moyen lui réussit ; ceux qui le suivaient, lui ayant vn faire deux fois cette manœuvre, ne doutèrent point que ce ne fût un poisson, et cessèrent de le poursuivre.
L'intrépide soldat arriva enfin heureusement, après avoir triomphé de la violence des flots, de la longueur de la traversée, de la vigilance des Anglais, et des attaques des poissons même, dont il avait failli être dévoré, et qui le suivirent jusque sur le rivage en lui faisant à chaque instant de nouvelles blessures. La récompense fut
Digiti
ized by G00gle
proportionnée à la grandeur et à la difficulté du service.
Les secours arrivèrent à temps, et l'Ile de Rhé fut délivrée de la présence des Anglais.
La Rochelle ne tarda pas à succomber quelque temps après.
La marine de France, sous Louis XIV, fut sur un pied bien différent de celui sur lequel elle avait été jusque là. La première expédition que firent les Français sous ce règne est de 1645 (Voyez l'article du duc de Brézé) ; elle eut le plus grand succès. Les autres expéditions ne furent
Sas moins heureuses, et l'on ne doit point s'en tonner. Presque tous les célèbres marins, dont nous avons décrit la vie, parurent pour illustrer le règne de ce prince. ]Le$ hauts faits et les actions éclatantes de tous ces braves forment une époque mémorable dans les annales de la tparine française, et commandent l'admiration des siècles.
Le cardinal de Fleury, sou* Louis XV, ne chercha qu'à entretenir la paix, et il eut le tort grave de négliger la marine, dont il croyait ne jamais avoir besoin. Il reconnut sa faute lorsqu'il n'était plus possible de la réparer. Il mourut, laissant la France dans les embarras d'une guerre où elle s'était embarquée pour soutenir l'électeur de Bavière, Charles-Albert, qu'elle avait fait élire empereur. Dans cette guerre malheureuse, parce qu'il y fut commis beaucoup de fautes, les trésors de l'État furent dissipés en peu (Je temps; les restes misérables d'une marine, autrefois florissante, furent entièrement détruits par les Anglais.
A y eut néanmoins, danp le cours de ce règne, différentes luttes contre la puissance anglaise, tant dans les Indes qu'en Amérique ; mais c'est vers 1755 et 1756 que le ministère de France prit les plus grandes mesures pour porter un coup sensible à nos rivaux. On armait puissamment à Brest, on réparait le port de Dunkerque, et on cherchait à en établir uu sur la Manche, à Cherbourg ou à la Hougue ; quantité de bâtimens de transport s'assemblaient dans les différons havres de l'Océan. Les préparatifs qu'on faisait sur la Méditerranée n'étaient pas moindres : on faisait à Antibes, à Marseille et à Toulon, des amas prodigieux de munitions de guerre et de bouche, ainsi que d'ustensiles propres à un siège.
Une armée de vingt-cinq mille hommes était cantonnée dans les environs de Toulon, prête à s'embarquer au premier ordre. Les Anglais ignoraient de quel côté la France dirigerait ses premiers coups. Us pensaient que c'était contre leur île, et nous autorisions ce bruit; en conséquence ils postèrent leurs troupes nationales, avec celles qu'ils avaient appelées à leur secours, le long des côtes, dans les endroits les plus exposés à une descente ; et une flotte considérable se rendit à l'entrée de la Manche pour examiner les mouvemens de celle de Brest.
Tandis qu'ils n'osaient ainsi dégarnir leurs côtes de troupes et de vaisseaux, une escadre française de dix vaisseaux de guerre, y compris quelques frégates, sortit, le 8 avril 175Q, du port de Toulon, accompagnée de çent trente-huit bâtimens de transport, ayant à bord toute l'armée de Provence, commandée par le maréchal de Richelieu.
Elle prit sa route vers l'Ile dp Minorque, et fit sa descente, le jour de Piques, à trois heures après-midi, sans la moindre opposition de la part des Anglais, qui se retirèrent avec précipitation vers la principale forteresse de l'île, où ils se renfermèrent au nombre de deux mille cinq cents hommes.
Les Français trouvèrent d'abord plus de difficultés qu'ils n'avaient cru dans le siège du fort Saint -Philippe. Les chemins étaient impraticables, et, les Anglais ayant fait tuer toutes les bétes à corpes, il fallut se servir de celles destinées à l'approvisionnement de l'armée pour transporter Ji artillerie : ce qui en fit périr beaucoup.
Quand la descente fut entièrement effectuée, le maréchal renvoya en Provence tous les bâtimens de transport, et on fut un mois entier à faire les dispositions du siège et à placer les batteries.
Dès que les Anglais ne purent douter que c'était à Mahon que l'on en voulait, ils pensèrent sérieusement à le secourir. L'amiral Byng, aveo une escadre de dix-huit vaisseaux, partit des ports d'Angleterre, avec des troupes et des vivres, pour ravitailler et renforcer la garnison de Saint-Philippe.
Cette escadre entra dans la Méditerranée sans aucun obstacle, et ne fut aperçue que le 17 mai, à la hauteur de Majorque, par une frégate qu'on avait envoyée à la découverte.
Sur cet avis, M. de La Galissonnière, qui commandait l'escadre française, prit la résolution d'aller combattre les Anglais.
L'escadre française souffrit peu dans cette affaire, et la victoire, qu'elle remporta, lui coûta à peine cent, cinquante hommes. Contente d'avoir battu les Anglais sur leur élément, elle revint dans les parages de Mahon continuer d'en protéger le siège.
Le retour de l'escadre victorieuse ôta dès-lors toute espérance de secours aux assiégés; et l'ardeur des assiégeans redoublant par ce commencement de bonne fortune, on eut lieu d'espérer de se voir bientôt maître de la place ; effectivement, elle capitula, et le 29 juin les Fronçais en prirent possession.
On reconnut alors tout ce qu'une marine bien entretenue donnait de force a un Etat, et, abjurant la timide politique du Cardinal de Fleury, on travailla dans tous les ports de France, avec . une ardeur incroyable, à la construction de nou-
veaux vaisseaux. En moins d'un an, on parvint à en armer plus de vingt dans le port de Toulon, et plus de quarante dans ceux de Rochefort et de Brest. On vit, dans le combat de M. de La Galissonnière contre l'amiral Byng, ce que cette marine renaissante était capable d'exécuter, et Ton en tira les présages les plus heureux pour l'avenir. Cependant, après une suite de succès et de revers, la France finit par perdre, dans cette guerre, ses hommes de mer, ses vaisseaux, son commerce et l'une de ses pins importantes colonies, ce Canada qu'on avait si justement décoré du beau nom de Nouvelle-France. Lors de la paix de 1763, la marine française se trouvait dans l'état le plus déplorable.
Sous Louis XVI, la guerre d'Amérique donna lieu à des armemens, fit faire des efforts en faveur de la marine. Mais l'épuisement de l'Etat, la faiblesse de la cour et la grande commotion qui en fut la conséquence, firent négliger cette partie essentielle de la puissance nationale, qui, dans le cours de la révolution, fut loin de reprendre son ascendant.
On sait qu'à certaines époques de la période révolutionnaire, la marine française obtint de beaux mais rares succès sur les Anglais.
Sous le régime impérial, nul doute que, si l'exaltation militaire qui régnait en France se fût portée avec plus d'ardeur vers la marine, cette partie si essentielle de la force nationale n'eût reçu les plus grands développemens. — Ses revers comme ses succès furent glorieux.
La grande préoccupation des guerres continentales, qui ne faisaient trêve un moment que pour permettre au génie de l'empereur de s'appliquer aux besoins de l'administration intérieure, le détournèrent des choses de la marine, dont il appréciait cependant l'utilité et la grandeur; mais le temps lui manqua. Depuis trente ans notre marine a prodigieusement grandi et l'avenir est à nous»