‹ Amélie Mansfield (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · ERNEST À AMÉLIE · texte numérisé non relu

ERNEST À AMÉLIE

Woldemar, 16 août, six heures du scir. :

O 4 bien-aimé! mon épouse! idole de mon cœur ! le voila donc arrivé ce jour où tous mes secrets vont t'être dévoilés, et où je puis t'apprendre quel est celui que tu aimes! Chère Amélie, une secrète voix ne t’a-t-ceile jamais dit que nous étions nés l’un pour l’autre? et n’as-tu pas senti que, pour t'aimer comme je lai fait, mon amour a dû commencer avec ma vie ? O toi! ma compagne dès le berceau, qui, Ja première, fit palpiter mon cœur, unique objet de mon idolâtrie, oublie Heury Semler, oublie Adolphe; souviens-toi seulement que la main d’Ernest te fut destinée , que ta foi lui était, promise, que ton sort était de t’unir à lui...… Amélie, il est accompli..... Ah! qu’à ce nom - fatal ton cœur ne se retire pas de moi, qu’il soit au contraire mon excuse et ta consolation ! il n’y avait qu'Ernest au monde à qui tu pusses pardonner de t'avoir caché son nom au moment où tu venais de t’'enchaîner à lui; il n’y avait

qu’Ernest qui pût l'aimer assez pour vaincre le

Ps

ressentiment de madame de Woldemar, et obtenir son aveu pour note mariage. O mon Amélie! il est donné cet aveu : ma mère consent à te nommer sa fille. Oui, je l'avoue, mon cœur est ivre de joie en traçant ces mots; ils sont le sceau de mon bonheur, ils te prouvent l'excès d’un amour devant qui tout a cédé : la fierté, la vengeance, les préjugés ont tenté en vain de lutter contre lui, il les a tous écrasés de sa puissance, et maintenant il vient a tes pieds te demander le prix de sa victoire, et sa grâce pour t'avoir trompée si long-temps. O mon Amélie! crois-tu que j'eussereu la force de dissimuler avec toi, si ta vie n'eût dépendu ds ton erreur ? ;

Chère Amélie, lis toutes ces lettres adressées à Adolphe, que je joins à celle-ci; ellestapprendront quels furent mes combats : dès le premier instant où je te vis, je fus entrainé maigré moi; et, wespérant obtenir ta tendresse qu’en te cachant un nom qui aurait fait horreur, je me déterminai à feindre : cet eflort était bien pénible sans doute, mais celui de renoncer à toi était impossible; et si, au moment le plus fortuné de ma vie , où je venais de doubler mon existence, j'eus le courage de te tromper en« core, au Jieu d’accuser ton amant, Amélie, plains-le d’y avoir été forcé ; imagine ce qu'a

dû jui coûter un mensonge dans un pareil in stant! crois-tu qu'il én eût été capable s’il eût craint que la vérité ne te donnât la mort? Souviens-toi de la terrible impression que te causa le seul nom de l’ami d'Ernest; tu tombas sans connaissance : si j'avais dit le mien, l'existence aurait-elle jamais été rendue ? Cepéndant, Amélie, je voulais te l'apprendre; si j'avais pu te déterminer à fuir avec woi, à oublier le monde entier, à ne vivre que pour nous, tu aurais su, au pied de l'autel, que Pobjet de ta longue inimitié était celui auquel tu allais jurer un éternel amour. Peut-être devrais-je te bénir à présent d’avoir repoussé la vivacité téméraire avec laquelle je voulais te pousser à la fuite ; cépendant, si tu m'avais écouté, nous serions ensemble, la sombre douleur répandüe dans tes deux dernières lettres ne pèserait pas sur mon cœur; il ne serait pas pénétré du plus mortel - efiroi a l'idéede ces mille projets qui fermentent dans ton sein. O mon Amélie! tu pléures , et je ne suis point là! un froid papier te portera ma joie, mon amour, meslarmes, et moi je ne le-suivrai point! je l’ai promis; encore quelques jours loin dé toi : c'est à cette seule condition qüe ta main m'est assurée. Ah! il n'y avait que ce bien au monde «ui pût valoir ün si haut prix. Écoute, mon ÂAm‘l'e, tu connais ma mère : si mon

à id

ve LETTRE LEXXVIEI., °g amour a pu l’attendrir, il ne l’a pot réconciliée tout-a-fait avec notre hymen , et peut-être aimerait-elle mieux encore que je tinsse mor bouheur d’une autre que de toi. Elle exige que notre mariage soit précédé d’un séjour de deux mois à Vienne, parce qu'elle espère que les fêies brillantes de la cour et la vue de la jeune princesse qu’elle me destine pourront me détacher de toi; mais mon Amélie ne le craindra pas; elle connaît trop ce cœur tout pléin de son image ; elle sait que les femmes les plus belles ve me sont rien, et qu'il n’y en a qu'une au monde pour moi. O ma charmante, ma divine épouse ! que ta délicatesse me s’offense point si l'orgueil de ma mère suspend encore notre bonheur : qui s'irriterait plus que moi de cette horrible attente, si mon amour ne me rendait tout facile ? Puisse le tien t'inspirer de mêéme!Quoique la conduite de ma-mère soit un outrage, ne te révolte pas contre elle, adoucis-la 4u contraire : toi, qui sais si bien pénétrer dans le cœur et en toucher les cordes les plus sensibles, force ma mère à t'aimer; et, en lui montrant ce que tu vaux et le charme qu’on goûte à te chérir, tu la puniras assez d'avoir pu te hair si long temps.

Je n’ai pas vu ton frère depuis son retour.

J'ai été malade, bien malade. O mon angélique

: ke. oh 4o AMÉLIE MANSFIELD,

amie! un jour tu donneras des larmes au récit de mes maux ; mais alors ton heureux amant les essuiera , et des larmes de joie couleront à leur tour..... Avenir enchanteur! retrouver ton regard , ton sourire , te presser sur mon cœur, te posséder à jamais, voila donc quel sera mon sort ! tu m'aimes et tu seras à moi. Ah! comme toutes les douleurs fuient devant ces mots : Tu m'aimes et tu seras à moi! Amélie, je ne me plains plus, je bénis mes souffrances, et je ne frémis plus que de l'idée d’avoir été sur le point de détruire une existence destinée à tant de bonheur.

Je voulais te parler de ton frère, mais je ne sais plus retrouver mes idées ; elles sont encore si confuses. .. J'ai beaucoup écrit aujourd’hui, et ma tête est bien faible... ! Amélie, tu ne sais pas que ma raison a été ébranlée un moment :

ah! lorsqu'il m'a fallu renoncer à toi, comment aurais-je pu l° conserver et ne pas mourir ? En m'abandounnant, elle m'a Ôté une partie du sentiment de mon malheur : je dcutais du moins dans mon déiire, et c’est à ce doute que je dois Ja vie.

J'attends ton frère demain matin; je lui dirai tout, Amélie : n'est-ce pas exécuter ta volonté ? n'est-il pas ton ami? lui parler de notre bonheur , n'est-ce pas ajouter au sien? Il saura ce

s LETTRE LXXXIX. 41 que nous sommes l’un pour l’autre; il verra mon amour, le tien: il apprendra que ce n’est qu’ensemble que nous pouvons retrouver la vie, ik s'attendrira sur nos peines, il me parlera de toi, il me nommera son frère : je croirai déjà être heureux ; oui, oui, qu'il pénètre dans ce cœur tout à toi; je ne veux rien lui cacher, rien que cette félicité divine que j'ai trouvée dans tes bras, et que doivent seuls connaître ce ciel qui l'a créée et ange dont je la tiens.

Je n’attendrai point d'avoir vu ton frère pour fermer cette lettre : cela la retarderait d’un jour, et un jour est un siècle; maïs demain je t’écrirai encore, je t'écrirai a tous les instants. Maintenant, Amélie, que tous mes secrets te sont connus, et que je ne suis plus condamné à l'intolérable tourment de te cacher quelque chose, tu ne me reprocheras plus mon silence, tu ne me diras plus : Pourquoi ne m’écris-tu pas ?

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