Tome II
il y avait à bord trois passagers : M. Bazelais, l'un des consignataires du bâtiment à Sant-Jagc; M. Métayer, ancien officier de marine, et un jeune garçon d'environ douze ans.
Les vents contraires et du gros temps empêchèrent, pendant une douzaine de jours, le bâtiment de faire beaucoup de chemin; le 17, il n'était encore qu'a six lieues â l'est de la Havane, lorsqu'il se présenta au vent deux balaoux. On les prit d'abord pour des caboteurs, et le brick continua tranquillement sa route. Mais celui des deux bâtimens inconnus qui était le plus proche, hissa subitement le pavillon anglais, et tira un coup de canon de gros calibre, dont le boulet traversa la grande voile du brick. L'autre balaou arbora également les couleurs anglaises.
Le brick obéit au signal un peu brutal qui lui était adressé, et mit en panne pour se laisser visiter. Il fut bientôt abordé par un canot rempli d'hommes â figures très-rébarbatives et tous armés de sabres, de poignards et de pistolets. Plusieurs de ces gens descendirent dans la chambre avec le capitaine, et s'informèrent, suivant l'usage, d'où venait le brick, où il allait, et quelle était sa cargaison. Après que le capitaine eut répondu â ces questions, ils lui demandèrent s'il n'avait pas d'argent â bord, et, sur sa réponse négative, ils lui déclarèrent, en jurant et blasphémant, qu'ils étaient pirates.
D'après cette déclaration, le capitaine leur remit tout l'argent qui lui appartenait et deux montres, l'une d'or, et l'autre d'argent. Us remontèrent alors sur le pont, et le capitaine leur ayant représenté qu'il était Français et devait être traité avec tout le respect dû à un sujet de S. M. T. G., ils recommencèrent à l'injurier, et lui assénèrent plusieurs coups de plat de sabre et de crosse de pistolet. Après l'avoir ainsi maltraité, ils lui ordonnèrent de s'embarquer dans leur canot avec M. Papin, son second, et deux de ses matelots, et les amenèrent sur le balaou. Quand le capitaine Le Quellec y arriva, il reconnut que c'était un bâtiment de 50 à 60 tonneaux, portant un canon de 1S sur pivot, et deux autres petits canons en belle, et qu'il avait un équipage nombreux composé d'hommes de mauvaise mine, et tous armés comme ceux qui étaient dans le canot. Le second balaou paraissait de même force, et se tenait â portée de pistolet du premier.
Le capitaine de la Jeune Henriette ayant été amené derrière, on examina ses papiers, puis on lui demanda, à l'aide d'un interprète, s'il avait de l'argent à bord. Il répondit que non. Cette réponse ne satisfaisant pas, on jeta tous ses papiers à la mer, et, en le frappant à coups de plat de sabre, on réitéra plusieurs fois la môme question. Voyant qu'il persistait dans sa réponse négative, on le dépouilla de ses vètemens ainsi que deux de ses gens; on les amarra chacun sur
un canon, et on leur appliqua d'une main vigoureuse des coups de bout de corde, en s'arrêtant par intervalles pour leur demander s'il y avait de l'argent à bord. On ne cessa qu'au moment où le capitaine était sur le point de s'évanouir. On lui fit boire un verre d'eau et on réitéra la question concernant l'argent ; il protesta, ce qui était vrai, qu'il n'en possédait pas d'autre que celui qu'il avait livçé. On recommença à le fustiger de la manière la plus cruelle, et enfin on lui passa une corde au cou, déclarant qu'on allait le pendre s'il ne révélait pas où était l'argent du brick. Cependant sa résignation parut décontenancer les pirates, qui lui détachèrent la corde du cou et le jetèrent à fond de cale.
Ce fut au tour de M. Papin ; mais ce jeune homme, ou moins courageux, ou peut-être mieux informe que son capitaine, n'eut pas plus tôt reçu cinq ou six coups, qu'il avoua qu'il y avait à bord du brick un sac de 480 piastres (plus de 2,500 fr.) appartenant à un des passagers, Bf . Métayer, Le capitaine du bâtiment pirate s'embarqua aussitôt dans un canot avec M. Papin pour se faire remettre cette somme. Ils revinrent ensuite, amenant avec eux le maître d'équipage et deux nouveaux matelots du brick.
A son retour, le capitaine des pirates ordonna de faire monter de la cale le capitaine Le Quellec, que l'on amarra pour la troisième fois sur un canon, et que l'on battit jusqu'à ce qu'il eût perdu connaissance. On le jeta ensuite comme un ballot sur le gaillard-d'avant. Après cela, on fusti« gea les matelots, pour les obliger à confesser qu'il y avait de l'argent à bord. Les pirates ne pouvant rien tirer d'eux, revinrent à la charge auprès du capitaine. Irrites de sa persistance à nier qu'il y eût, à sa connaissance, de l'argent à bord, ils le lièrent avec un de ses matelots, et se disposèrent à les jeter à la'mer. Ce fut en vain: le capitaine, n'ayant pas d'aveu à faire, n'en fit point, et ils l'abandonnèrent encore une fois.
Dans la soirée, on amena les deux principaux passagers. M. Métayer vint derrière et remit aux pirates 66 doublons (plus de 5,000 fr.), qu'il avait encore sur lui. M. Bazelais fut apporté couvert de sang et presque mort par suite des mauvais irai temens qu'on lui avait fait éprouver a bord du brick. II s'était laissé pendre trois fois plutôt que de livrer son argent; mais le chef des barbares qui l'avaient ainsi torturé, s'étant précipité sur lui comme pour 1 étrangler, porta par hasard la main sur l'endroit de son gilet de flanelle où il avait cousu 52 doublons. Cette découverte redoubla la rage des pirates qui, après l'avoir mis presque nu, continuèrent de l'accabler de coups. Quand il eut été transporté à bord du balaou, loin que son état leur inspirât quelque pitié, les pirates lui marchèrent sur le corps, et s'amusèrent à verser de l'eau de mer sur ses blessures.
Les pirates employèrent toute la journée du 18 à piller le brick dont ils enlevèrent le café et la plus grande partie du tabac. Pendant ce temps, leurs victimes jouirent de quelque repos; mais, vers le soir, M. Métayer, qui, depuis qu'il avait livré son argent, n'avait plus été maltraité et était resté avec les chefs de cette bande de brigands, vint précipitamment trouver ses compagnons d'infortune dans la cale où ils étaient restés garottés, et leur annonça qu'on allait les massacrer. Presque au même moment, le capitaine du balaou avec ses officiers et quelques autres de ses gens descendit, et, en proférant les plus effroyables menaces, leur commanda, pour la dernière fois, de déclarer où était l'argent du bâtiment Ne pouvant tirer d'eux aucun aveu, il fit attacher ensemble le maître d'équipage et uu matelot que l'on jeta dan» un canot amarré le long du bord» et bientôt deux coups de pistolet se firent entendre. On attacha ensuite dps à dos le capitaine et M» Métayer. Ce dernier, regardant sa mort comme certaine, supplia, au nom de Dieu, le cjh pitaine et M. Bazelais de déclarer l'endroit où était caché l'argént. Mais ceux-ci persistèrent à soutenir qu'il n'y avait plus d'argent à bord et qu'on avait tout pris. Les pirates ne voulurent pas les croire. Après leur avoir attaché des bou* Jets rames aux pieds, on les descendit dans un canot, et le capitaine ordonna de les jeter à la mer quand le canot serait à quelque distance du balaou.
Pour le coup, ils pensèrent que c'était fait d'eux, d'autant plus que les coups de pistolet qu'ils avaient entendu leur avaient paru l'an-» nonce de la mort des deux premiers qu'on avait arrachés de la cale. A une demi*encâblure du bord, les pirates les saisirent, et, les plongeant jusqu'à mi-corps dans l'eau où ils les tenaient sus? pendus, jurèrent qu'ils allaient les poignarder et les laisser aller au fond s'ils ne voulaient pas dire où était caché l'argent ; mais que s'ils le disaient, on ne leur ferait aucun mal. Comme il n'y avait réellement plus d'argent à bord, ils ne purent que réitérer leurs protestations à ce sujet do la manière qu'ils imaginaient être la plus touchante et la plus persuasive. Une demi-heure s'étant passée de la sorte, cette dernière épreuve fut jugée convaincante, et on les ramena à bord, où l'équipage et les passagers se trouvèrent encore une fois réunis à fond de cale.
Le lendemain matin, on vint annoncer au capitaine que, quand tout le cafe serait transbordé, on lui rendrait son bâtiment avec le sucre. En effet, à dix heures du soir, on le ramena avec tout son monde sur la Jeune Henriette.
Il y avait alors le long du bord, tant de ce brick que des deux balaoux, une grande quantité de barques du port de deux à huit tonneaux qui étaient venus de la côte de Cuba pour prendre part au pillage, ou pour acheter à vil prix ce
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que les pirates avaient enlevé de la cargaison.
Dans l'après-midi dû 20, on permit au capitale de là Jeune Henriette de mettre à la toile, et il partit auivi, pendant quelque temps, d'un des bafaoux. Avant de l'abandonner tout-à*fait, les pirates lui déclarèrent plusieurs fois que s'il allait relâche* k la Havane et retombait ensuite entre leurs mains, ils ne feraient de quartier à personne. En outre de h mëilloure partie de sa Cargaison, fa Jeune Henriette avait été dépouillée de ses canons et de sés menues armes, de toutes ses Voilés de rechange* de quelques-unes de celles qui étàiènt eû vergue, de ses aricres et de ses cibles, d'une portion considérable dè ses vivres et de toûs ses canots.
Les pirates Avaient mis à bord du brick deux femmes et ùn étofait appartenant à des familles aisées 4e Nassau» île de la Nouvelie-Prt>vidence, -et déux matelots hollandais du brick la Minehsm, allant d'Amsterdam à la Havane, et qu'ils avaient pillé et brûlé. Les deux dames tvaiettt été prises ?rtr une goélette anglaise qui allait de HaUnzas à Nassau. Lés pirates leur avaient enlevé, outre lent argent et leurs bijoux, tous leurs auti*es effets, et même une partie des vêtemefis : qu'elles portaient. On leur avait mis la corde au cou et le poignard sur le sein, pour leur faire déclarer ce qu'elles pouvaient posséder de quelque valeur* Elles ignoraient ce qu'était devenue la goélette ; mais elles croyaient que le capitaine et l'équipage avaient été massacrés. Au bout d'une semaine, la Jeune Henriette eut le bonheur d'atteindre la côte des Etats-Uuis, près du port de Savannah, faisant des signaux de détresse qui lui procurèrent les secours dont elle avait besoin.
Les détails ci-dessus sont tirés d'une plainte que M. Bazelais s'empressa d'adresser de Sa* vannah au baron Méchin, qui depuisl.... mais alors, l'un des membres les plus ardens de l'opposition dans la Chambre des députés. M. Bazelais témoignait de l'étonnement de ce que, sur les vingt-deux bâtimens armés qui composaient la station des Antilles, on ne détachât pas une frégate pour stationner à la tête de File de Cuba, et que l'on ne chargeât pas quelque autre bâtiment de convoyer nos navires marchands, en les ralliant à mesure qu'ils sortiraient des dif fé^ rens ports de l'île devant lesquels ce bâtiment se présenterait successivement. Il est juste de dire que le département de la Marine eut égard aux observations qui lui furent faites à ce sujet; et, par suite des mesures qu'il prit, notre marine marchande fut efficacement protégée dans ces parages, depuis lors moins infestés de forbans.