MŒURS DES HOMMES DE MER
L'origine de l'homme de vigie remonte au temps des navigations les plus anciennes : c'était le proreta des Trirèmes romaines , le vigiles sur les nayes des croisés , la vedetta des galeasses deVenise. C'était, sur les vaisseaux de l'antiquité, comme sur nos bàtimens actuels, la sentinelle de découverte en mer , qui, du sommet élevé d'un mât du navire, est attentive à signaler l'apparition soudaine des objets éloignés.
Les traditions nous apprennent que le proreta des Romains veillait de nuit et de jour, caché dans le stolus ou guérite de proue, moins élevée que le thalamus, ou gaillard d'avant, ce qui le
fait ressembler à notre homme de bossoir; que le vigiles des galères de saint Louis regardait enfermé dans le corbis, sorte de cage ou de corbeille fixée au haut d'un mât très-court ; et que la vedetta des Génois et des Vénitiens veillait assis dans la gabie de leurs ramberges. Or, tous ces points de découverte, à bord de ces diverses sortes de navires, étaient moins élevés au-dessus de la mer que les hunes de nos corvettes actuelles; les objets n'en pouvaient donc être aperçus qu'à de petites distances, ce qui nous permet de supposer que la nécessité d'être averti de leur approche n'avait pas alors l'importance que les hasards de la mer y attachent aujourd'hui : hypothèse qui réagit sur l'homme de vigie de ces temps reculés, en le déparant d'une partie de son intérêt.
De nos jours, l'homme de vigie et son motif se montrent dans un cadre plus large et plus poétique. Ce n'est plus seulement sur l'horizon circonscrit d'une mer méditerranée, étroite et rebattue, qu'il exerce l'activité de ses veilles ; c'est maintenant le globe océanien tout entier, qui est devenu le théâtre de sa vigilance ; ce n'est plus seulement l'apparition soudaine d'un ennemi rapide et redouté qu'il lui faut épier, mais aussi tous les accidens d'Océan qui compliquent aujourd'hui le destin d'un vaisseau voyageur, alors que, poursuivant la fortune sur des mers sans limites et parfois inconnues, entre les écueils mobiles de leurs vagues glacées, et exposé aux désastres possibles des longues navigations solitaires, chaque objet éloigne devient pour lui un sujet de méfiance ou d'espoir. Le besoin d'être averti au plus tôt de leur approche a grandi avec celui d'être préparé à l'événement qu'ils présagent. Aussi le point d'où l'homme de vigie les cherche de son regard, sur la vaste étendue d'eau qui se déroule autour de lui, s'est élevé à mesure que la hardiesse du navigateur y a étendu le cercle de ses émotions; soft qu'elles lui viennent d'un danger qui le menace, ou d'une espérance qui lui sourit. La pose agitée de cette sentinelle aérienne occupée de sa sûreté, et du soin de signaler tout ce qui, à ses yeux, semble troubler l'aspect uniforme de l'immense solitude, la met en premier plan dans le tableau impressif d'un navire en pleine mer; et, soit que la crainte des rencontres funestes, le besoin pressant d'un secours attardé, la recherche d'un rivage, ou l'attente d'une proie aient placé l'homme de vigie au sommet de ce mât flexible, toujours est-il là comme un témoignage qui révèle et formule l'anxiété constante des navigateurs, durant leurs courses aventureuses.
Nous décrirons ici l'homme de vigie du navire de guerre, parce qu'il y est plus fortement typé, comme tout ce qui obéit à l'influence de ce théâtre classique de la vie maritime. Nous le prendrons aussi sur le navire du commerce, où la faiblesse comparée des moyens de sécurité y sou-
levant aussi des émotions fortes, répand sur l'homme de vigie l'intérêt qui l'offre à nos des* criptions empruntées à nos souvenirs.
Le navire est à peine en mer, la terre du rivage est à peine disparue dans l'éloignement, que déjà l'intérêt commun appelle l'homme de vigie à son poste. C'est ordinairement un jeune matelot aux bons yeux, pris parmi ceux de quart, dits matelots sur le pont, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas de fonctions spéciales, comme les timoniers, les gabiers, etc., etc. Il se présente et reçoit ses instructions du quartier-maître de quart, chargé de désigner les hommes de vigie à tour de rôle. Ces instructions lui prescrivent de bien regarder autour de l'horizon ; et, s'il aperçoit quelque chose de remarquable, d'avertir aussitôt, en accusant à haute voix les objets aperçus, tels qu'ils lui paraîtront , soit terre, navires, dangers, épaves, et jusqu'aux poissons et vols d'oiseaux. C'est quelque chose d'analogue à la consigne donnée par le caporal à une sentinelle dans les régimens; atec cette différence qu'à la gravité de ces ordres, notre caporal goudronné mêle toujours pour finale quelqu'un de ces lazzis caractéristiques de son humeur originale ; ainsi, il terminera sa consigne en recommandant ironiquement à son délégué de ne pas s'endormir là-haut quoiqu'on y soit bercé; à quoi l'homme de vigie, pour dire que la recommandation est inutile, répond : 11 n'y a pas de soins, et s'élance dans les cordages.
Il s'élance d'abord, mais ce rapide mouvement ascensionnel est tout-à-coup réprimé : non, l'homme de vigie, pour se rendre à son poste, n'a pas cette allure souple et vite qui lui est ordinaire sur cet appareil de mâts etde cordes ; c'est qu'il songe, en se rendant en vigie, qu'il y sera pour deux heures ennuyeuses , et conclut de là qu'il y sera toujours assez tôt. Le matelot est de bonne foi dans son service, mais autant que possible s'en épargner les ennuis est sa spéculation; passons-la-lui. Cependant il arrive ; et que ne pouvez-vous le voir assis sur cette vergue de perroquet, hissée à la tête d'un mât grêle et vacillant, les jambes pendantes sur le devant de la voile , entourant de l'un de ses bras quelque manœuvre dormante, qui lui sert d'appui contre les saccades du tangage et les pentes du roulis, balancé au-dessus de la vague qui se rue contre le navire; fouetté par la brusquerie des rafales , ou courbé sous la pluie des grains ; dardé par les feux de Equateur, ou transi sous le givre des pôles ; il est là, le cou tendu, parcourant de ses yeux endoloris la ligne monotone d'un horizon inapprochable ; épiant dans le vague de l'espace le profil vaporeux de quelque voile ou de quelque terre à signaler ; puis, ramenant autour du vaisseau son regard abaissé sur la surface moutonneuse de la mer, il cherche à y découvrir parmi l'écume des lames, et sur le dos des houles,
quelques épaves à dénoncer par son cri d'éveil. Là, séparé des hommes et veillant pour eux, sous l'empire d'une discipline qui punit et ne récompense pas, toutes distractions lui sont sévèrement défendues, même celles provoquées par des cas nouveaux : ainsi, sous certains climats, quand il est visité, dans son exil aérien, par les frégates et les fous, espèces de vautours de mer, aux becs crochus et tranchans, aux serres palmées, et aux larges envergures, qui, attirés par le vaisseau, entourent en curieux l'homme de vigie ; s'ils l'effleurent dans leur vol rapide, ou l'inquiètent en planant audacieusement à ses côtés, il ne lui est permis de s'en occuper que pour s'en défendre.
Si la surface de la mer est sillonnée en tous sens par des navires, leur dispersion sur son immense étendue est telle, que les intervalles qui séparent ces navires, sans en excepter ceux qui tendent vers un même but, sont encore de vastes déserts, au milieu desquels les rencontres sont des événemens très-rares. De là, souvent, de longues séries de jours sans la vue d'un seul bâtiment; croyez alors au besoin intime du navigateur d'en voir paraître ; et, lorsque tous les yeux en cherchent sur cette ligne unie et circulaire qui borne l'espace, combien de fois les regards se tournent vers l'homme de vigie, comme pour lui demander
des nouvelles de l'horizon 1 Enfin, un jour,
quelque chose de sombre, d'indécis, apparaît; et dans le doute l'homme de vigie crie : Navire !.... Ce cri qui tombe du ciel avec ce ton de lointain, soutenu et solennel, comme celui d'un augure, magnétise sur son passage, et, jusqu'aux profondeurs du vaisseau, il répand l'impression.... Qu'annonce-t-il? renferme-t-il une question de vie ou de mort, de liberté ou d'esclavage pour tous?. .. Est-ce un vaisseau à combattre? Est-ce une proie qui vient s'offrir? Est-ce un vaisseau ami, porteur de nouvelles du pays ? Et toutes ces
pensées rapides s'agitent dans un silence que vient interrompre le colloque qui s'engage entre l'officier de quart et l'homme de vigie : c Navire!...— Où?., demande l'officier. — Devant nous ; à toute vue,» répond la vigie. Et aussitôt l'aspirant, jeune officier alerte à monter, et habile à reconnaître une voile à grande distance, s'élance dans les cordages, armé de sa longuevue qu'il porte en bandoulière; il monte jusqu'à l'homme de vigie, qui lui pointe à l'horizon l'ombre aperçue.
Mais pour diriger avec succès l'instrument consultant, et s'affermir en même temps sur cette vergue haute et vacillante, sans autres points saisissables que des cordages suifés et glissans, l'aspirant n'a pas assez de ses deux mains; mais l'homme de vigie lui vient en aide, et celui-ci se retenant d'une main, consacre l'autre à retenir l'aspirant qui se confie à ce point d'appui, tandis qu'il interroge sa longue-vue, dont le tube ré*
m FRANCE
vélateur lui fournit bientôt tes données d'un rapport k faire au commandant, qui ordonne aussitôt des dispositions en conséquence des conjectures qu'il déduit de ce rapport.
Dans les longues navigations, quand le vaisseau traverse des parages où des mois entiers se passent sans que la vue d'aucun objet extérieur ne vienne accidenter la sublime monotonie du spectacle de l'Océan, alors les heures de l'homme de vigie sont bien longues! Et cependant la ressource si chère au matelot contre ses ennuis, sa pipe si puissante à les chasser en fumée, lui est sévèrement interdite. Hais il en appelle à son suppléant, à la consolante chique : il la savoure, il la presse, et voit s'écouler plus rapidement dans le suc que sa bouche en exprime, les minutes si lentes à passer sans elle ; aussi défierions-nous hardiment de trouver un petit perroquet de navire de guerre, dont la toile ne porte sur sa face antérieure le marquetage bistré qui témoigne du recours infaillible de la chique récréative de l'homme de vigie. Mais si, par la longueur imprévue du voyage, sa provision de tabac épuisée le prive de cette précieuse ressource, il devient triste et patient ; il recherche la solitude, et ses heures de vigie n'ont plus d'ennuis : il les passe à remémorer des souvenirs qui plaisent à son cœur.
L'un des plus féconds collaborateurs de la France Maritime a dit avec vérité, dans son article du Voltigeur Hollandais, que les matelots réunis content; et nous, nous disons que le matelot seul chante. 11 chante, et ses chants se rapportent toujours à lui : c'est sa manière de penser tout haut, sans crainte de paraître un fou à qui l'écoute; ajoutons d'ailleurs, que dans ce cas il ne cherche pas d'auditoire. Car notez bien que si les chants de réunion du matelot sont gais, graveleux, obscènes même, son chant solitaire est mélancolique, tendre et religieux; et, comme s'il était honteux de ce quart-d'heure d'attendrissement, si opposé à l'allure matelote convenue, il se cache pour lui donner cours; aussi ses heures de vigie loi viennent-elles bien à propos pour s'y livrer sans contrainte, au risque même de laisser languir sa vigilance ; mais les exigences de son service à cet égard ne s'accommodent pas de sa sensibilité, et une anecdote qui le prouve, trouve ici sa place; elle s'est passée en 4806, à bord de la frégate le Président, faisant partie d'une division navale aux ordres du commandant l'Hermite. Un jour cette division traversait l'un de ces parages que l'on pourrait appeler le far niente de l'homme de vigie. Pas un navire ne s'était moniré depuis cinq semaines, et rien ne devait faire supposer qu'il pût s'en présenter de sitôt. Ce jour là, la frégate le Président chassait en avant, par un de ces temps si fréquens dans la zone torride , où la brise sans force laisse peser sur la mer les masses immo-
biles d'une atmosphère chaude et lassante. Un* houle longue et sans bruissement imprimait à la frégate un roulis lent et monotone ; les voiles battaient le mât ; et le cri aigre et traînant des racages dans la mâture agaçaient l'apathie des hommes de quart.
C'était le matin; et l'un des aspirans de la frégate, aujourd'hui collaborateur de la Frane^ Maritime, de qui nous tenons cette anecdote, faisait dans ce moment-là, sur le mât de misaine, une excursion ascensionnelle non obligée que le désœuvrement provoquait. Perché au bout de la vergue du petit-hunier, il se plaisait à se laisser balancer au-dessus de la mer par les roulis de la frégate, en parcourant de son regard l'horizon faiblement tranché sur le fond du ciel.
L'homme de vigie, bien assis sur la vergue du petit perroquet, tout en veillant, chantait; c'était un matelot, beau jeune homme, né pécheur sur la côte de Bretagne. Son chant breton, empreint de mélancolie, avait, dans son rhythme doux et scandé, une mélodie entraînante qui faisait écouter. Les paroles de son chant étaient des souvenirs de pays et de famille , dans lesquelles ses vieux parens, ses sœurs, son village, ses rochers, sa chaloupe, et surtout son Hélène, sa mie au sœur si donnant, comme il disait, passaient tourà-tour parés de leurs droits sur son cœur, et portés sur un même refrain en forme d'invocation fervente à la sainte sa patronne pour lui conserver tous ces biens. A son dernier couplet, l'homme de vigie avait laissé tomber sa tète sur sa poitrine : il ne regardait plus l'horizon.
L'aspirant écoutait encore ; ému lui-même d'un chant qui le rendait rêveur en y retrouvant des souvenirs de patrie, car il est breton, il leva les yeux vers l'homme de vigie, et le voyant dans une pose peu appropriée à sa mission, il monta jusqu'à lui ; il le trouva accablé sous le poids des émotions que son chant et ses pensées venaient de remuer dans son âme; de grosses larmes roulaient dans ses yeux. L'aspirant ouvrait la bouche pour rappeler ce matelot à son devoir, quand le cri de : Navire/ partit de plus bas. A ce cri tous deux levèrent la tête, et virent très-clairement un navire au vent ! c Malheureux, que faistu donc? dit l'aspirant. — Ah! H. L..., je suis perdu, > articula l'homme de vigie. En effet, un gabier de misaine, en montant dans les haubans de hune, venait d'apercevoir ce navire, et l'avait étourdiment annoncé; nous disons étourdiment, car il reconnut qu'il venait de compromettre gravement l'homme de vigie place pour le voir avant lui, et l'on sait que les matelot craignent et évitent de se nuire en matière de service ; mais il s'était laissé entraîné par la gloriole d'annoncer un navire après avoir été si long-temps privé d'en voir. Il voulut réparer cette faute en faisant tourner le fait à l'avantage de l'homme de vigie, mais ce fut impossible; des témoins affirmaient que
te gabier avait vu le premier. Déjà plusieurs hommes de quart, et entre autres l'aspira Ht de service, venaient de s'élancer pour reconnaître cette voile ; et le rapport qui en fut fait au commandant de la frégate était de nature à lui faire juger que cette voile aurait dû être annoncée depuis une heure, c Que fait donc l'homme de vigie? s'écria-t-H irrité ; ou il ne veille pas, ou il n'accuse pas ce au'il aperçoit! » Et ce dilemme incriminait péremptoirement le malheureux matelot. Ce qui aggravait encore sa faute, et la rendait impardonnable, c est que la frégate chassait en découverte; et si ce navire eût été aperçu d'à-» bord par les bâtimens arriérés de l'escadre, quelle note pour le commandant de la frégate en vedette 1 Or donc, service négligé, et amourpropre d'un commandant fier et despote compromis ; tout le jugement se résumait dans ces quelques mots. L'homme de vigie fut appelé; il ne sut passe défendre. En vain l'aspirant qui se trouvait avec lui nasarua-wi quelques mots en sa £it veur, en objectant que l'état de l'horizon était tel*
?(Ue l'on voyait mieux de plus bas : line épreuve àite aussitôt rendit son objection inadmissible; il fut lui-même accusé de négligence, et envoyé aux arrêts en charte-privée, c'est-à-dire à la f*9$e ' aux lions, et le malheureux homme de vigie condamné à recevoir vniRt^inqTcoups de corde 1 Telle était alors la justice distributivc sur nosbàtimens de guerre, à bord desquels les ordonnances, les lois, les arrêtés, les codes qui surchargent notre législation maritime n'empêchaient pas les commanda n s d'avoir aussi leur charte à merci, avec leur article 14 de despotique mémoire.
L'homme de vigie est donc r<eil du vaisseau; sa sentinelle avancée; l'éclaireur de sa marche : il doit dénoncer tout cè qui au dehors lui paraît digne d'un examen plus approfondi; on ne lui tient pas rancune pour les annonces funestes, on lui envie les aperçus favorables. Les impressions que répand son cri de veille sont toujours eh raison de l oDjet auquel n se rapporte, et de ta situation du navire et dé Pétat de l'équipage au moment. Il en est de terribles, il en est de consolantes, toujours extrêmes par leur valeur locale, et se prêtant difficilement aux descriptions. Gomment dire l'effet que produit parmi tout un équipage ce cri inattendu de l'homme de vigie : cBrisans devant nous?...» Des brisans! quand la position présumée du navire n'en faisait pas soupçonner si près ! On se précipite sur les mâts pour les voir, les reconnaître, et en déterminer la position... Et en effet, on les voit, sous les formes de gerbes écume use s soulevées par le choc des vagues sourdes contre des rochers à fleur d'eau; bientôt on aperçoit les têtes noires et aiguës des roches se dessiner sur la nappe d'écume qui se déroule autour d'elles comme un suaire ! Elles sont droit devant le navire! Une heure de marche de plus, et il s'y brisait! Grttads Dieux! si c'eAt été
la nuit!.... L'homme de vigie a été te sauveur.
L'histoire nous fournit des exemptes épouvantables de navires au milieu de l'Océan, et en proie à l'horrible famine, ou dévorés par l'incendie, ou enfin prêts à s'abîmer sous le poids de leur détrfesse ; eh bien ! dans ces drames terribles, dont nous n'essaierons pas de peindre l'horreur; dans ces momens d'angoisse où la vie s'épuise sous tes efforts tentés pour la conserver; où la mort qu'on voit venir est une mort multiple, s'il est encore une espérance qui soutienne le courage, elle est toute dans l'homme de vigie. Ohl eomme les regards se tournent vers lui, et semblent lui demander. . .Ne vois-tu rien venir?. . .Et si dans cette heure, que l'âraè résignée accepte pour là dernière, la Providence veut que l'homme de vigie Jette encore son cri de Navire.1 cri sublime alors, et qui peut se traduire par secours I salutl.. nous laissons aux imaginations heureuses et poétiques à concevoir l'effet magique de ce eri providentiel.
Sans être aussi impresstf , il est encore un cri de vigie plus consolant, et qui vient effacer le souvenir de toutes les vicissitudes du voyage: c'est celui de Terre ! Nous entendons terre de la patrie, terre du port du retour ; oh ! celui-là rend fou de bonheur; le marin qui semble le plus tranquille après l'avoir entendu, souffre du trop-plein de sa joie concentrée; mais les autres, de combien de manières ils la manifestent ! dans leur délire, ils bénissent la voix qui a signalé cette terre tant désirée. — Oh! bravo l'homme de vigie! A l'homme de vigie le pompon ! — Qui est-ce? — C'est un tel; — A-t-H de bons yeux, ce chien-là ! a-t-H du bonheur! c'est toujours lui qui voit la terre!
Pour terminer cet article, nous rappelons que, dans le service en mer, le rapport que vient foire à PofBcier de quart l'homme de vigie en descendant de son th&t, après y avoir été remplacé, est un devoir dont on ne lui pardonne pas l'oubli, et nous croyons devoir dire que cette exigence part d'une disposition bienveillante ; car l'officier ne manque jamais de répondre avec certaine bonté au matelot qui , chapeau bas, vient lui dire : tMonsieur, il n'y a rien de nouveau en vigie.»
Le cap. P. Ltco.
VARIETES
Une brise légère de nord-est murmurait dans les bouquets de sapins qui couvraient les hauteurs de Brighton. Vers l'intérieur, les immenses bruyères du comté de Sussex courbaient par ondulations leurs têtes fleuries comme les fols
dorés d'un lac aux premiers rayons du soleil. Du côté de la mer, au pied même de cette roche calcaire qu'ombrageaient ces touffes d'arbres isolés, s'étendait la délicieuse ville de Brighton, avec ses rues en pente rapide, où pullulent des balcons si artistement dessinés en fil de fer, qu'on les prendrait pour les croisées mauresques de l'Alhambra. Au milieu du boulingrin, le clocher de l'église, bâti en pyramide gothique, découpait ses contours gracieux sur l'azur de l'Océan. La jetée de fer, lancée au milieu des vagues et soutenue par d'énormes chaînes scellées dans le roc, semblait se balancer sur les eaux transparentes de la Manche. Le long des promenades qui suivent le bord de la mer, des tilburys roulaient au galop; on voyait, au milieu de ces chars légers, caracoler des cavaliers élégans et des dames en habits d'amazone; on apercevait aussi les officiers avec leurs brillans uniformes, pendant que, sur la plage, la musique militaire, environnée de groupes de curieux, exécutait les airs nationaux. Mais ce qui variait l'aspect solennel de ce t te mer imposante , d'un ciel uniforme, et de cette masse de maisons enlacées dans une guirlande de balcons en ogives, c'étaient les clochers pointus, les aiguilles dorées, les flèches et les pyramides chinoises qui surgissent à l'envi des toits du magnifique palais des rois d'Angleterre. Une multitude de canots voguaient le long du rivage, parmi une flottille de yachts avec leurs voiles bizarrement découpées, de péniches que les matelots faisaient voler à coups d'avirons, de yoles pavoisées de banderolles flottantes et de pavillons aux brillantes, couleurs. Les bruits lointains de cette ville joyeuse et animée, confondus avec le mugissement régulier de la vague sur une plage de sable, se mêlaient encore sur le sommet de la colline au bruissement des sapins, et il y avait dans ce murmure des deux élémens comme un accord de deux voix puissantes qui trouvaient un écho dans une âme mélancolique.
Au pied de ces sapins un homme se tenait immobile, les yeux fixés sur la haute mer, dans l'attitude d'une profonde attention, qui ne paraissait cependant pas excitée par le spectacle que nous venons de décrire. Sa veste et son chapeau ciré annonçaient un marin. Il dirigeait d'un point à l'autre de l'horizon une de ces lunettes dont on a coutume de se servir à la mer. A mesure qu'un navire paraissait, son regard perçant en suivait quelques minutes l'allure et les agrès, puis il murmurait à voix basse : c Voiles carrées et trois-mâts ; à sa dunette élevée, c'est un vaisseau de la compagnie des Indes. Et cet autre qui fuit vent arrière, avec ses bonnettes basses balayant la mer comme la queue d'un requin, ce n'est pas encore lui. — Ho! hé! André ! (et du haut du sapin qui l'ombrageait, la voix d'un enfant placé en vigie sur la branche la plus élevée, répondit à cet appel avec la soumission
d'un mousse au commandement de son capitaine) que vois-tu là dans la direction de la grande pagode, au-dessous de ce nuage au sud-ouest? Est-ce l'aile d'une mouette ou le pavillon d'un croiseur?» Et, sans attendre la réponse, le marin considéra avec une attention toujours croissante le point blanc qu'aucun œil humain, outre celui d'un contrebandier, n'aurait pu découvrir à une pareille distance. — c Hem! c'est cela; des focs aussi pointus que le bec d'un courlis, et le nez dans le vent comme un souffleur pendant le calme ; c'est bien cela. — Allons, André, en avant! Si le loup de mer chasse de ce côté, il peut courir bord sur bord, et demain la cargaison sera sous les rochers de Dieppe, malgré tous les croiseurs du roi et les douanes françaises, ou jamais smogleur anglais n'aura su son métier. »
Au lieu de suivre le sentier qui conduisait à la ville, le marin passa sur la droite, laissant à quelques pas de lui les dernières maisons du faubourg, la chapelle ruinée et son cimetière rempli d'herbes sèches, au milieu desquelles s'élèvent çà et là des pierres grises qui marquent les tombes, les croix de marbre, les monumens chargés d'inscriptions et de couronnes flétries. L'enfant avait peine à suivre son compagnon à travers les bruyères; mais, soit que la crainte involontaire que lui inspirait cette solitude du séjour de la mort lui fit hâter le pas, soit tout autre motif, il se tint toujours le plus près possible du marin qni le précédait. Mon loin du rivage, et à deux milles environ de la ville, dans une anse profonde où se brisent les dernières vagues de la marée montante, le contrebandier approcha un sifflet de sa bouche, et, au même instant, une douzaine de tètes sortirent des dunes, paraissant avec précaution hors de leurs tanières, comme on voit dans les prairies de l'Arkansas et du Missouri les chevreuils alonger leurs museaux au-dessus des herbes quand le chasseur indien imite, en soufflant entre ses doigts, le gémissement d'un faon qui appelle sa mère.
Le lieu que les contrebandiers avaient choisi pour se mettre à l'abri des poursuites était, comme nous l'avons dit, une baie avancée, et à la fois si basse, que les plus petites chaloupes pouvaient seules y entrer; et la mer, en se retirant, les abandonnait sur un lit de sable fin, qui couvre la côte depuis l'embouchure de l'Adur, à Shoreham, jusqu'aux environs de Douvres. Leur hutte était formée d'espars, de gaffes et d'avirons recouverts en toiles goudronnées, et les objets de contrebande, enterrés dans le sable, n'en sortaient que pour charger les embarcations.
Il avait d'abord été résolu d'attendre la nuit pour mieux éviter la rencontre du sloop de guerre qui croisait entre Dieppe et Brighton ; mais, d'après les observations du capitaine, il s'était avancé directement dans le nord, et devait se trouver tout-à-fait hors de vue*
La marée monte rapidement dans le canal étroit qui sépare la France de la Grande-Bretagne. Chaque vague qui expirait sur la plage approchait plus près de la chaloupe des smogleurs. Quelle impatience que celle de cet équi-
Kge, dont la vitesse du navire résumait toutes i pensées! Et comme ils fouillaient avec inquiétude l'horizon pour chercher si aucune menace ne s'y formait au caprice du temps ! Dès qu'elle fut soulevée par les flots, elle se balança en tournoyant sur l'ancre qui la retenait au rivage. Chacun monta à bord ; les gaffes et les espars reprirent leur place sur le pont. Alors on vit la Aa loupe, appuyée par une brise soutenue, s'indiner de plus en plus sur la mer, redresser avec grâce la tAte.de ses mâts, puis enfin, obéissant à l'impulsion simultanée des deux voiles, décrire son sillon d'écume en bondissant, avec ce murmure qui résonne si agréablement à l'oreille du marin, et constitue ce bien-être inexprimable, cette joie intime qui fàit le charme de la navigation. Les curieux, appuyés sur la rampe de la jetée de Brighton, auraient eu peine à distinguer l'embarcation volant sous ses deux voiles toutes gonflées, et qui disparaissaient rapidement avec leur teinte sombre de goudron, semblable à un bois flottant, débris de quelque naufrage. Vers le nord, marchait aussi à angle droit, de manière à couper la route aux contrebandiers, un sloop armé de pierriers et d'une pièce à pivot, voguant aussi vent-arrière, ses deux focs masqués par une voile de tréou; la brigantine, vue par le côté, décrivait un vaste croissant, et le léger navire roulait majestueusement sur les lames précipitées de la Manche, avec la rapidité et l'impatience d'un croiseur qui cherche sa proie. Il eût été difficile de savoir au juste le point où les deux bâtimens devaient se rencontrer ; car la manœuvre inquiète de la chaloupe, qui laissait arriver de plus en plus vers le sud, indiquait assez que ceux qui la montaient eussent désiré éviter l'entrevue. Mais le sloop était là, suivant leurs pas comme une ombre, et chaque impulsion nouvelle que le gouvernail imprimait à la chaloupe était répétée par le pilote du croiseur.
C'était le moment décisif : un silence profond régnait à bord des contrebandiers, dont le chef avait reconnu la présence inattendue d'un ennemi qu'il croyait si loin; mais, fortement appuyé à la barre, il suivait toutes les manœuvres du sloop comme un cavalier habile sent sous ses genoux le moindre mouvement du coursier qu'il dompte. Tout-à-coup le croiseur mit en travers : les focs, dirigés dans le lit du vent, s'agitaient en frappant les poulies de leurs écoutes sur l'avant du navire; la voile carrée, rejetée sur le mât, fut carguée à moitié pour faciliter la manœuvre, et le capitaine, s'élançant sur les haubans, afin de mieux distinguer l'intérieur de l'embarcation suspecte, saisit son porte-voix, c 0 hé! de la TomU
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barque ; qui étes-vons? — Pécheurs de Dieppe, répondit le pilote avec un accent normand affecté, pécheurs de Dieppe ! — Le nom de la barque ï — L'Eclipsé, répondit la même voix. — Feu ! et coulez les contrebandiers, cria le capitaine du sloop en sautant sur le pont : ce sont des imposteurs ; l'Eclipsé a coulé hier sur la barre de Calais ; pointez dans les voiles, et démâtez. »
L'ordre fut promptement exécuté; mais les intrépides matelots de la chaloupe avaient tourné vent-arrière, n'offrant plus au canon du sloop que l'étroite largeur de leur embarcation. Le boulet arracha l'aviron des mains d'un des matelots, coupa un hauban du bas-mât, et, ricochant sur la tète des vagues comme un poisson volant, alla tomber à cent pas en avant du beaupré. Alors commença une chasse acharnée. Le smogleur, avec ses voiles hautes et pointues tournées des deux côtés en dehors du pont, aidé de ses six avirons, volait sur l'Océan avec la rapidité d'un yacht de Londres que le courant emporte sous le pont de la Cité.
Le sloop, de son côté, poussé par son immense brigantine et les voiles groupées au sommet de son mât incliné en arrière, suivait de près l'objet de sa chasse.
On eût dit, à chaque fois qu'il courbait une vague sous son taillemer, que d'un bond il allait dévorer la frêle embarcation; mais, peu à peu, le vent tombait, le soleil disparaissait derrière les brumes de l'Ile de Wight, colorant çà et là les plus hautes lames de la Manche; les lourds avirons du croiseur tombaient dans le flanc des vagues endormies avec un bruit sourd auquel ne répondait que faiblement le sillage de la proue, tandis que les hardis contrebandiers filaient toujours, pleins d'ardeur, encouragés par la voix du chef et la vue de leur ennemi, qui commençait à ralentir sa marche. Les étincelles scintillaient sous la quille, comme l'éclair jaillit sous le pied d'un cheval au galop; et les petites voiles du navire armé, plus élevées que celles de la chaloupe, ressentaient seules l'haleine éteinte de la brise du soir, qui les gonflait en passant, puis elles retombaient flasques et ridées.
C'était l'heure où la fumée du charbon, s'élevant au-dessus des villes anglaises comme un dais de vapeurs, s'y balance jusqu'à ce que la rosée de la nuit ou le souffle du matin la chasse vers l'occident ou la dissolve dans l'air. C'était le calme du soir, où les agrès gémissent, les canons roulent sur l'entrepont : depuis la pomme du perroquet jusqu'au fond de la cale, tout crie et soupire à bord des grands vaisseaux. Cependant les con trebandiers conservaient leur avantage, et l'imprudent croiseur les chassait toujours, quoique de loin, marchant au hasard, ou à peine guidé par le feu qui brillait à l'extrémité du phare de Brighton. Une brise passagère vint à rider la sur*
faee de la mer. et enfla les voiles toujours hissées du sloop. La chaloupe feignit alors de ralentir sa marcha; mais un boulet de canon brisa cette fois le grand-mât, et sa voile, en lambeaux, couvrit le popt comme un drap mortuaire.
c Maintenant à votre tour, les limiers, cris* le patron du smogleur, en sondant à l'avant de sa barque ; il en est temps. Comment trouvez-vous le fond de la baie? » Le sloop heurta alors un roc à fleur (fcau, avec une telle violence, que la pointe du mât trembla comme ta chaîne d'une ancre que le courant raidit et fait vibrer. Puis un houra ! partit de la chaloupe des contrebandiers : sortant victorieux du labyrinthe d ecneils où ils avaient attiré le croiseur pour l'y perdre, ils disparurent vers la haute mer.
Au point du jour, ce sloop si brillant, avec ses canons de cuivre, ses sabords peints en rouge, son pont aussi luisant qu'un parquet de piosaique, n'offrait plus que le triste aspect d'un navire naufragé. Le mit, qu'il avait fallu couper pour relever le bâtiment, était renversé à la traîne ; les voiles et les cordages pêle-mêle sur le pont ; les chaloupes étaient employées à porter à la côte ce qui pouvait être sauvé de cette horrible catastrophe. La violence du courant menaçait enpore d'entraîner ces débris au large ; car le sloop avait échoué surles rocs aigusqui font tourbillonner les eaux de i'Adur à son embouchure, et le capitaine» en élevant un pavillon pour faire signal aux pécheurs de venir à son secours, pouvait apercevoir, à une distance de dix milles, deux voiles brunes, appartenant à une barque dont la coque avait disparu à l'horizon : c'était celle des contrebandiers, qui gagnaient paisiblement les côtes de France. X,