I RAR RS A A RE
BLANCHE A ALBERT
5 octobre, six heures du soir.
Vorci le premier moment de tout le jour que j'ai trouvé pour vous écrire. Oh quel jour, Albert, que celui-ci! Amélie a été bien mal, et je dois à ce dange» la faveur de rester cette nuit près d’elle. Tandis qu’elle dort, je vais continuer à vous instruire de tout ce qui s’est passé. Ce matin, vers dis heures , la femme de chambre de confiance de ma tante est venue ouvrir ma prison, et me dire qu’on m’attendait pour déjeuner. En descendant l'escalier, je lui ai demandé si elle savait des nouvelles d'Amélie; elle a secoué tristement la tête... Ah! mademoiselle Blanche, quel dommage! Quoi donc!
ai-je repris avec eflroi, que lui est-il arrivé! —.
b, mademoiselle! si jeune, si belle, être tom-
“bêe dans la disgrâce de tous ses parents !....— C’est la faute de ses parents.—Oh! pardonnezmoi, mademoiselle , les parents n’ont jamais tort; c’est ce qu’assure madame la baronne.
Vous n'avez pas vu ma cousine? ai-je inter-
rompu vivement. —Ah! je voudrais ne l'avoir pas vue , mademoiselle, je le voudrais ; car depuis ce moment elle est toujours devant mes yeux. Ce matin, quand madame la baronne s’indignait contre elle, je me la représentais comme elle était hier au soir, quand je lui ai dit qu'elle ne vous verrait plus, si touchante, si résignée dans sa douleur, à genoux devant Dieu qu'elle priait avec tant de pieté et de ferveur! Mademoiselle , o1 n’a poirt le cœur méchant quand on prie comme çela. J'ai profité de cette. bonne disposition pour l’engager à me laisser descendre un moment chez Amélie : Ma tante ni mes parents n’en sauront rien, lui ai-je dit. —Non, mademoiselle, non, cela m'est défendu. Vous savez qu'entre monsieur le comte et cette dame les choses ne vont point comme elles devraient aller : on dit que ce serait un Mauvais exemple pour vous. Mes instances ayant été inutiles, je lui ai demandé du moins si elle voulait se charger de faire partir la lettre que je vous avais écrite pendant la nuit. « Très,
voloutiers, mademoiselle; de ce côté les chos sont bien : vous devez épouser M. de Lune-.
bourg , il ne peut point y avoir du mal à ce que vous lui écriviez.» Alors elle m'a quittée, et je
suis entrée chez ma tante.
Elle était au coin de son feu avec ma mère; elles parlaient d’un ton assez animé; elles se sont tues en me voyant : je les ai saluées; elles m'ont fait un signe de tête assez froid, et on a servi ie dtjeuner.
Il était à peine fini, et je n'avais pas ouvert la bouche encore, lorsqu'une des femmes de madame de Woldemar est entrée très émue.
Monsieur le comte m'envoie vous dire, madame, que madame votre nièce est très-mal.….
Æette femme n’est point ma nièce, a interrompu la baronne : cette femme ne m'est rien. O cœur barbare et cruel! me suis-je écriée hors de moi. Ma tante m a regardée sans colère. Je n’ai de nièce ici que vous, Blanche, m'a-t-elle dit; mais si la personne qui s’est à jamais rendue indigne d’un pareil titre est véritablement en danger, je ne m’oppose pas à ce que l’humanité vous inspire. Je n’en ai pas demandé davantage et Jai couru chez Amélie. Elle était sur un LE, pâle, sans mouvement et les cheveux épars. Le médecin qu'on avait appelé était à l’extrémité de la chambre et Ernest paraissait au déses-
ir. O mon Dieu! mon cousin, qu'a - t-elle
. donc ? D'horribles convulsions , d'effrayantes
faiblesses et le médecin, que dit -1l? Quand il veut approcher d'elle, son mal semble redoubler ; elle s’agite et le repousse. Je me suis avancée près du lit : Amélie, ma sœur, m'entends-tu ? Elle m’a serré la main. Au nom d'Ernest, au nom d'Albert, permets que le médecin examine ton etat pour soulager tes souffrances. Elie a secoué la tête. Non, non, a-t-elle dit d’une voix étouffée. Ernest est tombé à genoux devant son lit. Amélie! s'est-il eécrié douloureusement, Amélie, tu veux donc mourir ? Ah!
malheureux Ernest, a-t-elle répondu avec un soupir déchirant, crois-tu que je serais venue malgré ta mère dans cette maison, si ce n'avait pas été pour y mourir ? À ces mots elle est retombée dans une crise si longue et si terrible que j'ai cru la voir expirer dans mes bras; mais au milieu de ses douleurs, quoique sa tête semblât perdue, chaque fois que le docteur tentait de s'approcher de son lit, elle jetait des cris, et ses bras se raidissaient pour le repousser. Qu'il ne me touche pas, criait - elle dans son “égarement : Albert, mon vertueux frère, préserve-moi de lui... Mon Dieu, épargne-moi...
que je meure avec mon malheur !..... Plusieurs mots imntelligibles se sont succédés; nous ne
124 AMÉLIE MANSFIELD, pouvions expliquer cette espece d'horreur que lui donnait l’idée d’un secours, qu’en pensan qu’elle ne voulait pas être sauvée. À la fin, l’épuisement total de ses forces l’a rendue plus - calme, et lui a donné même quelques heures de: sommeil. Le médecin a profité de ce moment pour s'approcher d'elle ; et, après lui avoir long-temps tâté le pouls, il nous a assuré qu’avec une grande tranquillité de corps et d'esprit on pouvait encore espérer, mais que de trop vives impressions de peine la tueraient. Ernest lui a dit : Docteur, passez chez ma mère, communiquéz-lui tout ce que vous pensez de l'état de sa nièce; répétez-lui que de trop vives impres-
sions de peine la tueraient ; ajoutez que mon existence est attachée à celle d'Amélie : après cela, elle saura ce qu’elle a à faire pour nous conserver ou nous perdre tous deux. Il y avait dans Fair -d'Ernest quelque chose de si sombre, qu'aussitôt que nous avons été seuls j'ai cherché à lui donner quelques consolations ; mais il m’a interrompue vivement : «Blanche, vous ne savez pas ce qu'il faut me dire, vous ne connaïissez pas ma situation; je suis afiligé, mais tranquille ; et, tout en tremblant sur la vie d’Amélie, je suis moins malheureux que quand j'étais séparé d'elle; car à présent je suis sûr de ne plus la quitter.…..Non, jamais,» a-t4lajouté d'un
à ton solennel. Alors il s’est levé; et, tombant à
genoux aux pieds du lit d'Amélie, il a essuyé ses pleurs, en répétant d’une voix faible : Non, jamais, je le jure! Puisque mon sort est irrévocablement lié au tien, quelque affreux qu’il soit, il Pest moins qu'il ne l’a été, et maintenant du moins je puis le supporter.
Le médecin est rentré. Madame la baronne vous demande, monsieur le comte. — Moi, docteur ? que me veut-elle? qu'a-t-elle à me dire ?—Je n’ai point osé l’interroger là-dessus. —— Lui avez-vous parlé de l’état d'Amélie ? que vous at-elle répondu? — Pas un mot. — Pas un mot! quand sa nièce se meurt, et c’est la ce qu’elle appelle de la grandeur d'âme! —Trezvous la voir, Ernest? lui ai-je demandé. — Non, je ne quitterai point cette chambre tant qu'Amélie sera en danger; non, je n’irai point auprès d’une mère cruelle qui voit sans pitié l'innocence expirante : cependant, Blanche, allez auprés d’elle, dites-lui que son fils est prêt a tomber à ses pieds; mais qu’elle ne ly verra qu'en consentant à recevoir Amélie dans ses bras.— J'y vais. Dites-lui que je me regarde comme l'époux d'Amélie, qu'aucune puissance humaine ne me fera renoncer à ce titre sacré. ——Je lui dirai. —Æt revenez ensuite auprès de cette infortunée , vous presser avec moi contre